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Chronique des Missions et des Etablissements communs 2

Chronique des Missions et des Etablissements communs Tôkyô 4 janvier 1933.
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    Chronique des Missions et des Etablissements communs

    Tôkyô

    4 janvier 1933.

    Les équipes de base-ball des écoles catholiques et des paroisses de Tôkyô et de Yokohama se disputaient sur divers terrains, depuis le 25 septembre, la conquête, non point du Saint Graal, mais de la coupe offerte par la Délégation Apostolique. Le match final du 4 décembre entre les Old-Boys de lEcole de lEtoile-du-Matin et les jeunes gens de la paroisse de Sekiguchi a décidé en faveur de ces derniers. La coupe leur a été, ce jour-là même, remise par Mgr lArchevêque.

    La Société des Tabernacles, qui a son siège à lEcole des Dames du Sacré-Cur à Tôkyô, et qui fournit aux postes qui en ont besoin les linges sacrés, surplis, aubes et ornements quelle confectionne, a tenu à la paroisse de Sekiguchi une Exposition de ses ouvrages, le dimanche 11 décembre. Lexposition a été inaugurée par une adresse de Mgr Chambon à 1 h. ½ de laprès-midi ; elle sest terminée à 4 heures, suivie par le salut du St-Sacrement.

    La fête patronale de la paroisse de Sekiguchi se célébrait le même jour, en la solennité de lImmaculée-Conception. Elle a été marquée le matin, par la confirmation de 30 chrétiens, le soir à 5 heures, par une procession aux lanternes à la grotte de Lourdes, et à 6 h. ½ par une séance cinématographique donnée par la Société des Jeunes gens, qui a fait paraître sur lécran lhistoire du Cheval-Blanc et un nouveau film de St François dAssise.

    Le samedi des Quatre-Temps, 17 décembre, Mgr lArchevêque de Tôkyô a ordonné dans la chapelle du grand séminaire quatre diacres, dont deux appartiennent au diocèse de Tôkyô et deux au diocèse de Nagasaki.

    Au sujet du grand séminaire, nous sommes heureux dannoncer que la santé de son sympathique Supérieur, le Père Candau, sur laquelle des bruits alarmants avaient couru jusquen Chine, nest nullement de nature à donner des inquiétudes. Depuis son retour de France par lAmérique, en novembre dernier, il souffrait en effet de lestomac, quune médecine trop énergique achetée en Californie (beware of Jad Salts, my boy !) avait passablement détérioré. Un triple examen radiographique a permis un diagnostic sûr et tout à fait rassurant : rien de grave, une petite ulcération entre le pylore et le duodénum avec quelques légères adhérences. Un régime de quelques mois, pas de surmenage et beaucoup de patience le remettront tout à fait daplomb.

    Le P. Bertrand, de la mission de Taikou, nous a donné par contre quelque inquiétude au commencement de décembre, par suite dune bronchite mal soignée dont il avait eu une première attaque à la fin de septembre. Depuis le 18 décembre, il est au repos à lhôpital catholique des Surs Franciscaines de Marie, et un mieux sensible sest déclaré depuis plusieurs jours ; lappétit et les forces reviennent peu à peu, et tout fait augurer un prompt rétablissement.

    Lambassade dAngleterre a donné dernièrement une marque de son intérêt à lhôpital catholique des Lépreux de Koyama, en organisant au profit de lhôpital une séance musicale de Noël, qui sest tenue le 20 décembre, à 8 heures du soir à lImperial Hotel. Le Madrigal Club de Tôkyô a fait entendre un choix de pastorales, de chants populaires, de carols ou vieux noëls, qui ont été très goûtés dune assistance distinguée.

    Pour éclairer lopinion publique que les récentes attaques des journaux contre les écoles catholiques et le catholicisme en général ont aveuglée à plaisir, le Père Taguchi a fait paraître un tract de 140 pages sur le concept catholique de lÉtat, où la doctrine traditionnelle de lÉglise est exposée à la lumière de nombreux textes anciens et modernes sur les aspects les plus actuels de la question. Le même prêtre japonais vient aussi de publier une traduction de lEncyclique Charitate Christi compulsi, qui sajoute à la traduction faite en japonais de toutes les encycliques pontificales déjà parues.


    Fukuoka

    3 janvier 1933.

    Au milieu de décembre, Monseigneur de Fukuoka, son Vicaire Général et deux missionnaires revenaient en auto dImamura, à 9 heures du soir, quand, par suite dune fausse manuvre, lauto roula dans un canal bordant la route. La voiture, par miracle, ne se retourna pas complètement et on réussit peu à peu à dégager les voyageurs, transis et à demi suffoqués par la boue. Monseigneur, tout au fond de la voiture, était le plus endommagé avec son bras infirme.

    Tout le monde put cependant retourner à pied, dans la nuit et la froidure, jusquà Imamura, se sécher et changer dhabits chez le charitable P. Bonnet qui sut trouver dans sa garde-robe de quoi subvenir à toutes les détresses, voire même une paire de bas violets.

    On attend ces jours-ci, à Fukuoka, la Supérieure des religieuses de St Vincent de Paul, de Shanghai, laquelle vient préparer les voies à la fondation dune maison de religieuses en ville de Fukuoka. Avec les Dames de St Maur et les Sulpiciens qui doivent arriver sous peu, Fukuoka va devenir, comme la fille du Roi, circumdata varietate.


    Séoul

    2 janvier 1933.

    Le 17 décembre, samedi des Quatre-Temps, Mgr Mutel a ordonné deux diacres et cinq prêtres. En assistant à cette cérémonie nos pensées allaient aussi à notre chapelle de la rue du Bac ; en effet, ce même jour, 34 aspirants prenaient part à une ordination et nous confondions dans une même prière tous ces nouveaux élus du Seigneur.

    En Corée, les deux premiers prêtres indigènes ont été ordonnés, lun en 1846, lautre en 1849, puis ce fut la sanglante persécution. Il faut arriver à lannée 1896 pour voir le travail des successeurs immédiats des martyrs porter des fruits. En 1896, trois coréens furent élevés au sacerdoce, depuis, 90 autres ont eu le même honneur.

    De ces 93 prêtres onze sont morts, des 82 vivants, 47 appartiennent au Vicariat Apostolique de Séoul, 32 à celui de Taikou et trois à la Préfecture de Hpyeng Yang. Les PP. Bénédictins de Ouen San et de Yenki nont pas encore de prêtres indigènes, mais cette lacune sera bientôt comblée puisque parmi leurs 52 grands ou petits séminaristes, il y a 9 philosophes ou théologiens.

    En lannée 1896 le nombre des chrétiens pour toute la Corée était de 28.802 ; le recensement du printemps dernier accuse 121.039 baptisés. En 1896 on a enregistré 1.109 naissances denfants de chrétiens et 5.316 cette année, ce qui donne, comme taux de natalité, un peu moins de 39 p. 1.000 en 1896 et près de 44 p. 1.000 en 1931-32. A comparer au taux de la natalité des nations européennes en 1930 : Grande Bretagne 16, 3 p. 1.000, Allemagne 17. 5, France 18, Belgique 18. 6, Italie 26. 2, Espagne 29, la Corée nest pas avare de berceaux.

    Je dis berceaux, mais cest une façon de sexprimer car en Corée il ny a pas plus de berceaux que de lits. Petits et grands dorment tout bonnement étendus à même la chambre et, suivant la saison, enveloppés ou non dune couverture. Cependant, dans lîle de Quelpaert, les tout petits reposent dans une corbeille qui est bien comme un berceau. Quand les mamans ou les grandes surs vont tailler une bavette chez les voisines ou travailler aux champs, au lieu de porter le bébé à califourchon sur le dos comme elles le font partout ailleurs, elles emportent, sur le dos également, le berceau même où se prélasse le poupon. Cette corbeille-berceau a aussi un autre usage : elle sert aux bonnes femmes quand elles vont à la fontaine, le bébé est alors remplacé par une cruche. Les photographies qui paraîtront dans le prochain Nº du Bulletin, prises autrefois par le P. Cadars, reproduisent à merveille ce tableau des murs quelpaertoises.

    Au commencement de cette nouvelle année, Mgr Mutel donnant lexemple, tous les confrères vont bien, ce nest pas à dire que ceux dentre eux qui ont passé lâge de la maturité, ne sentent pas le poids des ans. Ainsi notre cher doyen, le P. Curlier, constate avec étonnement quil nest pas à labri des misères de la vieillesse, les jambes qui furent si vaillantes crient maintenant grâce au moindre effort ; le P. Devise est alité depuis huit jours avec une forte grippe. Tous les confrères sont aussi à leur poste, à lexception du P. Bodin, parti depuis 4 mois à Tôkyô pour se perfectionner dans la langue japonaise et le P. Pichon qui continue en France à soigner ses yeux, mais nous avons bonne confiance que ces deux absents reviendront bientôt prendre leur place ici.


    Kirin

    novembre décembre 1932.

    Pour compléter luvre quil a commencée à la maison de campagne du Kiang-tong, à Kirin, en y construisant une grotte de Lourdes, le P. Cubizolles a entrepris, au printemps dernier, lérection dune chapelle au sommet de la colline qui domine la grotte. Malgré les difficultés du temps présent, le Père, faisant confiance à la divine Providence et à la Sainte Vierge, a pu, grâce à la générosité des confrères et des chrétiens, commencer les constructions et les poursuivre jusquau sommet des fenêtres.

