Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Bienheureux Laurent Imbert (Suite et Fin)

Bienheureux Laurent Imbert (Suite et Fin) C) 1828-1830 Voici ce que nous lisons dans une autre lettre du P. Imbert, datée du 18 septembre 1828 : Le district dont je suis chargé a plus de 80 lieues du nord au midi. Jai, aux deux extrémités, deux prêtres chinois qui travaillent sous ma direction 1. 1. Annales de la Propagation de la Foi, T. 4, p, 411.
Add this
    Bienheureux Laurent Imbert (Suite et Fin)
    _____

    C) 1828-1830

    Voici ce que nous lisons dans une autre lettre du P. Imbert, datée du 18 septembre 1828 : Le district dont je suis chargé a plus de 80 lieues du nord au midi. Jai, aux deux extrémités, deux prêtres chinois qui travaillent sous ma direction 1.

    ___________________________________________________________________________
    1. Annales de la Propagation de la Foi, T. 4, p, 411.


    Le district du P. Imbert vient donc dêtre remanié, et cest la 8me fois. Il est plus long que jamais, car le Père vient dêtre chargé de Kiatinfou, que nous connaissons déjà, et, à louest de cette ville, dont elle est distante de 7 à 8 lieues, de la sous-préfecture dOmihien (caractères chinois) 1 ; de plus, étant donné dune part que deux prêtres indigènes travaillent sous sa direction, et pour obtenir dautre part les 80 et quelques lieues de long qua le district, il est plausible de penser que lamputation pratiquée en 1827 a été annulée, à moins que, comme la supposition en est également plausible pour la raison que nous mentionnerons un peu plus loin, lallongement nait porté sur la région qui, faisant suite à celle dOmihien, est riveraine du Iaho (caractères chinois), dans la direction de Iatcheoufou (caractères chinois) ou Yachowfu.

    Quant à la largeur, sans avoir de données positives précises, on doit admettre quelle ne subit aucune diminution, dabord parce que, comme il vient dêtre dit, tout le travail de cet immense district ne pèse plus sur les seules épaules du P. Imbert, ensuite, parce que lélargissement de lannée précédente embrasse une région quon attribue tout naturellement au missionnaire qui a sous sa juridiction à la fois Souifou et Kiatinfou, suivant que cest le cas. Si lon veut objecter quun aussi long district aurait une superficie trop vaste, sil continuait à garder sur son flanc droit une profondeur de 30 lieues, il y a lieu de répondre que, si un allègement sétait imposé, il aurait été pratiqué, comme plus logique sous tous les rapports, soit à lun des points opposés du district les plus éloignés lun de lautre, en lespèce le nord et le midi, soit aux deux simultanément. Or cest le contraire qui a eu lieu : le district a été allongé du côté du nord.

    Ces modifications fréquentes des districts doivent forcément surprendre ceux qui ne sont pas au courant des choses de mission. Elles sont commandées par des nécessités diverses, parmi lesquelles les intérêts spirituels des chrétiens viennent en premier lieu. A distance il est impossible, la plupart du temps, den connaître la raison particulière prépondérante. Mais, dans le cas qui nous occupe, on peut lattribuer à peu près à coup sûr, pensons-nous, aux pertes de vies sacerdotales que la mission venait déprouver en moins dun an ; en effet, deux prêtres indigènes étaient morts de maladie ; un troisième, capturé durant une tournée de visite dans le Yunnan, confessait la foi dans les prisons de Tchaotongfou (caractères chinois) 2 ;

    ___________________________________________________________________________
    1. Ann. Prop. Foi. T. Foi, T 5, p. 664.
    2. Ann. Prop. Foi, T. 4, p. 405 : Catalogus cleri indigen in provincia Setchouan, Nº 84. Il sappelait Laurent Tang. Il sortit de prison en 1829, après quelques mois de détention.


    un quatrième avait péri dans un naufrage un peu en aval de Souifou 1. Cétait une bien dure épreuve pour la mission ; et lon comprend les plaintes 2 du Vicaire Apostolique, obligé quand même dassurer lexécution dun travail qui, au lieu de diminuer comme les ouvriers, sintensifiait au contraire dune année à lautre. Un an après, quatre districts étaient encore sans titulaires 3. Le surcroît de labeur qui en advint au P. Imbert, aggravant une maladie quil avait contractée au Tonkin 4, semble provenir de cette perte du personnel apostolique en général, et plus particulièrement de la mort de ce prêtre naufragé quon peut croire avoir été chargé de la partie méridionale de Souifou.

