Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Aux rives de lIrrawaddy 6 (Suite)

Aux rives de lIrrawaddy VII. La faculté. (Suite)
Add this

    Aux rives de lIrrawaddy
    ____

    VII. La faculté. (Suite)
    ___

    Pour sauver sa face, il reste au médecin birman un dernier expédient. Sans rire, il déclare, quun méchant Nat, ou un sorcier, a jeté un sort sur le malade et mis en échec les excellents remèdes, qui auraient dû le guérir ! Et tout le monde de le croire. Les Birmans imputent aux Nats une maladie particulière : lapin. Cest une masse de chair, dos et de nerfs, disent-ils, produite par des sorcelleries, et introduite dans le corps. Ils simaginent aussi que le Nat gardien des arbres, des montagnes et des champs, surtout certain Nat des bois quils nomment Nat-So (le méchant Nat), sont les auteurs de beaucoup de maladies. Il est donc facile au médecin de convaincre un client que son mal vient de la malveillance des Nats, ou de celle des sorciers. En conséquence, il prescrira quelque pratique superstitieuse, ou administrera la médecine des sorciers. Il y a aussi le Nat-Saya, qui chasse le mauvais esprit de la maladie si lon danse devant son image. Si malgré tout lart déployé le malade vient à trépasser, le médecin console les parents en leur disant que le pouvoir du Nat est plus grand que le sien !

    Peste, choléra, variole, fièvres paludéennes font chaque année des milliers de victimes. La lèpre, moins violente, lentement mine la race, et ne cesse de se propager. Cinquante mille lépreux dans le pays, cest trop ! On les rencontre dans les marchés, aux carrefours des rues, au coin des ponts, aux fêtes de toutes sortes qui se donnent dun bout de lannée à lautre, partout enfin où ils ont lespoir de recevoir une aumône.

    Cette recrudescence de la lèpre vient surtout de ce que le birman ne la craint point et ne prend aucune précaution pour léviter ; un membre lépreux de la famille et rares sont celles qui, à un degré quelconque de parenté, nen possèdent aucun , se meut dans le même cercle de vie que les personnes non contaminées, sassied à la même table, mange des mêmes mets, boit à la même cruche deau, dort sous le même toit, aussi, à la longue, la contagion devient inévitable.

    Les maladies des yeux sont un des fléaux du pays. La lumière aveuglante du soleil, la poussière, la saleté, lusage de marcher pieds-nus, sans doute, les favorisent. La Birmanie compte 25.000 aveugles.

    Par contre, lon rencontre très peu de boiteux ou de personnes déformées. Lenfant, nous lavons dit, est laissé aux soins de la nature jusque vers lâge de raison. Cette croissance en plein air, à la pluie et à la chaleur, lui donne une force et une endurance physiques remarquables.

    Il existe une étrange coutume, qui ne manque jamais deffrayer tout nouveau venu dans le pays. A lapparition du choléra, de la variole, ou de la peste, dans un quartier de la ville ou dans un village, un charivari denfer éclate à un signal donné. Gongs, cymbales, feuilles de zinc, de fer-blanc, vieux pots et marmites, frappés, agités, secoués avec frénésie, pendant une vingtaine de minutes, et à deux ou trois reprises, par toute la population du lieu, forment un orchestre enragé, effrayant. Il faut du bruit pour chasser ces sinistres visiteurs, et du bruit lon fait, experto crede Roberto ! Ils ne partiront pas de sitôt, ces mauvais esprits, mais quimporte, le rite est accompli, et cette musique sauvage remonte à tous, pour linstant, le moral déprimé.

    VIII. Les coquins de sorciers.

    Ne croyez pas aux sorciers et devins, car ce sont des fripons, a dit quelquun. Pourtant y en a-t-il de cette engeance dans ce pays ! Rien de surprenant à cela. En effet, aux temps lointains et nébuleux du Bouddha, des Ponnas, ou brahmes, sadonnaient déjà à létude de lastrologie et de lart divinatoire. Appelés plus tard par les rois birmans à la cour royale, ils en furent nommés les professionnels attitrés, et, de nos jours encore, le Gouvernement anglais confie à ces experts la tâche détablir le calendrier birman et de fixer la date officielle de certaines fêtes. Leurs prédictions font foi et sont en tout point suivies. Il nous souvient dun certain mois dAvril, où ils nous annoncèrent la visite sur terre du Prince des Nats, Thagya-Min, pour un vendredi 13, à 9 heures cinq minutes et 23 secondes du soir, et son retour vers le royaume des esprits pour le lundi suivant, à 1 heure 5 minutes et 36 secondes du matin. En toute sûreté de conscience, nous observâmes la fête aux heures indiquées.

