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Causerie sur l’art chinois

Causerie sur l’art chinois Peut-on adopter indifféremment dans nos Eglises certains détails d’ornementation ?
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    Causerie sur l’art chinois
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    Peut-on adopter indifféremment dans nos Eglises
    certains détails d’ornementation ?
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    L’histoire de l’Eglise rapporte que saint Justin, donnant aux prêtres ses instructions sur la manière d’enseigner les fidèles, descendait en certains détails qu’il estimait d’une grande importance pour tout ce qui touchait la poésie et la littérature chrétiennes. Il ne voulait pas que les conférenciers se servissent des tours familiers à la littérature d’alors ; les chrétiens eux-mêmes devaient s’efforcer de donner à leur pensée un vêtement d’où serait banni tout symbolisme rappelant les formes de l’idée et de la pensée païennes. La Chine actuelle se trouve vis-à-vis du christianisme dans une situation analogue à celle de la Rome d’alors. Faut-il permettre à la pensée indigène de pénétrer le langage chrétien ? C’est là une question à laquelle les nécessités qu’amènent les circonstances répondent bien souvent. Pour ce qui concerne l’art, il semble qu’une solution se dessine déjà, d’où nous pouvons tirer des conclusions précieuses. Son Excellence Mgr Costantini nous rappelait il y a quelque temps cette direction émanée de la Propagande. — “Récemment, écrivait le Délégué Apostolique, cette Congrégation romaine demande si, dans la construction et la décoration des édifices sacrés, on se sert des formes de l’art étranger, ou si, autant que possible, le caractère artistique local est appliqué opportunément ”. Son Excellence terminait en concluant : “On ne peut pas dire que l’architecture chinoise ne se prête pas à la construction de nos églises.”

    Le problème artistico-religieux est donc posé ; mais comment le résoudre ? Sans avoir la prétention de traiter la question ex professo, cette causerie essaiera de dire ce que communément, sans avoir fait des études spéciales, on peut se communiquer aisément.

    Considérations préliminaires.— En dehors de la question, double à notre point de vue, de l’architecture et de la décoration, il en est une autre qui la domine de toute son étendue, celle de “l’art chinois”. L’art chinois existe, personne n’en doute. Cet art peut-il entrer en composition avec la pensée chrétienne et catholique ? En ce qui regarde la construction, la solution apparaît plus aisée ; pour la décoration la question devient plus complexe. Tout le monde a remarqué la popularité qu’a acquise la fleur de lotus. On sait que cette fleur est réservée depuis des siècles à asseoir les 5 Bouddhas traditionnels sur leur trône de la jouissance nirvanique. Dans la suite, le même privilège fut généreusement octroyé aux bodhisatta. Si, visitant une pagode, vous trouvez dans les statuaires un personnage assis ou debout, joyeux, méditatif, grave ou illuminé, sans crainte de se tromper, le moindre des bonzillons vous dira : “Celui-là, c’est un bodhisatta ou un bouddha.” Aussi quand l’une ou l’autre fois, entrant dans telle de nos cathédrales, je remarquais la Sainte-Vierge elle-même placée sur ce siège de lotus, je ne pouvais réprimer un mouvement de très mauvaise impression. Il y a beaucoup d’autres lotus dans l’art décoratif chinois, il en est saturé : la fin de cette causerie le montrera.

    Pour donner un aperçu assez exact des arts chinois, il faudrait diviser le sujet en deux parties bien distinctes : la théorie et la pratique. Faut-il laisser de côté ces théories qui flottent éperdues dans les nuages de toutes les rêveries orientales, où rien ne manque, pas même les conceptions grecques vues à travers le mirage de l’Inde mystérieuse, des profondeurs de la Bactriane et des éblouissantes immensités du Turkestan et de l’Asie centrale ? La théorie donnera les diverses sources d’inspirations. Que valent ces inspirations ? Il serait trop long d’y répondre ici. Laissons à de plus experts le soin de nous exposer les influences antiques, pré-bouddhiques, bouddhiques, taoïstes, classiques, mahométanes, modernes. Retenons en résumé ce fait, que la pensée chinoise correspond simplement aux besoins et aux désirs les plus communs à l’humanité. “L’art n’est qu’un vêtement dans lequel cette pensée s’est drapée selon les influences ethniques et géographiques des élément qui ont fait sa civilisation. Cœur et esprit ont toujours et sur toute la surface de la terre été travaillés des mêmes préoccupations.” Dans tout art, quelque bizarre que puisse être son expression de la vie et des idées, il y a quelque chose d’émouvant et de profond, parce que l’art mêle dans sa manifestation du sentiment et de l’intelligence. Quel sera ce sentiment et quelle sera cette idée qui ont présidé à ce qu’il est convenu d’appeler “l’art chinois” ? C’est ici que la difficulté va se dresser impitoyable pour nous, hommes de civilisation latine. Il faudra bien souvent “suspendre ou maîtriser notre jugement devant la singularité des apparences.” Nous sommes bien arrivés à percevoir la beauté d’une fresque égyptienne, d’un buste d’Angkor, d’un bas-relief assyrien... Soyons persuadés que l’histoire et la critique nous permettent désormais d’étendre notre jugement et nos connaissances aux formules très singulières de l’idée chinoise. Il faut, en premier lieu, se familiariser avec “ces aspects particuliers de plasticité et de rendu idéal qu’offre l’art en Chine.” Nous nous arrêterons à ce premier stade plus particulièrement, en ce qui concerne la décoration, après une halte très courte devant l’architecture.

