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Aux rives de lIrrawaddy 7 (Suite)

Aux rives de lIrrawaddy Différence de Pôle. (Suite) On ne voit presque rien de juste ou dinjuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés délévation du pôle renversent toutes les jurisprudences. Un méridien décide la vérité... En écrivant ces lignes, Pascal pensait-il aux Birmans ? Il est fort probable que non. Pourtant, est-ce le climat, le pôle ou le méridien ? le fait est quils ont du juste ou de linjuste, de lerreur et de la vérité, une notion fort différente de la nôtre,
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    Aux rives de lIrrawaddy
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    Différence de Pôle.
    (Suite)
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    On ne voit presque rien de juste ou dinjuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés délévation du pôle renversent toutes les jurisprudences. Un méridien décide la vérité... En écrivant ces lignes, Pascal pensait-il aux Birmans ? Il est fort probable que non. Pourtant, est-ce le climat, le pôle ou le méridien ? le fait est quils ont du juste ou de linjuste, de lerreur et de la vérité, une notion fort différente de la nôtre,

    Le marchand roule son acheteur sur toute la ligne. Lhomme daffaires remplit ses coffres aux dépens de ses clients. Le juge ou lavocat, tant quils nont pas reçu le petit billet bleu, renvoient leurs clients aux calendes grecques. Lentrepreneur ne fournit pas les matériaux promis ou, sil le fait, ils sont défectueux et le compte est incomplet. Louvrier tire au flanc toute la journée ; le soir venu, il demande une avance dargent pour le lendemain, mais avec lintention bien arrêtée de ne pas reprendre son travail. Le coolie emporte tout ce qui lui tombe sous la main. Jusquau cuisinier qui vous fait payer double prix un vieux morceau de buf ou de buffle, bon tout au plus à ressemeler les souliers.

    Au pauvre cultivateur de la jungle, le riche birman ou le banquier indien prêtent à 100%, et, si le malheureux ne peut rendre le cas, hélas ! narrive que trop souvent, ils mettent la main sur ses récoltes, et le forcent à vendre le peu de bien quil possède. Tout le monde se plaint de cet état de choses, mais personne ne fait rien pour y remédier : cest la mentalité du peuple.

    Comme nous venons de le dire, il semble né, le birman, avec le mensonge sur les lèvres. Des courbettes, il en fait en veux-tu en voilà ; des tinba-paya, des oui, maître, il en dit à pleine bouche ; quant à dire la vérité, jamais ! Le mauvais exemple, dailleurs, vient de haut. Un de leurs proverbes ne dit-il pas : Pongyi-thabet, ayet chauksé, le bonze a dit quil viendrait dans trois jours, mais il ne sera pas ici avant soixante ? Aussi il ment, jure, se parjure tout le long du jour. Ses paya-su (je jure par le Seigneur !), ses mogyopyit (que le tonnerre me frappe si je mens !) sont si fréquemment employés dans les conversations que personne ny ajoute foi.

    Lun des plus terribles serments rapportés par lhistoire est peut-être celui que le Birman prête devant les tribunaux. Ceux qui, au temps des rois du pays, le composèrent, savaient certes à quelle sorte de gens ils avaient affaire, et cest tout dire. Le gouvernement anglais, dans lespoir dobtenir dun témoin une lueur de vérité la conservé tel quel. En voici un ou deux extraits : Que moi et tous mes parents soyons frappés de toutes les maladies..., si je ne dis pas la vérité ! Que nous devenions tous fous, lépreux, sourds, aveugles..., si je ne dis pas la vérité !... Que nous soyons jetés sur le coup dans labîme de lenfer..., si je ne dis pas la vérité !... Quaprès dinnombrables existences, lorsque je redeviendrai homme, je devienne lesclave des autres cent mille fois..., si je ne dis pas la vérité !... Faut-il le dire ? en dépit de ces imprécations à faire dresser les cheveux, tous les jours on trouve, rôdant autour des tribunaux, de pauvres individus qui font le métier de faux témoins et vivent de cette triste profession. Les juges le savent ; ces parjures font leur désespoir ; mais ils ny peuvent rien, car, dit la loi, savoir un fait et pouvoir le prouver sont choses tout à fait différentes.

    En route vers le Neikban.

