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Chez les Lolos Noirs du Setchoan 1

Chez les Lolos Noirs du Setchoan. La traversée du Leangchan.
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    Chez les Lolos Noirs du Setchoan.
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    La traversée du Leangchan.
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    Ce que les chinois du Setchoan méridional appellent Leangchan (caractères chinois) (Montagnes Froides), ou Taleangchan (caractères chinois) (Grandes Montagnes Froides), est un magnifique massif montagneux, qui sétend, en une sorte de rectangle deux ou trois fois plus long que large, entre le Tongho, dont le nom officiel est Tatouho (caractères chinois) au Nord, et le Fleuve Bleu (caractères chinois) au Sud, Ningyuanfu (caractères chinois) à lOuest et Louipo (caractères chinois) à lEst. Il est habité par les Lolos Noirs indépendants. Cest à lEst que lon rencontre les plus hautes montagnes, dont deux sommets, au dire de M. dOllone 1 auraient une altitude approximative de 5.000 mètres : le Chonolévo lolo, en chinois Longteouchan (caractères chinois) (Montagne Tête du Dragon), près de Louipo (caractères chinois), et, plus au Sud, le Chama Suechan (caractères chinois) (Montagnes neigeuses de Chama.)

    1. Les derniers Barbares p. 45.

    Jamais, avant 1907, le Leangchan (caractères chinois) navait été traversé de part en part par un Européen : la durée du voyage va du 12 Mai, jour de départ de Ningyuanfu, (caractères chinois), jusquau 30 Mai inclusivement, et compte dix-neuf jours, dont douze en étapes dinégale longueur et sept de repos et de retard. Depuis lors et à plusieurs reprises, des missionnaires ont exploré partiellement ces montagnes, abordant tantôt par lOuest, tantôt par lEst, mais sans passer dun bord à lautre du massif. Le P. Biron notamment, de la Mission de Suifu, depuis quil est à Kienweishien (caractères chinois), y a pénétré plusieurs fois par Mapien (caractères chinois), lune de ses stations frontières, parcourant surtout la région septentrionale, arrivant même une fois assez près de Ningyuanfu (caractères chinois), et, une autre fois, sortant par coin nord et aboutissant à O Pien (caractères chinois). Du côté opposé (Ouest), les missionnaires du Kientchang comptent aussi à leur actif plusieurs pénétrations partielles ; mais de grandes difficultés et des dangers réels se dressent devant quiconque veut tenter des explorations, même limitées, dans cette région montagneuse, peuplée de Barbares soupçonneux et jaloux de leur indépendance. Cest cette impossibilité pratique détablir des communications régulières à travers le pays, qui a rendu, de tout temps, les relations entre Suifu et Ningyuanfu (caractères chinois) longues et coûteuses, en obligeant à contourner le massif par le Nord ou par le Sud, pour atteindre la vallée du Kientchang (caractères chinois). Heureusement que les inconvénients, qui en résultaient jadis pour ladministration de la Mission, ont été supprimés en 1910 par la constitution du Kientchang en Vicariat Apostolique. Pays déshérité et, comme ceux que préférait saint Paul, idéalement neuf au point de vue évangélisation, le Leangchan (caractères chinois) a tout ce quil faut pour tenter quelquune des nouvelles sociétés missionnaires, riches en personnel et en ressources, et qui cherchent au zèle et au dévouement de leurs nombreux sujets un coin à cultiver dans le champ de lapostolat.

    Ningyuanfu, 1 Octobre 1907.

    Monseigneur,1

    Pour me conformer au désir que vous mavez exprimé, je vous adresse quelques notes sommaires sur ma récente traversée du grand Leangchan.

    Ce massif inconnu qui, sur plus de quatre-vingts lieues de longueur, sépare en deux notre Mission, était-il vraiment infranchissable ? Quétait cette population de Lolos insoumis qui lhabite ? Y avait-elle, comme on lassurait, résisté à linfiltration chinoise ? Quelle était son importance numérique, son organisation sociale ? Quelles prises surtout pourrait-elle donner un jour à un essai dévangélisation ? Ces questions et celles qui sy rattachent ne pouvaient pas laisser indifférents les missionnaires du Kientchang, et cest dans le but de les résoudre un jour ou lautre que javais depuis longtemps réuni tous les renseignements capables de faciliter, au moment voulu, laccès de cette terre inviolée.