    Il serait très utile de faire passer devant nos yeux quelques exemples de la production chinoise, où se mêleraient des échantillons de l’art populaire. Les cadres du Bulletin ne le permettent pas. Regrettons-le. L’inconvénient disparaîtra graduellement à mesure que nous nous assimilerons les considérations suivantes.

    L’art c’est l’incarnation de l’idéal ; or la connaissance de la chinoise ne reste-t-elle pas trop souvent le privilège d’initiés peu nombreux ? Le lettré chinois vraiment intellectuel a été attiré par le bon et l’utile ; le prix de la vie l’a séduit ; malheureusement il en est resté au prix de la vie physique toujours, au prix de la vie intellectuelle parfois, au prix de la vie morale bien peu souvent. Il a couru à travers les siècles à la poursuite de la délivrance de ce mal qui supprime l’immortalité. Le bonheur de cette vie s’est traduit en des formules rappelant le beau intellectuel. Pour l’un ou l’autre des théoriciens plus avancés, le beau et l’utile, conjugués dans leur mentalité, ont fait naître la conception du bien, bien dont ils ont mis la formule dans un panthéisme tout puissant, après avoir, comme la plupart de leurs frères en Adam, quitté le ciel de la divinité unique, personnelle et infinie. Espérons que les notions tirées de leur histoire, aidées de la grâce, les ramèneront à ces vérités toutes premières d’où ils se sont retirés. Il ne faut pas oublier que 2000 ans de l’histoire chinoise se sont passés dans l’idée, parfois plus claire, le plus souvent confuse, de l’existence d’une divinité suprême et unique.

    ARCHITECTURE.

    Le mot “architecture” est peut-être pompeux dans l’état actuel de la science de l’art chinois. Le mot “construction” conviendrait mieux. Ce que nous voyons en Chine actuellement, dit un voyageur éminent, ne dépasse pas les limites de la “construction”. La rareté des ruines d’une part, les fouilles trop peu nombreuses, que la superstition toujours vivace du fong choui entrave d’une manière permanente, n’avaient pas permis une étude sérieuse du monument chinois. Depuis une trentaine d’années, une plus grande largeur d’esprit dans les sphères gouvernementales a favorisé ce travail. L’histoire de la construction chinoise a évolué à mesure des travaux de Stein, Pelliot, Segalen, Chavannes. Il y a encore de nombreuses ruines ensablées dans les déserts du Kansou et dans les pays parcourus par le Père Huc. Doit-on s’attendre à de curieuses découvertes ? A l’heure actuelle il n’est guère possible de rien augurer, ni de faire l’histoire du style ou des styles de la construction. On ne trouvera jamais, d’ailleurs, des monuments grandioses comparables à ceux de l’Inde ou d’Angkor parce que les matériaux employés n’étaient pas la pierre 1 et parce que les rites chinois, qui ont “créé cette nation, unis aux superstitions du Dragon et du Tigre, avaient enlevé à l’architecture l’essentielle condition de son développement : la liberté. “La liberté est l’atmosphère de l’art,” dit Mgr Baudrillart ; or la liberté a été tellement réglementée en Chine que les artistes, ajoute Madrolle, “se sont rejetés en désespoir de cause sur les arts secondaires d’ornementation, préférant orner leurs logis et leurs pagodes que d’en faire une construction d’art ! ”

    Comment caractériser la construction chinoise ? — Considérez, dit Busshel, n’importe quelle ville chinoise, la multiplicité des palais ; vous ne pouvez vous défendre d’une certain monotonie, même type architectural ; ajoutez l’art géomancien, qui oriente une partie des monuments vers le sud, ce sera encore plus uniforme.

