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Brahmanisme et Bouddhisme

Brahmanisme et Bouddhisme1
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    Brahmanisme et Bouddhisme1

    Pour les brahmes le Bouddhisme a été une hérésie dans la religion nationale de lInde, et la naissance de Gautama, lauteur de cette réforme, fut par eux notée comme un jour néfaste. Cet événement marque, en effet, comme le commencement dune éclipse dans lHindouïsme. Pendant bien longtemps cette éclipse paraîtra totale et les divinités anciennes sembleront seffacer devant les dieux anonymes de la nouvelle religion. Plus tard elles reviendront avec une forme nouvelle et, sous un autre nom, soffriront de nouveau à ladoration des hommes. Mais elles devaient donner aux brahmes, leurs défenseurs, le temps de leur préparer une toilette nouvelle, une forme plus adaptée aux modes qui envahissaient le pays aryen. La toilette dut être chose délicate, ladaptation difficile, car le temps fut long : il dura plus de cinq siècles. Pour le Bouddhisme, cétait lâge dor ; ce furent des siècles derreur et dignorance, prétendent les brahmes. Trompé par de faux prophètes, disent-ils, le peuple sen allait à labîme les yeux fermés. Un voile sétait abattu sur lInde, voile épais qui ne laissait plus filtrer de la vérité que de rares et pâles rayons. La divinité avait disparu devant les disciples de Gautama, comme, derrière les nuages sombres qui portent la tempête, disparaît la lumière bienfaisante du soleil. Le départ des dieux allait être la cause de tous les malheurs qui devaient fondre sur lunivers pendant lère de Kâli.

    Mais pourquoi la diffusion du Bouddhisme provoqua-t-elle de la par des brahmes tant de sombres prophéties ? Pourquoi parler de châtiments exemplaires, de ruine, de mort, à lapparition dune doctrine nouvelle ? Pourquoi déclarer bien haut que les dieux interviendraient si on laissait ainsi se multiplier liniquité ? Que Gautama sen vînt discuter sur les théories de lunivers, la nature des êtres et les destinées de lhumanité, nétait pourtant pas chose nouvelle.


    1. Extrait de Le Bouddhisme dans lInde, 1 vol. in-8 de 220 pages. Prix : 1 $. Sadresser à 1Imprimerie de Nazareth, Hongkong.

    Comme aujourdhui, mais bien plus quaujourdhui, ils étaient nombreux, dans ces temps lointains, les Wandereos que lon voyait sans cesse errer sur les routes ensoleillées du pays des Aryens. Tantôt commis-voyageurs dune divinité inconnue, dont ils se faisaient les apôtres après en avoir fait la découverte dans leurs songes ; tantôt missionnaires de mystères profonds, quils avaient échafaudés pendant de longues années de méditations sans fin ; tantôt hérauts de vérités extravagantes, quils disaient avoir reçues directement des dieux immortels, ils sen allaient enseigner aux hommes les secrètes jouissances dun paradis inconnu ou les tourments dun enfer inédit, prêcher une morale dont le mépris de la vie faisait avec lorgueil lunique fondement, dont la pratique extérieure des pénitences les plus épouvantables était la seule obligation, doù la liberté se trouvait absente, mais dont les sanctions étaient des plus rigoureuses, ils sen allaient ainsi, flattant lorgueil des grands, méprisant la faiblesse des petits, trompant tout le monde et tendant à tous la main pour recevoir laumône. Chacun deux pouvait librement traiter des grands problèmes de lexistence humaine et se prononcer sur les vérités les plus élevées de la métaphysique. Il lui suffisait, pour exposer ses théories, de paraître se conformer aux règles de la logique alors en vigueur et de savoir, dans le débat, tenir tête à ses adversaires ; il était certain de trouver toujours des auditeurs bienveillants, soit à lombre de larbre où se rassemblaient les anciens du village, soit sous les portiques des temples où se pressait la cohue des pèlerins les jours de fêtes, soit dans la grande salle dun palais au fond de laquelle trônait le roi. De ces joûtes oratoires sortaient parfois de nouvelles sectes religieuses, de nouvelles écoles de philosophie. Et les brahmes, gardiens officiels de la vérité révélée, défenseurs de la morale et des murs, les brahmes laissaient dire et laissaient faire. De ces sectes écloses sons la poussée dun enthousiasme momentané, ils savaient bien que très peu survivraient à lépreuve du temps. Telles ces plantes magnifiques qui naissent un soir dorage quand vient la saison des pluies : elles grandissent, sétendent, et leurs fleurs, à certains moments, semblent recouvrir létang tout entier ; viennent les chaleurs ardentes des soleils de Mars, bien vite toute cette floraison aura disparu.