    Je ne connais pour ainsi dire aucun chinois qui ait traversé le Leangchan de part en part, entre la vallée du Kientchang à lOuest et la rive du Yangtsè (caractères chinois) à lEst. Nombreux, au contraire, sont ceux qui, venant soit dun côté soit de lautre, savancent, conduits et protégés par les Lolos eux-mêmes, jusquau cur du pays sauvage, pour échanger la toile ou le sel contre les produits indigènes, notamment, vers la fin du printemps, les ufs de linsecte à cire blanche. En acceptant les conditions auxquelles ces marchands se soumettent, il devait être possible à un Européen de suivre les mêmes itinéraires. Aussi métais-je, à plusieurs reprises, abouché avec les chefs de tribus frontières, aux environs de Ningyuanfu, et, chaque fois, je les avais trouvés tout prêts à entrer dans mes vues.

    Seulement il y a la mandarinerie chinoise qui voit toujours de mauvais il souvrir de nouvelles portes à la pénétration européenne et chrétienne, et qui semble redouter tout particulièrement notre prise de contact avec des populations plus ou moins soustraites à son influence. Tout lui est bon pour y mettre obstacle, et cest pour ne pas susciter à Votre Grandeur des embarras, peut-être sans proportion avec le résultat prochain de lentreprise, que je remettais dannée en année ma visite au pays Lolo.

    1. Relation adressée par le P. de Guébriant à Mgr Chatagnon, Vicaire Apostolique du Setchoan méridional (1887-1920).


    Mais tout a une fin. M. le Capitaine dOllone, chargé dune mission officielle détudes chez les aborigènes du Far-West chinois, sétait renseigné auprès de mon neveu de Las Cas et du comte de Marsay qui, lannée dernière, avaient passé plusieurs semaines au Kientchang. Il savait quà la mission catholique de Ningyuanfu, on regardait comme possible la traversée du Leangchan, et, accompagné dun jeune sous-officier, M. de Boyve, il venait me demander mon concours pour cette petite exploration. Cétait le 2 Mai dernier.

    Le nom du Capitaine dOllone est si bien fait pour inspirer la sympathie et la confiance, la saison était si bien choisie, les Lolos mavaient fait tout récemment des avances si précises, quil était difficile de reculer. Je mis la mission dOllone en rapports avec six des principaux Lolos Noirs (caractères chinois) Hé y de la puissante tribu Ma, celle quon rencontre la première en se dirigeant de Ningyuanfu directement vers lEst. Tout se fit au grand jour ; va et vient des lolos à la mission, grands et petits palabres, achats de toile et de sel pour servir de monnaie déchange, organisation de la caravane, nous ne voulûmes rien dissimuler. Etonnées sans doute de cette honnête franchise, les autorités civiles se mirent à lui opposer une hypocrisie si savante que nous pûmes, sans trop de mal, nous faufiler entre ses manuvres contradictoires, affectant dignorer les unes et de savoir le meilleur gré des autres.

    Cest ainsi quon nous fournit une escorte de soldats jusquau dernier village chinois, Tahintchang (caractères chinois), à dix kilomètres de la ville. Mais, en même temps, on avait donné sous main au maire (caractères chinois tsongtoan) de Tahintchang lordre formel de nous arrêter, et, par des menaces terribles et de perfides insinuations, on avait dissuadé les sauvages de nous emmener chez eux. Pendant quarante-huit heures nous fûmes à Tahintchang comme dans une impasse. Mais nos amis païens et chrétiens, très adroitement dirigés par le P. Bourgain, resté en ville, surent nous aplanir les difficultés, en faisant comprendre aux intéressés quils se compromettaient davantage en reculant quen menant loyalement à bien ce quils avaient loyalement commencé. Dailleurs M. dOllone se montrait si calme et si décidé que nos Lolos, dissimulés mais toujours aux écoutes, sentaient sévanouir leurs craintes. Le 15 mai au matin tous les obstacles étaient tombés.

