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Aux rives de lIrrawaddy 9 (Suite)

Aux rives de lIrrawaddy I. La grande lumière de lAsie. (Suite)
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    Aux rives de lIrrawaddy
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    I. La grande lumière de lAsie.
    (Suite)
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    Histoire ou mythe ? se demande M. H. Oldenberg, cest ainsi que les textes sacrés racontent lhistoire des luttes intérieures du Bouddha, luttes qui se terminèrent par la conquête de la certitude et de la paix. Ce récit a-t-il une valeur historique ? Après une assez longue dissertation qui ne rentre pas dans le cadre de ce petit travail nous ne faisons pas une étude sur le Bouddhisme , M. Oldenberg conclut : la critique ne peut pas, là où il ny a que des probabilités, créer des certitudes. Que chacun décide ou sabstienne de décider, comme il le trouvera bon ; pour notre part, quil nous soit permis de professer lopinion que nous possédons, dans le récit de la manière dont le descendant des Sakyas est devenu le Bouddha, un véritable fragment dhistoire .

    Il mourut à lâge de 80 ans dune indigestion de viande de sanglier.

    II. Un avatar du Bouddhisme.

    Cest sous le règne dAsoka (272-32 avant J.-C.) que la nouvelle religion, déjà solidement établie dans le nord et le sud de lInde, fut introduite en Birmanie. Comme Ceylan et le Siam, elle suit lécole du Sud ; le Thibet, le Boutan, le Népal, la Mongolie, la Chine, le Japon et la Corée suivent celle du Nord. Le pali est la langue sacrée de la première, le sanscrit celle de la seconde. Le bouddhisme du Nord reconnaît lexistence dun être Suprême, Créateur de lUnivers : il lappelle Adibouddha. Celui du Sud fait de Bouddha lêtre le plus parfait que lhumanité ait produit et enseigne nous le verrons bientôt que, sans le secours daucune divinité, de ses propres efforts, lhomme arrive au salut.

    Au début, il trouva un sol ingrat, ce bouddhisme, et mit longtemps à s acclimater. Dautres occupaient la place. Il reste, en effet, bien prouvé aujourdhui que, sans parler des Indiens qui, venant par mer de la côte malabare, se fixaient déjà dans le pays y apportant avec eux leurs dieux lares, du nord descendaient les Aris qui sétablissaient à Pagan, capitale de la Hte Birmanie, et y fondaient un bouddhisme tantrique.

    Bien abject, en effet, était ce Mahayanisme. Ses prêtres vivaient dans des monastères, étaient vêtus de robes noires, portaient de longues barbes, sexerçaient à la lutte, allaient à cheval, à la guerre, surtout.., levaient le coude et, horribile dictu ! réclamaient le jus prim noctis. Ils ne faisaient rien pour le peuple ; leur religion consistait à satisfaire leurs passions. Le Hman-nan, ou chronique royale du Palais de Verre, nous raconte les tours quils jouaient pour couvrir leurs vices et donner à leur tântrisme un léger vernis de vérité. Ils faisaient des trous dans des troncs darbre, y plaçaient des manuscrits de leur composition, attendaient que lécorce eût repoussé, puis un beau jour, des devins, subornés et soudoyés à lavance, les tiraient de leur cachette et, devant une foule ahurie, donnaient linterprétation de ce nouveau genre doracle, interprétation beaucoup plus large que toutes les libertés quils prenaient déjà.

    Dans le même esprit, ils écrivaient des livres et, à pleines mains, jetaient de la poudre aux yeux non seulement du peuple simple et crédule, mais du roi lui-même et des dignitaires de la Cour. Daprès eux, tuer était permis : il suffisait, pour effacer cet acte de démérite, de réciter la formule déprécatoire quils avaient composée. Pis encore, rois et ministres, riches et pauvres, devaient, à la nuit tombante, leur envoyer la fleur de la virginité de leurs enfants le jour de leur mariage. De cette horrible coutume, ces impudiques avaient fait un devoir religieux, devoir que toute nouvelle mariée devait accomplir sous les peines les plus sévères.

