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Chez les Lolos Noirs du Setchoan 2 (Suite et Fin)

Chez les Lolos Noirs du Setchoa (Fin) La traversée du Leangchan.
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    Chez les Lolos Noirs du Setchoa (Fin)

    La traversée du Leangchan.

    Les choses étant telles et le territoire des Ache ne dépassant pas la rivière de Kiaokio, il nous fallait, pour aller plus loin, entrer en relations avec la tribu suivante, celle du Pakhi. Ce fut beaucoup plus difficile que pour les deux premières ; on avait fait passer de Ta-hin-tchang aux notables Pakhi de dangereuses insinuations et de mauvais conseils. Ces Européens, leur avait-on dit, sont une avant-garde, envoyée en reconnaissance pour préparer une invasion du pays ; comme ils sont nuisibles pour les Lolos, mal vus des autorités chinoises, on peut les faire disparaître sans avoir rien à craindre de personne. Sous lempire de ces préventions, les premiers pourparlers naboutirent pas. Mais les Ache tenaient à honneur, et cétait dailleurs dans laccord passé avec eux, de nous livrer à leurs voisins dans les mêmes conditions dhospitalité loyale avec lesquelles ils nous avaient eux-mêmes reçus. Ils convinrent de tenir une délibération publique au bord du cours deau frontière le vingt mai à midi. Nous y fûmes conviés, par les Ache, non pour y prendre part, mais pour y assister en spectateurs, tant des débats de la grave assemblée que des exercices équestres auxquels la jeunesse devait se livrer en notre honneur.

    Ce fut une séance nullement banale. Accroupis en cercle, loin des oreilles profanes, les Lolos Noirs des deux tribus, Ache et Pakhi, tinrent conseil près de deux heures. A une distance respectueuse, la foule du menu peuple regardait curieusement. Du côté opposé, sur une piste de sable fin déposé par la rivière, les jeunes gens, assis ou couchés sur leurs étonnants petits chevaux, faisaient valoir leur adresse en un bizarre carrousel. MM. dOllone et de Boyve et moi nous allions dun groupe à lautre, tâchant de manifester sur nos figures hétéroclites le calme dune bonne conscience. On narriva ce jour-là à rien de définitif, mais le principe était accepté. Le digne Chekha avait parlé grave et clair et laissé entendre quà vouloir jeter le soupçon sur des hôtes dont il avait répondu, cétait lui-même quon injuriait. Notre interprète, aidé dun chinois de Kiaokio bien vu des Lolos, et que nous avions intéressé à laffaire, avait fait aussi de bonne besogne. En somme ce nétait plus guère quune question de marchandage avec le cupide chef des Pakhi.

    Peut-être une représentation, que le capitaine dOllone donna, un peu plus tard aux Lolos devant la porte du village, eut-elle aussi son utilité. En voyant le maniement des armes perfectionnées quavaient, sur eux ou à larçon de leur selle, les officiers français, chacun un revolver et un fusil à répétition les malintentionnés durent penser, quun coup de main sur des voyageurs de cette trempe pourrait coûter plus cher quon ne lavait cru tout dabord. Toujours est-il que cette séance de tir à longue distance intéressa prodigieusement les sauvages. Ils ont vraiment à un degré incroyable linstinct de la guerre. Tout, dans notre attirail si étrange pour eux, piquait vivement leur curiosité. Mais quand il sagissait dexhiber les armes à feu, cétait de la frénésie ; les hommes semblaient en délire, et, sur la figure des enfants et des femmes mêmes, on voyait lépanouissement dune sorte dextase. On allait porter au loin pour servir de cible les plus beaux manteaux des chefs, et, quand on les rapportait troués par les balles, ils avaient pris visiblement la valeur de trophées.

    Après de nouvelles et laborieuses négociations, tout se trouva enfin conclu dans laprès-midi du 21 mai. Les Pakhi, moyennant trente pièces de toile et divers accessoires, sengageaient, non seulement à nous faire traverser leur territoire, mais encore à assurer notre passage par le pays des Aloumas, puis celui des Chama jusquau bord du Yangtse.... On échangea les présents de rigueur ; la présentation officielle des répondants Pakhi eut lieu selon les règles, puis le bon Chekha mokha nous offrit, au milieu dun petit cercle dintimes, un vin dadieu.