    Jeune, notre birman, a joui de la vie ; homme mûr, il a été mêlé à bien des transactions douteuses, pour ne pas dire malhonnêtes ; vieux, il veut gagner le plus de kutho, le plus de mérites possible, pour se laver, se purifier de toutes ses souillures et parvenir, après de nombreuses existences, au paradis bouddhique. Les proverbes sont, dit-on, la sagesse des nations. Or, le fameux proverbe birman : aux jeunes, les plaisirs ; aux hommes dâge mûr, les affaires ; aux vieux, la dévotion, constitue sa règle de conduite jusquau bout. Aussi bien, les bonzes ne lui prêchent quun seul précepte : laumône. Ny seraient-ils pas un peu intéressés ? ... Quoi quil en soit, les riches bâtissent des pagodes pour le Bouddha, des monastères pour les bonzes, des abris pour les passants. Les pauvres offrent des fruits, des fleurs ; ou bien encore, le long des routes, sous un arbre ombreux, ils entretiennent des vases de terre remplis deau pour étancher la soif des voyageurs. En général, le Birman ne vit pourtant quau jour le jour. Largent, il laime pour satisfaire sa gloriole ; mais économiser, mettre de côté, folie !...

    En plus du swun quotidien quil fournit aux bonzes toujours pour gagner du mérite, à certaines époques de lannée, en particulier après la moisson, en grande pompe, sur des chars bien décorés, au son de la musique (ne faut-il pas que tout le monde le sache ? lui ignore encore complètement le conseil évangélique : Nesciat sinistra tua quid faciat dextera tua ) il porte ses ahlu (présents) au monastère de son choix. Ce seront des chaises, des nattes, des tapis, des balais, des sacs de riz, des rouleaux détoffe jaune, des crachoirs...

    Ici comme partout : mors omnibus communis. Rien de plus choquant aux yeux des Européens que la manière dont les Birmans enterrent leurs morts. Les cérémonies, qui accompagnent les funérailles, sont moins une manifestation de deuil quune occasion de jouissances publiques.

    Lorsque le défunt a rendu lâme, on lave son corps ; on le place sur un lit, élevé à côté du poteau sacré de la maison ; on lie ensemble les deux pouces, les deux orteils avec une tresse de cheveux, que lon a coupés de la tête de son fils le jour de son entrée au monastère et que la piété dune mère ou dune sur ont précieusement gardés à la maison pour la circonstance ; on le roule dans une pièce neuve de coton blanc, la figure seule restant découverte ; on lui met entre les dents une pièce de monnaie pour payer le péage à Caron...

    Musique, parents, amis, invités arrivent ; quelques bonzes aussi. Leur présence à la maison mortuaire cest la croyance en tiendra à lécart, jusquau jour de lenterrement, tous les mauvais esprits, qui pourraient venir tourmenter le mort. De temps à autre, ils lisent des passages de la Loi. La famille est-elle pauvre, on apportera pour contribuer aux frais des funérailles, qui de largent, du riz, de la viande, qui des fruits, des cigares, du bétel...

    La musique joue, le cercueil se fait dans la rue, devant la maison du défunt. A lintérieur, il sera orné de papier ou détoffe blancs, verts, à lextérieur. Les hommes fument, boivent le thé, jouent aux cartes ou aux dominos. Souvent, tant est grande leur passion du jeu, oublieux de tout deuil, irrespectueux de toutes convenances, ils jouent de largent même dans ces tristes circonstances. Les femmes, par accès intermittents, hurlent et se lamentent. Ce tohu-bohu dure deux ou trois jours. Les préparatifs terminés, à midi, le cortège sébranle vers le cimetière. En tête, les présents pour les bonzes, portés sur des chars ; suit la musique, plus que jamais tapageuse et assourdissante ; parents et amis, en désordre, entourent le cercueil, placé sur une charpente en bois ou en bambou, que six ou huit solides gaillards portent sur leurs épaules. Un drôle de quadrille commence. Les femmes, qui, en quittant la maison mortuaire, suppliaient le cher disparu de ne pas les quitter, de revenir, redoublent, sur un ton plus haut et plus touchant encore, leurs appels désespérés. La musique accélère le mouvement et, à sa cadence, le cercueil, à laide de forts coups dépaule, saute, tourne, retourne en avant, en arrière, à droite, à gauche. Dans lardeur que mettent les porteurs à bien remplir leur rôle, il arrive parfois que le cercueil vient sécraser à leurs pieds. Cest pour égarer lesprit et lempêcher de revenir à la maison quon lui fait exécuter cette sarabande. Arrivés au zayat du cimetière ce dernier est toujours situé à louest de la localité, les présents sont placés devant les bonzes, qui récitent alors les cinq préceptes de la Loi. Lun des plus proches parents verse ensuite quelques gouttes deau en disant : Que le défunt et tous les assistants partagent le mérite des offrandes et des cérémonies que nous faisons. Les bonzes se retirent, emportant leurs présents. Seuls les proches parents du décédé accomplissent les derniers rites : ils soulèvent, avant de le clouer, le couvercle du cercueil, jettent un dernier regard au mort, et, par trois fois, de lest à louest, ils balancent le cercueil sur la tombe ouverte et le font glisser dans la fosse.