    Une fois lan, le roi birman et son peuple, les Aris en tête, se rendaient au mont Poppa, situé au sud de Myingyan, pour y adorer le grand Nat Mahagiri. De nombreuses têtes danimaux tombaient alors sous le couteau de ces sacrificateurs, étaient offertes aux esprits, puis suspendues aux piliers du temple, tout comme les Chins et les Kachins de nos jours les placent sur des poteaux, à lentrée de leurs maisons. Le culte des Nagas, ou serpents, est encore lune des inventions de leurs cerveaux malades.

    Ce tântrisme infâme, lun des développements du bouddhisme thibétain, nous disent les historiens, dura plusieurs siècles en Birmanie. Ce fut le roi Anawratha (1044-77) qui, à sa conversion au pur Bouddhisme de lInde, destitua ces Aris de leur position de ministres de la religion détat et essaya de mettre fin à leurs révoltantes pratiques. Mais lerreur a la vie dure : seul un décret royal, datant du milieu du 15e siècle, put enfin les supprimer en Birmanie. Ces Aris, nous dit-on, on les trouverait encore dans des monastères de certaines régions inexplorées, entre la Birmanie et le Thibet.

    Nous voilà loin de notre Bouddha et de son Bouddhisme. Revenons-y avec Anawratha qui, en lan 1056, reçut la visite de Shin. Arahan, le fils dun brahme de Thâton. Ce moine Thalaïng, un adepte du bouddhisme du Sud, ou Hinayanisme, brûlait du désir dévangéliser les infidèles de la Hte Birmanie. Anawratha, content de se débarrasser de ces Aris, gros et gras, la terreur du pays le reçoit à bras ouverts et lui demande de linstruire sur la vraie religion du seigneur Gaudama, le Bouddha. Ses désirs sont aussitôt exaucés. Mais Shin Arahan na apporté aucun livre, et, sans les livres, sa mission risque fort déchouer. Il persuade donc le roi de sen procurer à Thâton, riche de 37 collections complètes des Tripatika, ou Trois Ecritures. Des envoyés partent, mais reviennent bientôt, nayant, pour tout cadeau, reçu que des insultes. Piqué au vif, Anawratha sen va assiéger Thâton, sempare de son roi, de ses habitants, des livres sacrés, des moines, des ouvriers habiles à construire des pagodes, et, triomphant, rentre dans sa capitale avec son précieux butin, en tout 30,000 personnes et les 32 éléphants blancs du roi Manuha.

    A partir de ce moment commencent les beaux jours du bouddhisme en Birmanie. Sous limpulsion royale, dimposantes pagodes et de riches monastères en couvrent bientôt le sol. Un peuple entier, dans lenthousiasme de sa foi retrouvée, prête le concours et de ses mains et de son argent. Les bonzes deviennent si nombreux que, à lappel de Vijaya Bahu I, roi de Ceylan, alors sous le coup de la terrible persécution des Cholas hindous de Madras (1071) et à qui il ne restait même pas cinq moines, le nombre requis pour faire une ordination valide, Anawratha put lui en fournir, ainsi que des copies des Ecritures brûlées par les persécuteurs. Mais ce nest pas gratuitement que le dévot Anawratha voulait obliger son confrère en détresse. Il réclamait, en retour des services rendus, la dent de Bouddha linsigne relique de Ceylan ! Elle lui fut refusée. A sa place, un double cette fameuse dent a le pouvoir de se multiplier lui fut envoyé pour calmer sa douleur. Inutile dajouter quune superbe pagode, à Pagan, abrite et garde cette dent miraculeuse.

    Cet Anawratha fut un grand roi, un vrai ami du peuple. Guerre, religion, beaux-arts, agriculture, rien néchappait à son esprit large et cultivé. Ses célèbres pagodes de Pagan, ses travaux dirrigation du district de Kyauksé et de Meiktila ils subsistent encore ont fait de son nom lun des plus grands de lhistoire de Birmanie. Sous son règne, le pali remplace le sanscrit, le bouddhisme du Sud celui du Nord, les Birmans adoptent lalphabet Thalaïng et commencent à écrire dans leur propre langue. La première inscription birmane date, en effet, de 1058.

