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Célèbre malgré lui : Conte chinois

Célèbre malgré lui : Conte chinois Sous le règne de Táo-Kouang, vivait au Shantong un brave paysan appelé Che iáo. Il ne fumait pas lopium, nempiétait pas sur le champ voisin, battait rarement sa femme, évitait les chicanes : toutes choses dignes dadmiration. Aussi, à dix lieues à la ronde, en parlait-on comme dun phénomène. Qui donc ne connaissait pas le ho chén jên (le saint vivant) ? Seuls quelques malicieux le trouvaient par trop jobard ; mais où lenvie ne se faufile-t-elle pas ?
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    Célèbre malgré lui :
    Conte chinois
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    Sous le règne de Táo-Kouang, vivait au Shantong un brave paysan appelé Che iáo. Il ne fumait pas lopium, nempiétait pas sur le champ voisin, battait rarement sa femme, évitait les chicanes : toutes choses dignes dadmiration. Aussi, à dix lieues à la ronde, en parlait-on comme dun phénomène. Qui donc ne connaissait pas le ho chén jên (le saint vivant) ? Seuls quelques malicieux le trouvaient par trop jobard ; mais où lenvie ne se faufile-t-elle pas ?

    Un matin, se rendant à ses champs, le bonhomme Che trouve une bourse assez rondelette. Il la ramasse, et, revenant sur ses pas, remet sa trouvaille au maire de la localité, puis retourne tranquillement à son travail.

    Monsieur le maire se dit : Voilà qui tombe à pic ! Justement je marie ma fille dans quinze jours, ce sera sa dot.

    Il ny a pas de secret en Chine. Le sous-préfet eut bientôt vent de laffaire. Citer à son tribunal le maire peu scrupuleux avec lhomme de bien, houspiller rudement le premier et lui faire rendre gorge, louanger le second, puis les renvoyer tous les deux dans leurs pénates, ne fut quun jeu pour le magistrat.

    Laudience finie, le sous-préfet, lissant sa moustache débène, songea : Porter globule, rendre des jugements, cest honorable ; mais encore faut-il vivre. Avec mes appointements, je nen ai que pour mon tabac. Ils ne sont pas cossus, les fonctionnaires ! Faut savoir se débrouiller. Sur ce, il glisse dans son escarcelle le magot adroitement repêché.

    Quel indiscret bavard chuchota lincident à loreille du préfet ? je lignore. Toujours est-il que celui-ci adressa sans tarder une verte mercuriale à son subalterne, menaçant de le dénoncer en haut lieu, si, dans cinq jours, il ne lui envoyait Che iâo, lhomme de bien quil lui tardait dhonorer. Un nota bene ajoutait : Ne pas oublier de me transmettre en même temps la bourse retrouvée.

    On est bien forcé dêtre honnête quand on ne peut faire autrement, nest-ce pas ?

    Le lendemain deux satellites de la préfecture arrivaient, suant, essoufflés, chez Che iáo et, sans lui donner le temps de changer dhabits, lescortaient au pas accéléré jusquà la préfecture.

    Monsieur le préfet, un homme solennel, accueillit le paysan avec des égards marqués, loua hautement sa droiture, donna son désintéressement en exemple à tous ses prétoriens ; il eût même invité le héros à sa table, si sa tenue... Du moins il solda ses frais dauberge et lui fournit pour son retour une chaise à trois porteurs, aux frais des contribuables.

    Convaincu davoir largement rempli son devoir de père et mère du peuple, lexcellent homme jouissait paisiblement du témoignage dune bonne conscience. Mais voici quun beau matin une admonestation du vice-roi lui tombe sur la nuque comme un bolide ; la pièce officielle était ainsi conçue : Votre Révérence nignore sans doute pas que le premier devoir dun préfet est de notifier à lautorité centrale les crimes énormes aussi bien que les traits de vertu exceptionnels de sa juridiction... Comment avez-vous omis de me signaler le rare mérite de Che iáo, votre administré ? Envoyez-moi sans retard cet insigne honnête homme, afin que je lhonore comme il convient.

    Un peu décontenancé par cette verte algarade, le mandarin ruminait à part lui : Il me semble pourtant...! si je risquais une explication...? Non... Avec un homme qui peut vous mettre à pied sans crier gare, ce jeu là serait dangereux ; soyons prudent !

    Tout à coup un éclair lui traverse le cerveau, et, se frappant le front : Je sais, dit-il, ce que cela veut dire... laffaire sarrangera.