    Cest là encore une cérémonie dun cachet très spécial. On saccroupit en demi-cercle sur les nattes posées à terre en plein air. Un serviteur présente, genou en terre, à chaque invité, une tasse pleine de vin ; après en avoir rejeté avec les doigts, derrière son épaule, quelques gouttes, destinées sans doute aux Esprits, peut-être aux mânes des ancêtres, chacun désigne, après sêtre servi, la personne quil veut honorer en lui faisant porter la coupe.

    Cette réunion eut un caractère particulièrement amical et la conversation, prolongée plus dune heure, y prit un tour de plus en plus confiant. A la fin le digne Chekha me fit dire par linterprète à peu près ceci : Je sais qui vous êtes et ce que vous faites à Ningyuan. Jirai moi-même en ville à la fin de cette année et je vous demanderai de madmettre parmi les vôtres.

    Je doute quil tienne une promesse, dont il est loin de soupçonner les conséquences et qui navait sans doute dautre portée dans sa bouche que celle dune marque un peu exceptionnelle de confiance respectueuse. En tout cas, voilà un homme, considéré et écouté parmi ses congénères, tout-puissant dans sa propre tribu, qui neût pas fait difficulté de madmettre chez lui, my accordant du premier coup une part dautorité et dinfluence. Jen conclus que le jour où notre Mission tentera dévangéliser les Lolos, cest bien à ces tribus centrales quelle devra sadresser tout dabord. Il ne saurait sans doute y avoir avant longtemps de conversions proprement dites, mais des adhésions nominales en masse ne se feraient pas attendre longtemps. Alors le missionnaire, développant peu à peu son influence morale, introduirait lentement chez ce peuple, à labri de lingérence chinoise et des tracasseries du Tou Sse, les idées chrétiennes. Javoue quil lui faudrait une dose peu commune de patience et dabnégation, car il devrait, pour ne rien compromettre, se condamner, pendant la longue période des débuts, à un minimum de relations avec lextérieur.

    Après deux jours et trois nuits de séjour à Kiaokio, nous repartîmes sous la conduite du Pakhi dans la matinée du 22 mai. Une foule considérable, plusieurs centaines de Lolos, assistèrent au départ et beaucoup nous accompagnèrent assez loin, remplissant les airs de leurs acclamations stridentes. Létape est facile, quinze km. à peine de belle route jusquà Tchouhé, sans autre accident de terrain quun dos de pays peu accentué. Cest là, incontestablement, une belle et riche contrée ; la population y est dense, la culture très développée. Limportante rivière de Kiaokio, que nous remontions en allant vers Tchouhé, arrose, paraît-il, tout le long de son cours, des pays non moins riches. Le cuivre est, dans cette vallée, dune abondance extraordinaire ; on cite par dizaines les localités où il affleure, où même il a été, à de certaines époques, exploité par les Chinois : OuPo Pakhichan, Oeulkio sont les plus connues.

    Tchouhé est une charmante petite plaine entourée de montagnes, au N. E. de Kiaokio. Cest exactement le centre du Leangchan. Au lieu de latteindre en diagonale, comme nous lavons fait, par Ningyuanfu et Kiaokio, on pourrait y arriver plus directement par Loukou, Mienchan et la vallée de Kansiangin ; en deux fortes journées on regagnerait par là les pays chinois.

    Il existe à Tchouhé comme à Kiaokio, un faible débris de population chinoise, quinze familles, à peine, agglomérées en un pauvre petit village sans enceinte, reste, à ce quon assure, dun marché jadis prospère. Cest là que nous nous installâmes, plus à létroit encore quà Kiaokio, sous la protection de la puissante tribu des Aloumas, dont le territoire commence à Tchouhé.

    Nous y séjournâmes près de quarante-huit heures, bloqués par une pluie torrentielle qui tomba la journée du 23 mai. Les planches mal jointes de notre toiture livraient passage à maint filet deau, rendant notre position assez pénible par moment. Puis, cétait un encombrement à peine tolérable de visiteurs Lolos, qui sentassaient pour nous voir, avec un sans-gêne de vrais sauvages, dans notre étroit réduit, nous bouchant lair et la lumière et rendant tout mouvement impossible. Cest là que nous vîmes les plus beaux hommes rencontrés au cours du voyage.