    Ce fut toutefois le roi Dammazedi (1472-92) qui rendit peut-être le plus grand service à la cause du bouddhisme birman, en envoyant à Ceylan en 1475 un groupe de 22 moines birmans, pour leur faire recevoir une nouvelle ordination. Ces messieurs, porteurs de riches présents pour les bonzes cingalais et le roi, en particulier pour ce dernier dune lettre écrite sur une feuille dor, furent réordonnés dans lancien Mahavira, le plus grand monastère de Ceylan qui, fondé en 251 avant J.-C., existe encore. A leur retour, ils transmirent ces nouveaux ordres à tous les moines du pays, car tous, reconnaissant leur ordination invalide, avaient recours à leurs dévoués services. De ce fait, le bouddhisme birman, qui pendant trois siècles avait été divisé en plusieurs sectes chacune avec son ordination propre se trouva unifié. Elle est connue, cette ordination, sous le nom de Kalyani, petit ruisseau de Ceylan sur les bords duquel elle eut lieu. Le roi Dammazedi en perpétua le souvenir par une inscription quil fit graver sur dix pierres et qui porte ce même nom.

    Nous voilà enfin arrivés à notre bouddhisme birman. Avouons tout de suite que, avec ses vieux verres, son. huile de mauvaise qualité, sa lanterne éclaire mal. Essayons quand même, avec le peu de lumière quelle projette, de nous y frayer un petit passage.

    III. La doctrine du Gaudama des Birmans.

    Tout Birman est bouddhiste. Qui nest pas bouddhiste nest pas Birman. Le bouddhisme est comme la plaque didentité de la race. Se convertir au christianisme, cest perdre sa plaque didentité. Le jour de son baptême, le néophyte devient, ipso facto, un Kala, un étranger. Nos chrétiens birmans le savent bien. Quoique de race birmane, vivant, shabillant à la birmane, nayant dautre langue que le birman, ne portant que des noms birmans, soffrant le luxe dun tatouage en règle tout comme le bouddhiste le plus authentique, ils savent très bien quaux yeux de leurs congénères ils ne sont plus que de vulgaires Kalas.

    A qui ou à quoi faut-il attribuer la fatuité du bouddhiste birman ? Est-ce à la personnalité de son Gaudama ? A sa doctrine ? Ce nest guère croyable ; son enseignement est trop triste et trop déprimant. Pas un rayon de soleil dans son ciel brumeux. Pas un sourire sur cette figure jaune, sans traits, tueuse de joies et despérances. Aneissa, Dokka, Anatha ! est son unique refrain. Serait-ce par hasard la beauté de son culte ou de ses cérémonies ? Prière, église ou temple, chants et offices religieux nexistent pas. Des formules et des formules que chacun récite à sa façon sans les comprendre quand il veut, où il veut de préférence devant limage de Bouddha , voilà tout.

    Il était un homme comme tous les autres, ce brave Gaudama ; seulement, salvâ reverentiâ , le plus débrouillard de tous ceux. de son temps, puisque, de ses propres efforts, sans le secours de personne, il arriva au Nirvâna et montra aux autres le chemin qui y conduit. Il nenseigna jamais lidée dun être suprême, ni ne sarrogea aucune origine ni pouvoirs divins. Sa doctrine est de lathéisme pur et simple. Elle est la philosophie du pessimisme le plus avancé : lun de ses principes fondamentaux est que la vie ne vaut pas la peine dêtre vécue, mais doit plutôt être méprisée, et cependant prendre la vie dun autre ou la sienne est le plus impardonnable des péchés.

