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Bénédiction de l’église de Hôi-Xuân (Châu-Laos)

THANH-HOA Bénédiction de l’église de Hôi-Xuân (Châu-Laos) 3 mai.
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    THANH-HOA
    Bénédiction de l’église de Hôi-Xuân (Châu-Laos)

    3 mai.

    Triomphe personnel que cette solennelle bénédiction de l’église de Hôi-Xuân ? Celui qui a peiné pour constituer l’édifice spirituel et matériel de cette paroisse, de fondation récente, a bien le droit de se réjouir de voir les succès couronner ses efforts. Il aurait même quelques motifs de s’enorgueillir des précieux témoignages de sympathie que lui ont accordés, à cette occasion, ses supérieurs et les autorités de la province ; non moins que des sentiments d’affection et de reconnaissance qui, en ce jour, groupaient autour de lui, en si grand nombre, chrétiens et païens : tays, moïs, annamites, chinois même.... Mais si sa conscience lui rend témoignage qu’il a été le bon ouvrier au service du Père de famille, il sait aussi que son œuvre le dépasse et que d’autres avant lui ont semé dans les larmes et dans le sang, dans l’ingratitude et dans l’oubli.

    Ce qui fait le caractère et la portée de cette solennité, c’est qu’elle est l’aboutissement de longs efforts dont l’histoire de “Conquête du Châu-Laos” a narré les péripéties les plus douloureuses ; c’est qu’elle marque une nouvelle phase de progrès dans la conversion de ces régions lointaines.

    Il y a une vingtaine d’années Hôi-Xuân n’était encore qu’une forêt vierge aux ombres sinistres,
    “……….le vallon
    où le tigre mugit “.

    Actuellement un marché, mi-annamite mi-chinois, s’est juxtaposé au village tay, résidence du quan-châu (sous-préfet). Cependant l’ensemble n’est pas encore très considérable et ce n’est ni à sa richesse, ni à l’ampleur de son commerce que Hôi-Xuân a dû la présence d’augustes visiteurs.

    Si Mgr Gendreau a voulu, malgré son grand âge, ses importantes occupations et la distance, présider cette fête et officier pontificalement, c’est, comme il l’a dit lui-même, qu’il se souvient d’avoir vu partir ses confrères : le Père Fiot et ses compagnons, premiers pionniers que Mgr Puginier, le grand évêque, envoyait travailler à l’évangélisation des régions mùong. C’est que devenu évêque lui-même il a donné, capitaine que n’effleure pas le découragement, le départ à trois nouvelles vagues d’assaut, dont la dernière, dirigée par le légendaire Père Martin (qui maintenant de sa pieuse retraite de Ba-Làng se souvient et prie), a enfin réussi à s’établir solidement sur les ruines de la citadelle de Satan. C’est aussi parce qu’il a connu personnellement, ainsi qu’il le rappelait lui-même d’une voix émue, les nombreuses victimes qui sont tombées au champ d’honneur du Laos.

    Mgr Marcou attendait et désirait cette réunion depuis longtemps, non pas pour mesurer le chemin accompli, mais pour lancer un nouvel appel de son cœur d’apôtre à ceux qui ne sont pas encore entrés dans la bergerie. Avant la division du Vicariat, c’est-à-dire jusqu’à cette année, il a daigné entourer d’une sollicitude constante les paroisses naissantes du Châu Laos, aidant les uns et les autres, relevant les courages lorsqu’au milieu de difficultés angoissantes les ouvriers évangéliques semblaient succomber à la tâche. C’est lui en particulier qui, dès 1926. a projeté et voulu, comme il sait vouloir, la fondation de Hôi-Xuân, à la fois maison hospitalière, qui sert d’étape et de refuge aux confrères mal lotis de la brousse, et en même temps centre religieux déjà important, dont les autorités provinciales ont su jusqu’ici comprendre l’influence civilisatrice. Fondateur de Hôi-Xuân, la fête n’aurait pas été complète sans lui.

    Mgr De Cooman, qui est ici chez lui et qui tient à multiplier les prises de contact avec cette partie un peu déshéritée de son Vicariat, peut-être parce qu’elle représente au plus haut degré la croix que sa devise recherche, ne pouvait manquer si belle occasion de venir visiter son troupeau et encourager ses auxiliaires.

    Il serait trop long d’énumérer toutes les marques d’intérêt que l’Administration a accordées au P. Canilhac et à son œuvre ; qu’il suffise de relater celle qui les résume toutes : la présence de Mr Freyssenge, le brillant vice-résident de Thanh-hoa, qui avait poussé l’amabilité jusqu’à amener dans sa voiture les confrères de Thanh-hoa que le manque d’auto aurait empêcher de venir.