    Il hèle son conseiller de préfecture : Japprends à linstant, lui dit-il, que Son Excellence le Vice-roi célébrera bientôt lanniversaire de sa naissance. Il convient denvoyer dès aujourdhui à la Vice-royauté cinq cents taëls dargent pur en mon nom. De plus, vous aurez à louer une chaise à quatre porteurs pour prendre à domicile Che iáo, lhomme de bien que jai honoré dernièrement. Son Excellence serait désireuse de le voir, paraît-il. Veillez surtout à ce que le budget ne souffre pas de ces largesses.

    Quand il aperçut la chaise, le bonhomme Che parut visiblement agacé. Na-t-il pas perdu déjà assez de temps ? Le maïs des voisins a reçu son second binage, tandis que le sien sétiole piteusement, étouffé par les herbes folles ; puis où trouver du viatique pour ce long voyage ? On lui répondit : Ordre de Vice-roi nadmet pas dexcuse. Quant aux frais de route, nen ayez cure, on y a pourvu. Contre la force, pas de résistance ; il fallut sexécuter.

    Chemin faisant, lhomme de bien peut constater que sa réputation grandit à vue dil. A chaque étape les notables se disputent lhonneur de lhéberger. Un protégé du Vice-roi ! Diantre ! Cest un homme à cultiver. Dans les villes, on se bouscule, on sécrase pour contempler le phénomène de vertu. Une fois, certain pédant mal appris layant qualifié de paysan balourd, la foule aussitôt le hue et laurait inévitablement lynché, sil navait détalé au plus vite. On ne juge pas un homme sur sa mine, que diable ! Un diamant mal enchâssé nest-il pas toujours un diamant ?

    A la vice-royauté une brillante réception attendait lillustre voyageur. Une pétarade assourdissante salua son arrivée. Un pompeux panégyrique suivit, portant aux nues le héros de la fête. Che iáo, qui na jamais cultivé la littérature, ne comprenait pas un traître mot, mais il attendait la fin en songeant à son maïs... Son Excellence enfin termine sa harangue en priant le grand homme daccepter lhospitalité au palais du gouvernement ; puis il lui remet, de sa propre main, un grand diplôme paraphé à lencre rouge : cétait une exemption officielle de limpôt territorial à perpétuité.

    Trois jours après, le paysan lauréat, repu dhonneurs, lesté en plus dune jolie prime, reprenait le chemin de son village. Oh ! Alors quel soulagement il éprouva ! Ce que lui plaisait par dessus tout, cétait den avoir fini avec les ovations, il le croyait, du moins.

    Pendant quil fume sa longue pipe et conte ses aventures aux voisins, il ne se doute pas, lhonnête homme, quune relation du Vice-roi est en route pour Pékin.

    En entendant la lecture du rapport, le Fils du Ciel sent son auguste cur tressaillir : Juste ciel ! on aurait rencontré un homme intègre sous le firmament !... et cet homme serait vivant ! est-ce croyable ? quelle gloire pour mon règne si le fait se trouvait véridique ! Vite ! Quon me fasse voir cette merveille !

    Le Ministre de la Justice, officiellement chargé de laffaire, sempresse décrire au Vice-roi : LEmpereur, notre auguste Seigneur et Maître, sait gré à Votre Excellence davoir honoré le vertueux Che iáo. Mais Sa Majesté Impériale estime quà Elle seule il appartient de récompenser dignement un si rare mérite. Elle veut placer Elle-même la lumière sur le chandelier, pour lédification de tout son peuple. Agissez en conséquence. Respect à ceci.

    Pour éviter les redites, je passe sous silence lahurissement du bonhomme Che et les péripéties de son exode aux frais de lEtat.

    Lorsquil lui fallut se rendre à laudience impériale, le pauvre Che se prit à trembler de tous ses membres, comme sil eût été secoué par la fièvre jaune. Il faillit saffaler lorsque le Fils du Ciel daigna le louanger en termes succincts fort heureusement et à travers un store. Ainsi lexige très sagement le protocole ; car quel mortel pourrait affronter sans sévanouir le regard du potentat démiurge ?

    Finalement Che iáo neut quà se féliciter grandement de son voyage à la capitale. Il y était entré en paysan inconnu ; il en sortait grisé de louanges, saturé dacclamations et anobli. Un long parchemin, revêtu du sceau impérial, lui conférait le bouton de seconde classe et lui assurait une pension à vie. Son nom fut inscrit en lettres dor aux fastes de lEmpire ; enfin la Gazette de Pékin notifia lévénement aux dix-huit provinces, en indiquant le motif. On leût sûrement coulé en bronze, si ceût été lusage.

    Qui donc, après cela, osera dire que la vertu est méprisée en Chine ?
    La famille Che est depuis longtemps éteinte, mais lart théâtral continue à exalter le désintéressement du saint homme et la haute intégrité des mandarins.

    1922/559-562
    559-562
    Anonyme
    Chine
    1922
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