    Le bouddhisme birman ne reconnaît ni Dieu ni Providence dirigeant les destinées humaines. Celle de lhomme est dans sa propre main. Ce quil est aujourdhui est le résultat de ce quil a été dans le passé. Bouddha est son guide révéré ou maître, et, comme tel, il a droit à sa respectueuse gratitude. dit le bouddhiste, mais cest tout. Certes, lon ne peut nier quil ne possède de belles théories ; toutefois, elles suent légoïsme à pleins pores. Tout pour moi: voilà le grand moteur. Faire des aumônes, offrir du riz aux bonzes, fonder des monastères, bâtir des ponts, élever des abris pour les passants, sont sans doute des actes méritoires, mais ils ne sont pas dictés par lamour du prochain ; il les accomplit, notre bouddhiste, dans le seul but dajouter du crédit à son compte courant pour sa prochaine existence.

    La peur de devenir un buf ou un chien dans une autre vie le stimule à être dévot, à donner tout son argent, dût sa famille en souffrir. Sil ne tue pas les animaux pas même une puce , la raison en saute aux yeux : il pourrait bien tuer, ce faisant, son père ou sa mère, car, nous le verrons bientôt, il croit en la métempsycose. Les animaux dun ordre inférieur diffèrent seulement par la condition dans laquelle ils se trouvent, non pas dans leur nature : ils sont la demeure temporelle dâmes punies pour avoir eu du déficit dans la balance de leurs actions et sont, par suite, descendus dun échelon plus bas dans leur existence. Gaudama lui-même raconte les nombreuses transmigrations par lesquelles, à cause de ses démérites, il eut à passer avant de devenir homme.

    Le bouddhisme birman nie encore lexistence de lâme, au sens chrétien du mot. Il admet quà la conception une substance spirituelle ou consciente est formée en même temps que le corps, mais pour lui, cette âme nest quun manaw ou sixième sens et, tout en le considérant comme très important, il le place cependant dans la même catégorie que la vue, louïe, lodorat. Il lappelle leik-pya, esprit-papillon. Cet esprit peut être bon ou mauvais et quitter à volonté la personne dans laquelle il vit, il peut revenir, se poser ici et là, bref, papillonner. Aussi, un Birman ne réveillera jamais une personne qui dort, de crainte de lui causer la mort en rappelant soudainement son leik-pya, parti pour dautres randonnées.

    La doctrine du Karma, cest-à-dire linfluence que les bonnes ou mauvaises actions ont eue dans le passé, quelles exercent dans le présent et quelles auront dans une prochaine existence, cette doctrine est universellement reconnue et admise par tous. On ne peut mieux la résumer quen citant les paroles que le Milinda Panha attribue à Gaudama lui-même : Chaque être a son propre acte ; chacun est le fruit de son propre acte ; chacun est lhéritier de son propre acte ; chacun est le fruit de son propre acte ; chacun est père de son propre acte et chacun a comme maître des maîtres son propre acte. Ce sont leurs propres actes qui distinguent les hommes et les divisent en haute et basse condition. Rien détonnant après cela que le Birman attribue tout au Karma. Existence, prospérité, adversité, pauvreté, maladie sont pour lui le fruit, le résultat de ses bonnes ou mauvaises actions. Cest son luck, son Kan en birman, le fameux Kismet des Musulmans : le fatalisme.

    Une autre croyance, tout aussi générale, est celle quils ont en la métempsycose. Des âmes vivent partout en dautres corps. Si, en théorie, le Birman ne peut expliquer comment cette transmigration sopère, en pratique, tous les jours, il donne des preuves quil y croit. A lheure matinale où le bonze passe devant sa maison pour mendier sa poignée de riz, la ménagère ne manquera jamais den verser une autre dans le creux ou entre les branches dun arbre pour nourrir, qui sait ? Peut-être lâme de quelque parent. Le corbeau, mal élevé, goulu et vorace il se moque bien, lui, de lâme du parent lestement lingurgite et dun ton haut, impérieux, toujours gouailleur, en réclame une autre. La bonne femme le voit, le laisse faire ; cest peut-être en lui quhabite lâme de ce parent... Quand les dames birmanes, accroupies lune derrière lautre, quelquefois cinq ou six à la file, font, dans leur longue et épaisse chevelure, la cueillette des totos, leurs doigts agiles et délicats déposent doucement à côté le malheureux parasite qui sest laissé pincer. Lécraser ? Vous ny songez pas ! Cest peut-être lâme de grandmère, qui était venue se réfugier dans la luxuriante forêt de cheveux de sa petite-fille... Un serpent se faufile-t-il dans quelque coin de la maison ou derrière quelque meuble, on le prie gentiment de se retirer, on laccompagne poliment jusquà la porte : cétait peut-être lâme de grand-père qui venait rendre visite au vieux foyer... Et les chiens, quon ne tue jamais ! Nen parlons pas ; ils sont par trop nombreux et trop dégoûtants