    Nous espérons que lan prochain nous aurons la joie de voir lédifice achevé et un élégant clocher sélever, nouveau gage de bénédictions pour la mission, pour le vénéré constructeur, pour la chrétienté de Kirin et aussi pour le séminaire qui, si souvent, vient sagenouiller aux pieds de N. D. de Lourdes.

    Le dimanche, 6 novembre, a eu lieu linauguration du nouveau poste de Changhao, faubourg sud-est de Harbin. Le P. Dassier, premier titulaire qui, depuis plusieurs mois, avait été à la peine pour construire, aménager, organiser le centre de cette nouvelle chrétienté, fut, ce jour-là, à la joie et à lhonneur et ce ne fut que justice. Réceptions, discours, chants, petites saynètes, rien ne manqua à cette brillante cérémonie.

    Le mardi, 6 décembre, un coup de téléphone de Nong-An avertissait la procure que le P. Roland était tombé entre les mains des brigands. Où ? Comment ? On ne connaissait aucun détail, la nouvelle avait été laconiquement téléphonée à Nong-An par la chambre de commerce de Kao-Chan-Touen. Le lendemain seulement nous apprîmes que le P. Roland dont la prudence est, comme chacun sait, la vertu dominante, sétait mis en route lundi, seul et à cheval, pour se rendre à Nong-An, chez son voisin, le P. Tchao. Arrivé à Tai-ping-kiao, il avait été arrêté par une bande de 200 brigands qui lavaient emmené. Nous fûmes vivement émus à la pensée du danger que courait notre confrère et les autorités compétentes furent aussitôt prévenues.

    Nous attendîmes avec impatience des nouvelles de linfortuné captif et ce fut pour tous un grand soulagement dapprendre, le 9 dans laprès-midi, que le P. Roland avait été relâché après avoir passé trois jours entre les mains des brigands et avoir été complètement dévalisé et quil se trouvait sain et sauf à Nong-An.


    Chengtu

    28 novembre 1932.

    Dans notre dernière chronique, 21 novembre, nous avions déjà dit que les Maréchaux Tien et Lieou se battaient dans Chengtu même, autour de lévêché, et que, de ce fait, toutes communications entre la ville et lextérieur étaient interrompues.

    Voici les premières nouvelles reçues après le débloquement, 24 novembre, des établissements de la mission:

    La 29ème armée, du Maréchal Tien, avait établi ses tranchées et ses barricades autour de lévêché et du grand séminaire : la 24ème armée, du Maréchal Lieou, sétait fixée autour de lhôpital et de la Ste Enfance ; pendant dix jours Monseigneur, les confrères et les Surs vécurent sous les balles et les obus, sans communications avec lextérieur. Nos établissements avaient reçu plus de 1.000 réfugiés des rues avoisinantes.

    Le 24 novembre, fête de nos Bx Martyrs, le Maréchal Tien, vaincu, se retirait en dehors de la porte du nord ; il était temps car, à la mission, les vivres commençaient à manquer. Beaucoup de dégâts matériels mais, à part trois blessés parmi les réfugiés, aucune perte de vie à déplorer. Le P. Buhot, du séminaire commun, la échappé belle : une nuit, six balles ont traversé la moustiquaire de son lit.

    15 décembre.

    On annonce que les Maréchaux Ten, Tien, Lieou qui, pendant près dun mois, avaient échangé des coups de fusil dans les rues de Chengtu, se sont réconciliés et vont faire front commun contre le Maréchal Lieou Siang, de Chungking. Ce dernier, après avoir occupé Luchow et Suifu, sest avancé jusquà Tsechow, Jenchow et Kiatin. Toutes les troupes de Chengtu sont parties au front et les hostilités ne tarderont pas à recommencer ; tout commerce est arrêté et le pauvre peuple souffre, mais nose se plaindre trop haut.

    La fondation dune Maison de Rédemptoristes dans notre mission est remise à une date ultérieure et le R. P. Rodriguez repartira aussitôt que les routes seront libres.

    20 décembre.

    Ma lettre du 15 était à peine mise à la poste quon apprenait la nouvelle volte-face du Maréchal Tien. Profitant du départ du Maréchal Lieou tse kun et de ses troupes pour le front, il venait occuper Chengtu. Le Maréchal Ten est décidé à garder la neutralité, mais une partie de ses soldats la abandonné et marche avec la 29ème armée du Maréchal Tien.

    Dans ces conditions il est à prévoir que le Maréchal Lieou tse kun, malgré ses 100.000 hommes ne pourra pas tenir devant la coalition qui sest formée contre lui. Déjà il recule devant les troupes de Chungking commandées par son neveu, le Maréchal Lieou siang, et si un arrangement nintervient pas avec ce dernier il sera acculé sous peu à une retraite définitive sur Iachow et les Marches thibétaines.

    Pendant la bataille de Chengtu la maison de campagne du séminaire commun, qui se trouve à quelques li en dehors de la porte de louest, a été complètement démolie. Le P. Pagès, supérieur, a porté laffaire au Consul de France.

    Voilà trois mois que nous navons reçu la Vérité de Chungking et que nous sommes sans nouvelles de lextérieur.


    Ningyuanfu

    Le Kientchang décembre 1932.

    Le voyage de notre provicaire, le P. Le Mercier, et de notre nouveau confrère, le P. Laborie, sest heureusement terminé le 27 novembre dernier. De Yunnanfu au fleuve, une escorte les protégea contre les brigands toujours à redouter dans ces parages ; à partir du fleuve la route se poursuivit tout bonnement, sous la seule garde des Saints Anges. Un ou deux jours de repos à Molotchaikou et à Houili leur permirent de constater que la récente persécution navait entamé ni le courage, ni même la gaieté de nos confrères du sud.

    Le P. Audren, dont la démission comme Coadjuteur de Yunnanfu a été acceptée par le Saint-Père, prend actuellement quelques mois de repos en Bretagne, et compte être de retour parmi nous fin mars ou au début davril prochain. Puisse le climat natal avoir enfin raison de ses tenaces migraines afin quil nous revienne entièrement guéri !


    Tatsienlu

    5 décembre 1932.

    La guerre entre la Chine et le Thibet, dans la région de Dégué, semble définitivement terminée ; en effet, la paix aurait été signée vers la fin doctobre et désormais le haut Fleuve Bleu serait la nouvelle frontière entre Setchoan et Thibet. Cette paix daterait précisément de lépoque où les premiers bruits de guerre au Setchoan nous parvenaient et sans doute ceci explique un peu cela. En tous cas plusieurs bataillons sont sortis du pays des herbes et, à la suite du général Iu, ont pris la route de Iachow; pendant deux ou trois semaines, les malheureuses populations de notre région durent fournir un grand nombre de corvéables pour porter les bagages de ces messieurs, cest-à-dire le butin pris à lennemi.

    Si ce quon dit du haut Fleuve Bleu comme nouvelle frontière est exact, Yerkalo resterait entre les mains du gouvernement de Lhassa et ce serait la première fois que le Dalai lama compterait parmi ses administrés une assez grande chrétienté avec église, école et pasteur : situation nouvelle pleine dinconnues. Pour le moment, la première difficulté, cest de communiquer avec le P. Nussbaum, curé du poste annexé ; il y a une dizaine de jours, Mgr devant lui écrire, envoya deux lettres, lune par Batang, lautre par le Yunnan et Atentze, de cette façon, peut-être, lune des deux lui parviendra-t-elle.

    Le P. Charrier a visité le poste de Tampa ; il nous écrit de là, le 20 novembre, et les nouvelles quil nous donne de sa santé nous inquiètent beaucoup ; son estomac continue à lui faire des misères, il est arrivé à Tampa, écrit-il, fort mal en point, douleurs violentes, de temps à autre des vomissements. Le Père se proposait de venir à la retraite mais, ajoute-t-il, je vois bien que je devrai y renoncer : lavis de Mgr est que létat de notre confrère requiert des soins immédiats.

    Le P. Pezous, curé de Tsonghoua, a eu la joie dêtre invité par le mandarin et les édiles de Sutsin, localité voisine de sa résidence, à venir travailler chez eux et à ouvrir des écoles : notre confrère a accepté de se rendre à leur invitation, sans doute ne pourra-t-il pas répondre à tous leurs désirs, mais il espère au moins conserver la population dans ses bonnes dispositions à légard de notre sainte religion.

    De Taofu, le P. Doublet, se plaint du sans-gêne des militaires ; il a dû se barricader, lui et les écoles, pour empêcher les troupes de prendre leur billet de logement dans les locaux de la mission ; les élèves de lécole des filles, pour venir à la messe et éviter douvrir les portes, passent sur les toits ! (les toits, au Thibet, sont plats) ; la population excédée refuse des chevaux, aussi, dans ce doux pays, les voyages se font-ils la nuit.

    Au séminaire, la retraite fut prêchée au début de novembre par le P. Pasteur; le P. J. Leroux, supérieur, est toujours satisfait de ses élèves.

    A la léproserie de Mosimien on a commencé de monter les colonnes et la charpente du second hôpital. Depuis la fondation de luvre, ont été construits et terminés : le couvent des Surs et dépendances, un hôpital et les maisonnettes des lépreux ; sont en construction : la chapelle et le deuxième hôpital.


    Kweiyang

    20 décembre 1932.