    Il ne devait pas en être ainsi de la nouvelle secte dont Gautama était le fondateur : elle allait semparer du pays tout entier. Dune couche faite à la fois de pessimisme et de mysticité, elle allait recouvrir la religion des anciens Aryens. Sans doute un jour viendra, après plusieurs siècles, où cette couche bouddhique craquera de toutes parts sous la poussée des croyances anciennes. En attendant, les brahmes ne pouvaient ignorer, moins encore nier linfluence du réformateur. Ne voyaient-ils pas le nombre de ses disciples aller en augmentant de jour en jour. Ils ont essayé de la conspiration du silence, et on ne trouve que très, peu de choses dans leurs livres sur la doctrine de Gautama. Ils ont essayé de la calomnie, et dans les maigres relations quils ont bien voulu consacrer à la personne du nouveau prophète, ils se sont appliqués à le représenter comme vil et méprisable. En dernier lieu ils ont fait de Bouddha un dieu, ils enseignent quil nest autre quune incarnation de la divinité, un avatar de Vichnou.

    A lorigine lhistoire de Bouddha ne rentrait pas dans le cycle des avatars de ce dieu. Elle ny fut introduite que très tard, sans doute, dans le but dessayer un rapprochement entre la religion des Védas et celle quavait prêchée Gautama. On la trouve mentionnée pour la première fois dans le Bavagata Pouranam.

    Dans les premiers siècles de lère de Kâli (le Kâli-Yugam), y lit-on, Vichnou sincarnera qui prendra le nom de Bouddha. Cest dans le but de triompher des ennemis des dieux quil viendra sur la terre. Et dans un autre endroit : Sous une forme mortelle nous est apparu lEtre suprême. Dans les trots grandes cités, filles de Maya, il sen est venu jeter la semence de doctrines perverses. Lui, le soutien de la religion que nous avaient transmise les Védas, il voudrait en les trompant anéantir les ennemis des dieux... Gloire soit rendue à Bouddha le Véridique, qui induit les méchants dans lerreur... Au moyen des paroles quil prononçait par la bouche de Bouddha, Vichnou a trompé les hérétiques... (Citation de Kennedy, Hindu Mythology).

    Dans un autre ouvrage, Skanda Pouranam, sont narrées sous formes de légendes interminables les différentes péripéties de cet avatar de Vichnou. Mais laissons de côté ces récits fantastiques : les disciples de Bouddha se chargeront de nous fournir une ample moisson de ces légendes ; nallons pas en glaner dans le champ de leurs adversaires.

    Dans tout ceci le but des brahmes est très clair. Ils ne peuvent nier linfluence de Gautama, ils en font donc une manifestation de la divinité. Sa doctrine les gêne ; ne pouvant ladmettre, ils déclarent que cest une erreur dont la divinité même se fait le propagateur en la personne du réformateur. Que le Dieu suprême devienne lapôtre du mensonge nest pas très édifiant ; mais, daprès le système de la théologie hindoue, quand les dieux sincarnent, ils peuvent prendre de telles libertés. Ils sont au dessus des lois, et, pour leurs adorateurs, cela ne porte pas atteinte à la sainteté de leur caractère.

    Donc Vichnou est venu dans le monde incarné dans la personne de Bouddha ; il y est venu avec lintention de tromper les hommes. Guidés par lui dans la voie de lerreur, les mortels iront en senfonçant de plus en plus dans les bas-fonds du vice et de la misère. Ils descendront de la sorte jusquau jour où lexcès de leurs maux les fera se retourner vers la divinité pour demander à des dieux si longtemps délaissés la délivrance et le salut. Dans ces temps-là reparaîtra Vichnou. Sous le nom de Kalki il se montrera dans sa dixième incarnation, celle du cheval. Monté sur un blanc coursier, une épée flamboyante à la main, il viendra détruire ceux des impies qui, dans ces temps lointains, seront encore sur la terre. Puis, sur les ruines dun monde corrompu détruit par lui, il établira un monde nouveau et dans ce monde régneront la vérité et le bonheur. En attendant cet âge dor, Gautama allait porter un coup terrible à la religion nationale de linde.