    IV. Les Nats.

    Il existe deux sortes de nats : les dèvas, habitants des six demeures inférieures des cieux, et ceux de la maison, de lair, de la forêt.... Seuls, ces derniers nous intéressent pour le moment.

    Le Birman a une âme à deux compartiments : lun pour les Nats, lautre pour le Bouddha. Quoique le culte des Nats ne soit pas sanctionné par le bouddhisme, il est, en fait, presque lunique culte. On ne parle que de Nats. Leur nombre est légion, ils veillent sur le berceau de lenfant, sur les individus, sur les familles. Ils gardent et protègent les villages, les villes, les fontaines, les rivières, les lacs, les forêts... Des statuettes en plâtre, bois ou bronze, vêtues dun chiffon rouge, armées parfois dun coupe-coupe, à califourchon sur un petit cheval de bois ou de carton et placées dans de petites niches à lentrée dun pont, au coin dun étang, représentent ces esprits. Celui de la maison est chaudement logé sur une noix de coco, suspendue, nous lavons vu, au poteau sacré. Il a toutes les attentions de la famille, et la première bouchée de nourriture, le matin, sera pour lui. En voyage les Birmans vont beaucoup en char on lui donne la place dhonneur, on linstalle à lavant pour que bufs, voiture et occupants, sous sa protection, accomplissent un heureux voyage. Comme partout il existe de bons et de mauvais Nats, une partie du culte consiste à faire des cérémonies et des offrandes pour se rendre propices les mauvais et obtenir des bons des faveurs et avantages temporels. Tous les malheurs sont attribués à la maligne influence des premiers, tous les biens viennent des seconds. En cas de maladie, nous lavons dit, il faut chasser et conjurer lesprit mauvais, alors seulement le saya birman pourra guérir son malade. Toutes les actions sont faites sous linfluence de quelque Nat ; le Nat est à la racine de tout.

    Parmi tous les Nats, Maung Tin Dè dit le forgeron, est lun des plus fameux. Il est le grand dieu protecteur de la famille. Maung Tin Dè était son nom dhomme, Mahagiri Nat, ou encore Min Magayi, celui sous lequel le peuple le vénère et limplore. Il était doué dune force herculéenne : la légende raconte que chaque fois quil frappait le fer, la cité entière en était ébranlée. Une fois même il arracha la défense dun éléphant mâle. Lorsque le roi de Tagaung lapprit, il dit à ses ministres : cet homme mempêchera dêtre heureux, arrêtez-le, et débarrassez-moi de lui . Notre forgeron se sauva dans la montagne. Le monarque envoya alors quérir sa sur Saw Mé Ya pour la faire reine et la chargea de ramener son frère. Il revint, fut brûlé vivant ; sa sur, ne pouvant survivre à son supplice, se jeta dans les flammes et devint, elle aussi, un Nat le Taunggyiyin Nat. Une noix de coco, surmontée dune pièce détoffe rouge, est, nous venons de le voir, suspendue dans chaque maison birmane : elle représente le nat Maung Tin Dè.