    “Le type unique que la conception céleste impose aux bâtiments publics ou privés a persisté à travers toutes les périodes de l’histoire chinoise. Lors même que l’influence bouddhique ou mahométane introduisit des modèles nouveaux, leur originalité vint graduellement se fondre dans le canon primitif. Celui-ci, le t’ing, comporte avant tout un toit recourbé posé sur colonnes. Le toit est donc la partie capitale de l’édifice. Il se construit parfois à double ou triple étage, on le recouvre de tuiles vernissées, d’animaux fantastiques, symboliques. Ces lois, somptueusement détaillées déterminent la couleur des tuiles d’après le rang social du constructeur, etc.

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    (1) Dans le sud de la Chine les pierres ont été communément employées pour construire les pai leou…. ; le climat, la température de ces pays en ont empêché la conservation


    Les édifices ont rarement plus d’un étage ; leur surface augmente avec leur importance. C’est le principe de symétrie qui règle leur plan ; il s’applique avec rigueur aux ailes du bâtiment, aux cours, aux avenues, aux pavillons et jusqu’aux motifs de décoration. Les premiers édifices importants dont on trouve la description dans les vieux livres sont les tai (tours). Il y avait trois sortes de tai : les unes formaient les dépôts pour les trésors ; les autres, bâties à l’intérieur des parcs de chasse ; enfin kouan siang tai étaient réservées aux observations astronomiques.

    Les constructions chinoises pourraient être classées en édifices civils, religieux, funéraires. Busshel cite au hasard une série de monuments, dont quelques-uns ont été détruits depuis. Certains d’entre eux nous offriraient de sérieuses méditations pour nos futures églises : la “salle des sacrifices” aux tombeaux des Min ; le pi kong-ieou, ou bâtiment impérial des classiques ; dans un autre genre, le temple lamaïque à Jehol, le temple à cinq tours (ta sseu), près de Pékin, qui est l’un des rares témoins des essais d’architecture bouddhique ; il serait une réplique du temple bouddhiste de Bod Gaya. La liste de ces monuments à visiter peut s’allonger indéfiniment. Pour peu qu’il y songeât, chacun des missionnaires en Chine pourrait trouver, dans la visite des pagodes et monuments qu’il connaît, une idée à réaliser dans le futur édifice chrétien. Dernièrement, en compagnie de quelques confrères, nous visitions le magnifique Ouen miao de Yunnansen. La disposition de la salle principale, des chambres voisines, des bâtiments secondaires, les cours, les avenues, n’eussent pas perdu d’être mises au service de la vraie et bonne cause. Déjà un certain nombre de missionnaires ont essayé de mettre leurs propres goûts à l’unisson de ceux de leurs néophytes. Comprenant l’âme chinoise et sachant dans quel genre de manifestation le Chinois aime à voir réaliser la beauté dans l’art architectural, ils se sont mis à l’œuvre. Quelle est la formule qui prévaudra ? Cette formule sera-t-elle unique, impérieuse ? Il faudra, sans doute, attendre un avenir plus ou moins éloigné. Un style ne s’impose pas ; il est le résultat des efforts de toute une période d’histoire.

    DÉCORATION.

    Pour la décoration de nos églises, il n’est pas inutile de jeter un regard d’ensemble sur ce qui constitue le corps décoratif chinois. La pensée dominante de l’artiste ayant été le bonheur, il a idéalisé cette conception dans une variété de manifestations qui n’est pas pour déplaire. Pour lui le moindre bibelot, grossièrement taillé, s’il lui rappelle la vie ou quelques-uns de ses avantages, ne sera pas dédaigné. Il sera placé en vue. “L’obsession du bonheur peut-elle jamais être nuisible ? Cette idée du bonheur, il la placera partout, au logis, sur la route, sur lui-même, dans les étables et écuries, aux champs, aux pagodins, pagodes, monument etc.. J’en connais un qui porte accroché à l’une de ses robes et devant lui un petit médaillon avec cette inscription : Toui go sen tsai : il marchait ainsi toute la journée vers le bonheur désiré.

    Cette expression du bonheur, de quelque façon qu’il soit recherché, nous allons la retrouver presque à chaque pas de cette étude. Nous rencontrerons des ornementations dont l’idée aura été puisée dans la superstition, dans l’histoire, dans certains romans, dans les inspirations apportées par des éléments étrangers (motifs de dessins grecs, persans ou indiens), mais presque toujours, à côté de la scène historique ou romantique, nous pourrons contempler quelque souhait de longévité ou de tout autre bon augure, quelque symbole classique.

    Dans l’étude des arts décoratifs, il faudrait présenter successivement chacune des branches qui les composent ;

    1) les bronzes ;
    2) la grande et la petite sculpture sur pierre, bois, corne rhinocéros, ivoire, etc.;
    3) les laques ;
    4) les jades sculptés, les pierres dures ;
    5) la porcelaine et les poteries ;
    6) le verre ;
    7) les émaux cloisonnés, champlevés, peints ;
    8) les bijoux ;
    9) les tissus, soies, broderies, tapis ;
    10) la peinture.

