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Chronique des Missions et des Etablissements communs 3

Chronique des Missions et des Etablissements communs Tôkyô 5 février.
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    Chronique des Missions et des Etablissements communs
    Tôkyô
    5 février.

    Le dimanche 13 janvier, Mgr Charnbon a donné la Confirmation à la paroisse de Sekiguchi. Le soir, des étudiants du pensionnat et des jeunes gens de la paroisse ont donné, à la salle de théâtre de la Maison des Œuvres, le drame en trois actes de Tarcisius, le martyr de l’Eucharistie. L’excellent jeu des acteurs, comme la beauté des costumes et des décors tout à fait couleur locale, ont contribué au succès de la pièce. Lorsque, après la scène des derniers moments de Tarcisius, la lumière a reparu dans la salle, on a pu constater que les yeux d’un grand nombre étaient humides. Une séance de ce genre ne peut que produire les meilleurs effets sur les spectateurs chrétiens et païens. Aussi doit-elle être reprise dans l’après-midi du 11 février, jour férié au Japon, comme anniversaire de la proclamation de la Constitution.

    Le matin de ce jour-là sera inaugurée, sur le même terrain de Sekiguchi, la maison dont ont pris possession les Sœurs espagnoles de N.-D. de la Merci, de Berritz (Biscaye). Ces Sœurs, arrivées vers la fin de l’an dernier, se préparent à prendre en mains la direction d’œuvres d’éducation. Nous leur souhaitons le succès qu’ont obtenu leurs devancières : Dames de St-Maur, Sœurs de St-Paul de Chartres, Dames du Sacré-Cœur, dont les écoles toujours prospères continuent de fournir une aide précieuse à l’influence catholique dans la Mission.

    Fukuoka
    4 février

    Le Père Raguet. — Le doyen de la Mission de Fukuoka, le Père Raguet, aura cette année, au mois de mars, cinquante ans de prêtrise. C’est peut-être le moment de recueillir quelques-uns au moins des souvenirs qui le concernent.

    Pour ma part, il y a trente-trois ans que j’ai l’honneur de le connaître et d’être traité par lui comme un fils. Je l’ai rencontré dès mon arrivée au Japon. Le 26 janvier 1896, en effet, le P. Heuzet et moi nous débarquions à Nagasaki et nous nous rendions à l’évêché de Ooura où nous saluions notre Evêque, Mgr Cousin, entouré de la fine fleur des missionnaires et des prêtres indigènes de la Mission : l’érudit P. Salmon. vicaire général, aumônier des religieuses et curé de la paroisse européenne ; le P. Raguet, supérieur du grand district comprenant les trois départements de Kagoshima, Miyazaki et Ooita, autant dire tous les territoires ou presque qui forment aujourd’hui la préfecture apostolique de Kagoshima et la Mission de Miyazaki ; le P. Bonne, supérieur du Séminaire et futur archevêque de Tôkyô ; le P. Combaz, professeur au Séminaire et futur évêque de Nagasaki ; le P. Delmas, professeur au Séminaire et futur supérieur du Séminaire de la rue du Bac, puis second assistant au Supérieur de la Société ; le P. Kataoka, professeur au Séminaire et déjà marqué du signe de la maladie qui devait l’emporter quelques années plus tard ; le P. Fukahori, curé de la paroisse indigène, directeur-professeur de l’Ecole des catéchistes et destiné, lui aussi, à aller voir rapidement le bon Dieu ; le P. Matsukawa, professeur au Séminaire, sinologue et ami des petits oiseaux, qui est toujours vivant et ne paraît guère plus âgé aujourd’hui qu’il y a trente trois ans, sans doute parce qu’il ne paraissait guère plus jeune alors qu’aujourd’hui. Ces graves personnages, qui avaient tous, sauf deux, une barbe austère, me firent, dès l’abord, grande impression ; celle que produisit sur moi le P. Raguet fut parmi les plus profondes. Je me demandais ce qu’il y avait sous ce crâne chauve et derrière ces deux grands yeux songeurs. Je ne tardais pas à apprendre de Mgr Cousin et des autres Pères que ce qu’il y avait là c’était un prédicateur zélé, un grand japonisant qui avait travaillé à Hirado, à Kuroshima, aux environs de Nagasaki, à Fukuoka, à Ooita, à Miyazaki et qui, pour le moment, résidait à Kagoshima. Bref, il avait voyagé plus que n’importe qui à travers la Mission de Nagasaki, il était donc naturel de supposer qu’il la connaissait mieux que quiconque. Entre temps il était allé à Tôkyô, soit pour assister au concile, soit pour d’autres travaux. Il avait déjà publié plusieurs livres et se proposait d’en mettre d’autres à la lumière. Pensez si, en entendant ces éloges, j’étais porté à lever vers lui des regards respectueux !

    C’était, paraît-il, par hasard qu’il se trouvait à la résidence épiscopale lors de notre arrivée. Certains prétendaient qu’il se trouvait toujours par hasard à Nagasaki lorsque de jeunes missionnaires y débarquaient. Avait-il à son service, comme Socrate, un génie familier qui lui révélait certains secrets ? Etait-ce son ange gardien qui remplissait cet office ? Etait-il doué d’un sixième sens qui le sollicitait de se rendre à Nagasaki lors de l’arrivée de certains bateaux ? Quoi encore ? Adhuc sub judice lis est. Toujours est-il que Mgr Cousin, heureux d’avoir sous la main un homme si dévoué, si bien disposé, si capable de former les novices, manquait rarement de les lui confier.

    Après quelques jours passés à Nagasaki, le P. Raguet rentra à Kagoshima, où le P. Heuzet et moi, sous la conduite du P. Brenguier, allâmes le rejoindre le 16 février ; le P. Bouige, que nous avions connu à Paris, en même temps que le P. Brenguier, était là lui aussi, qui nous attendait.

    La résidence des missionnaires de Kagoshima se composait de deux maisons, l’une servant d’église et l’autre de presbytère. Nous entrâmes d’abord à l’église : une pauvre petite église qui n’avait rien, cela va sans dire, de la majesté des grands sanctuaires où les hommages des pauvres mortels semblent se perdre dans l’infini ; mais où, par contre, la distance entre Dieu et nous paraissait moindre. Au lieu de nous sentir chez le bon Dieu, il semblait presque que ce fût le bon Dieu qui était chez nous.

    Après notre visite à l’église, nous allâmes nous recommander aux bonnes grâces du P. Raguet, qui nous conduisit dans ce qu’il appelait “la salle à manger”. C’était une espèce de réduit à plafond bas en forme de cale de bateau. Le Père sortit d’un minuscule buffet deux verres — les seuls qu’il possédât —, trois tasses à café, une bouteille de vin de messe et nous invita à boire un verre — ou une tasse — à nos santés et à la prospérité de la chrétienté.

    A six heures du soir eut lieu le souper, puis, immédiatement après, une distribution de pipes — que nous avions apportées de Paris — aux PP. Raguet, Bouige et Brenguier. A cette époque on ne concevait guère de missionnaires qui ne fussent munis d’une ou de plusieurs pipes et ne fussent agrémentés d’une barbe hirsute : la barbe comme ornement et la pipe comme fiche de consolation. Vers 10 heures chacun s’en fut se coucher.

    Nous nous retrouvâmes le lendemain matin au petit déjeuner et, immédiatement, le P. Bouige, le P. Brenguier, le P. Heuzet et moi nous mîmes à piailler tous les quatre comme des moineaux et à faire des plans pour visiter la ville et ses environs. Mais le P. Raguet eut une réminiscence d’Horace pour nous rappeler que le temps passe vite :

    Eheu ! fugaces, Posthume, Posthume,
    Labuntur anni…………

    Une autre de l’Ecclésiaste pour nous faire souvenir que toutes choses ont leur temps : omnia tempus habent, et que, s’il y a un temps pour rire : “tempus ridendi”, il y a aussi un temps pour travailler : tempus œdificandi.

    Nous comprîmes, sans plus d’explications, que le temps était venu pour les PP. Bouige et Brenguier de rentrer chez eux, pour le P. Heuzet et moi de nous mettre à l’étude du japonais.

    Nos deux amis partis, le P. Raguet nous donna quelques conseils pratiques et le jour même, à deux heures de l’après-midi, commença à nous enseigner les éléments de la langue japonaise.

    L’aimait-il, le cher Père, sa langue japonaise et lui en trouvait-il des charmes et des avantages, beautés que nous, pauvres débutants, n’arrivions pas toujours à découvrir. Il n’y avait d’ailleurs pas que la langue à l’étude de laquelle le Père s’appliquait et s’efforçait de nous faire appliquer : le plain-chant, les cantiques en musique, la théologie, l’Ecriture Sainte, tout ce qui pouvait contribuer à faire connaître et aimer Dieu, il voulait qu’on s’en occupât. Mais, que voulez-vous ? l’esprit des jeunes missionnaires, pas plus que l’arc, ne peut pas toujours être tendu. Nous aimions à nous amuser avec les enfants, plus peut-être que le Père ne l’aurait souhaité. Aussi faisait-il quelquefois mine de se fâcher : “Vous n’avez donc pas fini de vous amuser avec les enfants ? s’écriait-il, vous finirez par leur ressembler”.— “Eh bien ! Père, répondaient les espiègles que nous étions, quel mal voyez-vous à cela ? N’est-il pas écrit que c’est la condition requise pour entrer dans le royaume des cieux ? ” Que voulez-vous que le Père dît de plus ? Il poussait un grand soupir, haussait les épaules, et se remettait à travailler.

    C’était un bourreau de travail. Le temps qu’il ne consacrait pas à la prière, il le passait à travailler. Il étudiait sans cesse et faisait étudier, mettant à notre portée ce qu’il fallait pour nous inciter au travail. Même en cet endroit discret, où certains collégiens ont coutume de se retirer pour fumer sans être vus, il n’était pas rare que l’on trouvât un Tacite, un Virgile ou quelque autre classique que le Père y avait oublié à dessein. Plus tard les livres d’anglais remplacèrent les auteurs latins et, quand on y allait, on disait qu’on allait faire de l’anglais.

    Les heures des repas étaient occupées autant à discuter qu’à manger. Le transformisme avait souvent les honneurs de la séance. Le pour et le contre s’affrontaient et se heurtaient, sans que l’un réduisit jamais l’autre au silence. Chaque thèse appelait à son secours les anciens et les modernes. La thèse transformiste remontait, en passant par Darwin et Lamark et, en essayant de se raccrocher à St Thomas D’Aquin et à St Augustin, jusqu’à Anaximandre de Grèce, qui prétendait déjà au VIe siècle av. J. - C. que les hommes et les animaux ont une commune origine aquatique. La thèse antitransformiste, s’appuyant sur le proverbe japonais “mieux vaut preuve que discussion”, répondait que, conformément à cet autre proverbe qui dit que “sur une tige de concombre il ne pousse pas d’aubergine”, ou n’a pas encore saisi sur le fait un être d’une espèce en engendrant un autre d’une autre espèce.

    L’habitabilité des astres était aussi quelquefois au programme. Le P. Raguet était pour ; nous étions contre, naturellement, ne fût-ce que pour fournir au Père l’occasion de développer de belles théories. Il va de soi que ni le Père ni nous n’avions de raisons probantes à apporter à l’appui de nos affirmations ou de nos dénégations. Si, pourtant ; le Père aurait pu dire de temps en temps que le P. Heuzet et moi nous étions dans la lune et que c’était une preuve que la lune au moins était habitée.