    Les Birmans, chose remarquable, ont divinisé tous les personnages qui, daprès la légende, ont été persécutés ou mis à mort par les rois du pays. Telle encore cette légende des deux frères Shwé-byingyi et Shwébyin-ngé, les deux plus fameux de la Hte Birmanie. Ces deux soldats, indiens musulmans, au service du roi Anawratha, le conquérant du royaume Mon ou Talaïng de Thâton, furent mis à mort pour une histoire de briques. Lors de lérection dune pagode à Kwatywa, près de Taungbyôn, situé à 7 milles environ au nord de Mandalay, leur refus dapporter chacun la leur leur coûta la vie. De nos jours lon montre encore aux naïfs visiteurs le vide fait dans lun des murs par le manque de ces deux briques. Après leur exécution, ils revinrent, dit-on, rôder auprès du ruisseau de Taungbyôn ; une fois même ils empêchèrent la barque royale davancer. Interrogés sur le motif de leur acte, ils se plaignirent si fortement de toutes les injustices du roi à leur égard que celui-ci décréta sur-le-champ lérection dun palais en leur honneur et enjoignit aux habitants de Taungbyôn de les révérer.

    De grandes fêtes ont lieu en leur honneur. Au mois daoût, des milliers et des milliers de pèlerins affluent en ce lieu. Jeux de toutes sortes, danses burlesques, processions, prières et offrandes se mêlent et se confondent dans un désordre indescriptible. De Mandalay, la police envoie des forces pour contenir la foule en délire. Cinq jours durant, des scènes diaboliques, des cas de possession, divrogneries, dorgies sans nom, se passent sous les yeux de spectateurs ahuris. Et chaque famille doit y prendre part en y envoyant au moins un de ses membres, pour éviter les malheurs qui, sans cela, ne manqueraient pas de survenir dans le courant de lannée.

    Lattraction principale de la fête est la danse et le délire des Nat-Kadaws, ou femmes de Nats. Shwébyingyi, laîné, est un Nat qui se respecte, lui, et na que peu de femmes ; son frère, en vrai musulman, en a des centaines et en prend encore chaque année. Beaucoup de ces Nat-Kadaws sont des femmes mariées, quelques-unes de bonne famille, la plupart de basse classe et laides. Elles nappartiennent pas seulement aux deux frères, elles peuvent être ou sont déjà les femmes dautres nats. Comment sopère donc cette possession dun nat ? La jeune fille ou la femme sassied dans une attitude révérencieuse, elle ferme les yeux ou les tient fixes et grand ouverts ; ses lèvres murmurent une prière, ou bien, dans une élégie, elle déplore les malheurs survenus au Nat, de son vivant. Elle balance son corps en avant en arrière, se lève et se rassied. Plusieurs fois, elle répète cet exercice. Tout dun coup, elle prend les manières et la voix dun homme : elle est possédée du nat. Elle cause, mais cause pour ne dire que des grossièretés, On la questionne, chacun lui demande de prédire son avenir, celui de ses parents ou amis. Elle répond ou ne répond pas, selon le degré de délire dans lequel elle se trouve.

    Ces Nat-Kadaws, à Taungbyôn, occupent une longue rangée de baraques, où elles font le métier de pythonisses. Chacune delles apporte les statuettes de son nat préféré, les range sur une planche dans sa bicoque temporaire et, moyennant finances, elles diront votre bonheur ou votre malheur... au prorata, nous imaginons, de la pièce glissée.

    Lune des grandes cérémonies de la fête est la promenade des Nats portés en palanquins à la rivière, le plongeon quon leur fait faire, et leur triomphal retour. Le clou, pourtant, a lieu le dernier jour, lorsque lon coupe les branches du Tein-bin. Cet arbre, par ailleurs nullement tenu pour sacré, le devient pour la circonstance. Deux larges branches, coupées dans la forêt, sont trempées dans leau et plantées, lune du côté ouest devant lautel du frère aîné, lautre du côté nord, devant celui du plus jeune. Cette dernière est la première coupée dans la forêt par le gardien de la statue du plus jeune frère, lautre est apportée par le Nat-Ok (gardien des Nats) lui-même, habillé en uniforme dofficier du temps du roi birman. Lon verse de leau autour de larbre, lon jette des bananes, du riz aux quatre coins de lhorizon. Alors-commence la danse des Nats, exécutée par les quatre prêtresses héréditaires et un homme figurant le Nat Mahagiri (Maung Tin Dè). Tenant à la main des branches de larbre birman Kaya, la danse des dahs commence. Les quatre prêtresses, qui jusqualors portaient un dah à la main, maintenant, deux par deux, les déposent à terre, les pointes tournées du même côté, et répètent, dansant autour, le même geste dans dautres directions. Finalement la première des prêtresses, saisissant de la main gauche le haut de larbre, dun coup de dah quelle a repris de la droite, en abat une branche. La foule se précipite sur cette branche, la coupe en pièces et en emporte les morceaux comme talismans. Il en est de même pour les autres branches.