    Et cependant la précaution très naturelle que nous prîmes de déjeûner avant le départ faillit tout perdre. Dans la joie dune affaire conclue et dun sérieux acompte touché, nos bons sauvages, répondants et portefaix, avaient couru chez le marchand de vin. Résultat au bout dune demi-heure : pas un ne tenait debout. Compter sur eux pour utiliser le reste le la journée était chimérique ; passer une nuit de plus à Tahintchang était baisser aux mandarins le temps de nous susciter quelque nouvel obstacle, infranchissable peut-être. Quelques portefaix chinois venus au marché nous tirèrent provisoirement dembarras en acceptant de nous conduire à trente lys plus loin, jusquà Huensenpa, où habite une dernière famille chinoise perdue au milieu de Lolos. Restait à savoir si nos répondants sauvages et leurs hommes nous rejoindraient, comme ils en faisaient serment, plus tard dans la soirée.

    Le début fut brillant ; à un kilomètre du village, la petite garnison chinoise, campée à lentrée du pays lolo, ayant à sa tête un sergent chrétien, tint à honneur de nous faire un bout de conduite. Puis, nous restâmes livrés à nous-mêmes. Le temps était splendide et, à mesure que nous nous élevions sur les premières pentes du Leangchan, la plaine de Ningyuanfu avec sa ville et son lac, la vallée du Kientchang avec sa rivière, et dimmenses horizons de montagnes se déroulaient sous nos yeux, comme une carte en relief. Ce qui se montrait le moins, par malheur, cétait le groupe, anxieusement attendu, de nos guides lolos. Ne nous trompaient-ils pas ? Et que pouvait valoir au fond leur parole de sauvages, après boire surtout.

    Soudain je maperçus que le sommet des montagnes, droit devant nous, sempanachait de nuages sombres. Nous pressâmes le pas ; mais il était trop tard pour échapper à laccueil vengeur que nous réservaient, en haut du plateau, les génies indignés de la Lolotie. A peine le temps de passer nos manteaux, et nous étions enveloppé dans un orage dune violence inouïe La foudre tombait à droite et à gauche, au milieu dun roulement de tonnerre que lécho des ravins rendait formidable. Une pluie glaciale, par moment grêle, nous transperçait. Je nai jamais vu baisse de température aussi subite : de 22 à 23 degrés centigrades le thermomètre avait passé en moins de trois quarts dheure, aux environs de zéro. Pas un abri, pas une cabane, pas un arbre. Au fort de louragan, nous avons seulement distingué, sur le bord du chemin, une longue perche où pendait un chien crevé, symbole hostile en usage chez les Lolos, malédiction adressée à lennemi, menace de mort au passant mal intentionné.

    Mouillée et transie jusquaux os, notre petite caravane arriva au commencement de la nuit à Huensenpa dans un état fort piteux. Pour toute ressource, la localité nous offrait deux chaumières en ruine, où campait une famille chinoise, réduite à la plus noire misère. Il y avait bien tout auprès un village lolo ; mais, nayant pas nos répondants avec nous, il était inutile den escompter lhospitalité. Aussi cette première nuit fut-elle dure pour nos hommes surtout, qui navaient pour toute literie quun tas de paille humide. Heureusement, mes compagnons de voyage, dociles à mes conseils, avaient renoncé à emmener leur suite annamite et se contentaient des services dun mafou du Yunnan et de trois paysans chrétiens du Kientchang, aussi braves gens que durs-à-cuire et habitués à toutes les intempéries.

    Le lendemain, toute la question pour nous était de savoir si, oui ou non, nos Lolos allaient nous rejoindre. Mon anxiété était grande malgré le gai soleil qui, dès la première heure, sétait mis en devoir de nous sécher et de nous réchauffer. Vers neuf heures on signala un cavalier, qui montait rapidement la côte ; cétait Su Fangtin, fils de notre intermédiaire chinois, le tsongtoan de Tahintchang ; comme il connaissait à merveille la langue du Leangchan et même une grande partie du pays, son père nous lenvoyait pour guide et interprète. Il était suivi, à quelques minutes de distance, par la bande de nos sauvages, à peu près dessoulés et prêts au travail. Je respirais.

    Vite, nos portefaix chinois de la veille, grassement payés pour leur peine, furent renvoyés à Ningyuan avec une lettre dadieu pour le P. Bourgain. Les Lolos arrimèrent nos bagages à leur guise, et, mis en train par une salve de coups de feu tirés par les officiers français, nous entraînèrent allègrement vers les mystères de leur âpre pays.