    Maintenant est-il possible de déterminer plus exactement, soit au nord soit au sud, les limites du district du P. Imbert ? Nous venons de voir quen 1828 il a été poussé de Outongkiao jusquà Kiatinfou et Omihien, soit 11 à 12 lieues. Mais, à coté de ces deux points précis, il y en a dautres très obscurs que, faute de documentation, il nest point facile délucider, par exemple : tout le Lanlouhien, avec ou sans la région partielle du Bas-Yunnan dont il a été question plus haut, doit-il être de nouveau rattaché à ce long couloir de plus de 80 lieues ? Ou bien faut-il, au contraire, étant donné que le district sest étendu jusquà Omihien, supposer quil a été prolongé dans la vallée de la rivière Iaho (caractères chinois) vers Iatcheoufou ? On ne sait. Toutefois pour les années 1829 et 1830, la dernière hypothèse parait admissible, car lallongement du district dans ce sens aurait quelque peu rapproché le P. Imbert des montagnes du Thibet chinois, où il avait reçu mission de trouver un endroit propice à létablissement dun séminaire 5. Mais, en 1828, le Père était encore chargé dau moins une partie sinon du Lanlouhien tout entier ; nous lisons, en effet, dans sa lettre de cette année-là, quétant au centre de ses chrétientés, il se prépare à descendre à 50 lieues, dans la partie méridionale de Souifou 6. Cette partie méridionale de Souifou nest autre que le Lanlouhien.

    ___________________________________________________________________________
    1. Ann. Prop, Foi, T. 3, p. 359. On ignore son nom. La tradition situe ce naufrage à une lieue en aval de Suifu, sur le Fleuve Bleu, au torrent appelé Kutsetan (torrent de la scie), à lorée de la bourgade de Lankouang.
    2. Ann. Prop. Foi, T. 4, p. 405,
    3. T. 4, p. 406.
    4. T. 4, p. 412.
    T. 16, p. 146.
    5. T.5, p. 664.
    6. Catologus cleri indign, passim.


    A louest de Outongkiao, il faut mentionner une modification possible, consécutive à lattribution au P. Imbert de Kiatinfou et dOmihien. En raison de cette attribution, tombaient forcément sous la juridiction du Père, si elles ny étaient déjà, les chrétientés situées dans la vallée de la rivière Tatouho (caractères chinois), vulgo Tongho (caractères chinois), en amont du confluent de cette rivière avec la rivière Iaho, et comprises par conséquent dans le triangle formé par Kienouihien, le confluent en question qui est à environ 2 lieues à louest de Kiatinfou, et Omihien.


    III
    Faits notables de persécution.

    Il ny pas un an, on a osé dire en plein Paris et à des informateurs religieux que la Chine na jamais vraiment persécuté le catholicisme . Alors le Setchouan ne fait pas partie de lEmpire du Milieu, car, sans parler des persécutions qui précédèrent ou suivirent celle de 1814, celle-ci y fut longue et terrible. Accumulant ruines sur ruines, elle a, en quelques années, décapité un Vicaire Apostolique, causé la mort de son Coadjuteur, arrêtant ainsi pour longtemps les ordinations ; elle a mis à mort quatre prêtres indigènes, envoyé trois en exil perpétuel, jeté deux en prison où ils sont morts, lun après quelques mois, lautre après 14 ans de détention ; elle a condamné un autre à la cangue perpétuelle et contraint un dernier à une fuite précipitée, qui la épuisé et fait mourir comme Mgr Florens 1. Pour tarir la source des prêtres, elle a brûlé le Séminaire ; et, pour lempêcher de renaître, elle a confisqué son terrain sur lequel elle a bâti deux corps de garde 2. Le nombre des prêtres fut diminué de plus des deux tiers 3, les oratoires furent détruits 4 et les chrétiens plus que décimés 5 par la mort, la prison la cangue, lexil, la misère et les autres conséquences de la persécution.

    ___________________________________________________________________________
    1. Histoire des Missions du Setchoan, T. 2, p. 220.
    Ann. Prop. Foi, T. 1, nº 6, p. 20-21.
    2. T.1, nº 4, p.13.
    3. Histoire des Missions du Setchoan, T. 2, p. 262.
    4. T. 2, p. 191.
    5. Ann. Prop. Foi, T. 2, p. 261 : état de la mission en 1813 comparé avec celui de 1827.