    Il y a là un canton habité par de vrais Patagons. Quand notre attention eut été attirée sur ce point, nous remarquâmes que, dans la foule de nos assiégeants, les tailles inférieures à un mètre quatre-vingt étaient rares, nombreuses étaient celles de un mètre quatre vingt-dix ou quatre-vingt quinze et plusieurs individus dépassaient deux mètres. Les femmes, qui se présentèrent, semblaient en proportion.

    Heureusement le temps redevenu beau nous permit, dès le 24 mai, de quitter Tchouhé avant dy avoir complètement perdu patience. Nous aurions voulu, continuant la direction suivie depuis Ningyuanfu, marcher directement sur le Chonolévo (Long-teou-chan) et Louipo. Mais ce fut impossible à obtenir. Les tribus qui occupent ce parcours, sont, nous dit-on, en trop mauvais rapports avec leurs voisines pour quil pût y avoir, avec sécurité, transmission dhôtes des unes aux autres.

    Faisant en conséquence route vers lEst, nous sortîmes de la cuvette de Tchouhé par le ravin de Katou qui longe le flanc méridional de la montagne de Oupo. Cest sur le flanc opposé de celle-ci que se trouve la célèbre mine de cuivre de Oupotchang dune richesse extraordinaire. Longtemps exploitée par les Chinois, dont elle a enrichi un grand nombre, elle est abandonnée depuis plus de vingt ans, les Lolos ayant coupé toutes les communications.

    A partir de là, la population se fit plus rare, bien que çà et là apparaissent encore de jolies plaines bien cultivées, où la population est assez dense, entre autres celle de Poulata (le premier jour) et celle de Chama Kiakou (le lendemain). Un après-midi, nous eûmes, le capitaine dOllone et moi, une assez vive alerte. M. de Boyve, dont lestomac fonctionnait mal depuis plusieurs jours et se trouvait affaibli, fut pris dune défaillance au moment où nous atteignions le haut dun col. Il tomba de cheval, évanoui. Pendant que nous lui prodiguions les soins en notre pouvoir, je me sentais moins inquiet de la chose en elle-même, peu grave sans doute, que de son effet moral sur les Lolos. Ils étaient visiblement effrayés. Mokha, le chef de la caravane, jeune Alouma Noir de vingt et un ans, coupa lestement sur un arbuste voisin une longue baguette et, accroupi près de nous, se mit à y faire, avec un couteau, une série dencoches en récitant une formule magique. Evidemment il tirait les sorts. Jétais anxieux. Que fut-il arrivé si le sort lui eût paru défavorable ? Nous aurait-il plantés là en refusant daller plus loin ? Nous aurait-il.? Je fus vite rassuré de ce côté. Arrivé à la dernière entaille, le jeune homme jeta de côté sa baguette en souriant : ce nest rien, dit-il. Mon anxiété ne fut guère plus longue quant au malaise de M. de Boyve ; en effet, après dix minutes dévanouissement il ouvrait les yeux et revenait à lui. Après avoir avalé quelques gouttes de cordial, il put se remettre debout, marcher un peu, puis bientôt remonter en selle.

    Il faut avouer quun pareil voyage est une épreuve pour les santés. Le pain, emporté de Ningyuanfu, sétait trouvé en deux jours complètement desséché et immangeable. Le riz, riz de montagne peu appétissant, ne se rencontrait pas toujours. Restait la galette de blé noir, horriblement indigeste, les pommes de terres et, pour boisson, leau pure. Avec quelques conserves de légumes apportées par ces messieurs, des ufs et, çà et là, une poule, cétaient à peu près toutes nos ressources. Ajoutez à cela des nuits très froides, des gîtes plus quincommodes et des journées fatigantes, il y avait vraiment de quoi éprouver un voyageur novice. Ce fut le cas pour M. de Boyve qui, depuis ce moment, ne se soutint plus quà force dénergie jusquà notre arrivée à Souifu.