    Parmi les Brahmes attachés à la Cour, lun deux était en charge de la clepsydre royale. Cétait un grand vase, rempli deau, sur laquelle lon faisait flotter une tasse percée au fond. Peu à peu, la tasse se remplissait deau, et coulait. Vite une autre prenait sa place, et ainsi de suite... Le temps, que prenait chaque tasse à se remplir, marquait une heure birmane, et des coups de marteau sur une plaque de métal en annonçaient le nombre aux habitants.

    Ces ponnas sont, en Birmanie, les plus réputés et les mieux payés parmi les diseurs de bonne aventure. Ils vivent en petites communautés, ont conservé leur langue, leur costume indien, leur caste, et pratiquent leur hindouisme. Ce sont eux qui tirent lhoroscope du nouveau-né, horoscope écrit sur des feuilles de palmier, précieusement conservé, et auquel on aura toujours recours pour déterminer, dune manière infaillible, le jour et lheure propices pour accomplir les grands actes de la vie. Ce fameux horoscope explique tout, est la clé de tout.

    Les Birmans ont une foi aveugle en tous les bédinssayas, ou devins. Sagit-il de donner un nom au nouveau-né, de régler un mariage, de construire une maison, de lancer un commerce, dentreprendre un voyage ; vite on court chez le ponna... Tous les indiens, tous les métis, beaucoup décoliers, et même des Anglais et des Anglaises, ont, une fois ou lautre, comme les Birmans, recours à la prétendue science divinatoire du ponna. Pauvre cur humain, il est partout le même : le mystère de lavenir lintrigue et le tourmente !

    De jeunes brahmes, apprentis devins, plusieurs fois la semaine, parcourent les rues de la ville, sarrêtent au seuil de la porte de fervents bouddhistes, récitent en leur langue quelques formules de prières, souhaitent bonne chance à toute la maisonnée, distribuent des feuilles vertes de Tabyé-bin, larbre sacré des Birmans qui porte bonheur, et, en récompense, ils reçoivent une poignée de riz.

    A côté de la classe choisie des ponnas, de nombreux birmans exercent le métier de devins, sorciers, conjurateurs et le reste. Ils jettent des sorts, préparent des philtres, vendent des potions magiques, des charmes, qui opèrent toutes les merveilles. Ils débitent aussi des prières très efficaces, cela va de soi ; mais les formules écrites moitié en pali, moitié en birman, auxquelles personne ne comprend rien, pas même ceux qui les récitent, jouissent dune efficacité sans égale. Nombreux encore sont les bonzes qui étudient les sciences occultes, lalchimie, et la façon de fabriquer de la fausse monnaie, ou de faux billets. Ils font dautant plus de dupes que la robe jaune quils portent et leur prétendue science des livres sacrés, leur donnent plus de prestige auprès dun peuple simple et naïf.

    Les Birmans ont un livre, qui contient et explique leurs superstitions le Deithton. Les énumérer toutes fatiguerait certainement le lecteur ; aussi ne décrirons-nous ici que celles qui ont le plus de vogue auprès du peuple.

    Certains tics des sourcils, des yeux, de la tête ou du front sont des signes de bonheur, de bon ou mauvais caractère chez les personnes qui les manifestent.

    Le soleil, les planètes jouent un rôle considérable dans tous les pronostics. Se marier, bâtir une maison, se couper les cheveux lorsque Vénus reste invisible, dans tout mois de lannée où une éclipse ou un tremblement de terre sont survenus, dans celui où lannée commence, cest sexposer à mourir de mort violente.

    Pour connaître la bonne réussite dun procès, les plaideurs font trois figures de riz cuit : lune représente un lion, une autre un buf, la troisième un éléphant. On les expose aux corbeaux et lon augure selon que lun des trois est mangé le premier. Est-ce le lion ? Ce procès sera gagné ; est-ce le buf ? les choses sarrangeront à lamiable ; est-ce léléphant ? lissue du procès sera mauvaise.

    Un chien emporte-t-il quelque rebut sur le haut dune maison ? Cest un signe que son maître deviendra riche. Une poule pond-elle ses ufs sur du coton, elle prédit la misère à son possesseur. Se rendant au tribunal pour terminer un procès, une personne rencontre-t-elle, sur son chemin, quelquun qui porte des balais ou une bêche, le litige traînera en longueur, et finalement elle perdra son procès. Le vent, par hasard, emporterait-il des feuilles de bétel que, selon la coutume, lon porte à la maison de toute femme nouvellement mariée, elle sera malheureuse en ménage, la séparation ne saurait tarder.