    Le Bulletin du mois précédent annonçait en dernières nouvelles un nouveau changement de gouvernement au Kweitcheou, sans pouvoir dire encore quel en serait le chef. Durant le mois écoulé les choses se sont précisées ; les deux vainqueurs, Mao et Yeou, se sont à lamiable partagé le pouvoir, Mao reste généralissime de la 18ème région et Yeou assume par intérim ladministration civile et militaire de la province.

    La bataille décisive qui a amené ce changement avait été, somme toute, plus bruyante que meurtrière ; le lendemain, on accusait une quinzaine de morts et le surlendemain ce chiffre était ramené à 4 ou 5, les blessés, sil y en a eu, sétaient relevés tout seuls. Le vaincu, Ouang kia lié, après sêtre retiré à environ 50 kilomètres à lest de Kweiyang avait, par la suite, exécuté un mouvement de contre-offensive ; on la arrêté, mais non sans pertes cette fois et les vainqueurs ont ramené 4 ou 500 des leurs sur des brancards. Ouang kia lié sest définitivement retiré sur Kou tcheou, à lextrémité sud-est de la province. Depuis sa défaite, certains de ses sous-ordres, brigadiers ou colonels, se sont détachés de lui pour se tourner vers le nouveau soleil levant, leur esprit chevaleresque ne va pas jusquà avoir partie liée avec un vaincu.

    Ces luttes intestines ruinent le pays ; en ville, le commerce tombe dans le marasme et dans les campagnes, à raison de taxes et surtaxes de toutes sortes, nombre de paysans, même aisés, se détachent de la terre pour se mettre à labri des exactions.

    Parmi les blessés rentrés à Kweiyang, ceux qui peuvent marcher seuls se présentent tous les jours au dispensaire ouvert en ville et tenu par nos dévouées Surs Canadiennes. Ils sentent, et ils ne se trompent pas, quils chercheraient vainement ailleurs des soins si empressés et si intelligents. Ils aident ainsi à étendre la réputation de leurs infirmières et attirent au dispensaire une clientèle de plus en plus nombreuse, de 5 à 600 par jour.

    A la paroisse du Lantang, le P. Darris a ouvert une salle de lecture pour atteindre les païens et répandre parmi eux quelques idées saines et chrétiennes. Comme elle vient seulement de souvrir, on ne peut encore prévoir quel succès elle aura, puisse son effet aller croissant et pénétrer toute la ville de Kweiyang !

    Le P. Bacqué nous avait quittés en vue dun séjour à Hongkong pour refaire sa santé. De passage à Shanghai, il écrivait à Mgr Seguin, à peu près en ces termes : Le P. Gerey, se faisant le porte-parole du médecin, mapprend que je suis atteint dun cancer à la gorge et que je dois membarquer directement pour la France. Je me suis récrié et ai répondu que je ne voulais pas, sur la fin de ma vie de missionnaire, faire à peu près inutilement un si long voyage, mais le docteur limpose. Je ne vous cacherai pas, Monseigneur, que je suis désolé de cette nouvelle, non pas du cancer, je men doutais bien un peu, mais désolé davoir à quitter probablement pour toujours ma chère mission du Kweitcheou, Votre Excellence vénérée et tous mes bien-aimés confrères.

    Les sentiments de tristesse du P. Bacqué se comprennent et de reste. Avoir passé 33 ans dans sa mission, partagé ses travaux, ses joies et ses tristesses, sans en être sorti, sans la pensée den sortir et sen voir brusquement arraché sans espoir de retour, cela certainement est bien dur et il y a de quoi éprouver un grand serrement de cur. Il ne nous reste à nous, ses confrères, quà prier pour sa guérison ou du moins pour que le bon Dieu lui adoucisse sacrifice et souffrances et les lui retourne en abondantes grâces et bénédictions.


    Lanlong

    Le Ripuaire. 15 décembre 1932.

    Le P. Richard qui, pour diverses raisons, avait obtenu la permission de sortir de la mission et était allé jusquà Hanoi, y a attendu notre cher nouveau, le P. Pouvreau, et est rentré avec lui. Le P. L. Esquirol qui villégiaturait dans les maisons communes de Hongkong est venu entre-temps se joindre à eux et avec eux est rentré à Lanlong. Ces trois confrères, après un court séjour à Yunnanfu, où ils reçurent le meilleur accueil, en repartirent aussitôt leur caravane formée, le 5 novembre. Le 15, après un assez bon voyage, tant au point de vue sécurité que beau temps, ils arrivaient à Hoang tsao pa. Quelques jours plus tard, les PP. Esquirol et Pouvreau remerciaient le P. Richard de tous ses bons soins de convoyeur et damphytrion et, le 22, parvenaient à Lanlong où la plus chaude des réceptions leur était réservée à cinq kilomètres de la ville. Depuis, le P. Pouvreau a attaqué avec courage létude de la langue chinoise.

    Son Excellence Monseigneur Carlo est parti pour une tournée pastorale dans le Tse hen hien. Le P. Nénot avait envoyé son vicaire, le P. Heyraud, au-devant de S. Exc. tandis que lui-même attendait dans la station de Pokio par où devait commencer la visite.

    Les PP. Richard et Hue venus saluer Monseigneur ont passé quelques jours avec nous. Le P. Séguret irait beaucoup mieux mais, quand il écrivait, bien quil souffrît moins, il ne pouvait cependant pas encore monter au saint autel.


    Canton

    16 janvier 1933.

    Pendant le mois de décembre, Monseigneur lAuxiliaire a visité les districts de la Préfecture de Toung-Koun. Sa tournée a pris fin à la léproserie. A Cheung-Mouk-Tau, cent adultes ont été baptisés.

    La fête de Noël a été très solennellement célébrée à la cathédrale et dans les autres églises de Canton. A la cathédrale, laffluence a été considérable particulièrement aux messes de minuit et du jour, celle-ci a été célébrée pontificalement à dix heures et demie. A la messe de minuit, avaient voulu assister des élèves des Ecoles de la mission protestante. Ils en avaient demandé lautorisation par les Directeurs de leurs écoles respectives. Leur tenue a été irréprochable, très respectueuse.

    Les trois premiers jours de lan ont été sanctifiés, à Canton, par les exercices des Quarante-Heures. Ils ont été très pieusement suivis. Les élèves, jouissant de trois jours de congé, ont beaucoup contribué à la solennité de ces exercices.

    A loccasion du nouvel an, les échanges de souhaits entre lévêché et les représentants de lautorité provinciale et municipale, civile et militaire, ont eu lieu comme dhabitude.

    La fête de lEpiphanie nest pas toujours célébrée avec la splendeur à laquelle elle a liturgiquement droit. Cependant, loffice, à la cathédrale, a été dignement rempli : messe chantée avec diacre et sous-diacre, annonce de la prochaine fête de Paques et des autres fêtes mobiles, nombreuse assistance, chant bien exécuté.

    Le 6 janvier, a eu lieu au couvent des Carmélites, la prise dhabit de Sur Catherine Wong. La cérémonie a été présidée par Mgr Fourquet. Le Révérend Père Aloysius Hu, ancien directeur de cette religieuse, a prononcé lallocution dusage. Quelques jours après, le 12 janvier, une nouvelle postulante, Thérèse Yeung, de la paroisse de Honam, entrait aussi dans la maison des filles de Sainte Thérèse. A Shanghai, deux jeunes filles cantonaises prenaient lhabit de Petite Sur des Pauvres et, à La Tour St Joseph, deux autres prononçaient leurs vux religieux, Ibunt rami ejus.

    Les 10, 11, 12 et 13 janvier a eu lieu le concours sportif de toutes les écoles de la Municipalité cantonaise. Notre Ecole Yat-San a remporté le premier prix de football et, jusquau dernier moment, a eu les plus grandes chances dans lépreuve de la course. Lon nous assure quil y aura aussi un concours pour les matières classiques. Désormais les examens de fin détudes, se passeront, non point dans la propre école des candidats et par le soin de leurs maîtres, comme par le passé, mais dans des salles désignées ad hoc et sous la direction et surveillance du Bureau de lEnseignement.

    Nous avons eu le très grand plaisir de recevoir la visite de nos confrères, les Pères Panet du diocèse de Coïmbatour et Bonnecaze du diocèse de Fukuoka.

    Monseigneur Fourquet a été très vivement affecté par la nouvelle de la mort, survenue à Hanoi, de son condisciple du petit séminaire, le Père Auguste Salvat, du vicariat du Yunnan.

    Le 15 janvier au matin, le thermomètre marquait à Canton, un degré seulement au-dessus de zéro.

    Monseigneur le Vicaire Apostolique est très satisfait du zèle quont apporté ses prêtres à faire connaître et à établir dans leurs districts, luvre de la Propagation de la Foi.


    Pakhoi

    4 janvier 1933.

    Aux missionnaires rentrés de France après un long et pénible voyage sur le vieux paquebot des Messageries, lAngkor, il faut un peu de bonne volonté pour se mettre au diapason de la dernière chronique. Celle-ci, que je ne sais plus où, mais sûrement dans une de nos procures sur la ligne de Marseille à Hongkong, était tout à la joie et signalait la prochaine arrivée dun nouveau missionnaire et de trois permissionnaires, souhaitant davance la bienvenue au premier, les forces et les racines de chênes vigoureux aux trois autres.

    M. Cotto, notre jeune et sympathique nouveau, homme à lextérieur sérieux, mais Marseillais bon teint quand même, a débarqué le premier, précédé dune réputation qui réjouit grandement la mission qui laccueille et compte sur lui. Tous les missionnaires de Pakhoi, en souhaitant à leur cher Benjamin la plus cordiale bienvenue, remercient Marseille qui la vu naître et Paris qui nous lenvoie.