    Nous eûmes, à la fin de cette journée, du haut dun éperon montagneux, une splendide échappée de vue sur presque la moitié du Leangchan. Sans parler du Chonolévo, que nous voyions maintenant à moins de 30 kilom. sur notre gauche, nos guides nous montraient, parfaitement distinctes, dans des directions différentes, les montagnes de Tatienpa dans le Yuéhi (Kiengtchang) et celles de Kencha qui dominent Opien. Lil pouvait suivre depuis lextrême horizon nord le lit profond que sest creusé, jusquau pied du Chonolévo et jusquau Yangtsè, la sauvage rivière du Meikouho. Entre elle et nous, on nous indiquait la riante plaine de Niounioupa, à laquelle se rattache le souvenir dune magistrale défaite infligée par les Lolos, il y a quelque trente ans, je ne sais plus à quel général Chinois. Tout ce nord du Leangchan est incomparablement plus bouleversé et plus farouche daspect que la région par où nous venions de passer.

    Notre gîte du soir fut Tsanilo, village de Lolos Blancs, tous ouatse ou serfs de Mokha, notre jeune répondant. On mit à notre disposition la plus spacieuse des cases, sans toutefois déloger les habitants, qui en furent quittes pour sentasser tout au fond dans un minimum despace. Lintérêt que nous excitions et les menus cadeaux que nous laissions compensaient amplement cette gêne passagère.

    Le 25 mai, létape nous conduisit, à travers un pays de plus en plus mouvementé, à la résidence du Tousse de Chama. Dans la matinée nous avions rencontré un cavalier dâge et daspect respectables, qui nétait autre que le père de notre jeune Mokha et le plus considérable des Lolos Noirs de la tribu Alouma. Le vieux se montra dabord mécontent de laudace téméraire, avec laquelle son fils avait pris sur lui la direction dune caravane dinconnus, et, pendant quelques heures, il laissa voir quil boudait. Mais que faire de nous au point où nous étions arrivés ? Limpression première se dissipant peu à peu, il sadjoignit à nous et semblait être des nôtres quand nous nous présentâmes au yamen (prétoire) de Chama.

    On nous fit attendre à la porte près dun quart dheure, le temps de faire évacuer le local quon nous destinait, puis le maître du lieu nous fit dire quil nous regardait comme ses hôtes. Cest un homme dune quarantaine dannées, nommé Kato Zého, à la figure assez distinguée, mais vêtu comme un Lolo quelconque et dallures extrêmement réservées. Son fils Tamoulé, âgé de quinze ans, vif et dune gentille gaminerie, se mit au contraire de suite à laise avec nous et il nous rendit service, car, seul de cette population, il parlait facilement le Chinois, quil avait appris au cours dun stage de plusieurs années non loin de Ningyuanfu, chez son oncle maternel, Len Tchenyong, le principal Tousse du Kiengtchang.

    Le gîte, mis à notre disposition, laissait beaucoup à désirer, et nous le constatâmes surtout la seconde nuit, quand leau du ciel se mit à ruisseler sur nos couches par toutes les fissures du toit. Mais comment se plaindre ? La résidence seigneuriale nétait, dans son semble, quune vaste masure. Les états de Chama sont pourtant très vastes, mais le pays est pauvre et peu habité ; de plus les Lolos Noirs ne tiennent pas grand compte de leurs devoirs de vassaux, et les tribus voisines ont empiété sur les meilleures parties du territoire. Kato Zého ne peut pas être pauvre, mais il a presque lair de lêtre, et il fait certainement assez triste figure auprès dun grand Hé y des Ache ou des Pakhi.

    Nous étions ses hôtes depuis plus de vingt-quatre heures quand il nous laissa apercevoir aussi chez lui ces velléités de confiance, ces vagues sympathies, ce besoin dun appui, fût-il purement moral, que nous avions déjà rencontré çà et là chez ce peuple si profondément isolé. Il sétait renseigné sur nos trois individualités, et, me sachant fixé dune manière stable à Ningyuanfu, cest à moi spécialement quil sadressa par interprète. Voulant se lier à nous de quelque façon, il finit, après quelques brefs entretiens, par me déclarer quil désirait être des miens, cest-à-dire, dans sa pensée, chrétien. Je fus obligé de lui promettre quà lavenir je le regarderais comme tel et de lui laisser, comme signe palpable, un assez joli chapelet que je retrouvai par hasard dans mon panier de voyage. En retour, il remit aux mains du capitaine dOllone une formule écrite en caractères lolos qui signifie au fond je ne sais pas quoi, mais, je le suppose quelque chose comme un pacte damitié éternelle.

