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Aux rives de lIrrawaddy 5 (Suite)

Aux rives de lIrrawaddy V. Un repas frugal.
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    Aux rives de lIrrawaddy

    V. Un repas frugal.

    Le menu birman nest pas très compliqué, et des plus simples est la nourriture. Pas de caste, pas dablutions, pas de table à part. Le repas est servi en commun à toute la famille accroupie par terre, les mets sont posés sur une simple natte ou sur une petite table haute seulement de quelques centimètres, les pinces dAdam servant de cuiller et fourchette, chacun, rapidement et dun bon appétit, avale sa part de la pitance quotidienne. Pour le pauvre, le menu consistera en une écuellée de riz cuit à leau, et quelques feuilles bouillies, assaisonnées du fameux nga-pi, pâte de poisson pourri. Pour le riche, à la liste des mets sajouteront de bons fruits, des légumes, avec un curry plus succulent. A loccasion dune fête et les fêtes sont nombreuses si lhomme du peuple a la bonne fortune de tomber sur un curry de viande de porc, oh ! Alors... roulé Brillat-Savarin ! Que valent ses talents culinaires auprès dun tel plat ?... Wun-thadé, le ventre se réjouit, et il manifeste son contentement par des éructations, qui sont pour lui le témoignage de lultime satisfaction et le moyen dont il dispose de remercier lhôte qui la si bien traité. Le Birman fait deux principaux repas : celui du matin à 9 heures, à 5 celui du soir. Dans lintervalle, le nombre de tasses de thé quil avale, il ne les compte pas.

    Le repas fini, il se rince toujours la bouche avec de leau, et allume un cigare quil ne cessera de fumer que pour prendre une chique de bétel, ou vice versa. Les Birmans sont certainement les plus grands fumeurs qui existent. Hommes, femmes, filles, enfants sont des fervents disciples de lami Nicot. Le cigare birman proprement dit est énorme ; il a de vingt à vingt cinq centimètres de longueur, et de cinq à six de circonférence. Son composé varie avec le goût du fumeur. Tel, à la langue et au gosier émoussés, emploiera des tiges de tabac ordinaire, bien séchées et coupées en tout petits morceaux ; tel autre, au goût raffiné, préfèrera le bois et la feuille parce que aromatique de larbre Ok-kné, hachés menus, aspergés parfois dun peu de jus de palmier, le tout roulé dans la pellicule fine qui entoure les nuds des bambous, ou dans une feuille de maïs, ou encore dans lenveloppe qui contient le fruit de laréquier, voire même dans des feuilles de Thanat-hpé, arbre qui pousse sur les plateaux shans. Un petit cylindre, fait avec lune de ces mêmes feuilles, retient au bout du cigare toutes ces miettes, sert de porte-cigare, et permet den aspirer la fumée, car, le Birman, lui, ne fume pas son cigare il est bien trop gros ! , il le boit. Ces brindilles enflammées risquent fort de tomber et de mettre le feu aux habits : aussi est-ce dun geste gracieux que, après quelques aspirations, le fumeur, de la main levée jusquà lépaule, le tient loin de son bel ingyi blanc, ou dans une boîte quelconque, quand souffle le vent. Malgré cette précaution, certaines manches de veste, brûlées par les étincelles, ressemblent à des passoires, et des bouts de cigares, oubliés dans un coin, causent plus dun incendie. Le cigare ordinaire et la pipe sont aussi en grande faveur, et la jeunesse des villes sempoisonne avec la cigarette à bon marché, dite anglaise ou américaine, mais fabriquée pas plus loin que Hongkong, ou même en Birmanie.

    Les fruits et légumes du pays sont abondants et variés. Des plateaux shans, nous viennent les choux et les pommes de terre ; de la plaine de lIrrawaddy le piment, les oignons, plusieurs variétés de pois, les aubergines, les melons deau, les citrouilles, le maïs...; de la jungle les pousses de bambou, les feuilles tendres de presque tous les arbres, dont le cuisinier birman connaît la propriété, et quil sait mélanger, assaisonner en curry, sûr dailleurs de nempoisonner personne. Le riz cuit à la birmane a un arôme qui vous dilate les narines, lorsque, tout fumant, on le sert à table. Des pickles de fruits, doignons, de viande, de poisson sec salé, pimenté, ou broyé et rôti à lhuile, excitent lappétit, et facilitent la digestion.

    Les grosses et juteuses oranges de Hsipaw, les délicieuses mangues net-tet des rives du Myitngé, les énormes papayas pleins de pepsine du district de Shwebo, les ananas des collines de Maymyo, les bananes de toute grosseur et qualité, les mangoustines et les dourians du Delta, ornent, les uns, à époque fixe, les autres, toute lannée, la table du riche birman, et... la nôtre.