    En même temps, une mission jusqualors florissante était complètement désorganisée, ses biens étaient vendus, ses districts disloqués 1 et ses écoles dispersées 2 ; luvre admirablement prospère de la Sainte-Enfance fut également spoliée et anéantie 3 ; la visite des chrétiens interrompue en plusieurs endroits pendant 8, 10 ans et davantage 4. Enfin cette persécution a fait un grand nombre dapostats et, toujours menaçante envers ceux qui voulaient rester fidèles, elle les a tenus sous le poids dune angoisse continuelle, sans autre perspective que la mort, les supplices ou une existence misérable au sein dune population haineuse et pillarde, déchaînée contre eux et assurée de limpunité.

    Du temps du P. Imbert le calme nest pas encore revenu ; la tempête a seulement diminué de violence par suite dun changement dans létat desprit dune partie des persécuteurs, dont plusieurs ont éprouvé bien des mécomptes dans la guerre quils ont faite aux chrétiens. Leur acharnement à persécuter les ayant entraînés dans des dépenses considérables, les dettes quils ont dû contracter les ont jetés dans une gêne qui les force à réfléchir 5 ; dautres sont fatigués dune besogne qui au fond leur répugne 6 ; il en est enfin qui, à la vue des châtiments dont quelques-uns de leurs collègues ont été inopinément frappés, sont retenus de continuer par la crainte dencourir un sort pareil 7. Mais, sils ont cessé de traquer les chrétiens, ils ne rendent pas pour autant la liberté aux victimes quils ont antérieurement ou incarcérées ou condamnées à la cangue ou exilées. A celles dentre elles qui, en 1824, avaient dix ans de prison, de cangue ou dexil, ils proposèrent, mais au prix de lapostasie, la liberté, comme une grande faveur consentie par le nouvel empereur. Mais, à côté de ces persécuteurs relativement assagis, il reste ceux dont lanimosité contre les chrétiens na nullement désarmé et quaucune considération ne saurait rendre tolérants : ils continuent la persécution ; les nouveaux fonctionnaires sy mettent à leur tour, et ils sont secondés avec entrain par la populace toujours avide et intéressée. Du reste, les anciens édits de persécution, loin davoir été révoqués, ont, au contraire, été confirmés à deux reprises 8, de

    ___________________________________________________________________________
    1. Ann. Prop. Foi, T. 1, nº 6, p. 5,
    2. T. 1, nº4, p. 18.
    3. T. 1, nº 4, p.17.
    4. T. 1, nº1, p. 19.
    5. T. 2, pp. 250, 258.
    T. 7, pp. 666-67 (note)
    6. T. 1, nº 6 p.7.
    7. T. 4, pp. 413, 417.
    8. T. 2, p. 260.


    sorte que des actes de nature persécutrice sont continuellement enregistrés et quil ne se passe pas dannée que les chrétiens ne soient molestés, capturés, torturés ou exilés, tantôt ici et tantôt là, comme à Lotchehien (caractères chinois), Tchongkianghien 1 (caractères chinois), Ouenkianghien 2 (caractères chinois), Souifou, Omihien, pour ne citer que les principaux endroits. Parfois ce sont les prêtres eux-mêmes quon ordonne dappréhender ; aussi tel jour on apprend larrestation du P. Escodéca, tel autre celle du Vicaire Apostolique 3 et celle aussi de prêtres indigènes 4.

    Laissant de côté, comme hors de notre sujet, les autres faits de persécution, nous ne retiendrons que ceux de Souifou et dOmihien, qui se sont passés dans le district du P. Imbert et au temps de son administration.


    A ) Persécution de Souifou.

    Commencée dans les environs de Souifou, cette grande persécution semble avoir été plus acharnée et de plus longue durée dans cette région quailleurs. Vers 1820 elle y sévissait toujours et lon écrivait, à cette date, que les chrétiens de la contrée méridionale du Setchoan avaient été le plus constamment persécutés 5.

    On a vu plus haut quécrivant au P. Langlois, en 1829, le P. Imbert faisait allusion à des faits anciens qui sétaient passés à Souifou et quil avait racontés dans des lettres précédentes. Voici lun de ces faits rapporté par Mgr Fontana, qui le tenait du missionnaire de cette ville, dans son compte-rendu de 1825-26 6.

    ___________________________________________________________________________
    1. Ann. Prop. Foi, T. 2, p. 249.
    2. T. 3, p. 360.
    3. T. 2, pp.251-252.
    4. T. 4, p. 419.
    T. 5, p. 661.
    5. T. 1, nº6, p.20.
    6. T. 2, pp. 259-260.


    1º) 1825 - 1826.