    Malgré la danse macabre quon lui a fait exécuter, lesprit défunt a retrouvé son ancien logis, et, pendant sept jours, il sinstalle de nouveau chez lui, jouissant de toutes ses facultés, ayant pleine connaissance de tout ce qui sy passe. Aussi, lui prépare-t-on son lit comme à lordinaire et sa nourriture, on renouvelle matin et soir son pot deau pour se laver la figure ou se rincer la bouche, ses cigares, sa chique de bétel... Nuit et jour, parents et amis lui tiennent compagnie en mangeant, fumant, buvant du thé, jouant aux cartes, ou aux dominos, ou aux échecs. Les bonzes viennent aussi pour réciter des versets de la Loi et recevoir des présents. Le septième jour tout rentre dans lordre : chassé par le Nat de la maison, lesprit du défunt se sauve pour ne plus revenir.

    Lindifférence, que les Birmans montrent devant la mort, sexplique par leur croyance quaprès le trépas, le Karma du défunt, cest-à-dire, la somme de ses bonnes ou de ses mauvaises actions, le fera renaître sous la forme dun être nouveau. Tant quil na pas atteint le Nirvâna, il doit passer par une série de 36 existences. Aussi bien, la peur de la damnation éternelle est exclue de ses pensées, et la mort ne leffraie pas...

    De nos jours la coutume à peu près générale est denterrer les morts. La crémation, qui récemment encore se pratiquait sur une vaste échelle, est désormais presque exclusivement réservée aux bonzes de grand mérite, aux chefs des monastères ; car le bonze, lui, ne meurt pas ; il retourne tout bonnement au royaume des dieux (Devas). Cest pour cette raison que la grande cérémonie de la crémation dun bonze cérémonie que nous décrirons ailleurs et qui dure quelquefois huit jours sappelle Pongyi-byan, le retour de la grande gloire.

    Comme chez tous les peuples enfants, lon croit beaucoup aux revenants en Birmanie. Personne ne les a jamais vus, mais cela ninfirme en rien la croyance du peuple, au contraire. Daucuns se prétendent capables de les voir par la vertu de la racine dune certaine plante. Cette racine, séchée et tenue à la main, met en communication visible avec eux. Quelle est cette racine ? Personne ne veut le dire, si tant est quelle existe !

    Voici leur croyance à ce sujet. Ils vivent, ces revenants, en dehors et près de la clôture des villages, des cimetières, et se nourrissent de cadavres et dexcréments humains. Comme nous, mortels, ils ont leurs espoirs et leurs craintes, leurs joies et leurs douleurs. Ils forment tout un monde à eux, se marient, donnent en mariage, élèvent leurs enfants dans leurs us et coutumes. Ils ont donc un corps tangible qui, tout comme le nôtre, a un besoin de nourriture, qui est leur grand souci comme pour nous. Ce nest que pressés par la faim quils viennent faire visite aux vivants. Celui qui a le bonheur de posséder la fameuse racine, pourra converser avec eux ; mais sils crèvent de faim, il ny a plus de racine qui tienne, cest la lutte à mort. Limagination des Birmans en fait de vrais combats homériques. A les entendre raconter, le soir, à la veillée, ils font dresser les cheveux, vous donnent la chair de poule ; les histoires de loups-garous de nos grandmères ne sont rien en comparaison.