    Cette liste à peu près complète nous donne une idée de la matière à étudier.

    Nous ne nous occuperons ici que de l’idée qui a présidé à la confection de certains motifs de décoration. Aussi, sous forme d’entrée en matière, essaierons-nous d’exposer la pensée qui va primer d’une façon générale dans les conceptions de l’artiste populaire. Nous laisserons de côté la décoration historique et les inspirations d’origine poétique ou romantique : elles demanderaient d’être traitées en un chapitre spécial. De même nous ne parlerons pas des statuaires bouddhiques, taoïstes ou classiques ; elles ne peuvent nous être utiles, sinon dans le mode d’exécution. Un paragraphe spécial pourra être réservé aux choses purement décoratives. Quelques lignes seront accordées aux décors antiques.

    Qu’allons-nous trouver sous les symboles, rébus, images, tels que dragons, carpes, etc.? sous les emblèmes taoïstes, bouddhiques, cent antiques, san pao...? D’une façon générale, nous verrons que le Chinois est assez platonique dans les productions de l’art populaire. Ce qui l’émeut, ce sont plutôt les émotions qu’évoquent les choses peintes ou représentées. La beauté plastique, le sentiment, le touchent moins. Pour mieux entrer dans la mentalité chinoise, voyons rapidement en quelque détail l’émotivité de l’Européen, puis celle du Chinois.

    Devant un tableau occidental représentant l’abondance, une femme au torse puissant, à la poitrine proéminente, marquera le symbole ; mais, pour peu que le symbole soit compliqué de fleurs et d’ombres, de fruits et de perspectives, toutes sortes de choses merveilleuses jetées aux pieds de cette déesse nouveau genre, il deviendra chatoyant et harmonieux dans le style français, profondément obscur dans le style d’outre-Rhin. A côté de cette jouissance platonique, intellectuelle, offerte par le tableau, il y a, pour le latin-grec, la part de participation laissée aux sens : ce sera la délicatesse des traits, couleurs, ombres, l’idéalisation ou réalisation d’une beauté qui, activant notre sensibilité, la fera tressaillir d’aise, merveilleuse puissance du beau sur les sens et par eux sur l’âme. Cœur et esprit, dans la jouissance d’une conception réalisée, se livreront à une contemplation aussi utile qu’agréable, parce qu’intellectuelle et sensible. L’esprit et le cœur y trouveront leur compte, ce sera français, ce sera européen. Le Chinois confucéiste 1 se réservera seulement la partie intellectuelle et sera scandalisé par cette plasticité que les Grecs, nos maîtres, appelaient “grâces”, comme devant une tentation. Confucius crierait ou tonnerait, comme il l’a fait pour la musique émotionnelle : l’émotion des sens n’existe pas dans les tolérances du code moral chinois. D’autre part, le Chinois prendra plaisir, et c’est là de l’émotivité pourtant, à déchiffrer les rébus, les symboles. La multitude des emblèmes, instruments antiques, fleurs conventionnelles, enlacés dans une allégorie fantaisiste, dessinés en couleur plates, est pour eux un langage harmonieux et poétique. Si le dragon apparaît au milieu des éléments déchaînés, dans la brume d’un nuage, comme une apparition monstrueuse, ou se précipite sur le tigre terrestre, ils tomberont en extase, car le dragon, principe céleste, et le tigre, force terrestre, sont deux éléments nécessaires de la félicité ! Le prunier en fleurs est une combinaison harmonieuse de ces deux principes ; il est aussi la pureté virginale. Le Chinois a tout un système d’images analogues aux allégories de notre culture classique. Dans la haute peinture chinoise, et si l’on sort des productions de vulgarisation, ces symboles, au contact de la nature, sont frémissants de vie. Leurs makimono et kakimono sont caractéristiques de cette réalisation. Le confucéiste, à contempler la nature écrite par méthode du double ou simple contour, tombera en béate méditation ; il jouira encore plus de la glose jointe au tableau et écrite en caractères. Les caractères idéographiques, eux aussi, ne représentent-ils pas la nature débarrassée des contingences. Qui ne connaît l’extase légendaire de Confucius devant le fameux idéographe (caractères chinois) ? Cette manière de lire la nature éveille en eux des idées plus ou moins universelles. Pour le lettré initié moderne, la conscience de soi doit disparaître pour ne plus laisser surgir que le sentiment de l’immensité, le vide le néant... “Le bouddhisme, dit Petrucci, renchérit ; il ne croit plus à la réalité de ce monde ; les formes sont transitoires, il ne faut plus s’arrêter à la beauté. L’univers est une illusion qui s’enfuit vers un perpétuel devenir”. Dans la décoration, la peinture, une pierre, une plante, un insecte, ne représentent plus une apparence illusoire, ils sont des images montrant autant d’âmes qui parcourent le stade de la transmigration ; c’est le long calvaire de l’âme à travers ses vies successives. De cette idée se dégage un sentiment de pitié universelle, une sympathie qui s’étend à tous les êtres... Voilà quelques-unes des idées qui doivent déterminer l’interprétation plastique des ornementations, paysages, tableaux chinois.