    Le 27 mai, vers midi, retardés par la pluie et aussi par la distribution des charges, toujours sujette à dennuyeux débats, nous pûmes nous remettre en route et attaquer la dernière partie du voyage. Malheureusement, partis trop tard, il nous fallut pour ce jour-là nous contenter dune demi-étape et coucher chez des Lolos Blancs, serfs de Chama, au village de Koulou, non loin dune maison chinoise complètement ruinée, où, il y a de longues années, des Chinois, paraît-il, tinrent auberge, au temps où les mines de cuivre de Oupotchang étaient en exploitation.

    Ce fut encore une nuit assez dure, dans une chambre trop exiguë aux minces parois de bambou, au milieu dun brouillard glacial, à plus de trois mille mètres daltitude, M. de Boyve, dont la maladie ne pouvait céder dans de pareilles conditions, avait surtout à souffrir. Il fallait pourtant, coûte que coûte, donner encore un terrible coup de collier : franchir la triple chaîne, à laquelle les chinois donnent le nom général et assez vague de Chama Suechan (Montagnes neigeuses de Chama) et, pour le bouquet, rejoindre la gorge creuse Yangtsè par une descente qui ne pouvait être que formidable.

    La première des chaînes fut passée sans trop de mal, dans la matinée du 28 mai. Beaucoup plus abrupte que le bourrelet occidental du Leangchan, cette montagne le rappelle par certains traits : vastes solitudes, steppes gazonnées, brousse fleurie dazalées et de rhododendrons. Nulle part cependant de véritable forêt.

    Avant midi nous dépassions le village de Matselo, bifurcation assez importante dans la topographie du pays, et une descente affreusement raide nous conduisait au fond dune étroite vallée, que les Lolos appellent Seka Poulata. On expédia rapidement le déjeuner au bord du torrent traversé non sans peine. Nous pressentions que la fin détape serait rude et quil ny avait pas de temps à perdre. Cétait dailleurs ce que notre guide et les porteurs recrutés à Chama sévertuaient à nous faire comprendre, en nous indiquant dun geste anxieux lénorme mur, qui se dressait presquà pic devant nous et dont lépais brouillard nous cachait leffrayante hauteur.

    Après deux heures dune ascension pénible, je remarquai que le boy Chinois de M. dOllone sattardait en arrière, tandis que les lolos nous faisaient signe de nous hâter. Craignant que cet homme ne se baissât aller au découragement à cause de la fatigue, je le fis monter sur mon cheval. Mais cette pauvre bête était elle-même éreintée et son nouveau cavalier la menait dailleurs fort mal. Au coin dun des lacets sans nombre, que formait notre sentier aux flancs de cette farouche montagne, je vis avec terreur un des pieds de derrière du cheval donner dans le vide. Un coup de reins insuffisant de la bête, un geste maladroit du cavalier et voilà tout larrière-train suspendu au dessus de labîme. Lhomme heureusement sest accroché à un solide buisson, il a un de ses coudes sur le sentier même, et bien quincapable dy remonter à lui seul, il ne court aucun danger immédiat. Mais mon pauvre cheval ne tient plus que sur le bord de la route par ses sabots de devant et sa tête, arc-boutés en un effort suprême. Je lai saisi des deux mains par le mors ; un des chrétiens chinois est accouru à la rescousse. Mais que faire ? Létroite corniche surplombe un gouffre de trois à quatre cents mètres, il ny a aucune prise pour soulager larrière-train de la pauvre bête et le boy chinois en détresse a besoin dêtre secouru. Au bout dune minute, moins peut-être, nous renonçons à limpossible. Cest une chute inouïe, invraisemblable, que rien ne ralentit, natténue. La mort du cheval na pu être quinstantanée.