    oOo

    DEUXIÈME PARTIE
    La grande lumière de lAsie.
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    Il y a quelque 30 ans, le bouddhisme était fort à la mode en Europe. De savants orientalistes traduisaient les livres sacrés bouddhiques et donnaient au monde lettré une idée assez exacte du bouddhisme, tel que lenseignèrent le fondateur et les premiers disciples. La Lumière de lAsie devait jeter dans le monde un éclat si brillant que cen était fait à tout jamais des autres systèmes religieux. De mirobolantes théories étaient échafaudées sur lenseignement du Bouddha : lhomme avait enfin trouvé le secret de se libérer de la souffrance et de la mort !... Quest donc au juste le Bouddha ? Que nous enseigne sa doctrine ?

    Jetons auparavant un rapide coup dil sur la situation religieuse au nord de lInde avant la venue du Messie Bouddhiste sur les bords de lIrrawaddy.

    Lorsque les Aryens, issus de Japhet, envahirent le nord de lInde et, chassant devant eux les tribus indigènes, prirent peu à peu possession du pays depuis la vallée de lIndus jusquà celle du Gange, nombreux étaient les dieux quils adoraient. Nous trouvons dans leur panthéon : Varouna, le créateur et le maître de toutes choses ; Sourya, le dieu-soleil ; Poushan, le bienfaiteur de lhumanité ; Mitra, le père nourricier, lami du bien, lennemi du mensonge ; Savitar, le fournisseur dénergie ; Vishnou, qui, dit-on, en trois enjambées mesura la terre et donna aux hommes de riches pâturages ; Siva, le dieu destructeur et régénérateur ; Agni, celui du feu....

    Il ny avait pas de temples à cette époque lointaine : les sacrifices saccomplissaient sur un tertre à ciel ouvert et le chef de famille remplissait les fonctions sacerdotales. Le culte des ancêtres (pitris) faisait partie des croyances. La survivance de lhomme après la mort était un des dogmes. Son corps se mélangeait à la terre, mais son âme senvolait vers le royaume du bonheur pour y vivre heureuse, sous Yama, le premier homme, maintenant le maître des morts.

    Cependant le bonheur de ces pitris dépendait beaucoup des actions des vivants. Il pouvait être augmenté par des offrandes de soma, de riz, deau... De là le devoir sacré des enfants de faire, à certaines époques de lannée, des offrandes à leurs ancêtres. Lambition de tout homme était donc et lest encore davoir au moins un fils qui lui survive, pour accomplir ces rites, et par là le rendre heureux.

    Comme cétait à prévoir, des superstitions se greffèrent sur cette croyance : la vache devint un animal sacré. Lon adora les serpents et les arbres, en un mot, les forces de la nature. La magie, lart divinatoire, des formules pour chasser les démons, éviter un malheur, obtenir lobjet de ses désirs, firent leur apparition.

    Tel était, en abrégé, le système religieux, quavec eux, les Aryens apportèrent à lInde. Il évolua peu à peu, ce système, dans la classe sacerdotale, connue sous le nom de brahmanisme, qui exerçait déjà une grande influence. Les formules symboliques, les prières et les hymnes se multiplièrent à linfini. Chaque offrande, chaque sacrifice, eut sa liturgie propre. Observer ces rites, dire des prières, composer des hymnes, était toute la vie du brahme. Le triple Véda (sagesse), ou formulaire de prières composées par la piété des générations passées, en sortit. De là vinrent encore le Rig-Véda, contenant la collection des hymnes écrits à la louange des dieux, et le Sama-Véda, ou bien le rituel dont on se servait pour accomplir les sacrifices.

    La société civile dalors se trouvait divisée en quatre grandes castes : les guerriers (Kshatriyas), les brahmes ou prêtres, les cultivateurs (Vaisyas), les Sudras ou la classe servile, les formaient. Le brahmanisme se développant, les brahmes prirent dans la hiérarchie des castes la place des guerriers. En tant que gardiens et maîtres de lenseignement du Véda sacré, ils se déclarèrent les représentants des dieux, donc les plus nobles de la race humaine.

    (A suivre) A. DARNE,
    Miss. de Birmanie Sept.

    1927/552-560
    552-560
    Darne
    Birmanie
    1927
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