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    1.— Cette remarque sur le goût chinois ne doit pas se généraliser. Voici une citation, tirée de l’ouvrage de M. Paléologue, qui jettera quelque lumière sur ce point. — “La façon de comprendre la représentation figurée des choses amena les Chinois à attribuer au dessin linéaire une importance extrême ; les corps leur apparurent, non pas tels qu’ils sont dans la réalité, c’est-à-dire tournant et avec une lumière tournant autour d’eux, mais circonscrits dans un trait précis, séparés de l’air ambiant par un trait visible ; aussi les peintres de l’Empire du Milieu n’ont-ils jamais eu le sentiment de la substance réelle, du modelé des corps et des reliefs des objets. Même aux plus belles époques de leur art ils sont demeurés incapables de représenter des formes solides et vivantes, et, après 19 siècles de productions, ils en sont encore où en était la peinture italienne au temps de Giotto et de Simoni Memmi ; leurs aspirations n’ont pas été plus loin. Il est un don qu’on a toujours refusé aux peintres chinois, celui de sentir et de rendre les effets de lumière et d’ombre, c’est-à-dire le clair-obscur.”
    Cette observation n’est juste qu’en ce qui concerne leur façon d’interpréter la figure humaine. Mais, tout au contraire, dans l’interprétation de la réalité physique, dans la peinture du paysage, les Chinois ont atteint parfois à l’expression des plus délicats effets du clair-obscur. La grande école paysagiste des Tang a produit dans cet ordre des œuvres parfaites.


    Quels sont les dessins que l’on voit le plus
    communément dans la décoration chinoise ?

    Un auteur, Kou Yn Tay, énumère plus de cinquante dessins pour brocarts, broderies et bronzes, qui ont fourni et conservé la plupart des motifs décoratifs. “Dans les auteurs chinois, le fréquent emploi des mots “broché,” “damassé”, etc., dans la description des décors sur porcelaine, atteste bien l’origine textile de ces décorations. Un Chinois qui s’occupe de céramique a calculé que les deux tiers des décors de la dynastie des Min étaient copiés sur d’anciens brocarts, et aujourd’hui 1/10 des porcelaines s’ornent des dessins de soie brochée.”

    Kou Yn Tai cite les motifs de décoration employés sous la dynastie des Song (960-1279).
    Palais à plusieurs étages et pavillons ;
    dragons dans l’eau ;
    dragons enroulés au milieu de cent fleurs ;
    dragons et phénix ;
    faisans et cigognes, fond écaille de tortue ;
    perles et grains de riz ;
    lotus et roseaux ;
    médaillons de dragons poursuivant des joyaux ;
    cerises, lotus et tortues ;
    fleurs de longévité ;
    instruments de musique ;
    panneaux d’aigles entourés de fleurs ;
    lions jouant à la balle ;
    plantes aquatiques et poissons jouant ;
    branches de mauve rose ;
    pivoines arborescentes ;
    tortues et serpents ;
    paons ;
    oies sauvages, etc. etc. ;
    sans omettre les bandes diaprées et à raies, d’un style plus simple, des combinaisons des caractères de bonheur, des groupe des symboles de bon augure. On cite un décret de l’empereur Jen Tsong ( 1023-1063), ordonnant de lui faire un chapeau de cérémonie en gaze bleu foncé avec médaillons de dragons et de licornes, les interstices étant remplis de phénix et de festons de nuage tissés en or.

    Ces mêmes énumérations pourraient servir aujourd’hui encore. Un peu partout ne voit-on pas les colonnettes de monuments funéraires, de pagodes, les sculptures sur bois ou ivoire, reproduire ces traditionnels motifs ?

    Avant de passer à leur classification méthodique, essayons de lire les significations que quelques-uns de ces dessins offrent à l’œil et à l’esprit du Chinois.

    Un premier exemple sera pris dans Doré, fig 18 : Dieu de la longévité sortant d’une pêche ”.

    Laissons le tableau en lui-même pour ne prendre que l’ornementation contenant des exemples typiques.