    Alors nos portefaix lolos qui nous devançaient dassez loin reviennent à nos cris. A peine ont-ils compris ce qui sest passé quils sélancent avec une agilité vraiment fantastique vers le bas de la montagne. Ils ne suivent pas le sentier. Jignore par où ils dévalent. Par instants je devine leurs bonds inimaginables, je les entrevois dans des positions qui font frémir. Jai beau leur crier et leur faire crier dabandonner la bête à son sort ; au bout de trente ou quarante minutes, ils sont revenus rapportant la selle, brisée mais encore utilisable, le harnais et, ce qui valait beaucoup mieux, la carabine accrochée à la selle. Retenue par un arbuste auquel sétait prise sa courroie, elle était retombée dune chute amortie sur une saillie de roc. Grâce à sa solide enveloppe de bois, à un crochet près, elle était intacte.

    Nous repartons vers le milieu de laprès-midi ; il faut se hâter pour atteindre un gîte avant la nuit et ne pas coucher sans abri au sein de la brume glaciale. Mais la route empire à vue dil, ce nest bientôt plus quun casse-cou effroyable. Il faut escalader des roches nues, où aucune marche na été taillée et qui, sur trois ou quatre mètres de hauteur, ne présentent quune inclinaison à peine sensible et quelques saillies, grâce auxquelles un homme peut se hisser à la rigueur, mais qui sont absolument impraticables aux quatre chevaux qui nous restent. Je soupçonne fortement les Lolos de nous avoir fait prendre à dessein cette abominable traverse : ou ils ont voulu éviter un village ennemi ou suspect, ou plutôt ils ont crû, dans leur naïve astuce, avoir intérêt à nous cacher la véritable entrée de leur pays du côté du Yunnan. Toutefois, à en juger par la bonne volonté quils déploient pour nous aider à franchir ces dangereux passages, ils ne semblent pas animés dintentions plus perverses. Chacune de nos montures, préalablement dessellée, est bon gré mal gré littéralement hissée en haut des roches ; trois ou quatre sauvages lui soulèvent larrière-train, dautres la tirent par en haut avec des cordes. On sen tire, je ne sais comment, sans autre accident, et le sentier redevient possible. Le col est dépassé, par 3300 mètres au moins, entre quatre et cinq heures du soir. Après une heure et demie de marche en pays désert, offrant çà et là quelques lambeaux de forêts, nous atteignons un petit plateau relativement riant, au bout duquel je distingue avec un immense soulagement le village de Gouthiou, notre gîte de nuit.

    Deux des trois chaînes du Chama Suechan sont passées. Nous employons la journée du 29 mai à franchir la dernière. Pendant plusieurs heures, cest le même genre de pays : un steppe sauvage et presque inhabité, avec de beaux restes de forêts, malheureusement trop rares. La grande ascension ne commence quà midi ; moins dangereuse que la précédente, elle est par contre plus longue. Aux approches du col, la brousse devient forêt véritable et forêt merveilleuse, car elle est presque entièrement composée dazalées arborescentes et de rhododendrons les uns comme les autres couverts de fleurs énormes et splendides. Malgré lhumidité pénétrante et glacée du brouillard, qui malheureusement nous enveloppe et nous voile un panorama sans doute admirable, nous avons peine à nous arracher à ce lieu étrange et à commencer vers quatre heures du soir la descente finale.

