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Aux rives de lIrrawaddy 4 (Suite)

Aux rives de lIrrawaddy III. Un peuple poli et hospitalier.
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    Aux rives de lIrrawaddy

    III. Un peuple poli et hospitalier.

    Pas de caste, pas daristocratie, en Birmanie. Le paysan daujourdhui peut, demain, devenir ministre. Toutefois, le fonctionnaire public, depuis le juge jusquau simple chef de village, porte haut son titre et nentend pas quon lui manque de respect. Le plébéien a gardé de lancien régime despotique et tyrannique au possible une servilité et une timidité au moins extérieure envers ses supérieurs, basse et humiliante. Une fois au pouvoir, il devient, au même degré, fier et arrogant envers ses inférieurs. Il ny a pas dactes de mépris, doppression ou dinjustice quil ne commette, surtout sil se sent un tant soit peu protégé par lautorité. Malheur au mal élevé qui oserait lappeler par son nom de famille ! Non seulement il manquerait gravement aux règles de létiquette, mais il se verrait bel et bien mis à la porte avec une avalanche de qualificatifs plus savoureux et plus piquants les uns que les autres.

    Comment allez-vous ? est le salut ordinaire que, dans leur rencontre, les Birmans se donnent entre eux. Où allez-vous, dénote une certaine intimité. Quel embonpoint vous avez, est un compliment très flatteur. En birman le mot ventre fait partie de beaucoup de combinaisons de phrases pour exprimer, soit la joie, la jouissance, le plaisir, soit le regret, lanxiété, la tristesse, la ruse, bref pour signifier que le ventre est le siège des sentiments. Il a beaucoup dintelligence dans le ventre est une expression courante, que lon peut prendre dans un bon ou mauvais sens.

    Poignées de mains, embrassades sont totalement inconnues des Birmans. Ils rient des Européens ou métis qui suivent cette coutume et se les montrent du doigt. Donner le bras à leurs femmes, les prendre par la main, quel manque de civilité ? Birmans et Birmanes, nous lavons dit, aiment leurs enfants. Quelle est à leur égard leur marque de tendresse ? Ils les sentent en appliquant les lèvres sur la figure, ou sur quelque autre partie du corps...

    Dans la conversation, lâge, la position sociale ou religieuse des individus, marquent le degré de politesse quil convient de garder, Pour dire moi un inférieur se sert envers son supérieur du terme votre serviteur, votre servante, littéralement en birman votre esclave. Entre elles, les personnes de même rang emploient celui de Kin-bya, votre honneur. Le thermomètre à maxima des belles formules de politesse est toujours à la bouche en présence des hauts fonctionnaires. Celles de votre honneur lesclave, de votre royale personne, mon maître, roulent comme un feu croisé. Les titres de paya, seigneur, ou Ko-dow, maître, sont invariablement donnés aux bonzes. Le mot saya, maître, est le préfixe obligé du nom de tout birman qui exerce une profession,

    Les Birmans quittent toujours leurs pa-na, ou sandales, avant dentrer dans une maison, un monastère, une pagode. Les garder, serait le comble de la grossièreté. Par contre, la tête doit rester toujours couverte. Sagenouiller, rapprocher les genoux, incliner la tête trois fois de suite, le front appuyé sur les pouces des mains jointes palme contre palme, est lattitude la plus respectueuse du pays. Cest la grande révérence de tous, hommes, femmes et enfants, devant le Bouddha, les magistrats, les bonzes : Cest le grand shiko birman. Incliné, les mains jointes et marchant à reculons, il se retire. Je men vais, dit-il. Partez, lui répondent ceux qui restent.

    Simple et affable est la vie de famille. Parents et intimes entrent chez les leurs, ou en sortent, sans façon. Est-on à table, on les invite à partager le repas commun ; même les simples connaissances ne sont jamais de trop. Un visiteur ordinaire lui-même, est sûr de trouver du bétel, des cigares, du thé confit. Il est de bon ton dallumer dabord le cigare dans sa bouche et de le passer ensuite à son hôte. Le devoir envers les hôtes, tout enfant doit lapprendre, et de fait, lapprend et lobserve. Létranger est, en effet tout de suite mis à laise par lattention quon lui montre. Il est convenable de lui demander son lieu de naissance, son nom, celui de ses parents, son âge, sa profession....

    Les voisins sont des parents de la localité. On doit prendre part à leurs tha-hmu et à leurs na-hmu, cest-à-dire à leurs joies à leurs deuils. Ainsi, une personne est-elle malade, les voisins viennent la réconforter, donner des conseils, laider. Une famille donne-t-elle un pwé, cent bras offrent leur aide pour faire les préparatifs. Un pauvre diable, lésé dans ses droits, mais sans le sou, veut-t-il intenter un procès ? Lon ouvre une souscription qui en couvrira les frais. Viennent ensuite les devoirs principaux que chaque famille doit rendre à la communauté. Ils comprennent ceux de fournir, tous les matins, la nourriture des bonzes, lachat, deux ou trois fois lan, de leurs habits, de leurs livres, et dautres cadeaux à leur faire. Il faut souscrire encore pour les enterrements des pauvres, et pour des fêtes de tout genre....