    Si les abeilles construisent leur ruche sur la façade de votre maison, quittez bien vite, vous deviendriez malheureux. Est-ce sous le plancher ? restez, tout vous réussira. En voyage, rencontrez-vous un serpent en travers de votre chemin, rebroussez-vite.

    Il nous parle encore, ce Deithton, des pronostics que lon tire du croassement du corbeau, de laboiement du chien, de lendroit et de la manière dont les poules pondent leurs ufs, du vol des oiseaux de proie, lorsquils sabattent sur un arbre ou sur le toit dune maison, de la forme des trous que les souris creusent dans les objets quelles dévorent.

    Il traite aussi des rêves et les explique daprès lheure où ils sont arrivés et lobjet des choses rêvées. Ceux que lon fait sur le soleil, la lune et les étoiles, rendent célèbres. Malades deviendront ceux qui rêvent quils portent une chaussure. Seront victorieux ceux qui dans leurs songes voient un homme mort... Bref, il explique tout, ce vade-mecum que portent et consultent les sorciers de tout acabit.

    Encore un pronostic. Avez-vous la paume des mains rouge ? Vous aurez un large cercle damis. Est-elle noire ? Vous serez malheureux. Navez-vous quune seule ligne au pouce ou au petit doigt, réjouissez-vous, vous vivrez 110 ans. En avez-vous deux ? Le nombre de vos années sera de 80 ou 90. Trois ? Contentez-vous de 70. Quatre ? Vous mourrez à 60 ans... Pour vivre même jusquà ce dernier âge sans accrocs et toujours heureux, où donc est le secret ? Les talismans vous le révéleront. Daucuns se portent autour du cou, dautres au poignet. Ils gardent, ceux-là, contre la maladie et les sortilèges.... Il y a encore, au choix, les philtres damour, et de nombreux récipés pour mettre le cur en conflagration. Les deux plus puissants sont lanu-sé, (la médecine qui adoucit), et le Hnot-ngon, ou lamulette que lon met à la bouche quand on va faire la cour. Une décoction de certaines plantes mystérieuses, ramassées avec le plus grand secret, produit le même effet.

    Il noublie pas non plus, ce fameux livre, les charmes que les voleurs et les brigands doivent porter pour protéger leur vie. Par exemple : le calcul qui se forme sur certaines plantes ou dans le corps de certains animaux (perdrix, tortues, serpents) est un talisman, qui rend particulièrement invulnérable contre les coups de couteau et les coups de fusil.

    Il donne enfin, ce grand traité des sorciers, le moyen de tirer des pronostics des animaux domestiques. Un cheval de couleur brun foncé porte malchance à son propriétaire. Un buf, qui a la corne gauche courbée, la droite relevée, est de bon augure pour son maître. Les dessins formés par le poil seront interprétés en bien ou en mal, selon leurs formes et leurs places sur le corps de lanimal.

    Toutes ces superstitions, et mille autres, sont vieilles comme le monde. Quand naquit le prince Siddarttha, nous disent les écritures bouddhistes, son père, Suddhodana, fit venir huit célèbres astrologues et leur demanda de lui dire lavenir de son fils. Sept dentre eux, après avoir bien examiné le letkhana, ou les marques du visage, des mains, du corps et des pieds de lenfant, prédirent quil deviendrait ou un grand Monarque, ou le Maître Universel des dieux et des hommes. Mais le huitième, qui était le plus jeune, affirma sans hésiter quil serait le Maître Universel. Prédiction qui se réalisa, quand le prince eut atteint la dignité de Bouddha.