    De 3500 mètres daltitude au col, à moins de 500 mètres au bord du Yangtsè, il y a une dénivellation qui, répartie sur moins dune journée de marche, suppose une rude épreuve pour le jarret du voyageur. Après le hameau lolo de Lotéki, où nous avions couché chez une famille chinoise, la première rencontrée depuis Tchouhé, il nous fallut encore trois heures de marche pour apercevoir, dans une échappée de vue sur le fond de la gorge, un étroit filet deau jaunâtre, cétait le Yangtsè lui-même. Puis, sur sa rive opposée, se laissèrent bientôt distinguer des villages chinois. Aucun spectacle nétait mieux fait pour relever le moral de notre caravane ; seulement le voisinage de la frontière devenait sensible de plus dune autre façon. Là, comme à lautre bout, du côté du Kiengtchang, lattitude de la population lolo et son physique même laissaient voir le mélange des races et la complication des mauvais instincts. Certains groupes, que nous eûmes à traverser, étaient visiblement composés de brigands, et M. dOllone exigea une dernière fois que le petit arsenal de voyage trois carabines et autant de revolvers fût mis en évidence. Tout se passa bien. Une occasion se présenta même là, que nous navions pu rencontrer plus à lintérieur, celle dacheter aux Pimou ou sorciers lolos, mais à des prix nullement modérés, quelques cahiers manuscrits de leur singulière écriture. Ils les montrent assez volontiers, paraissant flattés de lintérêt quon y prend, mais témoignent dune extrême répugnance à sen défaire. Je les ai vus refuser de céder pour trente taëls, grosse somme pour eux, un cahier un peu plus épais et soigné que les autres, et qui avait lair dêtre un recueil de généalogies.

    Les dernières heures de descente sont vraiment terribles à cause de la raideur des pentes et de lélévation rapide de la température correspondant au changement daltitude. Le contraste de cette chaleur avec la froidure, que nous venions de subir, rendait la chose plus pénible. Aussi étions-nous plus ou moins fourbus quand, vers deux heures de laprès-midi, le 30 mai, nous atteignîmes la berge du Yangtsè (Fleuve Bleu) à trois km. en amont du village chinois de (caractères chinois) Hokeou. Celui-ci dépend de la province du Yunnan et de la sous-préfecture de Yuchanhien. Il est bâti sur la rive droite du fleuve, car la rive gauche est censée dépendre du Setchoan et même de la préfecture de Ningyuanfu ; en réalité, elle appartient surtout au Tousse de Chama, bien quon y rencontre de loin en loin, à proximité immédiate du Yangtsè, quelques familles chinoises.

    Encore un coup de collier le long du Fleuve Bleu et nous voilà en face de Hokeou. En contre-bas du village un bac est amarré. Pleins dallégresse nous le hélons ; des coups de fusil sont tirés en lair pour attirer lattention des mariniers. Un quart dheure, une demi-heure, une heure se passent, rien ne bouge. Quest-ce à dire ? Allons-nous, après avoir traversé le Leangchan de part en part, être obligés de coucher à la belle étoile, à deux pas du confort suprême que représente pour nous lauberge chinoise. Hélas ! oui. Le soleil baisse, disparaît derrière la montagne ; le jour tombe complètement et le Yangtsè nous sépare toujours de la civilisation et de ses douceurs. Les gens du bac se sont bien présentés, mais seulement pour nous dire, que, leur chef étant absent, ils ne pouvaient prendre sur eux la responsabilité de passer leau. Quy avait-il là dessous ? Larrivée soudaine sur la rive lolo de trois Européens et dune dizaine de sauvages pouvait-elle réellement effrayer à ce point les populations paisibles du Yunnan ? ou ny avait-il pas là une de ces manuvres chères aux tyranneaux de village, si heureux, quand ils en trouvent loccasion, dennuyer des étrangers sans se compromettre eux-mêmes ? Je penche plutôt vers cette dernière hypothèse.

    Il ny avait plus quà faire contre mauvaise fortune bon cur. Dabord nous réussîmes à retenir, pour la nuit encore, notre équipe de lolos qui, se jugeant quittes envers nous, voulaient nous abandonner. On fit choix dune belle grève de sable fin et moelleux, excellent pour étendre les lits. Leau ne manquait pas, les broussailles fournissaient le combustible. Une lampe à acétylène, guindée au sommet dun rocher, éclaira la scène. Quant aux vivres, cétait court : juste un setier de pommes de terre. M. dOllone y jouta ses dernières conserves de légumes et tout le monde fraternisa : Français, Chinois et Lolos, chacun recevant sa portion sans passe-droit ni privilège. La pluie, qui menaçait, ne tomba pas.