    Ce fut dabord une longue montée, dont la fatigue nous sembla légère, compensée par le spectacle de plus en plus grandiose, qui se découvrait à nous du côté du Kientchang. Purifiée par lorage récent, latmosphère merveilleusement limpide baissait apercevoir, jusque dans les profondeurs du (caractères chinois), Yunnan, des séries de montagnes sans fin. Vinrent ensuite de longues heures dune cavalcade idéale sur le gazon des hauts plateaux, parmi les buissons dazalées, en fleurs. Il y a là, sur 20 kilomètres environ de profondeur, une zone presque déserte, abandonnée à lherbe et aux broussailles ; les arbres mêmes y sont rares. Quant aux hameaux des sauvages, il faut fouiller longtemps les ondulations du plateau, pour en découvrir un de loin en loin. Ce serait un admirable pays délevage.

    Cest en tout cas le paradis du cavalier ; tout semble y inviter aux folles galopées, et mes chevaux, bêtes assez paisibles dordinaire, y semblaient devenus ivres de grand air, despace libre et de fraîche pâture.

    La fin de cette belle journée réservait au capitaine dOllone une vraie joie dexplorateur. Nous arrivions à lautre bout de notre plateau, qui est plutôt un bourrelet, formé par le grand plateau du Leangchan à sa lisière occidentale. Tout à coup, entre deux mamelons boisés, tout lintérieur du pays lolo se découvre à nous sur une immense étendue. Au delà des larges vallées et des plaines du centre, droit devant nous à lEst, une ligne de crêtes neigeuses ferme lhorizon : cest la chaîne des montagnes de Chama, dont la pente opposée descend jusquau Fleuve Bleu. Séparée delle par une large solution de continuité, apparaît plus au Nord, vision réellement étrange, une énorme tête isolée, taillée à pic, assombrie par la brume, cest le chonolévo des Lolos, le Longteouchan des chinois, la tête du Dragon, celle qui domine Louipo, au bord opposé du Leangchan. Nous avons ainsi, dès le premier jour du voyage, la vue bien nette du but à atteindre ; pour éloigné quil soit encore, on le connaît, on la vu. Cest énorme pour le moral de nos gens, dautant plus que cette vision lointaine du Chonolévo, assez rare paraît-il, passe, selon les superstitions locales, pour un présage éminemment favorable de voyage heureux. Ce qui réjouit surtout M. dOllone, cest langle de 53 degrés est, que lui donnait sa boussole, comme direction générale de toute la traversée, fournie avec une précision inespérée par la visée dun point aussi remarquable et facile à reconnaître que la tête du Dragon.

    Une heure de descente en pente douce nous conduisit à Novo-jetâ, village important, propriété et résidence de Ma Oualhé, lun des six Lolos-Noirs de la tribu Ma, qui sétaient faits nos répondants. Ma Oualhé nous fit lui-même les honneurs de sa propre maison. Cétait, comme habitation, le spécimen de ce que nous devions retrouver presque chaque jour au Leangchan. Pour cloisons, des claies de bambou, de ce bambou nain, qui couvre ici des montagnes entières, mais qui est inconnu dans la plaine. Pour toiture, des planches minces et disjointes, pour sol, la terre nue. Au milieu de la pièce unique, une excavation aux rebords de pierre sculptée, le seul luxe de cette demeure ; cest le foyer, au dessus duquel trois pierres dressées soutiennent la marmite de fabrication chinoise, où cuisent les pommes de terre, le maïs ou le blé noir. Aucun meuble, sinon quelques coffres grossiers renfermant les grains ; pas de lits, pas de table, pas de banc. Des nattes, tressées en lamelles de bambous, solides et dures, servent pour saccroupir le jour et sétendre la nuit. Aucun symbole dune religion quelconque. On dit quil y a quelque chose en haut, entre la maîtresse poutre et les lattes du toit, en tout cas on ne voit rien. Cette ambre unique est à tout le monde, hommes, femmes, enfants, bestiaux. Quand le troupeau de chèvres ou de moutons rentre le soir, il passe par la porte commune, et gagne le coin qui lui est réservé, en bousculant les habitants ou leurs hôtes, ou même en leur passant sur le corps ; cest son droit. Malgré cette promiscuité et le foyer toujours allumé, les nuits sont froides. MM. dOllone et de Boyve, sur leurs lits de camp sans matelas, en étaient parfois fort incommodés ; pour moi, étendu sur la natte indigène dans ma petite literie chinoise, jen souffrais beaucoup moins. Le Lolo, lui, ne se couche pour ainsi dire pas ; il saccote nimporte où, pelotonné dans le manteau de laine ou de poil de chèvre, quil ne quitte ni de jour ni de nuit, et dort comme dautres dans leurs lits. Son repas nest guère moins simple ; à laide dune cuiller à long manche, il puise dans la marmite commune. On le voit lécher de temps en temps un caillou, quil passe ensuite à son voisin ou repose à terre : cest un morceau de sel, sa seule friandise. Lextrême simplicité du mobilier, labsence de cette friperie innommable, quon voit traîner çà et là dans les maisons chinoises pauvres, rend moins répugnante limpression de saleté dun intérieur lolo.