    Beaucoup plus gaie et innocente est la fête donnée, pendant la pleine lune davril, en lhonneur du Thagya-Min ou prince des Nats. On pourrait en vérité lappeler la fête des douches. Au coup de canon réglementaire annonçant cette grande visite sur terre, enfants de tout âge, surtout jeunes gens et jeunes filles, leurs pots deau à la main, se lancent des rincées homériques. Malheur à qui ose saventurer dehors ! On a beau faire les gros yeux, montrer le poing, lever la canne, pouf ! au moment où vous vous y attendez le moins, vous voilà arrosé des pieds à la tête, au milieu des rires et des joyeux battements de mains de la bande qui a fait ce joli coup. La fête dure trois jours.

    Il y aurait mauvaise grâce à vouloir se fâcher : cest fait si innocemment, et puis, il fait si chaud en Avril que quelques bonnes douches ne font de mal à personne.

    Ces réjouissances de la rue ne font pas oublier le côté religieux de la fête. On se rend au monastère et on offre aux bonzes des pots deau fraîche et claire, avec pourrait-il en être autrement ? de nombreux présents. Il y a aussi la visite aux pagodes et le lavage des statues de Bouddha. Cette cérémonie sappelle Yé-thun pwé, expression au sens très large, qui comprend toutes les idées de propreté, beauté, majesté, repos, dont leau est le symbole. De la même manière, avec des pots deau et des fruits, les inférieurs vont offrir leurs respects à leurs supérieurs, les enfants à leurs parents et à leurs maîtres.

    Il ne descend pas sur terre les mains jointes, le roi des Nats. Aussi, est-ce daprès les objets quil a dans ses mains, ou lespèce de coursier quil monte lors de sa visite que nos Mathieu de la Drôme nous prédisent la pluie ou le beau temps. Brandit-il une lance ? Il y aura des rébellions dans le pays. Porte-t-il une jarre deau ? il pleuvra beaucoup, et riches seront les moissons. Monte-t-il comme coursier une vache, un buffle, un naga (dragon) ? lannée sera pluvieuse. Vents et tempêtes souffleront, si cest un galon (oiseau fabuleux) qui le descend sur terre. Mais, sil vient tranquillement à pied, une lanterne à la main, des sandales aux pieds, gare la chaleur ! Elle sera longue et terrible. Cette fête du mois dAvril introduit la nouvelle année birmane.

    Une bonne farce qui, celle-là, na rien à faire avec les Nats, mérite peut-être quon la mentionne ici. Dans la nuit de la pleine lune de Novembre, des bandes de jeunes gens parcourent la ville et enlèvent toutes les enseignes quils peuvent décrocher. Ils en font des barricades, les empilent au coin dune rue, ou bien les remplacent par dautres. Ainsi, le matin à son lever, un marchand de soie se trouvera être, daprès son nouvel écriteau, un marchand de lunettes ; un cordonnier sera devenu pharmacien ; un boucher, un directeur de banque ; un avocat, un vendeur de cigares ; un médecin, un tailleur Il faut quil samuse, le Birman, et il samuse ! Il sait aussi, à ses heures, faire de grandes révérences devant le Bouddha. Mais, un dernier mot. La religion des Birmans est la résultante de leur histoire. Les races des pays qui lentourent sont toutes animistes. En descendant dans la plaine elles y trouvent le bouddhisme établi, dabord importé de lInde, puis de Ceylan. De lassociation de ces cultes naît la religion birmane : un amalgame de bouddhisme et danimisme.

    (A suivre) A. DARNE,
    Miss. de Birmanie Sept
    1927/730-743
    730-743
    Darne
    Birmanie
    1927
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