    Un homme estimé par le P. Raguet, c’était le P. Heuzet, qui était astronome, zingueur, horloger, physicien, chimiste, voire un peu fumiste ; il arrangeait une montre par-ci, démontait une horloge par-là, rétamait des marmites, installait des cadrans solaires, des pompes foulantes qui ne marchaient pas toujours, tapotait, vissait, rabotait, faisait du neuf avec du vieux et parfois — on ne peut pas avoir toutes les chances — du vieux avec du neuf. Quant à moi, le Père me prédisait que je ne saurai jamais enfoncer un simple clou d’une façon convenable. Il a été mauvais prophète. J’ai enfoncé quelques clous, vissé un certain nombre de vis et me suis même occupé de cuisine. Le bon P. Raguet, qui affirmait que je ne serai jamais qu’un bon à rien, a goûté plus d’une fois, avec une satisfaction évidente, des beignets, des crêpes et autres pâtisseries que j’avais confectionnées à son intention. On s’abreuvait en buvant du faro fabriqué par le Père, oui, oui par le P. Raguet en personne, car il sortait parfois de ses livres pour se faire brasseur ; mais je ne m’aventurerai pas à dire qu’il réussissait aussi bien dans la bière que dans les livres.

    Après neuf mois passés à Kagoshima je fus envoyé du côté de l’ouest, à Sendai de Satsuma, toujours sous la houlette du P. Raguet, puis, onze mois plus tard, du côté de l’est, à Miyazaki. Le Père, qui y avait résidé précédemment et y avait fait nombre de conférences, n’y était certes pas oublié. Le lendemain de mon arrivée le journal de l’endroit annonça qu’il était revenu. Je me demandais comment on avait pu confondre un jeune blanc-bec comme moi avec un vétéran chauve comme le prophète Elie et barbu comme Aaron, quand, le surlendemain, le journal rectifia en disant qu’il s’agissait de M. Raguet-Joly, ce qui était un pas vers la vérité. Enfin le journal fit savoir à ses lecteurs qu’il s’agissait simplement d’un certain M. Joly, disciple de M. Raguet, lequel avait laissé dans le pays une telle empreinte qu’il n’était pas étonnant qu’on fût porté à donner son nom à n’importe quel missionnaire catholique.

    Le Père avait laissé une profonde empreinte dans le pays non seulement par ses conférences, mais de bien d’autres façons. On me rapporta que dans une localité appelée Mimitsu il avait, lors d’une inondation, sauvé quelqu’un en danger de se noyer. Je suis à peu près sûr que le Père dira qu’il ne s’en souvient pas, mais ce ne sera pas la première fois qu’il oubliera quelque chose à son avantage. Ailleurs il avait fait l’admiration des voyageurs en escaladant d’abruptes chemins de montagne, chargé de lourds bagages. A propos de bagages, le Père allait un jour de Fukuoka à Nagasaki, un confrère l’accompagnant à la gare. Il portait une lourde valise, alors que le confrère, moins âgé que lui, n’avait qu’une canne. “Père, lui dit son compagnon, c’est à vous à vous appuyer sur ma canne et à moi à porter votre valise : les anciens ont droit aux égards et aux honneurs.” — “Non, Père, répondit-il, je suis encore assez solide pour porter mes bagages ; quant aux honneurs…” Il fallut que le confrère insistât sur le mauvais effet que cela ne manquerait pas de faire sur le public de le voir lui, vénérable vieillard, porter un lourd fardeau, alors que son compagnon, encore dans la force de l’âge, avait l’air de faire la belle jambe à ses côtés. Il se résigna à passer sa valise au confrère, non point pour s’alléger, mais pour ne pas le faire mal juger.

    A Takanabe, autre localité où il s’était souvent arrêté, il était connu non seulement pour ses vertus apostoliques, mais encore pour sa connaissance des champignons. Chez M. Fukami, où il avait l’habitude de descendre, il avait un jour demandé et redemandé pourquoi on ne lui servait jamais d’une espèce de champignons qui poussaient dans les environs. “Parce qu’ils sont vénéneux,” lui avait-on répondu. — “Vénéneux ! allons donc ! servez m’en, je vous en prie, et dès ce soir”. Il insista tellement qu’on lui en servît mais à contre-cœur, persuadé qu’il en trépasserait. Il en mangea et n’en parut même pas incommodé. “Il faut croire, pensèrent M. Fukami et sa famille, que les Européens ont un tempérament plus résistant que les Asiatiques, mais, n’importe, il ne passera pas la nuit”.

    Au bout d’une heure ou deux, fatigué du voyage, le Père tomba de sommeil, dans la chambre où il s’était retiré. “Le poison a commencé de produire son effet,” murmurèrent les membres de la famille qui regardaient à travers les fentes. Toute la nuit le Père dormit comme un bienheureux, sans faire le moindre bruit, si bien qu’on le crut mort. Le lendemain matin la vieille mère de M. Fukami se leva la première, fit glisser la cloison mobile, qui servait de porte, pour constater le décès, et découvrit le Père... à genoux, en train de faire ses prières.

    Depuis ce temps-là on appela ces champignons Raguet-naba : champignons-Raguet ; je doute cependant que les savants compétents aient bien et dûment enregistré cette nouvelle dénomination.

    Pendant que j’essayais de voler de mes propres ailes à Miyazaki et que j’écoutais les histoires qu’on me racontait sur le compte du P. Raguet, lui continuait de travailler à Kagoshima : administrant les sacrements aux fidèles, annonçant la bonne parole aux infidèles, formant à la vie apostolique les missionnaires nouvellement arrivés, composant pour eux et pour les amis de la langue japonaise un gros et un petit dictionnaire français-japonais, traduisant le Nouveau Testament, élevant une belle petite église en pierres de taille en souvenir de St François-Xavier, bref, ne perdant pas une minute. J’oubliais de dire qu’il avait déjà publié une traduction du Combat Spirituel et une traduction abrégée et illustrée de l’Ancien et du Nouveau Testament, sans compter le reste.

    Sur ces entrefaites, le dévoué P. Fraineau, curé de la vallée d’Urakami, étant mort à la peine, Mgr Cousin fit appel au P. Raguet pour le remplacer. Le Raguet partit de Kagoshima, où il avait tant travaillé, et alla continuer le travail spirituel et matériel de son prédécesseur. Tout en prenant soin des âmes il acheva la magnifique église — la plus grande du Japon, —que le P. Fraineau avait commencée. Il rédigea en même temps un catéchisme pour les petits enfants et une explication du catéchisme à l’usage des catéchistes.

    Mais ses jambes, qui avaient parcouru tant et tant de pays, devenaient revêches à la marche. Il fallut le décharger de sa cure d’Urakami et lui permettre de se reposer. Se reposer est une façon de dire. Le Père ne se reposera véritablement qu’en paradis. Sur la terre, quelque fatigué qu’il soit, il trouvera toujours quelque chose à faire. Une fois admis au repos, il en profita pour aller prêcher de côté et d’autre ; collaborer à une nouvelle édition du catéchisme et revoir son grand dictionnaire français-japonais, dont il se mit à préparer une nouvelle édition.

    Le bon Dieu lui permettrait-il de mener ce travail à bonne fin ? Il semblait bien que non. Ses jambes refusaient de plus en plus de le porter, la paralysie gagnait, les médecins prédisaient une fin prochaine et étaient tout étonnés de ne pas voir leurs prédictions se réaliser. “Avec la tension artérielle qu’il a, disaient-ils, il devrait être mort deux et trois fois plutôt qu’une”. Le Père les laissait dire. “J’ai demandé à la petite Sœur Thérèse de prier Dieu qu’il me donne le temps de finir mon travail, confiait-il aux amis ; je crois que je serai exaucé”. Et il est exaucé. Bientôt son dictionnaire revu, corrigé et considérablement augmenté sera livré à l’imprimeur.

    Bon courage toujours, Père ! Merci de tous les bons exemples que vous nous avez donnés dans le passé et que vous continuez de nous donner dans le présent !

    E.C. J.

    11 février

    Le vieux Shogwastu (1er de l’an chinois, 10-2-29), est encore fêté au Japon, il l’est surtout dans les campagnes. Il a été, cette année, marqué par un tremblement de terre dont les secousses ont duré 9 minutes. Ce tremblement de terre, sans avoir eu les caractères d’un véritable cataclysme, a cependant été très violent, le plus violent qui depuis 40 ans se soit produit dans la région de Kumamoto, assure un journaliste bien placé pour le savoir. Comme cette secousse sismique ne précédait que de deux heures et demie seulement l’arrivée du nouvel an, un rapprochement s’est fait tout naturellement dans les esprits entre la catastrophe et la venue de la nouvelle année. La chose est pourtant très explicable sans qu’il soit nécessaire de recourir à des arguments tels que celui-ci : Post hoc, ergo Propter hoc ; Au Japon, les tremblements de terre (c’est un fait constaté par l’expérience) se produisent surtout aux époques des grands froids et des grandes neiges et le vieux Shogwastu de son côté, arrive toujours à l’époque la plus froide de l’année. Il est dès lors assez naturel qu’il y ait rencontre entre celui-ci et ceux-là.

    Mais pourquoi, demandera quelqu’un, pourquoi les Japonais qui en toutes choses, sauf en matières de religion, sont si progressifs, fêtent-ils donc toujours le vieux Shogwastu, puisqu’ils fêtent aussi le nouveau ? Voici la réponse. Elle est triple : D’abord c’est une affaire d’habitude ancestrale ; ensuite deux fêtes valent mieux qu’une, pour les Japonais comme pour beaucoup d’autres du reste ; enfin, c’est au Shogwastu que se paient les dettes. Sans doute les créanciers aimeraient beaucoup mieux qu’il n’y eut qu’un seul et unique Shogwastu ; les débiteurs, au contraire, préfèrent qu’il y en ait un second. Ah ! s’il pouvait y en avoir un troisième !


    Osaka
    1er décembre.

    Le couronnement de l’Empereur du Japon.

    Du 10 au 16 novembre dernier, se sont déroulées à Kyôto les fêtes du couronnement de l’Empereur du Japon.

    Ce terme de couronnement est impropre, si on lui donne le sens qu’il implique en Occident. Il ne s’agit au Japon que d’une accession au trône par des rites archaïques. On peut les résumer en disant qu’ils consistent essentiellement dans la prise de possession solennelle des fétiches sacrés, emblèmes traditionnels de la dignité souveraine, et dans l’acte qu’accomplissent Leurs Majestés en s’asseyant solennellement sur le trône.

    D’abord ces fêtes ont eu lieu à Kyôto, non à Tôkyô, capitale de l’empire et résidence ordinaire de l’Empereur.

    Kyôto a été la capitale du Japon depuis 794, époque où cette ville fut fondée par l’Empereur Kammu, jusqu’à 1868, date à laquelle le grand Empereur Meiji inaugura une nouvelle période de l’histoire du Japon en établissant sa capitale à Tôkyô. A cause de son passé, Kyôto a été appelé le Moscou du Japon. Durant de longs siècles, Kyôto fut la résidence de la Cour, la cité des plaisirs, de la poésie et de l’art, la ville du luxe avec ses incomparables soieries et ses broderies, ses laques et ses porcelaines. C’est la cité de rêve du vieux Japon, la ville aux temples aussi fameux qu’innombrables, et le siège de toutes les traditions dont vit ce pays.

    Dire que les fêtes ont eu lieu à Kyôto, c’est expliquer comment les jeunes Souverains, vêtus d’antiques costumes ont, pendant quelques semaines, redonné la vie au vieux palais de leurs ancêtres ; ils y ont créé pendant leur séjour une féerie qui a rappelé l’ancien temps, le temps où le pouvoir impérial était à son zénith.