    A partir de Novo-jetâ, nous eûmes à traverser des pays de plus en plus cultivés et peuplés. Au bord dune importante rivière, que nous eûmes à traverser, cétait même une véritable foule, qui nous attendait. Quand nos guides laperçurent, ils délibérèrent un instant, puis nous prièrent de mettre nos armes en évidence et même den tirer quelques coups ; ils jugeaient sans doute utile dintimider cet attroupement de gens, étrangers à leur tribu. Nous avions, en effet, à longer quelque temps, en y pénétrant même un peu, le territoire dune peuplade réputée turbulente. Des lancettes de bambou pointues, dissimulées au ras du sol, comme cest la mode des sauvages de lIndo-Chine, indiquaient des murs moins douces, et nous obligeaient à suivre sans distraction le sentier. Toutefois, à distinguer dans le groupe suspect une forte proportion de femmes et denfants, M. dOllone jugeait quil ne pouvait y avoir là aucun guet-apens. De fait il ny eut, à notre arrivée, quune explosion de curiosité un peu brutale, Ma Oualhé décida quelques notables à nous faire les saluts de bienvenue, et le principal dentre eux, superbe gaillard enguirlandé de toutes sortes darmes inégalement meurtrières, se mit à notre suite pour nous faire passer la zone censée dangereuse. Une petite distribution de menus cadeaux ayant achevé dé rompre la glace, nous franchîmes le gué, aidés et acclamés par toute cette populace barbare.

    Une autre manifestation de sympathie, moins bruyante, mais plus pittoresque et peut-être plus sincère, nous attendait pour la soirée. A lentrée dune vallée latérale, sur les bords de la route, une douzaine des principaux chefs de la tribu Ma, dont nous étions les hôtes, étaient venus à notre rencontre. Drapés dans leurs manteaux noirs, le grand coutelas en bandoulière, le nud du turban au milieu du front faisant une longue saillie en corne de licorne, ces hommes étaient vraiment beaux à voir. Extérieur avenant et honnête dans lensemble, visiblement ce nétaient plus ces incorrigibles pillards de la zone frontière, terreur des pauvres populations du Kientchang, qui unissent en eux les vices des deux races.

    Nos hôtes cependant ne nous reçurent pas chez eux, mais nous installèrent un peu plus loin, à Ssekoaipa, (caractères chinois) chez une des quatre familles chinoises qui vivent encore là, débris dune colonie jadis florissante, dont les Lolos ont fait place nette. Cet arrangement avait, paraît-il, des avantages pour les pourparlers, qui allaient souvrir avec la seconde tribu, celle des Ache, aux frontières de laquelle nous touchions déjà.

    Ces pourparlers furent assez laborieux et nous retinrent à Ssekoaipa, toute la journée du lendemain. Ce repos forcé ne contraria personne ; les Lolos se chargeaient eux-mêmes de nous distraire, venant de tous les coins de cette vaste et riche plaine lier connaissance avec nous, solliciter de petits cadeaux, fournir maint renseignement, désirer enfin se faire photographier dans leurs plus beaux costumes. Nullement bégueules, les femmes des plus graves notables, attifées de leur mieux et certes fort bien, accouraient poser devant lappareil. Les cavaliers amenaient leurs chevaux les plus fringants et caracolaient sous nos yeux, semblant nous provoquer à en faire autant. Ils avaient à qui parler, et leur étonnement était comique quand M. de Boyve, cavalier de premier ordre, enfourchait dun saut le moins dompté de leurs poneys et évoluait autour deux avec une parfaite aisance sans même quitter sa cigarette.