    Quelques semaines après le P. Cotto car il a fallu compter avec les avaries de lAngkor les PP. Genty, Rossillon et Léauté foulaient à nouveau la plage de Pakhoi. Ceux-là aussi avaient le sourire (ne fallait-il pas sourire aux nombreux missionnaires venus les attendre ?), mais un sourire un peu désabusé car, revenus pleins de bonne volonté, ils songeaient aux souhaits non pleinement réalisés de la dernière chronique. Si chênes ils ont jamais été, chênes ils ne sont plus car, pour eux comme pour le bateau qui les a ramenés, les avaries sont venues avec lâge.

    Par le même bateau sont aussi arrivées, venant de France et des Indes, quatre religieuses Catéchistes-Missionnaires de Marie-Immaculée destinées à la mission de Pakhoi. Depuis longtemps S. Ex. Mgr Pénicaud cherchait des religieuses pour prendre la haute direction de certaines uvres. Nous félicitons S. Ex. de la pleine réussite de ses démarches et nous remercions la Maison de la rue de Bourgogne ainsi que son zélé directeur, Mgr Feige, davoir si charitablement répondu à nos pressants besoins.

    Comme elle a accueilli son nouveau missionnaire, la mission accueille ces bonnes religieuses, souhaite à leur Supérieure, Mère Henri de Jésus, ancienne missionnaire aux Indes, dernièrement encore directrice dun noviciat en France, pleine réussite dans luvre, quavec ses filles dévouées, elle vient entreprendre à nos côtés. A lhôpital, à lorphelinat, à la crèche, en attendant quun horizon plus vaste souvre à son zèle, Mère Henri de Jésus saura mettre à profit sa grande expérience.

    Nos revenants trouvent peu à peu à se caser. Le P. Rossillon est nommé architecte de la mission et directeur duvres intéressantes, encore à créer, il est vrai, mais au service desquelles il saura mettre son grand talent dorganisateur.

    Le P. Léauté est toujours en voyage depuis son départ de Nantes ; il est allé revoir son ancien district à lextrême ouest de la mission, mais cest pour y prendre ses bagages et les transporter presque à lextrême est. Notre cher confrère sen va en effet planter sa tente en plein cur du district de Shek-Shing. Il laissera à son vicaire, le P. Boulay, la pleine et entière administration de la vaste périphérie. Ceux qui connaissent la géographie des lieux savent que curé et vicaire-curé trouveront de quoi satisfaire leur zèle dévorant. Comme suite à ce changement, le P. Yip ira occuper le poste de Mui-lok, privé de titulaire depuis le départ du P. Baldit.

    Au séminaire, tout irait pour le mieux si le personnel enseignant était au complet ; un des séminaristes va rejoindre ses aînés au Collège Général de Pinang.

    Nous nous en voudrions de clore cette chronique sans adresser nos plus sincères remercîments au cher P. Crocq, de la mission du Kouangsi, venu, durant une période de huit mois, nous prêter si obligeamment son précieux concours. Que son évêque, S. Ex. Mgr Albouy, veuille bien aussi accepter notre très cordial merci.


    Vinh

    7 janvier1933.

    Le 17 décembre, Mgr Eloy a ordonné 7 nouveaux prêtres, 1 diacre, 2 sous-diacres, 10 minorés et 8 tonsurés.

    Au cours de lannée 1932 nous avons eu 8 décès parmi nos prêtres annamites et aussi 8 nouveaux prêtres : léquilibre se maintient.

    Notre retraite annuelle a eu lieu comme dhabitude du 1er au 6 janvier ; tous les confrères présents dans la mission, au nombre de 19, ont pu y prendre part et ainsi profiter des instructions fort prenantes et réconfortantes que nous a données le prédicateur, le R. P. Aubert, dominicain, de la maison de Hanoi.

    Nous avons de bonnes nouvelles de nos deux confrères qui sont en France : le P. Doquet est sur son retour, il sembarquera à Marseille à la fin de janvier; le P. Delalex écrit quil va beaucoup mieux et quil compte nous revenir à la fin de 1933.

    Le P. Bos, chargé depuis plusieurs années du poste de Ke-Lui vient de recevoir une autre destination ; il est nommé auxiliaire du P. Marie au Sanatorium de Béthanie, il compte rejoindre son nouveau poste au début de février.

    Après avoir passé deux mois à Xã-Đoài, notre Benjamin, le P. Ronsin, est envoyé à Cửa-Lò pour étudier la langue annamite.


    Phatdiem

    6 janvier 1933
    .
    Nouveau Provicaire :
    22 décembre, clôture de la retraite des prêtres annamites, S. E. Mgr Marcou a nommé lun deux provicaire de la nouvelle mission de Phatdiem. Cest le P. Côn, curé de la cathédrale, prêtre estimé et aimé de tout le monde. Il remplace le P. Poncet devenu provicaire de S. E. Mgr De Cooman à Thanh-Hoa.

    Visiteurs de marque :
    Ce même 22 décembre, Monsieur Châtel, Résident Supérieur de Hué, S. E. Monsieur Hưu-Bai, Premier Ministre de S. M. le roi Bao-Dai et le Capitaine de vaisseau Bongrain, Commandant la marine en Indochine, sont venus à Phatdiem faire une visite à leurs EE. Mgr Marcou et Mgr De Cooman. Ils avaient assisté, à Hanoi, au Grand Conseil des Intérêts Economiques et retournaient à Hué.

    Retour de France :
    A Noël, nous avons eu la joie de revoir le P. Corbel. Après 38 années de mission, passées presque exclusivement dans lenseignement, létat de sa santé lavait obligé à rentrer en France. Il est revenu bien rétabli et enchanté de son année de congé en Bretagne.

    Retraite annuelle :
    Le 10 janvier, les missionnaires de Phatdiem et de Thanh-Hoa commenceront leur retraite annuelle. Elle sera prêchée par M. Paliard, Supérieur du nouveau séminaire de St Sulpice à Hanoi. Ce séminaire actuellement en construction inaugurera ses cours en septembre.

    Phatdiem Thanh-Hoa :
    Fin janvier et premier de lan annamite, Thanh-Hoa sera définitivement détaché de Phatdiem pour former le nouveau Vicariat, créé par le décret du St Siège, en date du 7 mai 1932.

    Ce sera la fin de la première phase de la division ; la seconde devant se terminer par la formation, prochaine, du premier Vicariat Indigène en Indochine, officiellement annoncée déjà par ce même décret.

    Sera atteint, alors, à Phatdiem, lIdéal de notre Société. La première vue, en effet, que Dieu donna aux Evêques et aux ecclésiastiques français qui se réunirent en société, au milieu du XVIIe siècle fut surtout de former dans chaque pays un clergé et un ordre hiérarchique tel que Jésus-Christ et les Apôtres lont établi dans lEglise. Ainsi sexprime le premier article de notre Règlement. Les ouvriers évangéliques qui appartiennent à la Société des Missions-Étrangères, dans la mission de Phatdiem, sont donc fiers dêtre parvenus à leur principale fin, davoir satisfait à leur principale obligation ; fiers de voir le clergé annamite de la mission formé de manière à se perpétuer lui-même, se conduire lui-même, se passer de leur présence et de leurs soins. Heureux de voir que le Saint-Siège le juge à propos, ils consentiront avec joie à céder tous leurs établissements et à se retirer pour aller travailler ailleurs cest-à-dire à Thanh-Hoa.

    A la veille de la séparation il est, sans doute, légitime de jeter un dernier regard sur le champ dapostolat que la Société sapprête à offrir au clergé indigène, afin dapprécier le travail déjà accompli et le comparer avec celui qui sera à faire dans le nouveau champ de Thanh-Hoa.

    Phatdiem gardera une superficie de 1700 km2 seulement, le terrain y est bas en général, et bon pour la culture ; le climat assez sain.

    Le Vicariat de Thanh-Hoa, sétend sur une profondeur de plus de 300 km et une largeur moyenne proche de 100 km ; sa superficie est de 20.000 km2 environ, soit donc douze fois létendue de la mission de Phatdiem. Ses limites renferment, en Annam, la province entière de Thanh-Hoa ; au Laos, une partie, aussi vaste, de la province des Hua Phan (Sam Nua). Un tiers seulement du terrain est bas et cultivable, peu malsain. Tout le reste est montagneux, broussailleux, assez malsain. En particulier, la partie ouest de la province de Thanh-Hoa et, plus loin, la province des Hua Phan (Sam Nua) qui lui fait suite, ne sont quun fouillis de collines et de montagnes inextricables qui se pressent, senchevêtrent, se bousculent en un véritable chaos ; presque partout cest la brousse impénétrable, très malsaine.

    Phatdiem compte 500.000 habitants, presque tous annamites : peuple de civilisation déjà avancée. Les localités, dont beaucoup constituent de gros villages, y sont peu éloignées les unes des autres. Il y a 99.000 catholiques, près dun cinquième de la population ; moyenne égale à la moyenne générale dans lunivers. Les prêtres annamites approchent la centaine ; quelques missionnaires resteront avec eux encore un certain temps.