    Modeste spectateur de ces Fêtes, j’ai essayé de déchiffrer l’âme populaire, d’entrevoir ses sentiments.

    La première impression a été celle d’une vive dévotion pour la famille impériale. On parle souvent du culte des Japonais pour leur Empereur ; ce culte, on ne le réalise jamais parfaitement tant qu’on ne le voit pas soi-même en acte. Or, pendant ces fêtes, ce culte apparaissait partout. Dans tout l’empire, les villes avaient pavoisé. Kyôto naturellement avait bien fait les choses ; les façades des maisons sur les grandes avenues, avec leurs tentures, leurs lanternes et leurs illuminations donnaient à la ville un air de liesse qui lui seyait à merveille. Mais le spectacle unique était celui de la foule, une foule de plusieurs centaines de mille de personnes. Gens du peuple, ils bravèrent le froid et la pluie depuis minuit jusqu’à 10 heures du lendemain, Assis sur leurs talons, des deux côtés de la grande avenue qui mène de la gare au palais, ils voulaient, soit à l’arrivée, soit au départ des souverains, avoir le plaisir d’assister au cortège impérial. Quand on a vu cela, on est bien obligé d’avouer que la dévotion à l’Empereur est toujours au Japon un sentiment bien vivant dans les cœurs.

    Les diverses cérémonies du couronnement se déroulent dans le mystère, derrière les hauts murs de l’enceinte du Palais. N’en sont les témoins, que les Princes du Sang, les grands fonctionnaire et les hauts dignitaires de la Cour. Pour la circonstance, ces grands personnages ont revêtu les costumes antiques, comme il y a 4 ou 500 ans. Le sabre est passé à la ceinture, le carquois est rempli de flèches, la main tient l’arc ou la hallebarde. Le caractère archaïque de toutes ces cérémonies fait que, par tout le Japon, pendant la période des fêtes, les esprits se reportent instinctivement aux âges primitifs qui restent, dans l’histoire du pays, l’âge d’or par excellence. L’âme japonaise s’y grise d’un mysticisme à elle, et ce mysticisme lui fait trouver tout naturel, en plein 20e siècle, de donner à son Empereur les plus extraordinaires marques de fidélité, l’adoration même.

    Et que dire du silence, là où un occidental attendrait des “vivat” ! De la gare de Kyôto au Palais, la distance est d’un peu moins de 3 kilomètres. De chaque côté de l’avenue, des milliers et des milliers de personnes qui veulent voir passer le cortège. Aussitôt annoncé, sans le moindre mot d’ordre, le silence tombe sur cette multitude. La berline de l’Empereur passe lentement : silence ! Celle de l’Impératrice passe : silence encore ! Tout l’immense cortège passe : toujours silence ! Rien que le bruit des pas sur le sable blanc répandu sur la chaussée ! Ce silence n’était pas un silence ordinaire ; on aurait dit quelque chose comme une respiration étouffée, comme une note de musique qu’une pose retient suspendue en l’air. Silence religieux, impressionnant, silence solennel, d’autant plus intense !

    Et ensuite ces foules se sont écoulées sans bruit, avec, au cœur, cette émotion de quelqu’un témoin de grandes choses, qui l’ont remué jusqu’au fin fond de son être.

    Voilà les sentiments que j’ai lus dans l’âme populaire pendant ces fêtes, et l’impression que j’en ai gardée. Maintenant je vais essayer de décrire brièvement les cérémonies du couronnement.

    Les cérémonies du Couronnement.

    A la mort de son auguste père, l’Empereur Taisho, le Prince Héritier lui succéda et monta sur le trône. Son nom ? il n’en a pas de son vivant ; il est et s’appelle l’Empereur tout court. A sa mort on lui décernera un nom posthume, un nom sous lequel il sera connu dans l’histoire. Jusque-là, il se nomme l’Empereur, comme aussi l’Impératrice se nomme simplement l’Impératrice.

    L’Empereur Taisho mourut le 25 décembre 1926. En raison du deuil, la cérémonie d’accession au trône du Prince Héritier eut lieu à Tôkyô, dans le Palais Impérial, sans le moindre apparat.

    Les règles de succession au trône fixent les fêtes publiques et solennelles au temps de la moisson qui suit l’expiration de la période de deuil, lequel dure un an. On est convenu d’appeler couronnement les diverses cérémonies accomplies à cette occasion. On les appelle grandes cérémonies ou encore cérémonies d’Etat, parce qu’on y attache une importance extraordinaire. Comme elles doivent être somptueuses et, par leur splendeur, dignes d’un grand pays, le budget voté par les deux Chambres a eu, cette fois, un article particulier : les millions n’y ont pas été épargnés.

    Les cérémonies du couronnement comprennent trois rites : le premier, mi-religieux, mi-profane a été accompli le 10 novembre, le second, rite purement religieux, eut lieu dans la nuit du 14 au 15, le troisième comprenait un repas rituel donné le 16, et deux grands banquets d’Etat donnés le lendemain.

    L’ensemble de ces cérémonies forme, d’après les règlements de la Maison Impériale, la grande cérémonie de l’intronisation.

    Cérémonie du 10 novembre.

    Notons, pour commencer, que, dans la célébration des rites variés que comportent les multiples cérémonies du couronnement, l’Empereur agit seul, en qualité de “Summus Pontifex” de son peuple. Tous les autres sacerdoces s’éclipsent devant le sien ; il n’a autour de lui que des aides pour lui faciliter son office.

    Le Palais Impérial, à la capitale, comprend plusieurs sanctuaires, dont le principal, le Kashidokoro, est consacré à la déesse du Soleil, premier ancêtre, disent les traditions nationales, de la Maison Impériale. C’est le palladium de l’empire. Pour la circonstance, le Kashidokoro, sorte de tabernacle monumental recouvert de riches draperies, accompagna Leurs Majestés jusqu’à Kyôto. Porté sur les épaules de robustes paysans, qui depuis des générations jouissent de ce privilège, il venait en tête du cortège impérial, pour reprendre au vieux palais de Kyôto la place qu’il y occupa pendant des siècles.

    Le 10 novembre, dès huit heures du matin, prirent place devant le sanctuaire du Kashidokoro les grands dignitaires de la Cour, tous costumés en guerriers d’autrefois ; venaient ensuite les hauts fonctionnaires civils et militaires, les présidents des deux Chambres et les envoyés des Puissances.

    C’est la première fois que ces derniers se voyaient obligés d’assister à cette cérémonie religieuse. Il y a eu des catholiques japonais, qui ont déploré que tous ces diplomates se soient trop facilement soumis aux exigences du protocole.

    A neuf heures, le couple impérial a revêtu les anciens costumes. Celui de l’Empereur était en tissu de soie blanche, discrètement brodé de dessins symboliques. Puis, en un cortège somptueux. l’Empereur et l’Impératrice, suivis des Princes du Sang, des Princesses, et du Président du Conseil également en archaïques costumes, se sont rendus au sanctuaire. Là, Sa Majesté, ayant disposé les oblations rituelles, a terminé la cérémonie par la lecture d’une communication à l’esprit de la déesse du soleil, lui annonçant son accession au trône.

    Dans l’après-midi du même jour, eut lieu, au Shishinden, la cérémonie tenue pour la plus importante de toutes. Le Shishinden ou palais des cérémonies, est une construction qui date de 1856. Style des temples bouddhiques, tout l’art de l’architecte s’est dépensé sur le toit, qui en effet paraît énorme ; on y accède sur le devant par 18 marches. Entre les colonnes en bois arrondi, pendent des tentures. Au centre le trône de l’Empereur, et plus loin, sur la gauche, celui de l’Impératrice. Les deux trônes, on les prendrait à première vue pour deux dais surélevés, aux tentures retombant jusqu’à terre ; ils portent au milieu deux fauteuils, genre chinois ancien, sans ornement.

    Devant ce palais, des deux côtés, on a élevé des tentes pour les personnages officiels, des bannières de soie aux dessins allégoriques sont plantées dans des supports laqués, la grande cour est couverte d’un beau sable blanc.

    A l’heure dite, les grands dignitaires habillés en guerriers antiques font la haie des deux côtés, le long des deux rangées de bannières. Les Princes du Sang, les hauts fonctionnaires, les envoyés des Puissances ont pris place sous les tentes.

    Leurs Majestés, en antiques costumes, firent leur entrée au Shishinden et prirent place dans le dais-trône, tandis que, de chaque côté, leur suite se rangeait profondément inclinée. Deux chambellans relèvent alors les tentures du trône et Leurs Majestés apparaissent tenant le sceptre, emblème du pouvoir souverain.

    Au nom de l’Empereur, on lut alors un manifeste annonçant au peuple et au monde l’accession au trône. Puis le Président du Conseil s’avança pour offrir les hommages et les félicitations de la nation. Il termina par trois “Banzai” auxquels répondirent les banzai des 800 personnages officiels. Et, à un signal donné, ce fut dans tout l’empire des banzai, au bruit des sirènes, au son des cloches des temples et à la voix des canons de l’armée. Et Leurs Majestés regagnèrent alors leurs appartements.

    Cérémonies du 14 novembre.

    Les diverses cérémonies du 14 sont connues sous le nom de “Daijôsai” ou fête des prémices. Elles consistent en l’offrande aux ancêtres impériaux, aux dieux du ciel et de la terre, de riz nouveau, de vin et de fruits de la terre et de la mer, pour employer le style local.

    Dès le printemps, par des rites divinatoires appropriés, on a choisi les deux provinces et les deux localités, où. conformément à un cérémonial antique, sera cultivé le riz nécessaire pour ce jour.

    Leurs Majestés se purifient par des lustrations, avant de se présenter devant les dieux. Tous les hauts dignitaires, qui prendront part à la cérémonie, se soumettent aussi aux lustrations. On purifie tout, jusqu’aux ustensiles primitifs qui serviront ; et l’eau qui a été ainsi chargée des impuretés rituelles sera emportée par des messagers et jetée, à quelques kilomètres de là, dans une rivière qui entraînera tout à la mer.

    Pour la circonstance, on a élevé dans un coin de l’enceinte du palais deux sanctuaires, ou plutôt, deux huttes on ne peut plus primitives. Les bois de la charpente ont encore toute leur écorce, le toit est en chaume, les murs recouverts d’écorces grossières, clôtures en branchages de couleur noirâtre, portiques en bois brut, le tout s’élève sur un sol recouvert de beau sable blanc.

    Le Daijôsai fut célébré pendant la nuit du 14 au 15. Par respect pour les rites sacrés qui se déroulaient ce soir-là, dans toute la ville de Kyôto, théâtres et autres lieux de plaisirs bruyants étaient fermés, les tramways marchaient plus lentement. Une petite pluie fine, qui tombait, ajoutait encore à la tranquillité de cette nuit sacrée.

    Le rituel veut que toute la longue cérémonie se déroule dans l’obscurité : seuls des feux de camp, allumés dans quelques coins, permettent de faire les évolutions nécessaires.

    A 6 heures du soir, extinction des feux dans tout le palais impérial. Leurs Majestés, précédées de dignitaires portant le sabre sacré, se sont rendues solennellement aux huttes-sanctuaires. De hauts personnages éclairaient leurs pas avec des torches, tandis que les musiciens de la Cour faisaient entendre une musique sacrée. Alors l’Empereur commença une série compliquée de rites divers qu on peut résumer d’un mot : Offrande à la déesse du soleil et aux esprits des ancêtres impériaux, offrande aux dieux du ciel et de la terre, du riz sacré et du vin fabriqué avec ce riz. A la fin le Souverain communia aux oblations qu’il venait de faire, et la longue cérémonie se termina à 3 heures 45 du matin. Un millier de hauts dignitaires et de grands personnages ont assisté à tous ces rites, à la place qui leur était réservée.