    Toutefois les Ache ne se montraient guère, et cela ne laissait de mennuyer. Leur chef local, un vieux bourru nommé Siao Moutche, affectait de se faire prier. Au fond il voulait simplement nous faire chanter. Les Ma ne nous avaient pris que vingt pièces de toile, pour un voyage de deux jours. A lui, il en fallait quinze pour une seule journée ; encore trouva-t-il à redire sur la qualité, la largeur, la couleur. Ce bonhomme exerça fort ma patience, et sa cupidité minquiétait, car, au taux quil exigeait dabord, notre stock de toile naurait pas suffi à la moitié du voyage. Enfin, nos amis Ma aidant, le terrible vieux shumanisa un peu, sans renoncer dailleurs à nous écorcher. Il devint même aimable quand, le marché conclu, on procéda aux libations dusage. Sétant mieux rendu compte de ma personnalité et de mon caractère, il fit même, chose curieuse, apporter son fils unique, horrible marmot de trois ans, né de sa sixième femme et il me fit demander de le bénir. Puis, voyant que je my prêtais de bonne grâce, il me pria de choisir moi-même à son héritier le nom quil porterait dans la tribu. Mon nom de baptême, en chinois (caractères chinois) Johan, légèrement modifié dans sa désinence, faisait justement laffaire ; il fut accepté officiellement en présence des notables, et il me reste à souhaiter que le jeune Ache Johan fasse honneur à son parrain, que surtout, par un miracle de la bonté de Dieu, il arrive quelque jour à connaître le mystère du salut, signifié par son nom chrétien.

    Le dix-neuf Mai était le jour de la Pentecôte. Hélas ! le temps nest pas encore venu, au Leangchan, de tenir compte des solennités chrétiennes. Après de longues discussions sur le nombre des portefaix, le poids des charges, la quantité de sel à payer pour chacune, on se mit en route pour Kiaokio. Trois montagnes à franchir, trois plaines à traverser, trois rivières à passer, cest le bilan de la journée. Les trois croupes montagneuses, doucement arrondies et peu élevées, forment de beaux pâturages, où les troupeaux de bufs, de moutons et de chèvres paissent nombreux. Les plaines, très peuplées, sont cultivées comme en pays chinois et couvertes de rizières magnifiques. Les cours deau, encore guéables en cette saison, mais sans doute infranchissables dès la première crue, semblent former un très beau système fluvial, qui, après avoir fertilisé tout le centre du plateau lolo, sécoule vers le Yangtse, dans la direction de (caractères chinois) Tchaotong (caractères chinois Yunnan). En ce pays découvert rien nempêchait dapercevoir de loin notre petite caravane, si étrange pour la contrée. Aussi sa marche était-elle scandée par des arrêts continuels, que lui imposaient les groupes de curieux, massés de distance en distance sur son parcours. Parfois, cétait un personnage influent qui se dérangeait pour venir nous saluer au passage. Il fallait alors mettre pied à terre et échanger des discours, recevoir des présents ou, plus souvent, se contenter den agréer la promesse, mais surtout ne pas manquer dy répondre par des dons immédiats et palpables en toile ou verroteries. Cest au bord du (caractères chinois) Sanouanho, la seconde rivière, que notre dîner en plein air donna lieu au plus gros rassemblement, très calme et sympathique dailleurs. La campagne étant riche en ressources variées, nos gens y firent maints achats payés comptant : 150 coudées de fil pour une poule, quatre ou cinq aiguilles pour un uf, quinze carrés de toile pour un jambon, etc., etc., le tout donnant lieu à un marchandage extraordinairement fastidieux et à une grosse perte de temps. Mais, entre Tahintchang et le Yangtse (Fleuve Bleu), inutile de parler argent ou sapèques, on ne les reçoit pas. Seul est admis léchange en nature.

    Au passage du dernier col, le cheval du capitaine dOllone profita dune halte pour séchapper. M. de Boyve, très courageusement, se mit à sa poursuite ; quand il eut disparu, à deux kilomètres de distance, derrière les ondulations du plateau, je fus pris dinquiétude. Quel danger peut au juste courir un Européen seul, égaré au cur du Leangchan ? Je me le demande encore. Cest à près dune lieue de distance que M. de Boyve rejoignit la bête, déjà mêlée aux troupeaux des sauvages. Il eut ladresse de la ramener et de retrouver son chemin ; lattente, de plus en plus anxieuse, navait pas été de moins dune heure.