    La principale de ces persécutions a été celle de Souifou. Un faux catéchumène, peu de temps après avoir embrassé la religion chrétienne, a accusé devant les mandarins de cette ville les chrétiens et surtout ceux qui lavaient exhorté à se faire chrétien. Le mandarin ne fit aucun cas de cette accusation ; il fit au contraire des reproches sévères à laccusateur comme à un perturbateur de la tranquillité publique. Celui-ci, indigné de ces reproches, se donna sur-le-champ un coup de couteau dans la poitrine, continuant daccuser les chrétiens. Alors le mandarin le traita comme un fou furieux ; il ordonna de le lier et de le conduire en prison. Il fit ensuite appeler plusieurs chrétiens, et principalement ceux que le traître avait accusés. Il leur fit de grands reproches de ce quils navaient pas encore abandonné la religion chrétienne et leur dit : Jai écrit plusieurs fois au Vice-Roi quil ny avait plus de chrétiens dans le ressort de ma juridiction ; si vous ne renoncez à la religion chrétienne, je serai obligé de vous faire conduire à la capitale pour que vous y soyez condamnés ; et, dans ce cas, on fera de nouvelles recherches et persécutions de chrétiens dans toute létendue de mon gouvernement. Ces chrétiens se laissèrent tous séduire par cette exhortation, à lexception dune femme que les satellites avaient arrêtée à la place de son mari absent. Elle resta un jour entier au prétoire, au milieu des satellites, confessant toujours quelle était chrétienne et quelle ne voulait pas abandonner la religion de Jésus-Christ. Le mandarin, voyant la constance de cette femme, ne lui a plus fait dinterrogation ; enfin quelques amis de son mari donnèrent de largent aux satellites qui la relâchèrent aussitôt. Le perfide accusateur mourut quelques jours après, dans la prison, de faim, de soif et de la douleur de la blessure quil sétait faite, parce que le mandarin navait donné aucun ordre de prendre soin de lui, ni de lui donner à manger. Ainsi fut terminée en peu de jours cette persécution 1.

    ___________________________________________________________________________
    1. Annales de la Propagation de la Foi, T. 2, p. 259.260.


    2º) 1828.

    Dans le récit, quon va lire, du P. Imbert, il est question de deux confesseurs condamnés depuis 1814 à la cangue et à la prison perpétuelles. Après plusieurs édits hostiles publiés en 1813 et des vexations locales exercées en divers endroits, la persécution devint générale dès 1814 sous la poussée du vice-roi Chang Min. Elle commença près de la frontière du Yunnan par lincendie du Séminaire de Lojangkeou, le 14 octobre de cette année. Cest là, où il était professeur, que Augustin Houang Kouétong fut pris et conduit à Tchengtou avec plusieurs autres chrétiens, qui avaient refusé dapostasier. Après sa condamnation, il fut renvoyé à Souifou pour y purger sa peine. Ailleurs, beaucoup dautres furent condamnés comme lui à la cangue perpétuelle. En 1824, on comptait encore treize confesseurs de cette catégorie dispersés dans différentes villes. On leur proposa, moyennant lapostasie, de bénéficier de lamnistie de lempereur ; sauf un, ils refusèrent tous. Il en restait deux à Souifou en 1828. Cest deux quil va être question dans la lettre suivante que le P. Imbert écrivait au P. Langlois, Supérieur du Séminaire des Missions-Etrangères de Paris, en date du 1er septembre 1829 1.

    ___________________________________________________________________________
    1. Annales de la Propagation de la Foi, T. 4, pp. 415-417.