    Au milieu et en haut, le caractère (caractères chinois) cheou, stylisé ; à gauche et rattaché au même caractère, un double algaric, représentant l’ancien sceptre, qui se lit du même son (caractères chinois) jou-i, “à ta volonté.” Ce double rébus signifiera : “Puisses-tu avoir la vie aussi longue que tu le désires”: cheou jou i. Le poisson qui suit, (caractères chinois), iu, se lira (caractères chinois) iu “superflu”. Aussi dans bien d’autres représentations, voit-on des petits garçons, au nombre de cinq, que regardent de loin deux petites filles tenant deux pêches entre les mains. Pêche se dit tao, mot qui sonne comme tao, longévité. Elles apportent à leurs cinq frères ce souhait : double pêche, double longévité, chouang-tao, tandis que les bambins se lancent à la chasse aux poissons dans un étang où surnage la concorde (caractères chinois) ho, sous la forme de fleur de lotus…. ho. Dans la même image, à gauche, un rébus-bonheur pour les fils de famille. Il se compose d’un pinceau (caractères chinois) pi, d’un globule d’argent (caractères chinois) tin, et, reliant les deux, un sceptre formé de l’algaric jou i (caractères chinois). Lisez pi tin jou i avec ce sens (caractères chinois) “certainement selon ton souhait”; ici il complète l’idée exprimée par l’image suivante. Ce deuxième rébus-bonheur se compose d’une lance (caractères chinois) ki, emblème des dignités militaires, d’un king musical (caractères chinois), qui pourra se lire king (caractères chinois) ministre, auquel est suspendu le iu (caractères chinois). Mais vous avez remarqué que, dans le précédent rébus, il y avait ting, globule, symbole de la richesse, un pinceau, symbole des dignités universitaires ; les deux rébus réunis se liront ainsi : “Je souhaite aux enfants les dignités civiles et militaires ; ils seront reçus aux examens universitaires, auront de l’argent en superflu, et pi tin jou i, certainement il en sera selon vos désirs.” Sur cette même image, la chauve-souris (caractères chinois) fou, pour (caractères chinois) fou, bonheur. La double sapèque, chouang tsien, se lira chouang tsuen ou “doublement parfait”; la double pêche se montre ensuite, j’en ai déjà parlé. A gauche le papillon, tie (caractères chinois), qui a la consonance de tie (caractères chinois) père, vieillard, etc. Celui qui voudrait se rendre compte de la multitude des sens exprimés par la foule des emblèmes se reportera aux ouvrages de Doré. M. Chavannes a publié un petit opuscule, où il traite de l’expression des vœux dans l’art populaire chinois. Ce petit livre est assez complet en son genre.

    Comment classer ces dessins d’ornementation, que nous retrouvons partout en Chine, sur les édifices publics, dans les moindres recoins des boudoirs les plus raffinés, et même sur les murs des plus pauvres maisons ? Le lecteur nous permettra de ne pas donner des listes complètes, qui s’allongeraient indéfiniment.

    I.— Symboles d’inspiration religieuse.

    1) bouddhistes
    Les tsi pao, sept accessoires du Chatravarki ou souverain universel ; les huit emblèmes d’heureux augure : la roue enveloppée de flammes, len ; la conque, lo : le parasol de cérémonie, san ; le dais, kai ; la fleur de lotus, ho houa ; le vase, ping ; le couple de poissons, chouang iu ; le nœud indébrouillable de la poitrine de Vichnou, tchang.
    etc..

    2) taoïstes
    Ce sont les huit attributs des immortels : l’éventail avec lequel Tchong li san ranime les âmes des morts ; l’épée au pouvoir surnaturel que tient Lieou tong pin : la gourde magique de Li tie kouan ; les castagnettes de Tsao koue tsin ; le panier à fleurs de Lan tsai ho ; le tube de bambou et les verges de Tchang koue ; la flûte de Han tsiang tsen ; la fleur de lotus de Ho kin kou...

    Il y a ensuite l’innombrable foule de souhaits de longévité, d’immortalité et de félicité suprême de cette même secte : tels que le cerf, la cigogne, la tortue, le lièvre, qui est aussi un animal bouddhique (selon les taoïstes, cet animal prépare dans la lune le breuvage d’immortalité) ; le pin, le bambou, la pêche, le champignon sacré, les emblèmes de la déesse Si Ouang mou, 1 la grue....

    II Voyons les autres décorations qui, sans être mises par les Chinois au compte d’une religion, peuvent être appelées

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    I.— Si Ouang mou était un roi de l’Ouest, que la légende a féminisé.


    Porte-Bonheur

    1) Les cent antiques. En voici les principaux : les pa pao ou les huit objets précieux ; le bijou, tchou ; la sapèque, tsien ; la pierre musicale, king; la paire de cornes de rhinocéros, kiue, genre de corne d’abondance ; la feuille verte de génépi, gai ie.

    2) Quelquefois l’on trouve réunis les emblèmes qui rappellent les quatre beaux-arts, distractions de l’aristocratie chinoise : calligraphie, peinture, musique et échecs.