    Le strict bouddhiste devrait sabstenir de manger de la viande, et surtout de tuer un être vivant pour sen nourrir. Les pêcheurs, pauvres gueux, enfreignent journellement ce précepte ; aussi de terribles enfers les attendent-ils au sortir de la vie ! mais, o épikie ! un animal a-t-il été tué par tout autre, le bouddhiste, si rigoureux soit-il, peut en manger plein lestomac sans troubler autre chose que sa digestion. Viande fraîche ou fumé de buf, de buffle, de cerf, de sanglier, de porc une gourmandise celle-ci, nous le savons, et qui davance lui fait claquer la langue , volaille, oiseaux, anguilles, serpents (une certaine espèce), larves de gros bousiers... font, lorsquil peut se les procurer, les délices de son palais, et le bonheur de son solide estomac. En somme, lon peut dire que le birman mange de tout.

    Lhuile, quon extrait de diverses substances végétales, celle de sésame en particulier, remplace dans le pays, pour cuire les mets, le beurre et les graisses dEurope. Bonne pour son estomac, le birman ne peut cependant supporter lodeur suffocante quelle exhale à la cuisson. Nuisible aux malades, dit-il, elle est mauvaise encore pour les bien portants. Aussi, aux gares, sur les bateaux, lon voit nombre de personnes qui, pour éviter lodeur de charbon ou dhuile que répandent les machines, se bouchent le nez.

    VI. Le jeu national.

    Les jeux sont nombreux et variés. Très en vogue, celui déchecs joue à peu près comme celui de chez nous. Celui des dominos, le connaissent tous. Aux cartes, le Ko-Mi (attraper le neuf), est la partie préférée du birman. Au reste, le goût du jeu, comme celui du théâtre, est inné chez lui, et il profite de tous les événements de la vie, tristes ou gais, pour le satisfaire. Des courses de chevaux, de bufs, des combats de coqs, des régates, il en raffole. Comme les Anglais, qui le gouvernent, il est un grand parieur. Il perd, se ruine, mais ne se corrige pas ; il faut quil joue. Il passerait sa vie à faire des loteries. Le Gouvernement le sait si bien quil sest vu forcé de les interdire. Ce goût, il la hérité de ses rois, surtout du dernier, Thibaw, qui, pour remplir ses coffres souvent vides, navait que ce moyen-là.

    Le Chin-lon est le grand jeu national des jeunes gens. Une balle sphérique, faite de rotins tressés, est lancée en lair ; un cercle de joueurs essayent de ly maintenir le plus longtemps possible, en la relançant à sa descente avec la tête, les épaules, les genoux, les chevilles, le talon les mains exceptées. Souples et habiles, ils excellent à ce sport. Le football, dimportation anglaise, fait partout fureur, mais cause des disputes et des batailles sans nombre. Fier et orgueilleux, le joueur birman supporte mal la défaite, et il se fâche, tombe sur son adversaire, et se fait expulser du field.

    Des milliers de barques, de canots, de pirogues de toute espèce sillonnent les rivières du pays. Elles sont conduites avec une habileté remarquable par les rameurs birmans. Au reste, un chavirement survient-il, en bons nageurs quils sont, ils se tirent toujours daffaire, à moins quun crocodile nintervienne et ne les emporte.

    A grimper sur les arbres, passer de branche en branche, ils ont lagilité du singe. Gamins, jeunes filles, hommes et femmes vous étonnent par laudace quils déploient à aller cueillir, même sur le but des branches, les jeunes et tendres feuilles, qui serviront à préparer le curry de la famille. Parfois, ils sy balancent, et la couleur chatoyante de leurs habits, se mariant au vert tendre des feuilles, forme de ravissants tableaux.

    VII. La faculté.

    LEsculape de la médecine birmane est le fameux Ziwaka qui, un jour que Gaudama souffrait de violentes coliques, le guérit, en lui faisant sentir trois fleurs, sur les pétales desquelles il avait répandu de la poudre dune efficacité merveilleuse.

    La maladie trouve le birman complètement philosophe. Elle est ne des misères de la vie, contre laquelle le Bouddha lui-même ne peut rien. Et puis, le malade ne sennuie pas. Voisins et voisines viennent le voir, fument leurs longs cigares en sa compagnie et lui donnent mille conseils. Un tel eut jadis pareille maladie, il fit usage de telle médecine, fit appeler tel saya, pourquoi ne pas faire de même ?...

    Il existe, en langue birmane, un livre classique qui nous apprend que le corps humain est composé de quatre éléments : lair, leau, la terre, le feu. Cest deux que naissent les 96 maladies qui affligent la pauvre humanité, quelques-unes causées par le destin, les passions de lâme ; dautres par les saisons, ou la nourriture. Celles que les passions engendrent ont leur siège dans le cur, les autres ans les intestins. Les symptômes de ces maux se manifestent dans les cinq sens : la vue, louie, lodorat, le toucher, le goût.