    Je vous ai parlé, dans mes lettres précédentes, des bons exemples que donnent les confesseurs condamnés à la cangue et à la prison perpétuelles dans la ville de Souifou. Leur foi a été mise à de nouvelles épreuves dans le mois de mai 1828, à cause des perquisitions que faisait le gouvernement contre les sectaires appelés Tsinlienkiao (caractères chinois les jeûneurs). Nos deux confesseurs furent appelés devant le gouverneur, qui les somma dapostasier. Sur leur refus, il leur fit appliquer 40 soufflets avec une semelle de cuir ; il les renvoya ensuite en prison, sans leur permettre de sortir, comme auparavant, après le repas du matin. Au mois de septembre, je vins à Souifou et je fis remettre quelque aumône à ces braves gens. Je demandai en même temps si le fils de Houang Kouétong, le plus notable des deux confesseurs, qui, avant la persécution générale, tenait lécole annexée au collège de Lojangkeou, ne pourrait pas, comme son père, se charger dune école chrétienne et avoir ainsi une existence honnête. Alors, daprès mon avis, ce fervent confesseur prit avec lui son fils dans la prison, pour le perfectionner dans les lettres et le mettre en état denseigner. Le geôlier ne pouvait supporter cet homme dans la prison. Au commencement du mois de novembre, le vénérable confesseur de la foi donna à son fils trois lettres, adressées à trois catéchistes de Lojangkeou, pour les prier de lui procurer une école. Lorsque ce jeune homme sortait de la prison, le geôlier sempara des lettres et les porta sur-le-champ au mandarin. Celui-ci fit appeler le jeune homme, qui sappelle Simon et nest guère âgé que de 18 ans. Le mandarin voulut le faire apostasier ; sur son refus, il le fit frapper de 40 soufflets et le condamna à porter une grosse cangue de cinquante livres. Pendant quon le frappait, son père, comme un généreux confesseur de Jésus-Christ, lui criait : Laisse-toi frapper, Simon ; sil te fait mourir, tu iras droit au ciel. Alors le mandarin, tournant sa colère contre le père, lui fit ôter sa cangue, le fit aussi frapper et le fit enfermer dans une cage où il ne pouvait pas se tenir debout ni assis. Les satellites, par commisération pour lui, mirent un petit banc dans sa cage pour quil put sasseoir. Ils donnèrent aussi au fils une chaise, qui avait un dossier, sur lequel il pouvait appuyer sa cangue et alléger son fardeau. Le mandarin voulait les laisser mourir de faim lun et lautre. Cependant, nous envoyâmes la femme de celui qui était enfermé dans une cage porter à dîner à son mari et à son fils, et elle a continué ainsi à les nourrir. Le fils a porté la cangue quarante jours, après lesquels le mandarin, confus de la fermeté dun enfant, lui fit donner de nouveau des soufflets et le renvoya en lui disant avec un ton de fureur : Je te fais grâce. Enfin le 30 de la dernière lune de lannée chinoise, cest-à-dire en février dernier (1829), le mandarin, épouvanté des revers quil avait éprouvés et où il est bien difficile de ne pas reconnaître une cause surnaturelle, fit briser la cage de notre confesseur, qui y était depuis trois mois, et le laissa tranquille sans lui faire remettre la cangue. Ce fervent chrétien reste ainsi dans la prison où il soccupe, comme par le passé, à nous transcrire des livres chinois. Pendant quil était dans sa cage, le mandarin le faisait apporter tous les jours en sa présence pour lexhorter à apostasier et pour disputer avec lui sur la religion : Dites un seul mot, lui disait-il, et vous voilà tiré daffaire et moi aussi. Mais ce courageux athlète de Jésus-Christ répondait solidement à toutes les paroles du mandarin, qui avait tellement à cur de le pervertir, que, lorsque ses affaires lempêchaient de discuter avec lui, il envoyait le plus habile des prétoriens remplir cet office de Satan. Le généreux confesseur, ferme et inébranlable comme un rocher, ne leur répondait rien, il prêchait même la foi aux satellites et aux curieux, qui se rendaient en foule au prétoire pour le voir, et tous étaient dans ladmiration. Depuis cette époque, le mandarin de Souifou na pas inquiété les chrétiens, et même il ne reçoit plus les accusations quon lui porte contre eux 1.

    3) 1830.

    En 1830, la persécution finit de sévir dans la région de Souifou. Augustin Houang Kouétong, quau commencement de 1829 nous avons laissé en prison, vit maintenant libre dans cette même ville de Souifou, où il tient école, 2 mais reste condamné toutefois au port de la cangue, son ancien instrument de supplice. A partir de ce moment, les relations des missionnaires font le silence sur lui. Cependant 33 ans plus tard, en 1863, à larrivée en mission de Mgr Chatagnon, lintrépide et dévoué confesseur de la foi vivait encore, les épaules toujours chargées de leur instrument de torture. Il est vrai quil ne le portait plus continuellement, et même, si la démarche neût répugné tant à sa foi quà son caractère, il aurait pu sen faire débarrasser tout à fait ; pour cette double raison, comme aussi pour lédification des chrétiens, il continua à le porter par intermittence jusquà la mort, nomettant jamais den charger ses vieilles épaules quand il allait assister à la messe.

    ___________________________________________________________________________
    1. Ann. Prop. Foi, T. 4, p. 415-417.
    2. T. 5, p. 663.