    3) Parmi les ornements classiques, nous pouvons ranger les symboles des antiquités chinoises. Ces ornementations, qui remontent à la plus haute antiquité, ont ceci de spécial qu’elles sont une production du terroir et, à ce titre, sont les préférées de tout la Chine lettrée.

    En dehors des souhaits de bonheur exprimés simplement par des caractères, citons les huit triagrammas de la divination ou les pa koua ; le tai ki ou symbole dualiste du ing iang, les huit instruments de musique, ou plutôt un des instruments tirés des huit matériaux : en métal, la cloche ; en pierre, le jade sonore ; instrument à cordes, le luth ; en bambou, la flûte, et, faite d’une gourde, la flûte de Pan ; en terre, le fifre ; en bois, les castagnettes.

    4) Les douze ornements des robes impériales des sacrifices. Voici ce qu’en dit un connaisseur : “Les anciens classiques contiennent de nombreuses allusions aux motifs brodés de bannières, robes officielles, attributs impériaux. Les plus fréquents de ces motifs, d’origine incontestablement chinoise, avant toute influence extérieure, sont les douze tchang, dont on ornait les robes à sacrifice. Le Chou king, qui date de bien des siècles avant J.C., prête à l’empereur le désir de revoir ces formes emblématiques. Les robes de l’empereur portaient, dit-on, les 12 symboles peints ou brodés. Le noblesse héréditaire du premier rang n’avait pas la permission de porter ceux du soleil, de la lune et des étoiles ; ceux de la montagne et du dragon étaient interdits en outre aux nobles de deuxième classe. Il y avait ainsi cinq espèces de robes officielles.

    Les commentaires de la dynastie des Song énumèrent ces 12 symboles :

    1) je, le soleil : le disque solaire sur une rangée de nuages et contenant l’oiseau à trois pattes ;
    2) iue, la lune ;
    3) sin tchen, les étoiles : une constellation de 3 étoiles réunies les unes aux autres par des lignes droites ;
    4) les montagnes, témoins du culte préhistorique ;
    5) long, les dragons, deux monstres fabuleux, à écailles et 5 griffes ;
    6) houa tchong, les oiseaux fleuris : phénix et faisans aux vives couleurs ;
    7) les vases, l’un porte le dessin d’un tigre, l’autre d’un singe ;
    8) tsao, l’herbe aquatique en petites branches
    9) ho, le feu, avec festons enflammés que se disputent les dragons ;
    10) les grains de millet formant médaillons ;
    11) fou, la hache, arme des guerriers ;
    12) fou, symbole stylisé dans le genre d’un caractère, d’origine ornementale, usité dans le vocabulaire moderne avec le sens de broderie.

    A ces listes pourraient s’ajouter les symboles des “cinq biens” combattant les “six malheurs,” et les caractères stylisés qui les représentent. Ces cinq bonheurs sont : la longévité, l’opulence, la santé du corps et la paix du cœur ; vivre jusqu’au bout de la mesure accordée par le ciel ; mourir de sa mort naturelle et corps intact.

    5) A ces sujets doivent s’ajouter les autres, purement décoratifs que l’on retrouve dans les sculptures et les poteries, les bandes diaprées à fleurs, où se cantonnent des réserves logeant les emblèmes dont nous avons déjà parlé, les dessins géométriques du terroir ou apportés en Orient par les influences grecques, persanes, assyriennes, les bordures compliquées où se jouent les fleurs les plus diverses, les flots épais d’où les carpes s’élancent pour atteindre les nuages et s’y tenir métamorphosées en dragons : images chères aux mamans avides de voir leurs bébés sortir des langes de l’enfance : montés sur les dragons ils vont à la conquête du palais du crapaud à trois pattes. Cet animal, habitant le soleil, détient la bonne formule qui en fera des gentlemen chinois accomplis. Ce crapaud n’a que trois pattes ; aussi est-il le représentant des trois degrés de grades universitaires. En Chine, au moins dans la vieille Chine, ces grades étaient la porte d’arrivée à tous les bonheurs et honneurs. C’est par une citation sur cette conception universellement chinoise du bonheur que je donnerai une conclusion à cet article.

    Sous les symboles, les rébus, écrit Chavannes, sous les calembours, “en répétant à l’envi ces souhaits de bonheur sur les vêtements, les vases, les décorations de panneaux sculptés, les peintures, les laques, le Chinois a essayé de multiplier autour de lui les chances d’arriver à l’immortalité... La croyance à l’efficacité d’un vœu, telle est la raison d’être de la plupart de ces décors. Ils ne sont que des souhaits déguisés. Cette préoccupation constante du bonheur n’est-elle pas une caractéristique de l’esprit chinois ? Lorsqu’on a étudié les poteries grecques, on a pu écrire un volume sur les vases ornés d’inscriptions sentimentales, et cela prouve que le sentiment jouait un grand rôle dans la vie des Grecs.”