    La population totale du vicariat de Thanh-Hoa, autant quil est possible de lévaluer, sélève à 1.500.000 dans la province de Thanh-Hoa, plus 50.000 dans la province des Hua Phan (Sam Nua). Pour avoir une idée exacte de ce vicariat il faut y distinguer deux parties, bien différentes : vers lest, plus proche de la mer, la région annamite ; plus à louest la région que nous appelons le Châu-Laos et dont le P. Degeorge (+ 1926) a raconté lhistoire, fort impressionnante sous le titre de A la conquête du Châu-Laos.

    La grande majorité des habitants du vicariat de Thanh-Hoa se trouve dans la première partie. Les Annamites y forment les neuf-dixièmes de la population disséminée dans 2000 agglomérations plus ou moins importantes. Les trois quarts environ des chrétientés ne sont pas situées à plus de deux heures de marche de la chrétienté centrale où le prêtre réside, quand il nest pas en administration dans les autres annexes de sa paroisse. Un quart, à peine, se trouve à plus de deux heures. Le nombre des catholiques dans cette partie atteint presque 40.000 : la moyenne est de : un catholique contre 37 païens ! Pays cependant privilégié, si on le compare à la Chine où la proportion est de : un catholique sur deux cent trente-deux habitants ! Actuellement il y a un espoir fondé dobtenir de nombreuses conversions parmi les Annamites : les principaux obstacles sont le manque douvriers apostoliques et la gêne matérielle.

    Le Chau-Laos a une population très mêlée ; on y trouve des représentants de plusieurs races : Muong, tay, tho, méo, kha, laotiens. Dans cette région les montagnes laissent bien peu de place aux plaines. Il sensuit que les habitants sont très disséminés ; il arrive de marcher des heures, parfois une journée entière, dans la forêt vierge, sans rencontrer dhabitation. Un seul bourg compte 100 maisons, assez rares sont les villages qui en ont quarante ou cinquante ; la plupart des hameaux nont que deux, quatre, dix et vingt maisons.

    La conversion de toutes ces races est plus difficile, demande plus de temps et defforts. Les raisons en sont nombreuses. Le climat est très malsain ; il est très difficile de se ravitailler ; la vie y est plus chère quen pays annamite ; il est difficile de créer des revenus sur place ; le prêtre est souvent obligé de loger dans les maisons indigènes ouvertes à tous les vents, construites sur pilotis, les cloisons et planchers en simples bambous tressés avec, en-dessous, lécurie pour le bétail. Les habitants ont un tempérament plus apathique que les annamites ; ils sont moins actifs, plus insouciants, émigrent facilement dun endroit à lautre.

    Les distances y sont beaucoup plus grandes et les moyens de communication très rudimentaires : sentiers étroits sans cesse envahis par la brousse, pas de ponts pour passer les cours deau qui, après un orage, deviennent, en peu de temps, presque infranchissables et dangereux. Plusieurs chrétientés se trouvent à une journée de marche, et même plus, de la résidence du prêtre. Les catholiques ont des relations fréquentes avec les païens et, à cause de cela, éprouvent plus de difficultés à observer leur religion.

    Enfin dans le Laos proprement dit, le Gouvernement français, dans un but politique, témoigne une grande sympathie au bouddhisme, ce qui rend la prédication de lEvangile dans la province des Hua Phan (Sam Nua) plus difficile encore. (Voir le document publié dans le Bulletin de décembre dernier, p. 944).

    Lévangélisation dans le Châu-Laos, malgré toutes ces difficultés, malgré toutes les épreuves et persécutions encore récentes, progresse cependant continuellement. Cest en 1878 que le P. Fiot, déjà âgé, et à la suite dun vu fait en 1873, pénétra, le premier, dans ce pays mystérieux, accompagné dun prêtre annamite, le P. Nghi. Peu après, les PP. Thoral et Pinabel marchèrent sur ses traces. Beaucoup dautres les ont suivis depuis, et, comme eux, ont semé la
    foi et la charité dans des circonstances maintes fois dramatiques ; comme eux, ont sacrifié leur vie, souvent après quelques mois dapostolat seulement, pour consolider par leurs maladies, leurs tribulations et leur mort la croix de Jésus quils avaient cherché à y dresser. Les massacres de 1884 ne laissèrent que des ruines. Actuellement les catholiques sont au nombre de cinq mille. Là aussi, un mouvement sérieux de conversions est manifeste. On y obtiendrait de beaux résultats, sil y avait assez de prêtres et de catéchistes pour occuper tous les villages où il y a des demandes de conversion.

    Telle est, au point de vue de lévangélisation, la situation présente du nouveau vicariat de Thanh-Hoa : dune part, conditions dapostolat particulièrement pénibles, dautre part, 45.000 chrétiens et 1.500.000 païens demandent des ouvriers apostoliques. Au moment de la division, la mission aura 66 prêtres, dont 18 missionnaires qui comptent respectivement un séjour de 49, 42, 39, 37, 35, 31, 28, 27, 25, 23, 20. 10, 8, 6, 5, 4, 3, 0 années en mission ! Enfin, la plupart des uvres qui constituent les organes vitaux dune mission, en particulier école de catéchistes, grand et petit séminaires, évêché, sont à fonder avec un budget dont létat des recettes est encore à zéro !


    Saigon

    décembre 1932.

    Bénédiction du Séminaire.
    Depuis plus dun an, on avait entrepris la construction dun nouveau bâtiment pour le grand séminaire de Saigon, car les anciens locaux menaçaient ruine et étaient dailleurs insuffisants pour le nombre toujours croissant des séminaristes. Ce vaste bâtiment, à deux étages, a très belle allure, et nos séminaristes, même ceux qui, étant dans les ordres sacrés, auront chacun une cellule séparée, seront désormais très au large. Les travaux étaient terminés depuis quelque temps, mais il fallait laisser sécher la bâtisse copieusement arrosée pendant toute la saison des pluies. Monseigneur avait fixé linauguration et la bénédiction au 29 novembre, de façon à ce que tous ceux qui venaient à Saigon pour fêter le lendemain les noces dor du P. Assou, puissent y assister. Il y eut de fait très grande affluence et, sans compter lélément civil : donateurs invités, délégations de diverses paroisses, on pouvait y voir plus de 70 prêtres.

    La bénédiction du séminaire se fit suivant toutes les règles de la liturgie, et demanda par conséquent une bonne heure ; réception de Monseigneur à la porte du séminaire, procession jusquà la chapelle, chant des litanies, du Veni Creator, avec oraisons multiples, procession au nouveau bâtiment, parcours de toutes les salles aux différents étages avec bénédictions et oraisons appropriées aux salles détudes. Après le retour à la chapelle pour la conclusion, lassistance fut invitée à se rendre au réfectoire du nouveau bâtiment, pour le baptême civil dont les directeurs de lentreprise avaient voulu faire les frais. Pendant que lon trinquait à la prospérité du séminaire, la maîtrise, sous la direction du P. Chánh, exécuta un morceau français approprié à la circonstance.

    Noces dor sacerdotales du Père F. X. Assou.
    Il y a quelques mois, la santé du cher Père François nous laissait de sérieuses inquiétudes, et nous nous demandions dans quel état il fêterait son jubilé sacerdotal. Grâce à Dieu, grâce à son énergie bien connue, grâce aussi aux soins dévoués de son docteur chinois, ancien élève de lUniversité lAurore, le jubilaire a fait très bonne figure, et a eu des noces dor tout simplement splendides. Il a même supporté sans trop de fatigue les émotions inévitables dune pareille journée.

    Les paroissiens du P. François avaient constitué depuis longtemps un Comité des Fêtes, qui avait étudié, discuté et arrêté un programme complet, et ce programme sest réalisé en tous points.

    Dès la première heure du 30 novembre, les invités se rendaient en foule à léglise chinoise, et passaient dabord sous un magnifique arc de triomphe, de style et de façon chinois. Un service dordre était organisé par la police municipale, et malgré le nombre considérable dautos, il ny eut de la journée aucun encombrement.

    A 7 h. 30, le jubilaire, revêtu de ses plus beaux ornements, quittait sa maison, et accompagné de nombreux prêtres en surplis et de fidèles, entrait solennellement dans son église. On avait prévu dans cette procession, pour éviter au P. François toute fatigue inutile, un moyen de transport tout à fait chinois : une chaise à porteurs venue exprès de Hongkong. Dès que la nombreuse assistance eut trouvé place dans léglise, les uns assis, les autres debout, le P. J.-B. Hướng, curé de la paroisse annamite de Cholon, qui sest initié jadis à la langue chinoise sur lordre de Mgr Mossard, pour suppléer éventuellement au P. François, prononça un sermon dabord en chinois, puis en annamite ; à lheure indiquée sur le programme pour la messe, M. le Gouverneur de la Cochinchine et sa dame prenaient à léglise la place qui leur était réservée. Le P. François visiblement ému, commença la messe, assisté de deux de ses confrères annamites.

    Après lévangile, le P. J.-B. Tòng, curé de Tân định, prononça de lautel un sermon en français. Très à laise, et avec une élocution parfaite, il retraça la vie du P. François Assou. Il nous dit que le P. François naquit à Macao, en 1855 ; porté tout jeune et donné à la Sainte-Enfance de Hongkong, il y fut élevé par Sur Benjamin. Il reçut au baptême le nom de François-Xavier, et eut pour parrain un évêque de Cochinchine, Mgr Pellerin, qui se trouvait alors à Hongkong.