    Tout birman se dit un peu médecin. Il arrive même souvent quun simple rustaud qui, hier encore, maniait la pioche et la charrue, sintitule, le lendemain, grand disciple de Ziwaka. Il achète lors une paire de lunettes, un petit sac en cuir quun jeune domestique portera toujours à quatre pas derrière lui, par respect pour la nouvelle profession de son maître.

    Le professionnel, lui, est un charlatan qui, à len croire, peut guérir toutes les maladies. Sa materia medica nest pas très compliquée, et lefficacité de celle-ci dépend moins de la qualité intrinsèque des simples qui la composent que des circonstances où la cueillette a été faite. Le meilleur temps, cest durant les éclipses de lune et de soleil...

    En dehors des simples, les médecins birmans ont encore dautres remèdes, dont voici un échantillon. Ils ramassent des vers de terre, dont ils cachent les noms, les font griller, jusquà les réduire en cendre qui entrera dans plusieurs compositions. Avez-vous mal aux dents, ou, gâtées, menacent-elles de tomber ? avec cette cendre mélangée à des graines de tamarins rôties et pilées, et quelquefois à un peu de noix de bétel, vous avez une panacée qui calme vos douleurs, et même un dentifrice qui laisse loin derrière lui tous les Dentols des deux mondes.

    Cette cendre de vers est encore efficace contre le muguet des enfants. Contre la diarrhée infantile, qui est une maladie plus grave, nos docteurs emploient quelque chose de plus corsé : les excréments de ces mêmes vers sont passés au feu, délayés dans leau et bien égouttés: la dose sera une tasse à prendre pendant la journée.

    Les fameux vers deviennent à loccasion un tonique. Dans la faiblesse générale après les couches, dans limpossibilité où se trouve la mère de nourrir son enfant, le médecin birman intervient encore avec sa poudre de vers, mêlée à un bouillon doignons sursaturé de sel quil sert à la patiente. Dans les cas dimpuissance, ce rogomme, additionné de diverses épices, réalise des miracles....

    Dans le fond de sa boîte, ensevelis dans les chiffons les plus sales, sont les remèdes de luxe ; les rognures de cornes de rhinocéros, la corne tendre de chevreuil, le fiel de boa, le foie de tigre, le musc, etc, etc.

    On me communiqua, un jour, une recette birmane pour lanesthésie qui, jen suis sûr, est ignorée des docteurs européens, mais dont je nai pas contrôlé lefficacité, je lavoue. Cest le procédé employé par les bandits pour endormir les habitants dune maison, quils se proposent de mettre à sac. Sept grenouilles de lespèce dite rainettes au col rouge, sont introduites dans un tube ordinairement un gros bambou dont on a garni le fond de coton. On secoue vivement le tube ; la surprise, lincommodité quéprouvent les batraciens, agissent sur les vessies, et le coton est bien vite arrosé. On délivre alors les grenouilles, qui pourront servir encore pour la même opération, et on fait sécher le coton au soleil. Le moment venu de sen servir, les brigands y mettent le feu et, pendant quil se consume, le promènent doucement entre les interstices du plancher, souvent en bambou, sur lequel reposent les habitants quils veulent dévaliser. La fumée que le coton dégage les jette dans un sommeil de plomb, et les brigands peuvent alors opérer tout à leur aise.

    Mais revenons à nos moutons. Deux classes de médecins se disputent le droit de guérir les malades : les diétistes et les droguistes. Les premiers font la raison en saute aux yeux beaucoup moins de mal que les derniers. Pour diagnostiquer la maladie de son client, le médecin birman commence dabord par consulter son horoscope, il losculte ensuite. A deux malades couchés dans la même chambre, affligés de la même maladie, disons la petite vérole, il prescrira une diète et une médication différentes, suivant quils sont nés sous telle ou telle étoile. Linfluence de létoile est telle, que le même bouillon qui guérit lindividu né le lundi, aurait un effet fatal sur un autre, né le mardi.

    En général, le médecin birman est loin de diminuer la quantité de nourriture de son malade ; il lui défend seulement lusage de certaines viandes. Se basant, au contraire, sur le proverbe quun homme ne peut mourir tant quil mange, il loblige pendant sa maladie à manger plus quavant. On en devine facilement les conséquences.

    Il ne lui vient même pas à lidée dexaminer la garde-robe, ou la langue du malade. Le pouls, il le tâte, au bras et au pied, pour sassurer que les pulsations sont égales. Il croit, en effet, que si le sang nest pas dans son état naturel, il ne bat pas dune manière égale dans toutes les artères. Que, sur tout le corps, le pouls soit le même, alors poudres et pilules de sa propre composition, même un mourant doit les avaler.

    (A suivre) A. DARNE,
    Miss. de Birmanie Sept.
    1927/419-426
    419-426
    Darne
    Birmanie
    1927
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