    On parle encore à Souifou du légendaire Houang Yuen-kia, cest-à-dire de Houang ronde-cangue. Parmi les victimes des persécutions, combien pourrait-on en citer dont le supplice ait atteint, comme le sien, une durée de cinquante ans ? Celle qui ma paru sen rapprocher le plus, cest un autre cangué, Pierre Tsai, de Péking : en 1835, il y avait trente ans quon lexposait tous les jours aux regards des passants à la porte de Tsonghouamen 1.

    B) Persécution dOmihien.
    1830.

    En 1830, Omihien était un centre chrétien important, la principale station du district, dit Mgr Fontana, et celle où le P. Imbert avait coutume de résider le plus longtemps2. Ce centre, ouvert à lEvangile vers la même époque que Outongkiao, avait, comme celui-ci, fait de rapides progrès, malgré les persécutions qui avaient déjà sévi sur lui. La première eut lieu en 1789 3 ; elle se termina par lacquittement, suivi dun retour triomphal des confesseurs qui avaient été conduits jusquà Tchengtou. Sur celle de 1814, on ne possède pas de renseignements écrits, mais la tradition rapporte que les chrétiens eurent également à souffrir et que des femmes et même des enfants durent comparaître devant le mandarin. La persécution de 1830 nest que la continuation de la précédente soulevée par Chang Min ; elle neut pas, tant sen faut, le caractère plutôt bénin de celle de 1789, ni surtout pour les chrétiens un aussi brillant dénouement.

    ___________________________________________________________________________
    1. Ann. Prop. Foi, T. 10, p. 111-112 ; lettre de Mgr Mouly du 12 octobre 1835.
    2. T. 5, p. 661.
    3. Hist, des Miss. du Setchoan, T. 1, pp. 648 et 653.


    Depuis plusieurs années, et sans attendre une paix complète qui tardait trop à venir, la mission avait commencé à relever ses ruines et particulièrement les écoles 1. Le P. Imbert, pour sa part, en avait rétabli une à Souifou qui, tenue par Houang Kouétong, était fort fréquentée ; à Omihien il en avait réorganisée une également pour les garçons et les petits enfants, qui lui donnait aussi toute satisfaction. Cest au sujet de cette dernière école quéclata la persécution dans le courant de lété de 1830. En date du 2 septembre de la même année, Mgr Fontana annonça cette nouvelle dans les termes suivants : Je viens dapprendre quune persécution vient de sallumer dans le district du P. Imbert ; des satellites sont entrés en grand nombre dans la principale chrétienté de ce district. Il y avait érigé une école chrétienne bien tenue, pour léducation des garçons et des petits enfants. Le maître décole et les écoliers ont eu le temps de séchapper. Le cuisinier seul a été arrêté. Le P. Imbert était alors éloigné de cette chrétienté ; mais on dit quil a été dénoncé au mandarin comme missionnaire européen. Je ne sais encore quelle issue aura cette persécution 2.

    Par une lettre de septembre 1830, le P. Imbert complète comme suit ces renseignements : A quarante-sept lieues (de Souifou) dans le district de Kiatinfou, que je visite depuis deux ans, une petite persécution vient déclater, à la mi-juillet de cette année, dans la ville dOmihien ; laffaire nest pas encore terminée. Un pauvre jeune homme, qui était cuisinier dune école chrétienne que jy avais établie, a été arrêté et est mort en prison par suite des mauvais traitements et des supplices quil a endurés plutôt que de me nommer et me faire prendre par les satellites. Un bon vieux catéchiste est aussi mort dans la prison. Plusieurs chrétiens sont encore détenus, mais il paraît que cela naura pas de suite, car le mandarin a peur de se trouver trop embarrassé, sil était prouvé quun européen réside sur son gouvernement 3.

    ___________________________________________________________________________
    1 . Ann. Prop. Foi, T. 1, nº 4, p. 18.
    2. T. 5, p. 661.
    3. T. 5, p. 664.


    Ecoutons de nouveau Mgr Fontana qui signale, en date du 3 septembre 1831, la fin de cette persécution locale et donne les résultats quelle a produits : La persécution violente, qui séleva lannée dernière dans le district du P. Imbert, est finie. Deux des chrétiens emprisonnés sont morts dans la prison après avoir souffert les plus cruelles tortures. Quelques-uns ont lâchement apostasié ; les autres se sont rachetés et délivrés des mauvais traitements, que leur faisaient essuyer le gouverneur et les satellites, moyennant de largent1.