    En acceptant la théorie agnostique de lécole de Sankya sur la cause première et sur la nature de lâme, en supprimant les sacrifices et en les remplaçant par la mortification des sens et la lutte contre les passions, en déclarant inutiles ces pénitences épouvantables, au moyen desquelles et les dieux et les hommes étaient censés acquérir un pouvoir sans limites sur les forces de la nature, Gautama venait annoncer aux hommes une religion plus humaine que la religion des Védas. Les brahmes gardaient jalousement le monopole des idées dans lordre intellectuel, comme et surtout dans lordre religieux ; Gautama allait ouvrir toutes grandes les portes de son église. A la masse du peuple, il allait offrir un code nouveau de lois faciles à comprendre, une religion accessible à tous, religion libre de ces pratiques et de ces cérémonies compliquées, coûteuses autant que ridicules, dont les brahmes avaient fait la source principale de leur richesse et de leur puissance. Linfériorité de la femme indienne et labaissement des gens des castes viles étaient comme des articles de foi autant que des articles du code civil dans la société aryenne : à tous Gautama allait reconnaître le droit de penser, de prier et de parler, il allait traiter tout le monde sur le pied de légalité.

    Les brahmes ont vu dans le bouddhisme une révolution religieuse. En réalité ce fut une révolution sociale beaucoup plus que religieuse, une interprétation nouvelle des livres sacrés de lInde beaucoup plus que la répudiation de ces mêmes livres. Pareille réforme ne pouvait quêtre bien reçue dans le monde aryen quavait lassé la tyrannie brahmanique. Les Kshattrias, ennemis héréditaires de la caste sacerdotale, chefs politiques et militaires du pays, seront les adeptes les plus fervents, les défenseurs les plus ardents et les propagateurs les plus zélés de cette doctrine toute nouvelle, dans laquelle ils verront surtout un moyen de renverser leurs adversaires et de ressaisir le pouvoir quils sentaient leur échapper.

    Cest dans un milieu bien préparé que naîtra le bouddhisme ; il se développera vite, grâce à des affluences multiples qui, toutes, lui seront favorables. Contrairement aux autres sectes religieuses, il sera tout dabord une religion sans dieu, sans prière, pour devenir un système de polythéisme des plus compliqués, dans lequel seront multipliées les prières les plus superstitieuses et les pratiques les plus ridicules. Pendant plusieurs siècles il semblera supplanter complètement la religion nationale dans lInde. Des missionnaires sen iront le propager dans les régions les plus lointaines et, quand naîtra Mahomet, le bouddhisme étendra son empire depuis la Mecque à lOuest jusquau Japon à lEst. Cest alors quon le désignera sous le nom de Lumière de lAsie.

    Mais, sur la terre de lInde, dès avant la naissance de la religion musulmane, cette lumière avait commencé de perdre son éclat. Sous le voile des légendes dont avait voulu le parer limagination orientale, sous ladjonction des doctrines nouvelles au moyen desquelles prétendaient lexpliquer ses adeptes, par linstitution de cérémonies nombreuses par lesquelles ses prêtres espéraient le rendre populaire, mais surtout sous linvasion des divinités anciennes que lon admettait eu grand nombre en les affublant de noms et de titres nouveaux, le bouddhisme se laissait absorber par lhindouisme, et, quand eut lieu linvasion musulmane, la Lumière de lAsie némettait plus quune lueur bien pâle au milieu des nuageuses croyances des Védas. Sous le souffle de la tempête elle séteignit complètement.

    Ainsi disparaît le soleil, le soir. Quand, le matin, dès son lever, il sest montré presque subitement dans tout léclat de sa splendeur, quand de ses flots de lumière il est venu inonder les immenses plaines de lHindoustan, il sincline lentement vers les nuages qui, de lhorizon, à lOuest, semblent monter à sa rencontre ; un instant il paraît se balancer à la cime des palmiers, les inondant dune pluie fine de poussière dor ; puis, presque sans transition aucune, il senfonce derrière le rideau sombre que, dans le lointain, forment les nuages et les palmiers.

    De nos jours le bouddhisme, en tant que secte religieuse, a complètement disparu de lInde et son nom nest même pas mentionné dans les rapports officiels que publie le Gouvernement de la province de Madras (Census de 1911). Mais on le trouve, au contraire, partout dans les différents pays de lExtrême-Orient quévangélisent les missionnaires de la Société des Missions-Étrangères, et partout les ouvriers de la Vérité rencontrent cette erreur dans le champ de leur Apostolat.