    A peu de distance de là, nous atteignions la lisière du pays des Ache. Sur un promontoire escarpé, qui domine la plaine de Kiaokio, est construit le dernier village Ache, résidence du principal chef (hé y) de cette tribu, Chekha Mokha.

    Ce dernier, homme de cinquante à soixante ans, est bien de tous les Lolos Noirs du Leangchan celui qui nous témoigna et inspira tout à la fois le plus de confiance et de sympathie. Partageant avec Siao Moutche, le vieux bourru, la responsabilité de notre passage sur le territoire des siens, cest à lui, à sa parfaite loyauté, que nous devons davoir pu traverser le Leangchan de part en part et sans encombre. Entouré de ses notables, il était venu nous attendre à lentrée de son village. Lentrevue fut charmante de couleur locale. Dun côté le groupe des Lolos Noirs, solennels et graves, accroupis sur leurs nattes, avec un arrière-plan de menu peuple aux figures étonnées ; de lautre, accroupis aussi, les officiers français et moi. Sur le côté, Su Fangtin faisant passer dun groupe à lautre les paroles rassurantes et amies. Au fond le panorama des plaines Kiaokio et de Tchouhé, le cur même du pays lolo.

    La séance levée, Chekha Mokha voulut lui-même nous conduire quà Kiaokio. Son fils, Cheta, jeune homme de vingt ans, à la figure aimable et douce, laccompagnait, tout fier de caracoler sur son ardent petit cheval noir. De nombreux notables suivaient. Une fois au bas de la côte, une troisième rivière passée à gué, il reste un kilomètre à peine à faire pour apercevoir le village chinois de Kiaokio, blotti derrière son enceinte croulante, curieux et pitoyable témoin des vicissitudes subies par la domination chinoise au Leangchan.

    Je crois compris entre cent et deux cents le nombre des familles chinoises qui vivent encore, abandonnées de leurs mandarins, au milieu et à la discrétion des Lolos indépendants. Ceux-ci tiennent à les conserver comme intermédiaires du commerce, quils ne peuvent se dispenser de faire avec le dehors, pour lachat de la toile, du sel, des marmites etc., quils ne peuvent se procurer chez eux, ou la vente des insectes à (caractères chinois) péla (cire végétale), qui naissent abondance sur les troënes de leurs vallées. Naguère encore je regardais cette poignée de Chinois comme lavant-garde du progrès de leur race sur les sauvages aborigènes. Je me trompais et, de toute évidence, il ny a là quun débris dune colonisation chinois florissante, sinon dune domination réelle des Chinois sur la plus grande et la plus riche partie du Leangchan. Le recul de ces de derniers semble avoir commencé il y a près dun siècle. Les petite garnisons impériales se sont peu à peu retirées du centre vers la périphérie ; les mines de cuivre, à certaine époque très productives, ont cessé dêtre exploitées, la population agricole elle-même a émigré, sauf les rares familles, que les Lolos eux-mêmes ont retenues bon gré mal gré. Rapprochant ce fait de maint autre, jusquici sans liaison dans mon esprit, je me rends compte à présent quil y a refoulement lent des Lolos de lEst à lOuest. Ce quils perdent dun côté à lavantage des Chinois, ils le regagnent de lautre. La vallée chinoise du Kientchang est trop étroite pour les arrêter ; ils lenjambent et les groupes nombreux quils ont poussés jusquau Yalong, et même sur quelques points au-delà, ne sont pas ce que, par une autre erreur, je métais imaginé, des débris prêts à être submergés par la marée chinoise, ils marquent bel et bien une infiltration, un progrès. Si les méthodes absurdes, en vigueur dans ladministration chinoise actuelle, devaient durer cinquante ans encore, je serais tenté de prédire au Kientchang tout entier le sort de Kiaokio.

    Le jour baissait quand nous arrivâmes à lentrée du village. Tous les notables chinois se tenaient à la porte pour nous faire accueil et nous témoigner une sympathie que je crois sincère, car la venue de voyageurs européens leur faisait plus ou moins confusément sentir que leur isolement nest pas irrémédiable. La principale des vingt-six familles, qui sabritent derrière la petite enceinte, mit sa maison à notre disposition. Ce nétait pas merveilleux. Par devant, une chambre un peu plus grande, souvrant de plein pied sur la rue ; je my installai avec M. de Boyve. Par derrière donnant sur une cour adossée aux remparts, une petite cuisine ; le capitaine dOllone en fit sa chambre. En haut, sur un galetas, sentassèrent nos hommes, y compris nos amis Ache et lexcellent Chekha lui-même, qui ne voulait pas nous quitter dune semelle tant que nous étions sous sa responsabilité.