    Cest sans doute à une protection spéciale de la Providence que le P. Imbert doit de navoir été ni poursuivi ni même accidentellement découvert comme prêtre dune religion proscrite. Il est, en effet, fort surprenant quétant étranger et voyageant presque continuellement, il ait pu circuler indemne pendant tant dannées à travers une contrée encore en proie à la persécution, alors que des prêtres indigènes, malgré les précautions dont ils sentouraient, navaient pu échapper aux vicissitudes de ces temps troublés. Il faut noter cependant quau physique le P. Imbert tranchait peu sur le Chinois. Que le soleil de Provence ait quelque peu bruni son teint, cest bien possible ; mais ce nétait pas suffisant toutefois pour le faire ressembler à un indigène de lEmpire du Milieu. Quant à savoir quelles étaient les autres particularités extérieures qui lui donnaient une tournure plus chinoise quà nul autre de ses compatriotes, nous navons trouvé aucun renseignement qui le dise, et lui-même sest contenté de déclarer, mais sans dire en quoi, quil était le plus chinois de tous 2. Toutefois, si on sen rapporte aux traits sous lesquels les gravures le représentent, il y a lieu de conclure que sa figure émaciée, un peu allongée et aux joues creuses reproduit assez bien le type de beaucoup de Chinois âgés du Setchoan. Cest ce physique et, sans doute aussi, une aptitude corrélative à reproduire la manière dêtre extérieure dun Céleste, qui lui permirent de voyager partout sans éveiller les soupçons sur sa qualité détranger. Cette propriété de passe-partout, jointe à son goût naturel et surnaturalisé des voyages car sil était le plus chinois de tous ses confrères, il en était aussi le plus coureur 3 lui valut dêtre chargé de courses supplémentaires. On la vu faire loffice de facteur entre les deux évêques. Quand il fut question de fonder un séminaire, quil fallait établir à plusieurs jours du mandarinat le plus proche et du marché le plus voisin, en fait à 4 et à 3 journées respectivement, cest encore à lui quon fit appel. Nul doute quen cette occasion il nait dû errer longtemps à travers les montagnes.

    ___________________________________________________________________________
    1. Ann. Prop. Foi, T. 6, p. 504.
    2. T. 5, p. 664.
    3. T. 5, p. 664.


    Toutefois si chinoise que fût sa tournure, il ne laissait pas de prendre les précautions qui simposaient, évitant toute imprudence inutile. Cest ainsi quen 1826, sentant la nécessité de saccorder un peu de repos, il choisit Outongkiao comme offrant plus de sûreté quaucun autre endroit de son district, en dépit des désagréments que pouvaient lui causer la prosmicuité dune foule toujours très affairée et fort bruyante et une atmosphère viciée par de multiples impuretés et mauvaises odeurs.

    Il voyageait à pied à linstar des Chinois peu fortunés Son voyage à Tselieoutsin nous le montre sappuyant sur sa longue pipe 1, assez forte pour faire office de solide bâton de route, et chaussé de gros souliers à hauts crampons de fer, pour parer aux traîtrises de la boue glissante des chemins ; ces deux spécialités, uniquement particulières au pays, nous permettent dimaginer le reste de son accoutrement, qui était à coup sûr, lui aussi, tout à fait couleur locale. Comment soupçonner la présence dun étranger sous des apparences aussi complètement chinoises ? Seul le langage aurait pu le trahir, mais son bon parler chinois parachevait lillusion sur lidentité quil se donnait. Que le P. Imbert fût, comme nous dirions aujourdhui, un as en langue chinoise, tous ceux qui lont vu à luvre au Setchouan sont unanimes à laffirmer : Mgr Fontana après Mgr Pérocheau. Leur témoignage est formellement corroboré par Mgr Verroles, devenu Vicaire Apostolique de la Mandchourie après avoir été missionnaire au Setchoan, où il connut le P. Imbert ; il a écrit de lui à ce sujet : Arrivé au Setchouan, il apprit en fort peu de temps la langue quil parlait très bien et avec une parfaite connaissance des caractères chinois, si difficiles à apprendre 2.

    ___________________________________________________________________________
    1. Ann. Prop. Foi, T. 3, p. 379.
    2. T. 16, p. 146. A loccasion du départ de Mgr Imbert pour la Corée. Mgr Fontana se contente de dire en ce qui concerne la langue écrite : Il connaît assez bien les caractères chinois.