    Banquets des 16 et 17 novembre.

    Les cérémonies du couronnement ont pour conclusion des banquets. Comme préparatifs des fêtes du couronnement, on avait élevé dans l’enceinte du palais un immense pavillon provisoire. C’est la salle des banquets ; construction en bois blanc, ornementée simplement, mais avec un goût parfait, elle forme un grand carré, avec, au centre et en contre-bas, une scène, sur laquelle des jeunes filles, spécialement formées, exécuteront des danses sacrées ou symboliques pour le plaisir des yeux des convives. Leurs Majestés, en grand costume, présidèrent ces banquets.

    Le premier eut lieu le 16 à midi. Ce banquet n’avait rien d’un repas profane. Ce fut un banquet rituel, où les invités partagèrent avec Leurs Majestés les victuailles des oblations aux dieux et le vin sacré. Les Princes et Princesses du Sang, les hauts dignitaires, les grands fonctionnaires et les représentants des Puissances étaient les seuls invités.

    Mais, à la même heure, dans tous les chef-lieux de préfecture, on offrait, aux frais de la Maison Impériale, un banquet auquel tous les personnages qualifiés de la région étaient invités. A Tôkyô, la capitale, on compta 13.000 convives ; à Osaka, deuxième ville de l’empire, 10.000.

    Le 17 eut lieu le vrai banquet du couronnement. Les tables étaient ornées de fleurs, la cuisine européenne. Commencé à 9 heures du soir, les mêmes grands personnages et les représentants des Puissances y furent reçus par Leurs Majestés. Le repas fut égayé de morceaux de musique et de scènes de théâtre. Chacun des invités emporta comme souvenir une bonbonnière en argent.

    Enfin ce même jour, à minuit, commença un dernier banquet et ainsi se terminèrent les cérémonies proprement dites du couronnement, dont acte fut dressé en bonne et due forme sur les registres de la Maison Impériale.

    Leurs Majestés restèrent à Kyôto jusqu’au 26 novembre. Les derniers jours furent consacrés à des pèlerinages au temple sacro-saint de la déesse du soleil, ancêtre de la Maison Impériale, puis à divers mausolées impériaux.

    Tout s’est passé sans le moindre incident ; car il est à peine besoin de signaler un Coréen qui, sur le passage du cortège impérial, se leva pour essayer d’offrir un placet. Il fut aussitôt appréhendé par la police.

    Dans la nuit du 23, à 2 heures du matin, à quelques centaines de mètres du Palais, un incendie, dû à l’incurie de domestiques, éclata dans les bâtiments scolaires protestants de l’établissement qui porte le nom de Doshisha. Au premier moment ce fut toute une affaire, mais l’émotion tomba vite et l’accident n’eut pas d’autres suites.

    Pendant ces fêtes, nos catholiques Japonais se sont unis à la joie populaire. Obéissant aux instructions de leurs Ordinaires, ils ont fait monter vers le trône de Dieu leurs supplications en faveur de leur patrie et de ses jeunes Souverains. Le 14 novembre a été le jour de prière catholique.

    Le bouddhisme n’est pas au Japon la religion d’Etat, et, pendant les fêtes, les bonzes ont été laissés parmi les profanes, conformément aux règlements sur la matière. Mais ces braves bonzes se demandaient avec anxiété comment le gouvernement allait traiter Son Excellence le Délégué Apostolique. Là on ne pouvait invoquer aucun précédent, et ils auraient saisi l’occasion de se donner de l’importance dans le cas qu’il lui aurait été accordé quelque privilège. Les bonzes ont été déçus ; S. E. le Délégué n’était pas rentré de son voyage à Rome.

    En son absence, Mgr Castanier, Evêque d’Osaka, qui a la ville de Kyôto dans son diocèse, est allé le 15 novembre, au nom du clergé et des fidèles de l’Eglise du Japon, présenter au Palais une adresse de félicitations.

    Du 1er décembre 1928 à fin mars prochain, les lieux témoins de toutes ces antiques cérémonies ont été ouverts au public. On y compte chaque jour en moyenne 100.000 visiteurs, accourus de toutes les parties de l’empire. Jamais dans le passé on n’avait vu affluence pareille.

    On dit le Japon matérialiste et le peuple japonais athée. Les fêtes du couronnement sont loin d’être une preuve de ces dires superficiels. En dépit de toute la science matérialiste apportée d’Occident, pour le peuple japonais, le pouvoir de l’Empereur lui vient d’en Haut, du ciel, et par conséquent il est saint, il est sacré. Les rites séculaires qu’on vient d’accomplir ont nimbé le front de Sa Majesté d’une sorte d’auréole surnaturelle, aux yeux de tous les sujets de l’Empire.


    Taikou
    31 janvier.

    Nous avons reçu de bonnes nouvelles de Sa Grandeur Monseigneur Demange.

    Dans la Mission elle-même il n’y aurait rien de bien spécial à signaler, si une épidémie de “béribéri” ne venait pas de se déclarer dans le séminaire, qui oblige à envoyer en vacances forcées tous les élèves.

    La proximité de la fin de l’année scolaire officielle occasionne une recrudescence de conférences, de projets, de circulaires ; et la note dominante de tous ces travaux est qu’on veut rendre encore plus facile l’admission dans les écoles, et mettre, si possible, davantage encore l’instruction à la portée de tous. Ce mouvement, pour très intéressant qu’il soit, ne manque pas d’être extrêmement dangereux car, d’une part, à l’effort pour instruire ne semble pas correspondre un égal effort pour éduquer ; et, d’autre part, la question des emplois se pose toujours de plus en plus angoissante, sans perspective de solution. Dans ce pays la rareté de l’industrie ne facilite pas l’utilisation des brevetés et des spécialistes sortis des écoles supérieures.


    Kirin
    8 février.

    Pendant le mois de janvier Monseigneur Gaspais a prêché la retraite des religieuses indigènes du Saint Cœur de Marie. C’est dans la chapelle récemment restaurée que les 80 religieuses du couvent de Siao-Pa-Kia-Tze ont suivi avec beaucoup d’attention et une piété vraiment édifiante les saints exercices de la retraite. A noter qu’aux saluts du Saint Sacrement, les chants ont toujours été d’une exécution irréprochable, ce qui, chez ces religieuses, suppose une sérieuse formation musicale, formation à laquelle le P. Duhart a travaillé, ne ménageant ni son temps ni sa patience. A l’occasion de cette retraite, la Règle de 1858 a été modifiée conformément aux prescriptions du Droit Canon. La nouvelle Règle a été ensuite promulguée au milieu du contentement général. La congrégation du Saint Cœur de Marie, protégée par les trois vœux et dirigée par des Supérieures éclairées et prudentes, entre, confiante en l’avenir, dans une nouvelle phase de prospérité. Ce sera pour le plus grand bien de la Mission.

    Pour s’habituer à la vie apostolique et sans doute aussi pour juger par eux-mêmes de l’intensité du froid, les PP. Roland et Beaudeaux ont fait un voyage à travers la Mission : train, auto, longues marches à pied une valise à la main, insécurité des routes, grand froid (–350), rien n’a manqué, mais tout a été accepté avec bonne humeur, ainsi qu’il convient. Les deux Pères continuent à se former provisoirement à la vie apostolique à Sou-Kia-Wo-P’ou.

    De France, le P. Roubin nous donne de bonnes nouvelles de sa santé. Les médecins consultés espèrent une complète guérison après un repos et des soins prolongés.

    Pour permettre au P. Guérin de soigner une aphonie persistante, le P. Peignont le remplacera à la procure et le P. Duhart sera chargé du district de Houlan.


    Chungking
    25 janvier.

    Notre retraite annuelle, qui devait avoir lieu au commencement de janvier, a dû être remise à cause de la guerre civile ; elle s’ouvrira le 3 février.

    Le maréchal Liéou siang, victorieux de la coalition qui s’était formée contre lui, est rentré à Tchungking le 9 janvier. Il y fut accueilli en triomphateur par toutes les notabilités. Parmi ses adversaires, plusieurs n’ont pas osé prendre part à la lutte, les autres plus hardis ont pris les armes contre lui et ont été complètement battus. Ce sont les généraux Lo tsée tchéou, Lai sin houi et surtout Yan tsen, le commandant du 20ème Corps d’Armée. Pour le moment, les armées adverses demeurent dans l’expectative durant les tractations de paix.

    Qu’est devenu le fameux Yan tsen ? Les uns le disent à Patchang, dans le nord de la province ; d’autres affirment qu’il s’est réfugié au Houpé ; lui-même a simplement fait répandre le bruit par voie de presse qu’il rentrait définitivement dans la vie privée.

    Ouang fang tchéou, le bras droit de Liéou siang, a établi son quartier-général à Ouan-hien. De là il lui sera plus facile de pacifier le pays, surtout les sous-préfectures de Kouifou, de Talin et d’Ouchan. Depuis le départ d’Yan tsen, ces régions étaient en effet retombées à la merci des bandits et des illuminés.

    Depuis dix jours, sur le Yang Tsé, les vapeurs ont repris le trafic sur la section Jchang-Tchungking ; quant aux communications avec Souifou, on en annonce la réouverture comme imminente.


    Suifu
    22 janvier.

    Iûn hien ne pourra plus être appelé “l’heureuse oasis”. Le torrent de haine anti-chrétienne, qui mugissait tout autour depuis trois années, a fini par s’y frayer un passage. Dans les premières semaines de l’an dernier, des professeurs bolchevistes y ouvraient une école, à laquelle ils donnaient le nom poétique d’école secondaire “du soleil qui lève” (caractères chinois), et où étaient reçus ou plutôt attirés les élèves renvoyés des autres écoles pour leurs idées subversives. Ceux-ci se montrèr,ent aussitôt d’actifs propagandistes : quelques mois leur suffirent pour noyauter les autres écoles de la ville et de la campagne, tant officielles que privées.

    Noël, tout le monde le sait, c’est l’heure de l’assaut général annuel, fixée par le comité de la ligue anti-chrétienne. Ce jour-là fut choisi par les éphèbes rouges de Iûn hien pour mettre en pratique les théories incendiaires que leur avaient apprises leurs maîtres. Mais, comme ils se jugeaient n’être encore que de jeunes recrues inexpérimentées, appel fut fait à des meneurs de Chengtu et de Chungking, qui, bien entendu, furent fidèles au rendez-vous.

    Le 25, au matin, plus de 300 étudiants, grands et petits, faisaient soudainement irruption dans le temple des Protestants, juste au moment de la cène. Ils en chassaient les fidèles et saccageaient tout ce qui tomba entre leurs mains : tables, chaises, bancs, vases à fleurs, harmonium....

    Puis, tout fiers de leurs facile victoire, et en vociférant, à bouche que veux-tu, leur litanie de “ta tao !” : à bas ! ils vinrent se masser devant l’établissement catholique.

    Prévenu l’avant-veille de ce qui se tramait, le P. Dubois avait sollicité et obtenu du mandarin une garde de neuf soldats, prélevée sur la minuscule garnison de vingt hommes à peine.