    Si on jette les yeux sur la flore et la faune mystiques qui animent les dentelles de pierre de nos cathédrales gothiques, on reconnaît que ces décors s’inspiraient de croyances profondément religieuses ; on tirera certaines conclusions psychologiques sur la Grèce, sur l’état des esprits au moyen-âge. De même, en passant en revue la décoration populaire du Céleste Empire nous pourrons dire que l’esprit chinois est comme hanté par ce désir de la félicité. C’est chez lui un sentiment prédominant. Ce désir, quel est-il ? Il n’est point conçu comme quelque chose de transcendant : c’est la vie, avec ses avantages mondains : richesse, honneur, considération. L’esprit chinois est si fortement pénétré de l’amour de la vie qu’il a été de tout temps épris de la chimère de l’immortalité terrestre.” Les empereurs chinois ont cherché passionnément le secret qui permet de ne point mourir. Le souhait d’avoir de nombreux enfants n’est, d’ailleurs, qu’un autre aspect du désir de survivre après la mort. La famille est la forme sous laquelle l’individu périssable devient immortel. Aucun peuple au monde ne me paraît avoir eu un sentiment aussi intense de la valeur intrinsèque de la vie. C’est là, je n’hésite pas à le dire, qu’on peut trouver l’explication profonde du caractère chinois.

    Ces décorations sur bois, pierre, soie, porcelaine, etc. ne sont pas de libres fantaisies destinées seulement à charmer les yeux. “Je crois plutôt entendre, ajoute le même auteur, des millions de voix sorties d’elles, des millions de voix qui répètent à l’envi ces vœux monotones ” et désespérés de l’âme chinoise, affirmant ainsi la conception que toute une race s’est faite de la destinée humaine.

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    Porterons-nous maintenant indifféremment ces ornementations dans nos églises et sur nos autels ?

    Je connais une petite église d’un cachet particulier : l’extérieur, la façade, présentent un cachet chinois très bien rendu. J’y entrai une première fois, curieux d’admirer la décoration, qui, pensais-je, serait la clef, l’exemple à suivre pour l’utilisation des arts décoratifs chinois. Je ne pus réprimer un sentiment d’étonnement d’abord, de malaise ensuite, en n’y voyant que des souhaits de bonheur et de longue vie, mélangés aux inscriptions les plus fantaisistes des rébus et calembours cités plus haut. Le Chinois qui entre dans ce sanctuaire se trouve indubitablement entouré des conceptions qui lui sont familières ; il s’y sent peut-être au chaud ; l’atmosphère qu’il respire l’incite à la sympathie de l’idée que représente le monument. Il y viendra plus facilement ; la sympathie des choses attire, elle aussi. Mais n’est-ce pas diminuer l’idéal du christianisme que de présenter à nos fidèles et dans nos temples des conceptions si peu en rapport avec la grande et consolante théorie de la douleur, qu’est venu enseigner le Christ ? Le bonheur d’ici-bas, vivre sa vie, jouir dans un dilettantisme si peu élevé, n’est-ce pas pratiquer une morale déprimante et trop peu élevée ?

    Rêves de bonheur, illusions d’immortalité terrestre : tels furent les tremplins sur lesquels les gouvernants chinois ont fait jouer les ressorts de leur politique. Il faut au peuple une religion, ils lui ont donné celle de l’illusion.

    “Qui sait illusionner les foules, écrit un païen moderne, est aisément leur maître ; qui tente de les désillusionner est toujours leur victime”. Axiome trop vrai dans la réalité des puissances païennes. L’Église est venue depuis 2000 ans enseigner la Vérité ; elle ne cesse de désillusionner les peuples et de corriger leur mentalité pour leur donner la Vertu et la Vérité qui forment la seul félicité possible et intransigeante. Si elle fut parfois la victime des jalouses et trompeuses autorités païennes, elle sortit toujours agrandie aux yeux des foules, les entraînant par la Foi et l’Espérance, qui dissipent les grandes douleurs. Elle restera celle qui, rejetant les illusions, porte très haut la vraie formule du bonheur : “Servir Dieu !”

    Même dans de simples motifs de décoration, ne donnons pas à nos ouailles l’occasion de sympathiser avec les illusions trompeuses. L’idéal de la vérité est plus haut : c’est Dieu. Le bonheur d’ici-bas, tout attrayant qu’il est, a été offert déjà au paradis terrestre. L’ange prévaricateur voulait déjà nous cacher que nous sommes in lacrimarum valle.


    D. DOUTRELIGNE,
    Miss. de Lanlong.

    1925/341-357
    341-357
    Doutreligne
    Chine
    1925
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