    La fête avait été longuement et activement préparée. Dès le 2 mai au matin tout était prêt pour recevoir Leurs Excellences : mâts, drapeaux, arcs de triomphe, guirlandes etc., fragile ornementation dont la grâce soulignait les formes robustes du nouvel édifice, dressé, de même que la cure, sur les plans du Père Lury, architecte attitré de la Mission.

    Sur la falaise, à une cinquantaine de mètres au-dessus du fleuve, dans son cadre sévère de montagnes abruptes et de sombres forêts, le clocher, haut de 16 m. 50, détache sa blancheur joyeuse dans un site peu banal, et la cloche, due à la méritoire générosité des pauvres montagnards et des petits commerçants de la région, jette aux échos de la vallée l’appel émouvant de sa voix argentine comme le son d’une cloche de couvent et puissante comme la volée d’une cathédrale. Tout cet ensemble dégage une impression de beauté religieuse dont les broussards s’extasient et qui suscite l’enthousiasme des citadins. La blanche église de Hôi-Xuân porte bien son vocable de N. D. de l’Immaculée Conception !

    Plus tôt qu’on ne le pensait, agile et légère comme une chèvre qui joue dans la montagne, la petite Citroën de Mgr De Cooman pilotée par le P. Delavet arrive vers 11 heures, avant même que les signaleurs munis de fusils aient eu le temps d’occuper leurs postes. Un peu plus de 4h. de route pour venir de Thanh-hoa, alors qu’il n’y a pas si longtemps on mettait plusieurs jours à faire le voyage ! C’est en grande partie à Mr Bruneteaud, Inspecteur de la Garde Indigène remplissant les fonctions de Délégué administratif, qu’une aussi nombreuse assemblée a pu se rassembler sans difficultés. Type de colonial d’autrefois, au sens épique du mot, il a appris sous les ordres des Mangin et des Marchand, au cours des campagnes du Centre africain, à savoir tout faire en dépit des difficultés et, comme le légionnaire romain, il sait qu’on conquiert un pays avec des routes plus qu’avec les armes. Dans le pays il a déjà effectué des travaux qui ne le cèdent en rien, pour la solidité, aux fameuses chaussées romaines et que le missionnaire itinérant bénit de tout son cœur. A l’arrivée de Leurs Excellences il tient à se présenter en grande tenue et la poitrine constellée des décorations, que lui ont valu ses beaux états de service, pour protester qu’il est aussi fidèle à sa foi qu’à son pays.

    L’arrivée de Mgr Gendreau et de Mgr Marcou, accompagnés des Pères Huctin et Fournier, vers 4h. du soir par une chaleur accablante, trouve tout le monde à son poste pour former un cortège enthousiaste et, à leur entrée dans l’église, les grandes orgues de la tribune (en l’espèce un petit harmonium portatif) s’essoufflent pour une marche triomphale.

    Quelques instants plus tard, Mgr De Cooman conférait solennellement le baptême à deux jeunes annamites, anciens élèves des Frères, l’un chargé des Postes, l’autre instituteur à Hôi-Xuân. Depuis longtemps, ils connaissaient la religion, mais il a fallu qu’ils fussent désignés à un poste peu envié, malgré son importance, dans une région redoutée des annamites, pour y trouver l’heure de la grâce. Cette conversion de deux jeunes gens instruits et fonctionnaires a produit une grosse impression sur la population annamite férue de tout ce qui est diplôme ou situation administrative. Quant aux deux néophytes, ils sont édifiants de ferveur et de bonne volonté.

    Le soir venu, autour d’une table joyeuse, on fête les voyageurs : confrères de la brousse venus à cheval, en radeau, confrères de la ville venus en auto, sans parler du benjamin, le Père Groslambert, qui depuis Phong-Y est monté à l’assaut du Châu-Laos à bicyclette....

    On se compte ; en tout : trois évêques, onze missionnaires, trois prêtres indigènes, une vingtaine de catéchistes ont pu répondre à l’invitation du Père Canilhac. Plusieurs autres confrères empêchés ont exprimé leurs regrets et leurs compliments. La maison est un peu étroite pour pareille affluence. On a réservé les chambres à Leurs Excellences et pour les autres, la consigne est de se caser où on pourra. L’un s’empare d’un fauteuil, l’autre d’un hamac, la plupart se contentent d’une natte sur le plancher. Le P. Donjon, excédé par les entreprises audacieuses d’un cancrelat, va s’étendre sous la véranda. La chambre du maître de maison prend les allures d’un caravansérail où dans la pénombre grouillent bras et jambes, fusent les plaisanteries des jeunes et grondent les remontrances des gens raisonnables qui veulent dormir ; mais allez donc vous assoupir dans une pareille fournaise ! L’atmosphère brûlante de l’après-midi s’est encore alourdie : ni plus ni moins qu’à Hanoi ou à Thanh-hoa le thermomètre se maintient au-dessus de 30 º !— Fraîches nuits du Laos, s’en est fait de votre renommée ! Pas un souffle d’air. A part un ou deux dormeurs invétérés, on se tourne et se retourne cherchant, en vain, le sommeil et les figures se rembrunissent à la pensée que demain il faudra braver sous le harnais une chaleur encore plus insupportable.