    Un coup de sifflet. Silence impressionnant de cinq minutes. Trois coups de sifflet. Et tout ce monde, chevronnés chengtounais et chungkinois en tête, de se précipiter en hurlant sur la porte d’entrée. Les 9 soldats, aidés de quelques chrétiens, tinrent bon. Les assaillants vinrent cent fois à la charge ; cent fois ils furent repoussés victorieusement. Bien plus, au cours de l’avant-dernier assaut, furent même faits prisonniers trois étudiants, dont le principal meneur, qui s’étaient faufilés un peu trop loin dans les rangs des défenseurs. A la nouvelle de cette heureuse capture, le sous-préfet en personne, escorté de six soldats, revolver au poing, vint les prendre et les emmena dans son prétoire.

    A partir de ce moment, le champ de bataille change de théâtre. La foule des anti-chrétiens lève le siège de la Mission Catholique pour aller entourer la sous-préfecture, réclamant à cor et à cri la mise en liberté des trois frères. Mais les plus terribles menaces ne firent pas fléchir le mandarin. Et, comme des fonctionnaires chinois de cette trempe sont plutôt rares dans les temps où nous vivons, il mérite qu’on le cite ici à l’ordre du jour. Il se nomme Lieoû.

    Cependant, dans la matinée du 26, cédant aux instances des notables, il les relâcha. Mais, entre temps, il avait reçu la réponse de Chengtou à son S. O. S. lancé dans la nuit du 25 au 26, réponse ainsi conçue : « Fusillez perturbateurs. Protégez les missions ».

    Cet ordre bref, mais clair, refroidit l’ardeur guerrière de nos preux. Ils se dispersèrent les uns après les autres. S’éclipsèrent aussi la vingtaine d’enragés qui, dans une grande auberge en face de la Mission Catholique, en prévision de l’assaut final projeté contre celle-ci dans la nuit du 26 au 27, préparaient fébrilement échelles, cordes, et autres machines de guerre.

    Ainsi, le P. Dubois, qui était sur les dents depuis deux jours et deux nuits, put enfin respirer !……

    ... Dans la journée du 25 également, les deux prêtres chinois de Jên che6u éprouvèrent une forte émotion, ainsi que leurs chrétiens. Des cadets du général Lieou ouen houi, de passage dans cette ville, en route pour le front de Chungking, tentèrent de pénétrer dans l’église au cri de “à mort les chiens courants de Jésus : (caractères chinois)”. Or, précisément à ce moment, se trouvait à l’oratoire le chef des miliciens. Résolument, bravement, avec ses quatre gardes du corps, il leur en barra la porte d’entrée. Et les futurs maréchaux de la grande République Chinoise durent se contenter de tapisser de placards injurieux les murs de l’enclos de la Mission....

    Les règlements provisoires de Nanking concernant les biens des Missions ont été, dans la première quinzaine de janvier, successivement publiés dans les sous-préfectures dépendant de l’intendance de Iun lin (caractères chinois). Ils l’ont été à Suitu le 13. Dès le lendemain matin, le mandarin faisait appeler l’homme d’affaires de la procure, et lui intimait l’ordre de lui remettre au plus tôt la liste détaillée des propriétés possédées par la Mission dans la sous-préfecture de Suifu.


    Yunnanfu
    2 février.

    Le P. Marc Mey, nommé dès le début de l’année dernière curé de la paroisse de Yunnanfou, a pu enfin quitter son district de Wusechung. Il a occupé son nouveau poste le 14 janvier. Le P. Ducloux, Provicaire, est spécialement chargé du soin des deux communautés du Kao ty han, ainsi que du noviciat. Il résidera à l’évêché ; Monseigneur, en effet, sentant de plus en plus le besoin d’être secondé, désire avoir son Provicaire auprès de lui.

    Le P. Salvat, après avoir commencé la tournée de Confirmation dans les régions de Hwapinghsien, Mashang, Tatièkai, a continué dans les districts de Paiyentsing, Djokoula, Pienkjo et Tapintze. C’est dans ce dernier endroit qu’il s’est trouvé pour Noël avec le P. Dégenève. Il eut la joie d’enregistrer 183 confessions, 225 communions, 135 confirmations, 8 mariages, 13 baptêmes d’enfants. Ce fut grande joie pour cette chrétienté qui, pendant si longtemps, a souffert des incursions des bandits et de l’absence des missionnaires.


    Kouiyang
    15 janvier.

    Le P. Saunier, retour de France, est arrivé à Yunnanfu ; il compte se mettre en route au plus tôt pour Houangtsaopa. Mais pourra-t-il de là continuer sur Kouiyang ? Pour le moment il est impossible de passer le Hoa Kiang, on se bat sur les deux rives, et les traverses du pont ont été enlevées. Les deux courriers, envoyés de Kouiyang au-devant du Père, ont essayé à plusieurs reprises de tenter le passage, mais leurs efforts ont été inutiles. Après quinze jours d’attente à Mouiou, ils ont décidé de rebrousser chemin. Espérons que d’ici peu les choses s’arrangeront. D’ailleurs, on annonce le retour prochain de notre Gouverneur, et il saura y mettre bon ordre.

    M. Tchéou revient donc vainqueur de Ly siao ien, et c’est un bonheur pour la province. Le P. Darris a vécu deux fois à Songtao sous le régime bolcheviste, il sait ce qu’il vaut : fouilles, perquisitions, insultes et menaces, rien ne lui a manqué. Aussi ne souhaite-t-il à personne d’entre nous d’avoir à faire la connaissance de ce régime, et surtout, il recommande de ne pas garder dans les résidences soit des fusils, soit des revolvers ou des munitions.

    Quant aux événements qui se sont déroulés dans le quartier de Tongjen et de Songtao, en voici le résumé : Vers la fin de novembre, tout le pays de l’est, y compris Chetsien est occupé par l’ennemi, Tongjen assiégé. Tchéou vole au secours de la ville, livre bataille et bat son adversaire qui se retire vers Kiangkiéou ; le général Ouang l’y poursuit, pendant que Tchéou se dirige en toute hâte sur Songtao, où il arrive le 4 décembre. Mais Ouang est battu à son tour et se replie sur Songtao. Ly arrive avec son armée, comptant bien cette fois en finir avec Tchéou ; ce dernier, en effet, se trouve pris entre deux feux. La bataille eut lieu, elle se livra à 25 lys de Songtao, elle dura quatre jours et fut une lutte de désespérés. Le Gouverneur conduisit lui-même ses troupes à l’assaut et fut blessé au cours du combat. A la fin, il réussit, de nuit, à contourner la montagne, conduit par un millier de Miao tsé, et se retira dans la direction de Tongjen. C’est là qu’eut lieu la dernière phase de la guerre. Après des combats acharnés, les troupes de Ly furent battues et poursuivies d’une traite jusqu’à Selan et de là à Yuen Ho. Un télégramme du 29 décembre annonçait cette victoire finale, victoire que sont venues confirmer des nouvelles de sources particulières.

    Entre temps, le P. Darris, dont la position au milieu des belligérants devenait dangereuse et pour lui et pour son personnel, se retirait au Hounan et trouvait une cordiale hospitalité à Paotsin, chez les PP. Passionistes. Paotsin est à trois jours de Songtao. Mgr Langenbacher, apprenant la présence du Père dans sa Mission, l’invita à pousser jusqu’à Chenchow, qui n’est distant que de deux jours de barque. Un télégramme de cette ville nous apprend que le P. Darris a répondu à l’invitation.

    Du P. J. Winkelman, parti fin novembre pour Shanghai, nous n’avons aucune nouvelle. Un télégramme de Shanghai nous avertit qu’il n’est pas arrivé, et demande ce qui en est du voyage du Père. D’autre part le P. Darris écrit qu’un soldat lui a raconté qu’un européen aurait été pillé sur la frontière du Hounan. S’agirait-il du P. Winkelman ? Souhaitons qu’il n’en Soit rien ou qu’un plus grand malheur ne lui soit pas arrivé.


    Lanlong
    2 janvier.

    Benedictus qui venit.... Oui, bénis soient-ils les chers nouveaux qui nous arrivent de France ! Ils viennent renforcer nos cadres, nos cadres où se remarquent tant de barbes chenues, tant de santés qui fléchissent, et sur lesquels, parfois, semble planer le nuage sombre de l’ennui. Qu’ils viennent, ils nous donneront l’espoir de revoir bientôt le retour de ceux qui sont partis, nos convalescents partis pour France afin d’y refaire une santé qu’avait minée ce pays, fief de Dame Malaria.

    La valeur n’attend pas le nombre des années. Déjà le Père Nénot a renfloué en deux années le district de Tse han, que d’aucuns donnaient comme agonisant. Le P. Signoret, lancé bravement en pays de haute Vendetta, groupe en quelques mois autour de lui les chrétiens du pays de Po Tong, Cheten, abandonnés depuis des années. Après une fatigante tournée de plusieurs mois le Père désirait in petto rentrer à Lanlong souhaiter la bonne année à Monseigneur, voir les confrères et saluer le Père Dunac fraîchement arrivé de France, mais les chrétiens ont surpris son secret. Ils supplient le Père. En quelques instants la décision est prise : les brigands sont là qui guettent le départ du missionnaire.— Il reste. Dieu le garde, car durant ces mêmes journées la guerre civile a repris dans le pays et notre petite Mission se trouve jetée dans une dure épreuve. Les armées du général Li siao ien rentrent du Nord de la Chine, où elles ont contribué aux victoires des nationalistes, et veulent faire déguerpir notre Gouverneur, dont l’administration un peu raide peut-être, mais si nécessaire, a procuré des années de paix à notre Koui-Tcheou.

    Les militaires de notre région ont précédé le mouvement et ne se sont pas fait faute d’agir en parfaits célestiaux, more sinico, comme dirait le P. Wieger ! Puisse notre Mission ne pas trop souffrir des allées et venues de toute cette soldatesque si peu disposée à la discipline.

    Le Père Williatte revient de France reprendre sa maternelle direction de nos chérubins de la Probatoire : un journal chinois disait dernièrement combien ce Père était nécessaire à cette œuvre de patiente bonté. Le Père Epalle soigne sa vue en France, tandis que le Père Maurand n’arrive pas à se débarrasser de cette terrible malaria des pays dioy.

    Malgré les difficultés et les déboires de l’heure présente Monseigneur veille, il n’hésite pas à aller de l’avant. Deux nouveaux districts sont mis à pied d’œuvre, l’un pour le Père chinois Théophile Han, l’autre pour le Père Signoret. Au séminaire les Eliacins arrivent nombreux, et dans les districts, nombreuses aussi sont les demandes de baptême. Puisse Sainte Thérèse nous rendre la paix si indispensable pour la visite régulière des chrétiens !


    Swatow
    18 Février

    Le 5 février 1918 nos premiers séminaristes rentraient de Canton ; La résidence de Tenghai et l’école voisine suffisaient pour loger les six anciens et les douze nouveaux de cette première année. Le nombre des élèves augmentant peu à peu, la maison devint insuffisante et, de plus, la région étant troublée par la tempête communiste, il fallut émigrer. Pendant dix-huit mois, de septembre 1927 à février 1929, le Collège St. Joseph de Swatow abrita les séminaristes. Ce ne pouvait être que provisoire et, le 16 février dernier, le Séminaire s’installait à la ville de Kityang. Le P. Ginestet, titulaire de ce poste, lui cédait une belle résidence et une école qu’il venait de terminer, et se remettait au travail pour construire les autres bâtiments nécessaires pour le Séminaire et pour le district. “Sic vos non vobis”. Grâce à lui nos séminaristes seront logés simplement, mais sainement. Qu’ils lui soient reconnaissants du sacrifice fait pour leur bien et l’utilité de l’Eglise de Chine !