    Quel est le chiffre de ses adeptes ? Il serait bien difficile de létablir avec certitude. Les statistiques ne se font pas partout comme en Europe, et, même là où elles se font, il arrive que les renseignements donnés sur la religion sont parfois très vagues ; cest ainsi que, dans lInde, tout chrétien qui ne précise pas sa qualité de catholique est classé sous la dénomination générale de native christian, ce qui équivaut à protestant. Pour ce qui est du bouddhisme, il fut un temps, qui nest pas très éloigné, où il était de mode dexagérer comme à plaisir le nombre de ses adeptes. En agissant de la sorte ou se proposait de montrer la supériorité numérique quil avait sur le Catholicisme, comme à la vie et à la doctrine de Notre-Seigneur on opposait la vie et la doctrine de Bouddha. On disait donc que le nombre des bouddhistes était supérieur au chiffre de cinq cents millions, cest-à-dire quil comprenait le tiers de la population du globe (Max Müller). Un jésuite allemand, le père Krose, dans une statistique des religions, ouvrage publié par lui en 1902 et analysé la même année dans lAmi du Clergé (pages 983 et suivantes), fait subir une sévère critique à toutes ces statistiques plus ou moins fantaisistes et réduit à 120 millions le chiffre des sectateurs de Bouddha. On les rencontre dans tout lEst de lAsie, et dans nue proportion plus ou moins grande, suivant que ladaptation sest faite plus ou moins complète entre leurs croyances et celles des pays dans lesquels avaient émigré leurs ancêtres.

    Au Thibet, le bouddhisme fut introduit par un roi de ce pays au VIe siècle de lère chrétienne. Précédemment, environ 400 ans auparavant, une première tentative avait été faite pour la diffusion dans ce pays de la doctrine qui venait alors de se répandre dans toute lInde. Cette doctrine, dans son passage à travers les montagnes de lHimalaya, subit une transformation des plus complètes, et Bouddha ne se reconnaîtrait pas dans la personne du Dalaï-Lama, ni dans celle du Daschi-Lama, les deux faces de Dieu sur la terre thibétaine, pas plus quil ne pourrait reconnaître sa religion dans ce qui en est resté sous le nom de lamaïsme. Il serait sans doute très étonné de sentendre dire quil fut lui-même lauteur de ces mascarades de ses propres moines, les lamas, qui, à certains jours de fêtes, se montrent le visage couvert de masques danimaux fantastiques, exécutent des danses sacrées au son dune musique infernale, dans le but de donner à leurs fidèles une idée lenfer. Lui qui déclarait la prière inutile parce quexpression dun désir, que dirait-il sil lui était donné de contempler les innombrables roues à prières, girouettes que le vent agite sur le toit des maisons, moulins que leau met en mouvement sur le bord des cours deau ?

    En Chine, des étudiants avaient été les premiers à faire connaître la doctrine de Bouddha. Le véritable propagateur dans ce pays paraît eu avoir été un certain pèlerin du nom de Fa-hien caractères chinois. Ce Fa-hien était venu dans lInde dans le but de sy procurer une version authentique de la règle bouddhique. Il y avait fait un séjour de six ans, pendant lesquels il avait été lhôte de Chandragoupta II (375-413) et, de retour dans son pays, il sétait fait lapôtre des croyances quil avait étudiées dans lInde. La diffusion en fut sans doute rapide, car vers 526 de notre ère, un successeur de Bouddha, le 28e, sen allait faire de Canton le centre religieux du bouddhisme. De Chine cette doctrine passe au Japon dont elle se partage la population avec le shintoïsme, religion nationale, et il nest pas rare dy trouver des adeptes qui appartiennent en même temps à lune et à lautre religion. Il serait long de rechercher et de suivre toutes les étapes qua parcourues la religion de Bouddha pour sétablir dans nos pays de missions ; mais il ne sera pas sans intérêt de connaître quels furent ses débuts dans lInde et ce que fut à sa naissance cette religion dont un auteur français a écrit quelle est un spiritualisme sans âme, une morale sans liberté, une vertu sans devoir, une charité sans amour, un monde sans nature et sans Dieu... Le seul service quil nous puisse rendre par son contraste, cest de nous apprendre ce quil en a coûté à lhumanité de ne pas croire ce que nous croyons (Barthélemy Saint-Hilaire).

    H. BAILLEAU,
    Miss. de Kumbakonam.

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    1924/349-356
    349-356
    Bailleau
    Inde
    1924
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