    Enfin vers minuit l’orage éclate avec un fracas épouvantable : vent, pluie, tonnerre mille fois répercuté par les échos de la montagne, rien ne manque à l’orchestre. Les éclairs se suivent à une cadence accélérée et le P. Mironneau, inquiet, égrène son chapelet à une vitesse proportionnée, tandis que le P. Bourlet d’un œil anxieux cherche son vêtement happé par la tourmente. Les arcs de triomphe et les mâts d’oriflamme craquent lamentablement ; le plus haut, un chef-d’œuvre de 25m. s’abat avec fracas. Mais c’est à peine si on accorde une pensée de regret aux drapeaux et aux guirlandes si jolies : on respire, on jouit de la fraîcheur retrouvée et en se disant que demain la journée sera supportable, on s’endort d’un sommeil reposant.

    Une pieuse assistance écouta les messes qui se succédèrent dès l’aube aux autels de l’église. Mgr Gendreau avait eu la condescendance d’accepter de procéder lui-même à la bénédiction de l’église et de chanter la grand’messe. Le temps, décidément brouillé, ne permit pas de se rendre à l’église en cortège à 7 h. ½ ainsi qu’il avait été prévu. La foule des fidèles d’ailleurs n’arriva que par petits paquets, les uns craignant la pluie pour les beaux habits de fête, les autres distraits par l’arrivée du buffle, personnage important de la journée. En effet, pour nos montagnards une fête sans buffle n’est qu’une fête de 2me classe, autant dire, ratée. Or il y avait deux jours qu’on l’attendait en vain, ce buffle. A plusieurs reprises on avait envoyé des estafettes à pied et à cheval pour accélérer sa marche, mais on ne voyait toujours rien venir de l’autre côte du fleuve ! Ce n’est que quelques instants avant l’office que sa majesté daigna arriver. On lui fit une telle ovation que la bête, qui n’avait jamais vu pareille chose, au fin fond de son Muong Mo natal, devint furieuse, chargeant tous ceux qui voulaient l’approcher ; aussi bien un taureau tay ne pouvait-il se laisser tuer bêtement comme les buffles stupides qui regardent passer les autos sur la route mandarine. On apporte des fusils. Malgré leur réputation de fins tireurs quelques-uns s’éclipsent : on ne sait jamais, un coup de corne est si vite attrapé ! Le superbe animal, les naseaux hauts, renifle d’une façon de plus en plus menaçante. Soudain il s’abat, roule jusqu’au fleuve, emportant comme une avalanche 20 m. de la clôture du jardin ; deux coups de fusil simultanés et bien placés ont mis fin à l’inquiétude des cuisiniers. Tranquillisés, nos Tays peuvent se rendre à l’office et suivre, sans distractions, l’ordre des cérémonies qui se déroulent pompeusement sous la direction du P. Poncet. Notre P. Provicaire attendait depuis le temps où il n’était que jeune vicaire du P. Martin à Phong-Y la permission de monter au Laos ; cette fois il a mis le pied dans le paradis défendu....

    Suivant le rite liturgique, tous les saints sont appelés à venir prendre la nouvelle église sous leur puissante protection. Il en est de peu connus, mais que nous n’avons garde d’oublier ; ce sont nos anciens, morts à la tâche ou sous le fer du bourreau. Tout à l’heure, la voix éloquente du Père Bourlet évoquera leurs âmes venues planer sous les voûtes blanches. Vétéran du Laos le Père, qui, maintenant éloigné de nous, travaille avec le plus grand succès à la conversion des annamites du Thanh-hoa, fut d’abord, avec le P. Rey qu’un accès de rhumatisme a empêché de venir prendre lui-même la parole, l’artisan zélé de la renaissance religieuse du Châu-Laos, sous les auspices du P. Martin. Aujourd’hui tout son amour du Laos lui revient au cœur, et il retrouve les mots longtemps oubliés pour expliquer à nos Tays la leçon du passé : trois fois l’ennemi a réussi à détruire la religion et à arracher Dieu du cœur des enfants de la montagne ; à chaque fois l’Eglise Tay-laotienne s’est relevée plus forte ; aujourd’hui elle paraît bien inébranlable et cette fête consacre son triomphe. Parmi les fidèles pieusement agenouillés on peut compter plus d’un descendant des persécuteurs d’autrefois et cela ajoute à l’émotion que soulève l’ardente parole de l’orateur.