    Quand sur Benjamin eut fondé, en 1861, une Sainte-Enfance à Saigon, et fut devenue Mère Benjamin, supérieure principale de lIndochine, elle se souvint de son petit François, et quelques années après, en 1865, elle le fit venir à Saigon. Lenfant, très bien doué sous tous les rapports, eut vite fait ses premières études de latin et on lenvoya les terminer au Collège général des M.-E. à Penang. En 1875, il est au séminaire de Saigon, où il reçoit successivement les saints Ordres ; et cest le 30 novembre 1882 quil célèbre sa première messe dans la chapelle de la Sainte-Enfance en présence de sa Mère adoptive.

    Il commence son ministère comme vicaire du P. Le Mée, à la Cathédrale de Saigon, remplissant en même temps les fonctions de professeur au collège Taberd, sous la direction du P. Joubert, jusquà larrivée des Frères des Ecoles Chrétiennes, en 1889.

    En 1898, il est nommé curé de la paroisse chinoise de Cholon, paroisse qui était encore à fonder et à organiser. Le P. François eut vite fait dy bâtir une magnifique église dédiée à saint François-Xavier, et cest depuis ce temps quil exerce son ministère auprès de ses compatriotes ; connaissant leurs différents dialectes, parlant parfaitement lannamite et le français, le P. Assou fut à même, durant son long ministère, de se rendre utile à beaucoup. Le prédicateur met dailleurs en relief ses qualités distinctives : bonté et générosité. Il nomet pas non plus de signaler le nombre presque fantastique de baptêmes denfants de païens faits par le P. Assou dans cette grande ville de Cholon : légion de petits anges qui doivent sourire en ce beau jour à leur grand Frère et Père.

    La messe continue, pendant laquelle la chorale du Couvent de Chợ quán fait entendre, dune façon parfaite, les cantiques français de circonstance. Le Te Deum termine la cérémonie religieuse.

    A lissue de la messe, lassistance se rend derrière léglise pour la photographie ; le P. François y arrive aussitôt dans sa chaise à porteurs, et cest ce moment que M. le Gouverneur de la Cochinchine a choisi pour remettre au jubilaire la décoration du Dragon dAnnam. Le P. François, très ému, remercie en quelques mots le Gouverneur et Madame Krautheimer qui ont bien voulu honorer cette fête de leur présence. Mgr Dumortier remet aussi au P. François la Bénédiction Apostolique signée de la main même du Saint Père, accompagnée des vux particuliers de Mgr Salotti et de ceux du P. Garnier, notre Procureur à Rome.

    Tout le monde se place ensuite et se prête aux injonctions du photographe : Ne bougeons plus ! Il paraît que ce fut peine inutile, car il ny eut pas laccord nécessaire entre lobjectif et les plaques dans lappareil tournant qui devait prendre un groupe circulaire et donner une photographie dun mètre de long ! Ce nest dommage que pour les absents, car les assistants garderont le souvenir du groupe sympathique et distingué entourant le P. François.

    Après cette séance, tout le monde se rendit dans le grand hall en bambou tressé et parfaitement décoré où était préparé le lunch. On but à la santé du P. François, et la foule des invités sécoula peu à peu, emportant une heureuse impression de cette magnifique fête. Mais tout nétait pas fini ; beaucoup revinrent le soir pour le Salut solennel du S. Sacrement, à 17 heures. Il y eut ensuite illumination électrique de la façade et de la tour de léglise, puis à 18 h. 30, banquet des chrétiens de la paroisse. Ce banquet, complètement chinois, réunissait autour de son pasteur la communauté chinoise de Cholon et de Saigon ; mais nombre de convives annamites invités sy joignirent. Enfin à 20 heures, feu dartifice très réussi, suivi dune séance de cinéma en plein air, donnant le film religieux : I. N. R. I. A vrai dire, cette séance de cinéma fut la seule chose qui, dans toute la fête, ne fut pas parfaitement réussie.

    Le lendemain matin, le P. François célébrait la sainte messe dans la chapelle de la Sainte-Enfance, à la même place où 50 ans plus tôt il avait célébré sa première messe. Les Surs de Saint Paul le fêtèrent, comme de juste, et une émotion commune étreignit les curs lorsquaprès la cérémonie le P. François se rendit au sous-sol de la chapelle, où se trouve inhumé le corps de Mère Benjamin, pour prier sur la tombe de sa Mère adoptive.


    Bangkok.

    29 décembre 1932.

    Les 10, 11 et 12 décembre 1932 ont été jours fériés dans tout le Siam. Sa Majesté le Roi sanctionnait en effet, le 10 décembre, la nouvelle Constitution du royaume et reconnaissait le nouveau Gouvernement établi par le peuple lors du Coup dEtat du 24 juin précédent. (Nous donnerons dans un prochain numéro quelques éclaircissements sur cette nouvelle Constitution ). Larticle le plus intéressant pour la Mission Catholique est celui qui déclare officiellement la liberté de conscience totale pour tous, sauf pour le roi, qui reste bouddhiste. La Mission Catholique tout entière sest associée aux réjouissances populaires par des sonneries de cloches, des Te Deum chantés et des messes solennelles célébrées pour la prospérité de la nation. On ne peut nier que le nouveau Gouvernement nait déjà donné des preuves de sympathie envers la mission puisquil sest rendu en corps et officiellement à la messe pontificale chantée dans la cathédrale de lAssomption, le 12 décembre.

    Faut-il ajouter quil incombe au nouveau Gouvernement une tâche très difficile à accomplir. Sil est parvenu, grâce à des coupes sérieuses dans le personnel des administrations et des ministères, à balancer son budget pour 1933, il lui reste cependant à organiser un programme de développement national considérable. Un nouvel essor économique et social est à envisager et ses efforts doivent porter principalement sur lAgriculture, le Commerce, lHygiène et lEducation.

    La crise se fait sentir très vivement chez les agriculteurs qui constituent la grande majorité de la population siamoise. Sil y a eu en 1932 une plus grande exportation de riz quen 1931, cela ne signifie pourtant pas quune richesse plus considérable ait favorisé les cultivateurs obligés de vendre une plus large quantité de riz, mais à un taux déprécié, pour égaliser leurs gains. Par ailleurs le commerce périclite et nombre de faillites sont enregistrées. Quant à lHygiène, elle demeure très précaire. Disons enfin que lEducation semble justement préoccuper les autorités. Malheureusement linfime Budget ne permet ni la construction dédifices scolaires suffisants pour la masse des enfants, ni la rémunération convenable des professeurs et des maîtres. On parle de donner lenseignement primaire gratuit à Bangkok, ce qui serait une amélioration, mais outre que Bangkok nest quun quinzième environ de la population scolaire du Siam, cet enseignement primaire entraîne la création de centres secondaires et supérieurs dispendieux et pratiquement inutiles actuellement.

    Dans ces dernières années, Bangkok a été le centre dun certain nombre de conventions, ou mieux de réunions internationales. Il suffit de rappeler le Congrès de la Croix Rouge et celui de lOpium, lan dernier. Cette année, le 17 décembre, sest ouverte la Convention Rotarienne Internationale comprenant les groupes rotariens des Etats Malais et du Siam. La Malaisie et le Siam constituent en effet un district international rotarien sans avoir évidemment une importance internationale.

    Il y a de par le monde beaucoup de malentendus concernant et les principes rotariens et leurs applications. Le principe fondamental qui guida le Fondateur, Monsieur Harris, fut celui de fonder un club (à Chicago) où les membres, non seulement se réuniraient pour se connaître, mais encore pour mettre en commun leurs connaissances, leur science, leurs activités intellectuelles personnelles afin de saider mutuellement. Le premier principe rotarien est de fournir à chacun, lopportunité réciproque dentrer en contact social, de se comprendre, de se rendre service dune façon pratique. Malheureusement lapplication de ce principe varie suivant les centres et reste sujette à des interprétations très larges. Nous croyons savoir du moins que le centre rotarien malais-siamois reste dans la bonne voie primitive et quil sessaie à faire du bien tout autour de lui.

    Du 19 au 29 décembre, la mission de Bangkok a eu lhonneur de la visite de S. E. Mgr Dreyer, Délégué Apostolique dIndochine et du Siam. Son Excellence (accompagnée de son secrétaire, le R. P. Bresson) rentrant de France par Pinang sétait dabord arrêtée au Collège Général de Pinang, puis dans la mission de Ratburi chez les Fils du Bienheureux Don Bosco. Elle arrivait à Bangkok, en compagnie de S. E. Mgr Perros, le lundi 19 au soir, après avoir visité la chrétienté de Nonghin confiée aux soins du P. Richard. Dans le bref séjour quil fit à Bangkok, Mgr Dreyer tint néanmoins à porter les bénédictions du Saint-Père à presque toutes les communautés religieuses de la capitale. Sa visite dans le nord du Siam, à Phitsanuloke, Lampang, Chiengmai, fut un précieux encouragement pour tous ceux qui se dévouent si activement dans cette partie lointaine de la mission. La présence de deux Evêques, le Saint Jour de Noël, à Chiengmai est un fait unique dans lhistoire de ce poste et que nous tenons à noter pour les générations futures, car il est probable quil ne se renouvellera pas de sitôt.


    Malacca

    28 décembre 1932.

    Le mois de novembre sest terminé sous des pluies très violentes qui ont causé des inondations assez graves dans la partie sud de la mission. La voie ferrée qui court tout le long de la côte ouest de la presquîle sest trouvée, pendant quelque temps, inutilisable sur une distance de plusieurs kilomètres, mais les dégâts les plus sérieux ont été occasionnés dans lîle même de Pulo Pinang.