    IX. La visite de Maung Yo.

    Le Birman a-t-il jamais dit la vérité ? La dira-t-il jamais ? Je me suis laissé persuader par un magistrat du pays, et jai lu aussi quelque part quil ne pouvait pas la dire. Il passerait, en effet, pour un faible desprit, celui qui parlerait selon sa pensée. Or, tout ce que vous voudrez, mais un sot, lui, birman, çà, non !... Ecoutez plutôt et jugez. Tiens, te voilà, Maung Yo ! Comment vas-tu ? Avant de me répondre, Maung Yo toussotte, lâche à travers les fentes du plancher le jus de sa chique de bétel, savance à genoux, et, ayant déposé à mes pieds un régime de bananes, étend devant lui un bout de son paso, et, sur ce tapis portatif, bien posément et très solennellement me fait le grand shiko birman. Puis se relevant, assis sur ses talons, il me dit : Très bien, très bien ! Avant daller plus loin, laissez-moi vous présenter Maung Yo. Cest un vieux bouddhiste de mes amis... Oh ! De mes amis !... en bon français à peine pourrait-on dire : de mes connaissances... mais pour lui Maung Yo surtout quand il a besoin de moi, il fait sonner bien haut son titre de disciple. Cest quen effet, malgré son nom, mon brave disciple est un vieux rusé, et parfois je me demande comment on a pu le nommer Maung Yo, Mr la Simplicité.

    Mais continuons notre conversation.
    Il y a bien longtemps que je ne tai vu ; ques-tu devenu pendant tout ce temps-là ?
    Votre disciple est allé travailler à louest. On lui avait dit quil y avait du travail. Alors il y est allé.
    Eh bien ! Tu as trouvé du travail ; tu as gagné de largent. Combien rapportes-tu déconomies ?
    Pour du travail, il y avait du travail.
    Je suppose quon le paye. Alors, comme tu nes pas un paresseux, tu dois apporter des sous. Tu dois être riche maintenant.
    Oh ! Père, vous le savez bien, votre disciple ne craint aucun travail, la peine ne leffraie point. mais la vie est si chère..., et puis le Père ne sait sans doute pas quon ne gagne pas beaucoup à faire le coolie.
    Alors je vois que tu nes pas encore un gros richard.... Et quest-ce qui tamène ainsi me voir ?
    Rien. Votre disciple voulait seulement saluer le Père. Cest bien aimable de ta part.
    . Père, votre disciple ne vous oublie pas. Pendant quil était à louest, il pensait toujours à vous ; il demandait bien souvent de vos nouvelles, il priait pour vous nuit et jour.
    Très, très bien.
    .. Le Père se porte toujours bien, nest-ce pas?
    Oui, pas trop mal.
    . Il a fait grand chaud ces temps derniers ! On espérait de la pluie... Pour nous, Birmans, il aurait dû pleuvoir au commencement de cette lune.... Nous voici bientôt à la pleine lune, et point encore de pluie... mais le Kodawgyi (bonze) du monastère voisin a dit quil pleuvrait le 3 de la lune.
    Et tu y crois ?
    Ils le disent, nest-ce-pas ! Mais votre disciple, lui, ne sait pas,
    Eh bien ! On verra. Sil tombe de leau, il en tombera, nest-ce-pas ?
    Cest justement comme le Père dit si bien.

    Pendant ce temps, mon ami Maung Yo sest peu à peu rapproché de moi, et, en fin de compte, me tâtant les mollets, il me dit en guise de compliment :
    Le Père est bien gras... Il se porte bien. Cest très bien, très bien.
    Cest bien, Maung Yo, je finis par lui dire, tu es venu me dire bonjour, cest très aimable.... Mais tu sais, je ne suis pas très libre aujourdhui, jai du travail. On parlera plus longtemps une autre fois.
    Oui, je sais, le Père est très occupé. Avec tous ses disciples il a beaucoup de travail.