    Cette année, par décision de Sa Grandeur, nos anciens vont commencer l’étude de la philosophie ; le cours durera trois ans, ce qui permettra de pousser davantage l’étude de la littérature chinoise et des sciences. Puisse le progrès dans la voie de la vertu et de la sainteté égaler et même surpasser le progrès dans les sciences ! Lucere et ardere perfectum.

    Le district de Fouilai, dont sont originaires six de nos prêtres et douze de nos grands et petits séminaristes, ne nous annonce aucune recrue pour cette rentrée ; les ruines ne sont pas encore relevées, beaucoup de chrétiens sont encore à l’étranger. Nous attendons une dizaine de nouveaux venant des autres districts ; puisse la qualité suppléer au trop petit nombre !

    Les PP. Etienne et A. Lao ne pouvant plus suffire au travail, Monseigneur leur a adjoint le P. Le Page.


    Hanoi
    29 janvier.

    La série de nos retraites s’est déroulée dans l’ordre habituel : prêtres indigènes, catéchistes et missionnaires. Les deux premières ont été présidées par Mgr Gendreau et son Coadjuteur, assistés d’un prédicateur annamite. Le R. P. Cousineau, Supérieur des Rédemptoristes, a bien voulu, pour la troisième fois, faire bénéficier les missionnaires de ses instructions très simples, très pieuses et éminemment pratiques.

    A l’issue de leur retraite, les confrères ont été appelés à désigner le délégué prévu par l’article 41 du Règlement de notre Société. Le P. Marchand, ayant obtenu le plus grand nombre de suffrages, a été élu ; le P. Aubert est son suppléant.

    Nos chères Religieuses françaises de St Paul de Chartres, venues au nombre d’une cinquantaine, du Tonkin, de l’Annam et du Yunflan, ont suivi également, pendant la première semaine de janvier, les exercices spirituels prêchés par le R. P. Hedde, Vicaire Provincial de Lang-Son et Cao-Bay. A l’issue de cette retraite, onze novices indigènes ont pris l’habit et trois Françaises ont prononcé leurs vœux perpétuels. Une autre prise d’habit doit avoir lieu prochainement, avant le départ pour la France de la Rde Mère Provinciale, Mère Louise, qui va, en compagnie de Sœur Kostka, déléguée élue, prendre part au chapitre général de la Congrégation.

    Le têt traditionnel approche. Les confrères, chacun à son poste, s’apprêtent à la fête, ou plutôt s’apprêtent à en subir les bruyantes démonstrations. Aux réjouissances profanes vont succéder pour les chrétiens et leurs pasteurs les cérémonies moins coûteuses et infiniment plus utiles des missions quadragésimales. Nos deux évêques, toujours sur le front, se sont déjà partagé, à droite et à gauche de la ligne Hanoi-Phu-Ly, leurs secteurs respectifs.

    Sans délaisser les vieilles méthodes d’apostolat, méthodes qui ont fait leurs preuves, des efforts méritoires sont faits pour s’adapter aux nouvelles. Nos petites écoles de la campagne semblent vouloir sortir peu à peu de leur état demeuré longtemps embryonnaire. Nos séminaires élargissent leurs programmes. Des projets s’élaborent non sans difficultés, pour répondre au besoin urgent et reconnu qu’ont les classes aisées, d’une éducation chrétienne. Des œuvres d’un haut intérêt, comme le cercle d’études “Minh minh Dùe” fondé à Nam-Dinh par notre confrère, M. Raynaud, s’efforcent d’atteindre l’élite indigène. La bonne presse aspire à des développements nécessaires ; et l’on nous annonce qu’une combinaison heureuse va permettre de créer prochainement à Hanoi une importante librairie catholique.

    Que le Roi des Apôtres, inspirateur de cette activité, nous aide à la poursuivre et nous donne le succès !


    Vinh
    10 février.

    Le samedi avant Noël, Mgr Eloy a ordonné 8 nouveaux prêtres, 9 sous-diacres, 1 minoré et 3 tonsurés. Cette ordination porte à 172 le nombre de nos prêtres annamites. C’est assurément un joli chiffre, mais nous n’avons peut-être pas grand mérite à l’avoir atteint, car, depuis 30 à 40 ans, les candidats au sacerdoce n’ont pas manqué dans nos provinces ; au contraire, on peut dire qu’il y a eu pléthore de ce côté, et, de fait, nous avons éliminé pas mal de sujets. Il se pourrait que, dans un avenir peu éloigné, le recrutement de notre clergé ne présentera plus les mêmes facilités

    Le mois de janvier est pour nous le mois des retraites. Celle des missionnaires, prêchée par le vénérable Abbé Dubois et le vénérable Père Chaignon, a eu lieu tout au début du mois ; tous les confrères y ont pris part, à l’exception d’un seul qui était allé se retremper au monastère de Phuόc Son. Les deux retraites de notre clergé annamite ont eu lieu ensuite, à une huitaine de jours d’intervalle ; elles ont été prêchées par le P. Le Gourriérec ; à la première ont pris part 96 prêtres, à la seconde 59.


    Hunghoa
    16 janvier.

    Le pont de Lao-Kay, depuis si longtemps désiré, est enfin lancé, et, depuis le 12 décembre dernier, ce grand pont de fer met en communication les deux rives du Fleuve-Rouge, en cette ville sur la frontière de la Chine et du Tonkin. Naturellement, le Père Jacques, curé de Lao-Kay, fut le premier à y passer avec les pontonniers d’Avignon, dont il suivait, depuis plusieurs mois, le laborieux travail. Désormais, plus l’ennui d’avoir à passer le fameux bac ; plus la crainte de ne pas arriver à temps à la gare, et par contre le plaisir pour nous d’aller désormais y recevoir nos confrères de Chine, qui, souvent, passent une nuit à Lao-Kay, et jadis devaient se contenter de regarder de loin le clocher de l’église.

    Le Père Laubie, arrivé en juin dernier, était parti de France avec un mauvais rhume, il avait vu son état s’aggraver subitement, le dimanche 6 janvier ; un crachement de sang, accompagné de fièvre continue, l’a obligé à descendre à la Clinique St-Paul, à Hà-Nội. Il y recevra certainement tous les bons soins que réclame son état ; mais, c’est surtout Ste Thérèse de l’Enfant-Jésus que va notre confiance, tous nous la prions de nous garder ce cher confrère.

    La campagne, lancée dans la presse annamite contre le “cuốc ngữ”, langue annamite romanisée, paraît se calmer un peu, et les “hérauts-novateurs”, dont parlait le dernier Nº du Bulletin, n’étaient plus que 318, au début de janvier ; ce n’est plus le “Comité des Dix-Mille”. Et, pourtant, la proclamation de leur chef méritait une plus grande considération : “Tous nos “partisans, disait-il, doivent réfléchir et voir. Cette fois, par la seule force de l’opinion, nous “avons fait que cette œuvre de la réforme arrive au succès. N’y a-t-il pas là une preuve “évidente de l’influence très grande de l’opinion publique chez le peuple annamite ? Sans “qu’il ait fallu la contrainte de qui que ce soit, le fait d’avoir été capable de réaliser une si “grande œuvre n’est-elle pas une preuve que nous possédons toutes les qualités qui font une “race ? ”

    L’effet d’une telle proclamation, sur des esprits échauffés, se devine aisément ; mais, il ne fut pas de longue durée, et le premier article du Père Hue vint atténuer, sinon détruire l’enthousiasme du début. Depuis, c’est sous le couvert de l’anonymat, c’est dans la coulisse, qu’on besogne ferme : ainsi en témoigne le communiqué quotidien du journal annamite, propagateur de cette réforme orthographique ; malgré tout, le succès de l’entreprise paraît bien compromis, comme le prouvent les quelques lignes suivantes : “En réalité, l’intérêt n’a rien à “voir ici, et si le public demeure froid, s’il n’adopte pas la réforme, alors même, le cœur “content, nous l’emploierons entre nous, dans une minorité”. L’ardeur des “Dix-Mille” s’est bien refroidie, et le public continuera sans doute, comme par le passé, à apprécier l’œuvre du Père de Rhodes.

    Un homme veinard, c’est le sous-préfet de Phủ-Quảng, dans la région de Sơn-Lây. Une loterie vient d’avoir lieu à Hà-Nôi, en vue d’aider à la construction d’une nouvelle église, qui sera dédiée aux Martyrs ; le gros lot était de $ 5.000, soit, au taux du jour, de 60.000 frs.. Ce sous-préfet, qui, sur l’invitation d’un mandarin catholique, avait pris des billets, a eu la bonne aubaine de voir sortir l’un d’entre eux et de gagner ces $ 5000 ; avec générosité, il a fait aussitôt au Comité, chargé de cette construction, un don de $ 500. Souhaitons que les Martyrs aident ce mandarin, encore païen, à se convertir, et à se joindre bientôt aux nombreux néophytes du Père Hue, en cette région.

    9 février.

    Cette année, toutes les Retraites ont été prêchées par Frère Benoît, fondateur et Supérieur de la Trappe N.-D. d’Annam ; au contact de ce cœur ardent, tous, Missionnaires, Prêtres indigènes et Catéchistes, nous avons pu ranimer notre amour pour Dieu et les âmes et nous garderons longtemps le souvenir de ses instructions si convaincues et si remplies du parfum évangélique.

    A l’entendre nous parler de “l’amour de. Dieu”, seul but de notre vie ici-bas et unique source de notre bonheur futur, nous envions le régal spirituel, dont jouissent quotidiennement ses Religieux de Phước-Sơn. Que le bon Dieu garde longtemps à leur tête ce saint Religieux, et que, dans la solitude de son monastère, Frère Benoît agrée nos remerciements, et. nous aide, par ses prières, à garder le “contact divin”, dont il nous parla excellemment.

    Nous étions dix-huit missionnaires à cette retraite ; seul, le Père Fleury, retenu par le service au Petit-Séminaire, était absent. L’actif Père Gauja, de Tuyên-Quang, était là aussi, malgré ses dix ou douze maladies : rages de dents, œils-de-perdrix, lumbagos, syncopes périodiques, névralgies intercostales, toux chronique, etc. ; mais, que ses amis se rassurent ; de l’avis de la Faculté, il y a loin d’un œil-de perdrix au... cercueil !

    Du reste, il faut “tenir”, et nos doyens, comme Monseigneur lui-même, nous donnent l’exemple.

    La clôture de la Retraite a fait ressortir, une fois de plus, le qualités du Père Granger ; nous l’avons élu, à une forte majorité, délégué de la Mission à la réunion décennale de la Société, en 1930. Notre confrère, de belle prestance et éloquent, envisage la situation avec confiance, et, s’il est élu comme représentant des Missions du Tonkin, répondra aux espérances de tous.

    Pour l’instant, il est chargé du district de Yên-Bái ; il y remplace le Père Blondel. Celui-ci, en effet, a dû, avec émotion compréhensible, abandonner ses ouailles, et, après un séjour de 28 ans à Yên-Bái. prendre le chemin de la France, où il va soigner un mal d’yeux opiniâtre, contracté au cours de ses pérégrinations apostoliques ; souhaitons que quelque spécialiste ait raison de ce mal inquiétant, et nous donne de revoir ici notre cher confrère !

    Le Père Laubie, dont la dernière chronique annonçait l’état grave, va mieux, et, à la Clinique St-Paul, à Hanoi, il reprend peu à peu des forces ; sa toux a bien diminué, et les bons soins des Sœurs lui permettent d’espérer la guérison ; qu’elle soit prompte et complète !


    Hué
    Le 8 février.