    Une lettre de P. Joseph Li, curé de Balik Pulau, donne les détails suivants :
    Le 24 novembre, à 3 h. de laprès-midi, une pluie torrentielle est tombée avec une telle violence quavant 5 h. les deux rivières qui passent de chaque côté du village sortaient de leur lit. En un clin dil leau sengouffrait dans les maisons, atteignait une hauteur de près de 4 pieds (environ 1m.20) enlevant aux commerçants la possibilité de retirer leurs marchandises. Sacs de poisson salé, de noix darec, sandales en bois processionnaient par les rues. A la station de police, à lhôpital, un peu en contre-bas du village, leau montait jusquà 6 pieds (près de 2 m,). Les trois ponts en ciment armé avec tablier en fer, qui avaient coûté 60.000 piastres, étaient balayés jusque dans la mer par les rivières converties en torrents. Le réservoir deau potable qui fournissait Balik Pulau et les environs est pour longtemps, peut-être hors dusage, enseveli sous un amoncellement de sable, darbres et dénormes rochers arrachés des flancs de la montagne.

    Cinq familles chrétiennes habitant dans la montagne ont vu leurs terrains ravinés, mangés pour ainsi dire par leau ; dans la plaine dautres familles ont eu plusieurs acres de leurs plantations complètement ravagés. Des centaines de cocotiers, de bananiers et autres arbres fruitiers ont disparu pendant cette nuit terrible... Il y a peu de victimes, heureusement. On connaît seulement cinq tués dans les environs : deux noyés et trois ensevelis sous des éboulements... La pluie continua, sans diminuer dintensité, jusquà 11 h. de la nuit. De mon lit, jentendais comme des coups de canon, cétaient les rochers qui culbutaient les uns sur les autres dans les pentes de la montagne. Les chrétiens croyant la fin du monde arrivée, allumaient des cierges et priaient.

    Ce désastre, ajouté aux misères causées par la dépression économique, ne rend pas la vie aisée aux pauvres ouailles du P. Joseph Li. Il y a beaucoup de familles chrétiennes, écrit-il pour terminer cette triste lettre, où petits et grands nont quun repas par jour ; cest pourquoi les Surs ont la bonté de donner un repas gratuit, à midi, à toutes les enfants pauvres qui viennent à lécole, le matin, lestomac vide.

    Le 3 décembre, en la fête de St François-Xavier, Patron de la paroisse de Malacca, une grandmesse fut chantée dans les ruines de N. D. de lAnnonciade, bâtie en 1511 par le Grand Alphonse dAlbuquerque, après la prise de la ville sur le Sultan Mahmud. Lassistance, comme toujours, était nombreuse et, comme toujours aussi, le ciel du plus beau bleu. Le P. Cardon qui célébrait la messe sefforça, dans une allocution, de faire revivre la figure du grand apôtre dans le cadre de la cité telle quelle était lors des différents séjours quy fit le saint et rappela quen cette vieille église où priaient actuellement les fidèles, Maître Xavier avait, lui aussi, prié et prêché et que sa dépouille mortelle, rapportée de Sancian, y avait reposé, miraculeusement conservée dans toute la fraîcheur de la vie. La grandmesse fut suivie dune messe basse célébrée par le P. Lourenço, de la paroisse portugaise St Pierre.

    Le Gouvernement a enfin fait connaître les décisions conseillées par la Commission de lenseignement au sujet des réformes quimpose, dans les écoles, la situation financière de la Colonie et surtout des Etats Malais Fédérés : diminution du nombre des professeurs et de leurs salaires.

    A cela rien à dire, mais où la situation devient grave, cest lorsquon décide de fixer une limite dâge aux membres du corps enseignant. Nos chers Frères des Ecoles Chrétiennes devraient se retirer à 55 ans et nos Religieuses de St Maur à 45.

    La Commission, dans son long rapport, se plaignait de ce que les écoles des diverses missions avaient reçu du Gouvernement une aide par trop libérale et sattaquait directement aux Frères, leur reprochant les dépenses quils avaient déjà faites ou se proposaient dengager pour lextension de leur uvre éducatrice.

    La réponse à cette critique aussi malhonnête que maladroite ne tarda pas et elle vint dun quartier doù nous ne lattendions guère. Cest lévêque anglican de Singapore, le Dr Roberts, qui la fit dans une lettre ouverte aux journaux. Le prélat rappelle que les écoles confessionnelles nont jamais joui, pécuniairement, dun traitement de faveur, que laide apportée par elles au Gouvernement était indispensable puisquen 1931 encore 68 % des enfants recevaient linstruction dans les dites écoles, quenfin ces écoles coûtaient au Gouvernement, comme entretien, beaucoup moins que les siennes propres.

    La lettre du Dr Roberts porte avec dautant plus de force quil a, pendant longtemps, travaillé dans la presquîle comme simple chaplain, quil a pu, par conséquent, faire connaissance avec nos religieux et religieuses et apprécier lutilité de leurs uvres.

    Ces Messieurs de la Commission ont poussé la délicatesse jusquà rappeler que Frères et Surs avaient fait vu de pauvreté, quils nétaient pas mariés et que, par conséquent, nayant pas charge de famille, il ny avait pas de raison de leur donner un salaire égal à celui des membres laïques. Voilà qui est bien déjà, mais le plus drôle est quon aille leur faire reproche demployer largent quils ne veulent pas dépenser pour leur entretien ou leur bien-être personnel, à lagrandissement de leurs écoles fréquentées par des milliers denfants de toutes races et de toutes croyances.

    Le fin mot de tout cela, cest que largent du contribuable a été mal employé, dépensé sans compter et alors, comme il faut un responsable, on trouve commode de taper sur le dos du voisin.

    Les journaux nous ont appris le passage, à Penang, le 12 décembre, de Son Excellence, Mgr Dreyer, Délégué Apostolique dIndochine et de Siam. S. Ex. était à bord de lAthos, paquebot des Mess. Marit. et venait de Rome.

    Les PP. Bécheras et Périssoud sont revenus sans accroc de leur expédition sur le Cameron Plateau. On dit quils ont passé un contrat pour la construction du Sanitorium tant souhaité par tous.

    A Singapore, les Religieuses de St Maur ouvrent une école à côté de léglise Ste Thérèse et, dans leur couvent, un cours de langue mandarine. Déjà 40 élèves sont inscrites. On annonce aussi que 300 enfants sont prévus pour louverture de la nouvelle école St Patrick que les Frères viennent délever à Katong, près de Singapore, sur le bord de la mer.

    Le P. Fourgs a donné dexcellentes nouvelles et de lui-même et des PP. Devals et Souhait ; ils tendent vers la flamme du foyer des pieds gelés et des mains gourdes.

    Pour terminer, une mauvaise nouvelle : le P. Valour est parti, le 14 courant, pour la France, par ordre du médecin. On lenvoie en hâte essayer un traitement dans lespoir denrayer les progrès de la maladie. De Penang, il a envoyé au cher P. Ruaudel une carte dans laquelle il exprime sa tristesse davoir à quitter Singapore. Cest une bien grande tristesse pour nous aussi que de le voir reprendre sitôt le chemin de la France. Ce dernier départ porte à six le nombre de nos confrères absents. Que le Bon Dieu nous les renvoie bientôt complètement rétablis et bien parés pour une nouvelle croisière en Malaisie !


    Mandalay

    12 décembre 1932.

    Jubilé du P. Ghier.
    Notre retraite sest terminée le 20 novembre, et ces trois dernières années, elle a été couronnée par un événement heureux : il y a deux ans, cétait larrivée et lintronisation de Mgr Falière ; lan dernier, cétait le jubilé épiscopal de Mgr Foulquier et la visite de notre vénéré Supérieur Général, cette année, cétait le jubilé de notre provicaire-procureur, le P. Ghier. Ses 25 ans de prêtrise étaient accomplis depuis le 10 mars, mais pour permettre aux broussards dunir leurs actions de grâces aux siennes, en avait renvoyé la solennité à lissue de la retraite.

    Donc, le dimanche 20 novembre, le jubilaire chanta la grandmesse, assisté des PP. Collard comme diacre et sous-diacre, toutes les autres fonctions étant remplies par les candidats au jubilé et exécutées à la perfection sous la direction du P. Blivet, maître de cérémonies ; deux évêques, dont Mgr Falière au trône, et tout le clergé de la mission remplissaient le chur.

    La cathédrale était archicomble, cela va sans dire, la chorale des Frères assurait le chant, la musique du régiment Indien, Premier Pioneers, prêtait son concours et le P. Moindrot, dans un silence impressionnant, que commandait sa voix un peu faible, développa magistralement ce texte : Sacerdos homo Dei.

    A lissue de la messe, les paroissiens de la cathédrale, réunis devant la grotte de N. D. de Lourdes, présentèrent au jubilaire leurs remercîments et leurs vux dans un discours forcément un peu long, en effet, depuis 22 ans, le P. Ghier est attaché à léglise cathédrale à différents titres et les solides liens qui unissent Père et fidèles sont nombreux. Dans une réponse pleine dhumour, le jubilaire voulut faire la part des exagérations que tout compliment se doit de comporter, mais les remercia de grand cur de leur témoignage de filiale affection, les assura de son inaltérable amitié de prêtre et père de leurs âmes ; accepta volontiers leurs vux de voir son jubilé dor, promit de faire son possible, malgré son asthme, pour garder son souffle jusque là, et les y convia tous.