    Le P. Imbert forçait ladmiration sur un autre point : étant donné son état de santé toujours précaire, où pouvait-il trouver assez de force de résistance et dénergie pour réaliser tout le travail qui lui était demandé ou quil simposait à lui-même ? Sil y avait lieu, sous ce rapport, de le comparer à quelquun de ses devanciers, celui quil rappellerait le mieux, serait peut-être le P. Basset, au début du XVIIIme siècle. Cest au Tonkin, dont le climat était si insalubre, quil avait contracté les germes dune maladie que Mgr Fontana appelait hydropisie 1 et Mgr Verroles hépatite 2. Quand elle se déclarait, les jambes, le ventre, le corps tout enflait 3. Les crises de ce mal lui causaient de cuisantes douleurs et le laissaient sans forces pendant longtemps 4. Cest en 1828 quil semble avoir éprouvé le plus fort, accès de son mal, dont dailleurs il se plaint dans une de ses lettres 5. Au dire des médecins chinois, cette maladie aurait pu, moyennant deux ou trois mois de repos et de soins, être guérie radicalement ; mais il ne tenait pas grand compte de leurs avis. A son évêque, lexhortant à prendre du repos, il répondait que cétait le mouvement et non le repos qui le soulageait, et que du reste les nécessités spirituelles de ses chrétiens, étant bien grandes, le réclamaient. Que par inclination naturelle il aimât les voyages, comme le dit Mgr Fontana, on le croira sans peine ; mais ce goût ne suffit pas à les expliquer quand nous les savons accomplis dans les conditions si déplorables de son état de santé. Encore ici, sous couleur dun penchant cher à sa nature, le P. Imbert masquait le zèle ardent qui le dévorait et le portait à se faire tout à tous 6. Sa brûlante charité fut le mobile de ses déplacements fréquents et même de ses longs voyages, qui sont comme la caractéristique de sa vie dapôtre ; elle fut le grand ressort qui soutint son corps malade sur les détestables chemins du Setchouan, qui du Setchouan le lança vers la terre alors déshéritée de la Corée, doù il méditait de passer vers celle également ingrate du Japon, pour y prêcher de nouveau lévangile et secourir les anciens chrétiens quil espérait y trouver encore après deux siècles dabandon 7.

    ___________________________________________________________________________
    1. Ann. Prop. Foi, T. 4, p. 408.
    2. T. 16, p. 146.
    3. T. 4, p. 407.
    4. T. 4, p. 412.
    5. T. 4, p. 412.
    6. T. 3, p. 408.
    7. T. 13, p. 165.


    Le P. Imbert, missionnaire avant tout, était aussi un esprit cultivé, ouvert et pratique, qui sintéressait à tout et aimait à entrenir ses correspondants des sujets les plus variés. Le caractère dominant de sa figure, dès ses débuts dans lapostolat jusquà la fin, fut celui dun pionnier hors pair, résolu et persévérant. Cette vie dactivité dévorante, Mgr Verroles, en annonçant le martyre de Mgr Imbert, la résumait en ces termes : Pieux, actif, industrieux et travaillant toujours au-dessus de ses forces, il parut dès ses premiers pas dans la carrière apostolique un missionnaire accompli 1.

    Partout où il a passé, le P. Imbert na laissé que des regrets, mais nulle part peut-être autant quau Setchouan où son long séjour a permis de lapprécier davantage. Son bon caractère doux, affable et gai sétait attaché tout le monde, et chacun sentit, en le voyant partir, quil allait lui manquer quelque chose. Mais le plus à plaindre fut, à coup sûr, le Vicaire Apostolique, que ce départ privait dun collaborateur précieux, préparé par douze ans de sagace expérience à faire valoir dans leur plénitude de belles et multiples qualités. Mais la Providence avait fait au P. Imbert cette destinée à part dêtre retiré de partout après ly avoir mis en évidence ; et cest pour lui obéir quil sest si souvent dérobé aux sollicitations qui se faisaient pressantes pour le retenir.

    Son ombre cependant na cessé de planer bienfaisante sur ceux qui ont dû le sacrifier à sa providentielle destinée. Pouvait-il, en effet, oublier ces peuples auxquels il sétait pendant tant dannées dévoué corps et âme, et refuser à ses frères adoptifs une place, même privilégiée, dans ses suffrages ? Et maintenant quil est inscrit au Catalogue des Bienheureux, que de tous les champs dapostolat quil a arrosés de ses sueurs ou de son sang, ou quil a désiré défricher et cultiver, on se tourne confiant vers lui pour le prier dy dépêcher des ouvriers en nombre et de les couvrir de vastes moissons dâmes !

    P. L. R.
    Miss. apost de Suifu.

    ___________________________________________________________________________
    1. Ann. Prop. Foi, T. 16, p. 147.

    1928/26-41
    26-41
    Anonyme
    Chine
    1928
    Aucune image