    Le 7 janvier, Mgr Allys a béni le premier monastère des Révérends Pères Rédemptoristes Canadiens-Français. Cette superbe construction est, on peut le dire, un des plus beaux monuments de la ville de Hué ; elle fait honneur au talent architectural de M. Sắ, agent technique des Travaux Publics, ancien élève de la Mission. Tout près de ce bâtiment ne tardera pas à s’élever une autre construction, destinée aux juvénistes annamites qui habitent aujourd’hui le monastère même.

    Non loin de là, dans un avenir relativement prochain, les Révérends Pères Chanoines Réguliers de Saint Augustin de l’Abbaye de Saint Maurice d’Agaune construiront leur collège d’enseignement secondaire. Grâce à la bienveillance de l’Administration française, le chanoine Poncet, accrédité par son supérieur, Mgr Mariétau, Evêque-Abbé de Saint Maurice, et par Mgr le Vicaire Apostolique de Hué, pour traiter de cette nouvelle fondation, a réussi à triompher de tous les obstacles très sérieux qui paraissaient s’y opposer. Un arrêté du Journal Officiel de l’Indochine Française, publié dans la première quinzaine de janvier, autorise la création de ce collège libre. Deo et Mariœ gratias !

    Notre retraite annuelle a eu lieu du 16 au 22 janvier. Tous les confrères y ont assisté, sauf le P. Laffitte qui, sur son lit d’hôpital, s’est uni à nous de cœur et d’esprit. Le prédicateur était le R. P. Froc S. J., Directeur de l’Observatoire de Zikawei. Il nous a fait suivre rapidement les Exercices de Saint Ignace. L’intérêt que nous y avons pris, l’édification que nous y avons puisée et le profit spirituel que nous y avons gagné ont été sûrement très grands.

    Le 23 janvier, le Révérend Père commençait au Carmel la prédication d’une autre retraite, qui s’est terminée le 31 par une double cérémonie : la profession perpétuelle d’une Religieuse du voile blanc, sœur d’un prêtre de la Mission, le P. Am, et de plusieurs Amantes de la Croix ; la prise d’habit et l’entrée au noviciat d’une postulante française de Hué, sœur d’une autre Religieuse qui fit sa profession perpétuelle le 21 novembre 1927 dans le même Carmel.

    Le R. P. Froc nous a quittés le 1er et février. Deux jours auparavant, nous arrivait le R. P. Joseph, Vicaire Provincial des Carmes du diocèse de Quilon, délégué par le Saint-Siège pour faire la Visite Apostolique des Carmels de l’Indochine française et de Bangkok.


    Bangkok.
    4 février.

    La Mission de Siam a généreusement cédé, le 1er janvier 1929, aux Missionnaires Salésiens de Don Bosco, toute la partie sud-ouest de son territoire jusqu’à la limite nord du diocèse de Malacca. Propriétés, immeubles et meubles, ont été transférées pour l’amour de Dieu, à la Mission Italienne. C’est un capital sérieux accumulé par nos devanciers dans l’apostolat et par quelques Confrères ou Prêtres indigènes actuels. Il représente une immense somme, sinon d’argent, du moins de fatigues, de sueurs et de soucis, que Dieu seul peut évaluer. Les Pères Richard, Durand, Benoît, Timothée, Jacques, Clément, Edouard et Nicolas n’ont pas quitté définitivement leurs postes respectifs et leurs chrétiens sans regret, mais ils ont du moins obéi aux ordres du Suprême Pasteur, qui confiait à d’autres cette partie du champ du Seigneur. Qu’importe d’ailleurs l’origine des ouvriers, pourvu que le travail de la Mission s’accomplisse et que s’accroisse au Siam le règne de Jésus Christ !


    Malacca

    10 février.

    Le P. Goyhénètche va nous quitter par le bateau qui passera à Singapore le 21 février. Blessé en 1915, trépané, paralysé du bras gauche, il n’en a pas moins fourni un travail considérable pendant ses onze années de Mission. Le médecin espère que, cette fois-ci, les chirurgiens pourront extraire la balle qu’il a apportée en venant en Mission et qu’il remporte en France.

    Le P. Joseph Sy a pris sa place à Ipoh. Grâce à la formation qu’il a reçue du vénérable Mgr Mérel, il sera capable de faire face à la situation. Il pourra user de sa connaissance du Cantonnais, du Hakka et de l’Anglais, mais il faudra qu’il apprenne encore le Hokkien et le Malais, pour être tout à fait à la hauteur. En attendant, son aimable et charitable voisin, le P. Maury, qui est passé maître dans la connaissance des dialectes chinois en usage dans la presqu’île, l’aidera dans la mesure du possible.


    Birmanie Méridionale
    10 janvier.

    Deux d’entre nos confrères et trois religieuses viennent de recevoir, à l’hôpital de Rangoon, les soins que nécessitait le mauvais état de leur santé.

    De ces deux confrères, le premier est le P. Fargeton. Chez lui l’organisme tout entier semblait attaqué, le cœur, le foie, l’estomac, les poumons, les jambes, etc.... Au juste, de quoi s’agissait-il ? Les docteurs eux-mêmes semblaient bien ne pas trop savoir à quoi s’en tenir sur le cas de notre malade. Après l’avoir mis en observation, ils avaient d’abord penché pour la nécessité de lui faire subir une opération chirurgicale. Puis, quand tous les préparatifs avaient été faits, quand déjà le malade, étendu sur un brancard, se trouvait sur le chemin de la salle d’opération, ces mêmes docteurs avaient hésité et s’étaient décidés finalement à recourir à d’autres moyens. Le résultat fut, pour notre confrère, non pas une guérison complète, mais néanmoins une amélioration très sensible dans l’état de sa santé. Capable de supporter maintenant les fatigues d’un long voyage, il va partir pour la France. A l’air de la mère-patrie, aux bons soins qui lui seront prodigués là-bas, il va demander cette guérison qu’il ne croit pas pouvoir trouver ici. Puisse-t-il réussir ; cette guérison, puisse-t-il la trouver telle que nous la lui souhaitons et telle que nous la demandons pour lui à Dieu, en même temps que la grâce d’un prompt retour. Sa présence nous est en effet très nécessaire. Chargé des lépreux, il a entrepris une œuvre que seul il peut conduire à bonne fin. Cette œuvre, c’est, à la léproserie, de remplacer toutes les vieilles baraques actuelles, constructions toutes en bois, par de nouvelles et solides constructions toutes en briques.

    Parmi nos confrères, le P. Meyrieux a été le second hôte de l’hôpital de Rangoon. Atteint depuis longtemps d’une furonculose invétérée qui lui donnait avec le saint homme Job une certaine ressemblance, il est allé se remettre entre les mains des docteurs. Plus heureux en cela que l’ancien Patriarche avec ses amis, notre confrère a recouvré la santé. Il a déjà fait ses adieux aux docteurs.

    Des trois Religieuses qui ont fait, elles aussi, un stage à l’hôpital, deux appartiennent à la communauté du Bon-Pasteur, la troisième à celle de St Joseph. Toutes les trois ont eu à subir des opérations, opérations qui ont du reste parfaitement réussi.

    Nous avons l’honneur de posséder au milieu de nous S. E. le Délégué Apostolique, Mgr E. Mooney, Archevêque d’Irénopolis. Son Excellence a eu tôt fait de conquérir tout le monde tant par sa simplicité que par son affabilité ; Elle part pour Bassein, afin d’aller y visiter le noviciat des Sœurs Cariannes ; Elle viendra ensuite faire ici, dimanche, une ordination de quatre sous-diacres et nous quittera le lendemain pour se rendre à Toungoo.


    Laos
    3 février.

    Il en est de notre Mission du Laos comme il en est sans doute de beaucoup d’autres Missions, son histoire est celle du semeur, de ce semeur dont Jésus parle en son Evangile, C’est une histoire qui s’écrit dans les âmes et non sur parchemins, que les anges enregistrent au Grand Livre de Dieu, mais que, de par le monde, ignorent beaucoup d’hommes ici-bas. Donc au Laos, rares sont les nouvelles, les confrères sont tous à leurs semailles. Pour le moment ils ont comme champ d’action les âmes des enfants, c’est le temps des préparations aux premières communions. Ils sèment. Que sera pour eux la récolte ? Sera-ce une belle, une ample moisson ? Sera-ce une poignée d’épis ? Le sol est parfois si ingrat ! Ils sèment ; c’est à eux de semer, pour la récolte, elle sera ce que Dieu voudra.

    Dans une circulaire qu’il vient de nous envoyer, Mgr notre Evêque nous recommande d’avoir à préparer dès maintenant les enfants qui se destinent au petit séminaire. La rentrée ne doit avoir lieu qu’en décembre ; pourquoi donc cette hâte ? C’est que Sa Grandeur fait, Elle aussi, fonction de bon semeur. Dans les pays où le riz se cultive, bien avant l’arrivée des eaux dans les rizières, le cultivateur prépare ce qu’on appelle le “plant”. Sur un terrain choisi, il répand les graines du riz qui est par lui destiné à être repiqué, puis, le moment venu, quand ces graines ont germé, qu’elles ont grandi, le même laboureur fait transplanter les frêles tiges dans les rizières préparées d’avance pour les recevoir. Ainsi des enfants qui se destinent au sacerdoce et que Monseigneur nous recommande avec une sollicitude si paternelle. Ils sont le “plant” que nous devons entourer de nos soins, en attendant que soit venu pour eux le jour d’entrer au séminaire.

    Parmi les ouvriers qui travaillent ainsi dans le champ du Laos, le P. Cambourieu, notre Provicaire, et le P. Jantet s’étaient trouvés l’un et l’autre assez sérieusement indisposés vers la fin de décembre. Ils se trouvent maintenant hors de danger, partis pour un nouveau bail, un bail que nous leur souhaitons très long.


    Pondichéry
    12 janvier.

    Du 29 novembre au 6 décembre, nous avons eu le bonheur de posséder au milieu de nous notre cher Visiteur, le P. Robert. Le 6 décembre, hélas ! que les beaux jours passent vite ! le P. Robert, accompagné du P. Monnier, partait en auto pour Tindivanam. Deux jours après, nos deux voyageurs étaient à Pôlur, de là à Vellore, de là à Mylapore, de là.... je ne sais plus. Bref, c’est ce que les Anglais appellent flying visits, et une visite à tire-d’aile encore.

    Quelques jours avant l’arrivée du P. Robert, Mgr l’Archevêque était à Karikal, en tournée de Confirmation.

    Dans l’Inde française, le 9 décembre, nous avons eu une élection sénatoriale. Les candidats étaient nombreux, tous les jours il en surgissait de nouveaux. La veille du scrutin, le champ de bataille se précisait ; il ne restait plus que deux concurrents ; on dit même que le matin du vote il n’en restait plus qu’un.... Politique et mystère ! Enfin il y a eu élection. L’Inde française a son sénateur.

    Le 20 décembre, ordination à la Cathédrale : deux prêtres, un pour Pondichéry, l’autre pour Kumbakonam, quatre sous-diacres, quatre minorés, trois tonsurés.

    La nuit et le jour de Noël ont été copieusement arrosés par les nuages du ciel. Messe de minuit quand même, et très belle assistance, quoique diminuée quelque peu.

    A Tindivanam les Frères de St Gabriel ont fêté le 25me anniversaire de leur arrivée en ce lieu et de la fondation de l’Ecole Industrielle dont ils ont la charge. Ils avaient fait précéder cette solennité de leur retraite annuelle. Cette retraite allait du 30 décembre 28 au 5 janvier-29, elle fut prêchée par le P. Combes. Le jour de la clôture, à midi, des agapes fraternelles, sous la présidence de Mgr Morel, réunissaient autour de la même table missionnaires, prêtres et frères réunis à cette occasion.