    Seulement, au lever du jour, les Lolos, ne voulant plus rien entendre, nous plantèrent là. Nos provisions étant finies et de nouveaux pourparlers avec lautre rive nayant abouti à rien, il fallait prendre un parti. Prenant les deux plus alertes de nos quatre chinois et laissant les deux autres avec ces messieurs à la garde des bagages, jenfourchai le moins fourbu de nos chevaux et me mis à remonter quatre heures durant la rive gauche du fleuve. La route à certains endroits était atroce, en dautres elle manquait complètement. Mais il fallait passer et lon passa. Je pus même acheter à une famille chinoise un sac de maïs et lenvoyer aux affamés, qui attendaient mon retour. Vis-à-vis du gros marché de Tatsinpa (caractères chinois) je trouvai un nouveau bac, qui consentit à me passer. Vite à la première auberge venue ! Mes hommes et moi nous dévorons ce quon nous présente, pendant que les curieux samassent. Je raconte en riant laventure qui mamène. Les notables arrivent peu à peu, sassoient à ma table, sintéressent à mon cas, samusent de mon appétit, paient aimablement ma consommation, et enfin, mis au courant de ce qui se passait à Hokeou, envoient une estafette donner les ordres nécessaires pour secourir au plus tôt mes compagnons en détresse.

    Je navais plus quà redescendre tranquillement par la grande route le long de la rive droite et quand, à la fin du jour, jarrivai en vue de notre campement de la veille, le bac était en train de traverser le fleuve et deux casques blancs, agités à bout de bras y saluaient de loin mon retour. Un peu plus tard nous étions tous unis heureusement à lauberge de Hokeou et le bon capitaine dOllone mettait le comble à la joie de nos quatre fidèles chinois en leur annonçant de généreuses récompenses, dailleurs bien méritées. partir de Hokeou, notre voyage jusquà Souifu, par Louipo et (caractères chinois) Pinchan, suivant une grande route chinoise, ne présente pas dintérêt spécial, et je ne puis men autoriser pour allonger ma relation déjà trop étendue.

    Cette petite exploration ne peut malheureusement avoir pour résultat douvrir des communications nouvelles entre le Kiengtchang et Suifu. En supposant la possibilité de couper directement de Tchouhé sur Louipo, il y aurait encore entre Ningyuanfu et le chef-lieu de la Mission seize étapes au minimum, sans compter les retards inévitables et la difficulté du passage de la rivière de Meikouho qui, faute de pont et de bac, ne peut seffectuer quà laide dune outre en cuir de buffle.

    Au contraire, je garde limpression plus vive que jamais, de lisolement et de limmensité de ce Kiengtchang, que vous mavez confié. A partir dune faible distance, en amont de Louipo, la rive gauche du Yangtsè relève administrativement de la sous-préfecture de (caractères chinois) Sitchang, et il nest pas douteux que la préfecture entière de Ningyuanfu, cest-à-dire le Kiengtchang, ne couvre une superficie notablement plus vaste que tout le reste de la Mission.

    Quant au Leangchan lui-même, la preuve est faite, je crois, désormais, quil nest inaccessible ni matériellement, ni moralement. Pas matériellement : car la traversée du pays une fois accomplie en de si paisibles conditions, lopposition officielle chinoise, la seule à redouter, perd son principal argument. Pas moralement : puisque toute linfluence et toute lautorité en pays lolo sont pratiquement aux mains des Lolos Noirs et que ceux-ci manifestent les dispositions que jai tâché de vous décrire. Une objection, que jai entendu faire souvent, celle de la diversité du langage, nexiste pas ; notre interprète se faisait comprendre des Lolos et les comprenait lui-même presque aussi facilement à Chama ou à Louipo quaux environs de Ningyuanfu.

    Je souhaite que Votre Grandeur sintéresse à lavenir religieux de ce peuple singulier dont limportance numérique est certainement de plusieurs centaines de milliers dâmes. Ce nest évidemment pas aux cinq ou six missionnaires du Kiengtchang quon peut demander, en cet ordre didées, de fournir le personnel et de prendre linitiative. Tout ce que je puis faire, cest de vous offrir mon dévouement personnel. Je crois entrevoir le moyen demmancher lentreprise. Malgré la difficulté dapprendre une langue nouvelle à mon âge, jessaierais volontiers, sur lordre de mes Supérieurs, douvrir les voies à lévangélisation des Lolos.


    1927/405-419
    405-419
    Guébriant
    Chine
    1927
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