    Cependant, et malgré mon invitation à se retirer, Maung Yo ne bouge pas. Il a quelque chose derrière la tête. Le vieux malin vient me demander une faveur. Il faudrait pourtant en finir. Aussi pour couper court, faisant semblant de me lever, je termine :
    Cest bien, cest bien, Maung Yo, tu peux ten aller.
    Père, veuillez écouter encore un instant votre disciple.
    Bien. Quy a-t-il ? Dépêche-toi. Je suis pressé.
    Oh ! Votre disciple sait que le Père est très occupé. Seulement que le Père veuille bien lexcuser ; il a une petite affaire à lui dire.
    Bon ! Dis.
    Le Père sait que son disciple est allé travailler à louest.. Voilà plus de trois mois quil est parti. Pendant ce temps-là, la femme et les enfants étaient à la maison Eh bien ! le Père sait, mon dernier garçon, le petit qui est si maigre, cette petite bête-là a été malade, tellement malade quon a bien cru quil mourrait...; maintenant il va mieux... mais cependant il nest pas encore très bien... Alors pendant quil était malade, la mère na pas pu travailler....; pourtant les petits, il faut bien que ça mange Alors..., le Père comprend. on a fait des dettes,. et maintenant le créancier réclame.
    Eh ! Cest bien simple. Il faut les payer tes dettes. Puisque tu reviens de travailler pendant trois mois, tu dois bien avoir quelques sous.
    Votre disciple en a bien payé un peu. Mais il en reste ; et le créancier dit que, si votre disciple ne paye pas, il va lui faire un procès. Alors votre disciple est dans un très grand embarras.
    Eh bien ! Mon pauvre Maung Yo, que veux-tu que jy fasse ?
    Ah ! Si le Père voulait, ça lui serait si facile à lui !... Votre disciple ne voudrait causer aucun dérangement au Père, mais il est dans un si grand embarras !... Et puis, Père, vous êtes son Père, vous êtes sa Mère. votre disciple a pensé que vous voudriez bien avoir pitié de lui, lempêcher davoir un procès et daller en prison.
    Mais, mon bon ami, je nai pas dargent pour payer les dettes des autres. Et puis, tu le sais bien, les bonzes ne doivent pas toucher largent.
    Oui ; mais vous, Père, ce nest pas la même chose... Et puis vous êtes si bon ! que, jen suis sûr, vous aurez pitié de moi.
    Mon pauvre Maung Yo, nous sommes bons amis ; mais, tu comprends, ce sont mes vrais disciples, ceux de ma religion, que je dois dabord aider.
    Cest très vrai, Père, mais votre disciple est aussi votre disciple ; disciple direct, ou disciple indirect, cest toujours la même chose.
    Bon ! Je vois quil va falloir que je te donne quelque chose. Voyons, combien te faut-il pour payer ton créancier ?
    La femme a emprunté 10 roupies une fois, puis trois une autre, puis encore deux fois une roupie, je crois.
    Ça fait 15 roupies.
    Oui, Père ; mais il y a lintérêt ; et le créancier dit que ça fait plus de 22 roupies.
    22 roupies ! Pour 15 roupies de capital, 7 roupies dintérêt pour trois mois ! Cest beaucoup.
    Oui, Père ; mais pour nous, Birmans, cest comme ça. Vous savez, les hommes dorment, mais lintérêt de largent ne dort point, comme on dit.
    Mais alors, il ne faut pas emprunter.
    Quand on est pauvre il le faut bien, nest-ce pas ? Quand on na pas de sous, on na pas de sous. Vous comprenez ?
    Si je comprends ! Et surtout ce que je comprends bien, cest que tu voudrais me faire payer tes dettes. Voyons ; tu dois 22 roupies. Mais ne mas-tu pas dit que tu en avais déjà remboursé une partie ?
    Oui, Père ; mais ce sont dautres dettes que votre disciple a remboursées.
    Alors, tu crois que je vais te donner 22 roupies ?
    Si le Père trouve que cest trop, son disciple se contenterait de 20.
    Comme tu y vas ! 20 roupies ?
    Oh ! Votre disciple ne demande pas au Père de les lui donner, mais simplement de les lui prêter. Il vous les rendra quand vous voudrez.
    Mais non ! Maung Yo, avec quoi me les rendrais-tu ?
    Votre disciple a deux petits cochons. Ils sont trop petits encore, mais au Thadingyut1 ils seront bons à vendre, et votre disciple vous rendra tout.
    Je nen crois pas un mot, mon vieux Maung Yo. Puisquil le faut, je vais te donner quelque chose, mais pas 20 roupies, tu comprends, cest beaucoup trop.
    Alors 15, ça fera encore.
    Non, mon ami, cest trop.
    Oh ! Que le Père ne baisse pas au-dessous de 10.
    Tiens ! Voilà 5 roupies. Je ne te réclamerai ni intérêts, ni capital. Cest un cadeau que je te fais pour avoir du mérite et pour que tu soignes ton enfant malade.
    Oh ! Que le Père est bon ! Son disciple ne loubliera jamais.
    Cest bon, cest bon, va en paix.
    Que le Père veuille bien noter la figure de son disciple, et se rappeler quil est son disciple, sinon disciple direct, du moins disciple éloigné, mais cest absolument la même chose. Et maintenant que le Père permette à son disciple de le saluer et de se retirer.

    Sur ce, triple shiko du roublard Maung Yo, qui se retire, enchanté de mavoir soustrait 5 roupies.

    (A suivre) A. DARNE,
    Miss. de Birmanie Sept.

    1. La fin du carême birman, époque où on mange beaucoup de viande de porc. Le birman parle toujours de payer ses dettes au Thadingyut.

    1927/482-493
    482-493
    Darne
    Birmanie
    1927
    Aucune image