    Lenceinte de Kiaokio percée seulement de deux portes, na pas plus de deux à trois cents mètres de développement. En terre battue et seffritant par places, elle semble destinée à disparaître tôt ou tard, comme le (caractères chinois) yamen (tribunal) et la pagode, quelle renfermait naguère encore. Jusquà lannée dernière, en effet, un mandarinet militaire (caractères chinois tsongyé), résidant à trois jours de là, mais censé titulaire du poste ou (caractères chinois) suin de Kiaokio, venait à peu près tous les ans, non sans payer, comme un simple mortel, des répondants lolos, faire acte de présence au milieu de cette petite population chinoise. Cest fini ; en septembre 1906, les Lolos ont rasé yamen et pagode, jeté lidole bouddhique à la rivière, et mis lemplacement en culture. Kiaokio nest plus dans la hiérarchie militaire chinoise quau titre in partibus.

    Tout le pouvoir effectif se trouve donc par le fait aux mains des Hé y ou Lolos Noirs. Cest ce qui a lieu dans toute létendue du Leangchan, et je me représente létat social des Lolos comme ayant de grandes analogies avec celui de lEurope, encore demi-barbare, vers le début du Moyen-Age. On y retrouve tous les degrés de la hiérarchie féodale, le serf, le seigneur, le suzerain, même lempereur. Le serf cest le Lolo Blanc, (caractères chinois) ouatse en chinois, nguma en lolo, attaché à la glèbe, soumis aux redevances, astreint aux corvées, notamment à celle des armes. Le seigneur cest (caractères chinois) Hé y le Lolo Noir, propriétaire du sol, maître de ses serfs, ayant tous les droits de haute, moyenne et basse justice, et ne dépendant lui-même de personne. Le suzerain, cest le (caractères chinois) Tousse en chinois, Dzêmô en lolo, investi, par la possession héréditaire dun sceau, de certains droits, souvent platoniques, sur les autres Hé y et censé dont vis-à-vis de lautorité chinoise, dont il tient son investiture. Enfin lEmpereur, connu de nom par les chefs, qui semblent admettre dune manière générale, et tant quil nen résulte aucun inconvénient pour eux, une suprématie universelle. Il sagit naturellement de lEmpereur de Chine, du « fils du ciel », car jusquà présent les Lolos du Leangchan ne paraissent pas avoir une idée bien distincte de lindividualité des nations non chinoises.

    En pratique, beaucoup de Lolos Noirs, parmi les plus puissants du Leangchan, sont brouillés avec leur Tousse et nacquittent envers lui aucun devoir de vassalité. Cest le cas de plusieurs des tribus, que nous avons traversées, et le pauvre suzerain ferait souvent piètre figure à côté des chefs, qui y exercent lautorité la plus absolue et la moins contestée.

    Cest le nombre plus ou moins grand des serfs qui fait la richesse et la puissance du Lolo Noir. Il les compte par dizaines, par centaines, quelquefois par milliers de familles. Mais puissant ou non, il est maître chez lui et excessivement jaloux de le rester. Toute apparence dempiètement entraîne une guerre immédiate, et, comme il ny a pas dautorité reconnue pour trancher les différends, ces pauvres tribus sépuisent en guérillas continuelles, parfois pendant des générations. Cest ce manque de cohésion qui fait la faiblesse des Lolos vis-à-vis des Chinois. Sans doute ils ont assez le sentiment de la solidarité pour sunir dans un cas pressant contre lennemi commun ; mais, même alors, le concert Lolo en rappelle trop souvent certain autre, que les Chinois ont déjà eu loccasion de lui comparer.

    Un personnage visiblement considéré et influent chez les Lolos cest le Pimou (dautres prononcent Pémou), cest-à-dire le sorcier. Il semble avoir son rôle marqué dans toutes les circonstances importantes ; ses pratiques sont lunique remède, auquel on ait recours en cas de maladie, et il a la clef des vieux grimoires en écriture nationale, dont il nest pas aisé dobtenir, même à prix dor, quil se dessaisisse.

    (A suivre)
    1927/345-359
    345-359
    Guébriant
    Chine
    1927
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