    A l’Evangile, c’est Mgr Marcou qui tient à prendre la parole en annamite Malgré l’émotion qui couvre sa voix à plusieurs reprises au souvenir des difficultés passées, il expose avec sa clarté habituelle un thème qui lui est familier : le bien a été fait, les résultats sont beaux, mais il reste encore beaucoup à faire ; tous, prêtres, catéchistes, fidèles doivent unir leurs efforts, afin que les païens finissent par céder à l’évidence du bien et à se convertir tous. L’assistance annamite et chinoise suit avec attention cette paternelle allocution ; nos Tay eux-mêmes ont assez l’habitude de l’annamite pour comprendre la pensée de Monseigneur et ses paroles auront porté dans le cœur de tous.

    Pour souligner le retentissement de cette solennité, à laquelle assistaient Mr l’administrateur Freyssenge, et Mr Bruneteaud, délégué administratif à Hôi-Xuân, il faut signaler la présence à la messe de Mr le Tri-châu (sous-préfet) de Quan-hoa et de son père, ancien Tri-châu lui-même ; de Mr le Conseiller provincial Ông Vuong ; des chefs de canton et des maires de la région en nombre impressionnant ; en un mot, de tout ce qui peut compter parmi notre population indigène encore fortement hiérarchisée.

    Dès l’arrivée des autos épiscopales, la veille, les chrétiens étaient inquiets d’aller présenter leurs hommages à Leurs Excellences. Ce n’est qu’après la grand’messe, vers 11h., qu’on autorise les différents groupes à se rendre dans le “hall de réception”. Comme de juste, les catéchistes présents furent les premiers à ouvrir le feu des discours, en annamite et en latin, en parole et en musique. Impatients d’avoir leur tour les chrétiens, tout en admirant des choses aussi savantes, trouvaient le temps un peu long ! Leur tour vint avec Mr Lang, chargé des Postes, nouveau baptisé de la veille qui sut, en un français concis et vibrant, remercier Leurs Excellences de leur apporter comme un exemplaire de la bonté de N. S. en ayant la condescendance de s’intéresser à ce coin de terre perdu, “longtemps oublié des antiques rois d’Annam”. Successivement les chrétientés annamites et chinoises de Hôi-Xuân et de La-Han, les chrétientés moïs de Thiêt-Ông, les chrétientés tays de Muong-Ky viennent réciter leur compliment. Les tay Ky ont eu la bonne idée de prendre pour interprètes un groupe de petites filles qui chantent leurs remerciements sur l’air de l’O Filii et Filiœ ; leur bonne grâce naïve, non moins que leur costume original, leur vaut un véritable succès. Puis viennent les représentants de différentes paroisses voisines : Muong-Chu qui a la joie de présenter un groupe assez fort de tout nouveaux chrétiens ; Muong-Khiêt, ancien fief du P. Canilhac qui maintenant prospère sous la boulette du P. Donjon ; Muong-Xia, présenté par son curé, le P. Qui ; quelques représentants de Muong-Dêng ont même suivi le Père Liên à travers les hauts cols de la montagne pour venir saluer leurs Excellences. Le défilé se termine par le P. Mironneau qui demande à faire les grands lay (salutations) à la place de ses ouailles de Muong-Xôi que l’éloignement n’a pas permis de venir !

    Comme de juste, la journée s’acheva par un salut d’actions de grâces solennel. Et maintenant la nouvelle paroisse attend l’avenir avec confiance. Privilège rare, la lignée des vieilles Missions-mères est venue pencher un visage affectueux sur son berceau : Hanoi, grand’mère, représentée par la bonne grâce souriante de Mgr Gendreau ; Phat-diêm, fille déjà féconde qu’incarne, avec une distinction affable, Mgr Marcou ; et Thanh-hoa, petite fille devenue majeure dont Mgr De Cooman porte les soucis et les espoirs. Les grandes cathédrales sont venues bénir leur petite sœur de la brousse ; elles continueront à intercéder pour elle et à travers les immensités, leurs cloches vibreront d’un même accord pour chanter la gloire de Dieu et demander la conversion des païens.

    P. VILLETTE, missionnaire à Muong-Chu. (Châu-Laos).
    1933/513-520
    513-520
    Villette
    Vietnam
    1933
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