    La fête se continua plus intimement par ce quil est coutume dappeler les agapes fraternelles, ce que tout lecteur du Bulletin se représente facilement. Nous noterons seulement ces détails : que le jubilaire étant procureur sut procurer..., quaux confrères de la mission sétaient joints des invités de marque : le R. P. Magenties, supérieur de la mission de Talifou accompagné du P. Trezzi de la même mission, et les Frères Isidore et Marc directeur et sous-directeur de lécole St Pierre de Mandalay.

    A lheure des toasts Mgr Falière, en termes émus, retraça la vie du jubilaire toute de dévoûment à ses confrères, de fidélité intime à son prédécesseur, Mgr Foulquier ; il le remercia de son appui expérimenté dans ladministration actuelle de la mission, et lui souhaita multos et faustissimos annos. Dautres toasts furent portés, chacun ayant un remercîment spécial à formuler, mais tout se résuma dans un toast improvisé par le P. Lafon, lhomme au grand cur et au beau langage.

    Si les lecteurs du Bulletin jetaient un regard sur la liste des missionnaires de Mandalay, ils sapercevraient que plus de la moitié dentre eux ont célébré leur jubilé, ce dont nous félicitons les jubilaires, mais au regard de lavenir nous ne pouvons réprimer une certaine anxiété. Aussi lorsque nous nous demandions quel heureux événement nous aurions à fêter lan prochain à lissue de la retraite, un prophète, sans grande conviction, annonça que ce serait larrivée dune demi-douzaine de nouveaux pour rétablir léquilibre.


    Pondichéry

    novembre 1932

    Le Trait dUnion
    Le 23 octobre, au petit séminaire, séance de déclamation donnée par M. Carlo Liten, tragédien belge, qui fait le tour des colonies françaises. Il nous débita quelques fables et quelques morceaux de poésie avec le charme consommé de lartiste quil est.

    Le même jour, en lhonneur du dimanche des missions, dans la paroisse de la cathédrale, réunion des hommes à 10 h. du matin, des dames à 4 h. du soir, puis à lissue de loffice du soir, réunion générale dans la grande salle du petit séminaire. Assistance des grands jours. Après les souhaits de bienvenue du président, M. Diagou Moudeliar, quelques jeunes gens, procédant par demandes et réponses, expliquèrent à lassemblée le but du dimanche des missions et les devoirs des fidèles au sujet de luvre de la propagation de la foi. Deux discours tamouls, fort bien tournés, furent prononcés ensuite par MM. Nalpon B. A., et D. M. Aroul : le premier parla de lesprit de prosélytisme, le second du self respect movement. Monseigneur remercia les organisateurs de la fête et les orateurs, puis prenant pour texte Ego sitio adressa aux fidèles réunis un vibrant appel à lapostolat.

    Le 25, les PP. Gavan Duffy et Curtin, de retour dIrlande, viennent saluer Monseigneur ; leur bonne mine fait plaisir à voir.

    Le 30, fête du Christ-Roi. Le matin, messe pontificale dans léglise du Sacré-Cur avec le concours du grand séminaire. Belle assistance et nombreuses communions malgré la pluie qui ne cessait de tomber.

    Le soir, salut solennel du St Sacrement à la cathédrale et consécration du genre humain au Sacré-Cur par Monseigneur.

    Le 11 novembre, anniversaire de lArmistice, Messe de requiem avec diacre et sous-diacre pour les morts de la guerre à la cathédrale tendue de noir comme aux jours de grand deuil.

    A huit heures, service solennel à Notre-Dame des Anges, en présence de Sa Grandeur et de toutes les autorités constituées : Gouverneur, Maire, Consul, corps enseignant, magistrature, armée, etc..

    A lissue de la Messe, le P. Blaise monta en chaire, redit, en quelques mots sentis, ce que les vivants doivent aux glorieux morts de la guerre et exprima lespoir de voir bientôt sélever à Pondichéry un monument en leur honneur. Labsoute fut donnée par Monseigneur.


    Coïmbatore

    20 décembre 1932.

    De nos jours, les Benjamin des missions sont plus que choyés, ils sont littéralement gâtés, au moins dans notre mission. Cela se comprend, il faut demander, prier, pleurer durant des années, avant den obtenir un. Aussi, quand le Ciel, touché par tant de supplications, daigne enfin en octroyer un, tous, et en particulier son heureux père, lentourent de soins et de faveurs. Cest ainsi que Mgr Tournier est heureux de promener notre cher P. Audiau à travers la mission.

    Ceci nest quune entrée en matière pour dire que, accompagné du P. Audiau, Mgr Tournier bénissait, le samedi 3 décembre, à Érode, importante station de la ligne ferrée de Madras à Calicut avec embranchement sur Trichinopoly, une chapelle provisoire pour les employés catholiques de la gare dont le nombre se monte à environ 400. Le lendemain, il administrait le sacrement de confirmation dans léglise paroissiale dÉrode, qui est une des plus anciennes de la mission.

    Le P. Dominique, qui est en charge de ce poste, sy entend en construction déglises : il en a déjà élevé une très jolie à Naglour. Puisse-t-il avoir très prochainement le bonheur de faire un héritage qui lui permette de remplacer sa chapelle provisoire par un bijou déglise.

    Le lundi 5 décembre, Monseigneur allait visiter le P. S. M. Joseph à 60 kilom. au nord dÉrode, à Metur, où le Gouvernement Britannique est en train de construire sur le Cavéri une digue qui égalera presque en importance le grand barrage du Nil. Du fait de ce barrage, plusieurs villages chrétiens sont ou vont se trouver sous les eaux et leurs habitants ont dû se transporter ailleurs ; beaucoup ont même quitté le territoire de la mission.

    Au delà de Metur, plus de route régulière, mais cela nempêche pas nos voyageurs de continuer leur course en voiture à bufs ou à pied jusquà Savériapalayam et Pomanur (10 et 15 kilom. de Metur respectivement) où ils sont les hôtes du P. Francis, Son église de Pomanur est trop petite, il faut lagrandir, et Monseigneur est allé sur place étudier la question avec lui.

    De là, longeant le pied des Ghates vers louest, ils vont rendre visite aux nouveaux baptisés de Kongurupalayam qui sont très fiers de revoir leur Évêque. Puis ils rentrent à Coïmbatore après une randonnée denviron 300 kilomètres.

    Un événement important vient davoir lieu dans la mission. Le P. Panet, procureur de Coïmbatore depuis 1908, a obtenu un congé de 6 mois pour se reposer et aller voir sa sur, religieuse à Séoul. Il a quitté Coïmbatore le 30 novembre et sest mis en route empruntant le chemin des écoliers. Il sarrêtera à Singapore, Saigon, Hongkong et autres lieux. Il est remplacé à la procure par le P. G.. Boulanger pour qui la tenue des registres na pas de secrets.

    Mgr Roy vient de nous donner un grand exemple de zèle et de devoûment apostoliques en allant se consacrer aux besoins spirituels des Religieuses Franciscaines Missionnaires de Marie à Kotagiri.

    Le P. Rogues-Perrin Jacques nous est arrivé dune façon inopinée. Se croyant encore jeune, il sest payé le luxe dun coup de soleil en allant acheter des bois pour lécole industrielle quil est en train de fonder à Ootacamund. Quelques jours de repos le remettront sur pied et lui permettront dachever prochainement sa fondation.

    Mgr Barboza, Vicaire Capitulaire de Calicut, vient de nous prêcher la retraite annuelle. Merci très sincère pour le grand soin et lonction avec laquelle il sest adressé aux âmes sacerdotales de ce diocèse. Pour le récompenser, tous tiendront à mettre à profit ses instructions et ses conseils.

    Le P. Michotte, de la mission de Salem, retour de Belgique, a passé deux jours avec nous à Coïmbatore.


    Salem

    17 décembre 1932.

    Le jour de la fête du cher Frère Corentin, principal de lécole secondaire de garçons à Salem, S. Ex. Mgr Prunier célébrait la sainte messe dans le grand hall de lécole superbement décoré pour la circonstance ; au repas de midi, Monseigneur, après avoir porté la santé du si dévoué principal, rendit hommage au dévouement des Frères de St Gabriel qui dirigent les deux écoles de garçons du diocèse et leur renouvela lexpression de sa reconnaissance avec lassurance de sa confiance.

    Notre vénérable et vénéré doyen, le cher P. Playoust, est toujours fatigué ; la visite que lui firent les PP. Martin et Michotte, rentrant de France, et celle des PP. Bulliard et Chassain apportèrent un soulagement à ses souffrances.

    Le retour des PP. Martin et Michotte a été loccasion de quelques changements dans le personnel de la mission.

    Le P. Martin devient curé de Suramangalam et aumônier des uvres du district, le P. Michotte remplace à la procure le P. Depigny qui a besoin daller prendre du repos en France, le P. Jusseau permute avec le P. Matthew Thalashira dont il recueille la succession à Madakendapalli et à qui il passe la charge de Idappadi.

    Le P. Devin a rejoint son poste, il est bien rétabli grâce aux bons soins reçus à lhôpital Ste Marthe où, tout en se soignant, il avait tenu compagnie au P. Playoust, son voisin de chambre.

    Noël ouvre pour un mois la porte aux élèves et aux maîtres des établissements déducation. Chantons Noël et acclamons le nouvel an : quil apporte au monde la paix dont il a tant besoin !


    1933/116-148
    116-148
    Anonyme
    France et Asie
    1933
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