    A l’heure où j’écris ces lignes, nos confrères font leur retraite annuelle. Cette retraite va du 9 janvier au soir jusqu’au 15 au matin. Elle est prêchée par le P. Feuga, de Bangalore. L’effectif est de 56 retraitants.


    Mysore
    26 janvier.

    Immédiatement après Noël, Mgr Despatures se rendit dans les montagnes du Kollégal pour y visiter deux chrétientés particulièrement intéressantes. L’une, de création toute récente, est dans la ville même de Kollégal ; on n’y compte encore que 50 baptisés, tous parias. L’autre, dans le village de Parsegoundenpalayam, est formée de chrétiens de caste, parmi lesquels les premières conversions remontent à quelque 150 ans.

    Nos confrères ont pu lire dans le Bulletin, il y a un an environ, que plusieurs païens, dans une entrevue avec Monseigneur, lui avaient exprimé le désir d’être instruits dans le catholicisme. Comme, après enquête, cette demande paraissait sérieuse, Monseigneur s’assura le concours des Frères Franciscains de Mount Poinsur, pour qui la fondation de nouveaux postes est une sorte de spécialité. Trois Frères purent être envoyés, qui réussirent en quelques mois à ouvrir 16 écoles de catéchisme, dont quelques-unes de nuit, pour le bénéfice des adultes. Dans Kollégal même il était facile de suivre de près toutes les familles de bonne volonté et de les instruire avec grand soin. C’est parmi ces familles que nous avons eu en décembre 50 baptêmes. En ce qui concerne les villages des environs, une difficulté s’est tout de suite présentée : les Frères ne pouvaient s’y rendre de façon aussi fréquente, par ailleurs il n’était pas possible de payer un nombre suffisant de catéchistes pour faire le plus gros du travail. La solution provisoire est la suivante : les maîtres d’école païens consentent à enseigner la lettre du catéchisme, et dans leurs visites hebdomadaires, les Frères complètent l’instruction dans la mesure du possible. A l’occasion de la visite de Monseigneur eut lieu un concours de catéchisme, qui prouva, sinon la science de tous, au moins leur évidente bonne volonté. Ce concours réunit 200 enfants venus de villages divers, 15 miles à la ronde. On exprima à Monseigneur deux désirs : l’un, celui des Frères, d’avoir plus souvent la visite du prêtre, l’autre, celui des nouveaux chrétiens, d’avoir une petite chapelle.

    A Parsegoudenpalayam eut lieu la bénédiction de la nouvelle église. Le dévoué P. Lazarus, qui avait eu longtemps charge de ce district, avait commencé la construction d’une église ample et solide, mais le Bon Dieu le rappela à lui avant qu’il ait eu le temps de l’achever. Des circonstances diverses laissèrent l’œuvre en suspens jusqu’au jour où il fut enfin possible de nommer un prêtre résident. Depuis un an le P. Graton est sur place, et sous sa direction le travail fut mené à bien. C’est un réel événement dans la région, car jusqu’alors le prêtre n’était venu que pour une visite annuelle et ne célébrait les offices que dans une mauvaise construction d’une solidité douteuse. Fiers de leur église, les chrétiens ne négligèrent rien pour recevoir Monseigneur avec toute la pompe possible, et pour rehausser les solennités autant qu’il était dans leurs moyens. Les païens furent sans doute très favorablement impressionnés, car ils vinrent en groupe demander au “Grand Maître de Religion” une entrevue formelle. Ils y exprimèrent leur joie de voir s’élever dans leur village une église aussi imposante et laissèrent aussi entendre leur désir de la voir couronner avant longtemps d’un beau et grand clocher.

    Une délégation de chrétiens vint de Matahalli, petit village situé à quelque 20 miles de là : Matahalli reste, pour le présent, le poste le plus déshérité de cette contrée. Pas de chapelle, pas de résidence pour le prêtre, et jusqu’à ces derniers jours pas même de catéchiste. il n’est pas impossible que la congrégation chrétienne n’y augmente notablement d’ici peu. Le gouvernement travaille en effet un peu plus bas dans la plaine, à l’établissement d’un immense réservoir et les chrétiens expropriés songent sérieusement à venir s’établir dans la montagne. La nomination d’un catéchiste n’est qu’un premier pas dans la voie des améliorations. On ose espérer qu’avec les facilités de communication de jour en jour plus grandes les visites du prêtre cesseront bientôt d’être aussi rares.


    Kumbakônam
    17 février.

    Dans les Acta Apostolicœ Sedis parus le 20 décembre, on annonçait que dans le Consistoire tenu le 17 de ce même mois, le Saint-Père avait accepté la démission de Mgr Chapuis, Evêque de Kumbakonam et que Sa Grandeur était par le S.-Siège préposée “titulari episcopali Ecclesiœ Gurzensi”. Cette première nouvelle se trouvait ensuite complétée par d’autres informations venues de sources différentes. Mgr Chapuis, dont la démission se trouvait acceptée, demeurait Administrateur de son, ancien diocèse, jusqu’au jour où le S. Siège aurait pourvu à lui donner un successeur.

    Ces nouvelles, tout en causant à chacun de nous une grande peine, ne furent pour personne un sujet de surprise. Après avoir fait en France un très long séjour, Monseigneur était rentré dans sa Mission vers la fin de l’année 1927. La joie que tous nous éprouvâmes alors de le revoir au milieu de nous fut de très courte durée. Sa Grandeur, en effet, était bien loin d’être guérie. On s’en aperçut très vite. Vainement on cherchait à se faire illusion : fatigues du voyage, disaient les uns ; changement de climat, affirmaient les autres. Tous nous fûmes obligés de nous rendre à l’évidence quand, il y a un an, nous vîmes notre pauvre Evêque prendre la direction du Sanatorium de St Théodore, dans les Nilgiris.

    C’est de là-haut que Mgr Chapuis, se rendant compte lui-même de la réalité, demanda d’être relevé du lourd fardeau de l’épiscopat.

    Le Petit Séminaire, dont le précédent numéro du Bulletin annonçait la bénédiction solennelle, a ouvert ses portes le 7 janvier Il a pour Supérieur un prêtre indien. le P. Xavier Junior. Ce dernier, précédemment curé du district de Megalathour, était déjà depuis plusieurs années chargé d’enseigner le latin aux jeunes séminaristes. Désormais libre de tout souci du côté de l’administration paroissiale. Il pourra se dévouer tout entier au soin de ses élèves. Nous demandons à Dieu de garder le maître et les élèves.


    Séminaire de Paris
    1er janvier.

    La dernière quinzaine de 1928 s’est ouverte par la fête patronale de la paroisse St François-Xavier. Mgr le Supérieur officia pontificalement à la messe et aux vêpres. Selon la coutume, les aspirants de la communauté de Paris étaient chargés du chant et des cérémonies.

    Le lendemain soir, s’ouvrait la retraite préparatoire à l’ordination du samedi 22, où furent ordonnés par Mgr le Supérieur : I prêtre, 22 diacres dont 8 appartenant au séminaire des Irlandais de Paris, 7 sous-diacres dont un novice franciscain, 10 minorés et 10 tonsurés.

    Quatre aspirants-prêtres étaient appelés le soir de l’ordination à prendre part au prochain départ de Pâques.

    Déjà ont été reçues une ou deux demandes d’admission pour 1929. Le P. Depierre vient en effet de terminer une longue tournée dans presque toute la France, visitant le Nord, le Pas-de-Calais, les diocèses de Séez, Angers, Poitiers, Cahors, Lyon, Grenoble, Chambéry, Maurienne, Moutiers, Luçon, etc. Il a trouvé bon accueil partout ; dans plusieurs grands et petits séminaires, on l’a invité à donner non seulement des conférences avec projections, mais la lecture spirituelle ou un sermon à la messe de communauté. A Rennes, l’accueil de S. E. le cardinal Charost a été particulièrement bienveillant. Si nos confrères en France veulent bien s’associer à cet effort dans la mesure où ils peuvent le faire, et en tout cas par la prière, nous pouvons espérer pour 1929 une bonne rentrée.

    Le P. Couvreur, sérieusement atteint du côté des intestins, est à la clinique de la rue Blomet. La radioscopie et l’analyse du sang n’ont, Dieu merci, rien révélé de suspect, et nous espérons qu’une opération toujours dangereuse à cet âge sera évitée.

    15 janvier

    La fête de l’Epiphanie a été célébrée avec toute la solennité que comporte cette fête patronale par excellence pour les Missions et les missionnaires. La communauté de Bièvres était venue se joindre à nous. Comme les deux années précédentes, S. Exc. Mgr Maglione, Nonce Apostolique, avait accepté de venir officier pontificalement à la grand’messe. A II h. 1/2 les deux communautés lui ont été présentées, S. Excellence leur a adressé de paternelles exhortations et, avant de les bénir, a demandé de prier pour le repos de l’âme de sa mère, qu’Elle vient de perdre il y a quelques semaines. A cause de son deuil S. E. n’a pu assister au déjeuner, mais Mgr Lévassé et Mgr Formi, secrétaires, y ont représenté la Nonciature.

    Ce jour-là, notre table était honorée de la présence de Mgr Le Hunsec, supérieur de la Congrégation du St Esprit, M. Verdier, supérieur de la Maison des Carmes, M. Georges Goyau de l’Académie Française, M. Canet, du Ministère des Affaires-Étrangères, le docteur de la maison M. Hallé, etc. La fête coïncidant avec le dimanche, aucun des Directeurs des œuvres pontificales n’avait pu être des nôtres, ayant organisé dans les paroisses des journées missionnaires.

    Le nouveau Délégué Apostolique d’Indo-Chine, Mgr Dreyer, qui est à Paris depuis fin décembre, a daigné accepter une invitation à déjeuner le 8 janvier. Il était accompagné du Père Couget, commissaire de Terre Sainte. Mgr Maillet dominicain, Préfet Apost. de Lang Son, profita de notre invitation pour venir saluer Son Excellence, ainsi que M. Verdier, assistant du Supérieur de St Sulpice et M. Boisard, supérieur du séminaire d’Issy. Son Excellence a conquis tous les cœurs par sa charmante simplicité, Elle compte s’embarquer pour Saigon dès la première semaine de Février.

    M. Georges Goyau a repris, le 10 janvier, la série de ses leçons d’histoire missionnaire, à l’Institut Catholique.

    Nous avons de bonnes nouvelles du P. Robert en tournée de visites aux Indes. Il était à Bangalore au milieu de décembre. D’après son programme de route, il a dû passer Noël au Thibet Indien, et à l’heure actuelle il doit être en Birmanie. Il devra en outre visiter Penang, retourner en Indo-Chine, et finira par la visite de nos Missions du Japon, surtout du nouveau diocèse de Fukuoka ; il compte rentrer viã Siberia, après la fonte des neiges.

    Le P. Gros, de la Mission de Phat Diem, a été désigné pour remplacer le P. Jaricot à l’Administration Centrale. Il annonce qu’il se mettra en route vers la fin de ce mois, il ne tardera donc pas à venir combler cette longue vacance.

    Nos malades sont, grâce à Dieu, en bonne voie de guérison, sinon déjà guéris. Le P. Bonhomme, à Marseille, a repris toute son activité. Le P. Couvreur va rentrer au Vésinet demain. Le P. Dassier, opéré d’une hernie à l’hôpital St Joseph, va aussi bien que possible. M. Harou, aspirant de Rome et rentré en Belgique pour soigner une santé bien ébranlée, est revenu fort bien remis.



    1929/154-192
    154-192
    Anonyme
    France et Asie
    1929
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