    IV. Ainsi faisaient nos pères.

    La Birmanie compte un peu plus de neuf millions de cultivateurs avec le même vieux genre dinstruments dont, de temps immémorial, se servaient ses pères, le Birman laboure paisiblement ses champs de riz, plante, moissonne et récolte, sans se laisser nullement allécher par les réclames bruyantes des firmes anglaises et américaines, avides de lui vendre à bon marché ! les dernières couvertes de lindustrie agricole. On a beau lui démontrer les avantages quil en retirerait, le taw-tha, lhomme de la jungle, ne comprend pas, ne veut pas comprendre ; cest le htonzan, la coutume de faire ainsi.

    Les hommes, dans certains districts, les femmes, debout sur la traverse qui relie les deux angles de la herse en bois, à trois ou cinq dents, labourent, ou plutôt, en faisant tourner et retourner lattelage dans tous les sens, malaxent le terrain inondé. Le labour des terres élevées se fait avec les bufs, avec les buffles celui des régions basses, humides et marécageuses. Une solide corde passée à travers leurs narines, les deux bouts rejetés en arrière, servent de rênes, qui permettent de les conduire à volonté. Massif, laid et mal léché, ruisselant deau ou de boue son plus grand plaisir est de sy vautrer pour éviter la piqûre des moustiques il est dangereux et méchant le buffle birman que lon rencontre en liberté. Allongeant le cou, le naseau en lair, reniflant, dun regard soupçonneux, il suit des yeux tout ce qui passe dans son voisinage. Est-ce un paisible cavalier ? Un nemrod à la poursuite du gibier ? Le buffle devient leste et, dun pas rapide, fonce sur ce passant, à qui la fuite seule peut éviter le dangereux contact des longues et terribles cornes, en forme de croissant, de la redoutable bête. Mère, la bufflonne donne lalarme, et la première attaque.

    Petit de taille, le buf est dur et actif au travail. Il appartient à lespèce des zébus, il est bien fait et solidement membré. Malheureusement, le paysan birman en prend peu de soin ; son principe, à lui, est den tirer le plus de travail, avec le moins de frais possibles. Aussi, les travaux des champs terminés, les pauvres bufs errent dans la campagne, et se nourrissent de ce quils peuvent trouver.

    Léléphant rend de grands services aux forestiers. Tirer de jungle les gros troncs darbre, les porter à la scierie, ranger en un alignement impeccable les planches et les poutres qui en sortent, aucune main dhomme ne le ferait aussi bien. Domestiqué, cest lanimal le plus doux et le plus intelligent qui existe ; à létat sauvage, cest le plus dangereux de tous. Il renverse, il brise, il piétine tout ce quil trouve sur son passage, et cause de terribles dégâts. Sa tête est quelquefois mise à prix pour lempêcher de trop nuire.

    Le cheval, lui, nest jamais employé aux travaux des champs. Cest un gentil petit coursier, plein de vie, fringant, quelquefois ombrageux, qui, lorsque la fantaisie len prend, envoie prestement son cavalier rouler par terre. On le forme à un trot spécial, dit le trot birman, qui est rapide, mais le fatigue vite. Ce trot nest, en somme, que lamble. En ville, les Indiens qui exercent la profession de cochers de fiacre, ont bientôt fait de le dresser pour latteler à leurs voitures de louage.

    La vache sert surtout à la reproduction. La traire est chose inconnue dans la jungle ; sil la trayait, ce serait, pour un pur bouddhiste, aller contre les règles de sa religion. Des Musulmans indiens, établis dans le pays, fournissent la viande de boucherie ; des Hindous, le laitage. Quelques Birmans des chrétiens surtout nourrissent de gros troupeaux de porcs, dont la viande, très appréciée des Chinois et des Birmans, trouve facilement des acquéreurs. Sous la monarchie il était défendu de les tuer dans la capitale nous peine de mort. Ils vidaient les fosses daisance, mangeaient les détritus, assainissaient la ville ; on les appelait les cochons royaux. Pour avoir perdu leur ancien titre ils nen remplissent pas moins encore, dans les villages, leurs royales fonctions dautrefois...

    La dysenterie, lanthrax, la fièvre aphteuse, sont les grandes épidémies qui, en peu de jours, souvent déciment le bétail. Le Birman, lui, trouve une explication à tout. Un buf, par exemple, tombe-t-il malade ? Cest quil a avalé dans son fourrage ou une scolopendre, ou une mygale ; ou bien encore il a mangé de lherbe sur laquelle une grenouille avait déposé ses ufs. Le grand spécifique est de lui injecter la médecine de lil, une mixture composée de feuilles de bétel, de clous de girofle, de tabac, de sel et de suie.

    Ce nest pas le paysan qui fixe louverture de ses travaux de labour ; car à quoi bon avoir un devin au village, sil ne peut se charger de ce souci ? Lui seul en effet, connaît les jours fastes et néfastes du mois, et tire les horoscopes. Les calculs bien établis, le jour propice connu, voici notre laboureur à sa charrue, traçant dans son champ des lignes droites, parallèles, de lest à louest, ou nord au sud, selon que le lui a conseillé lhomme versé dans le Véda.

    Le labour terminé, il existe, dans la plaine, deux manières de planter le riz : directement à la volée, ou en pépinière. Le premier mode est facile, bon marché, mais rapporte moins. Le second consiste à transplanter les jeunes plants, par trois ou quatre, à une distance dun pied environ, dans le terrain prêt à les recevoir. Cest un travail pénible et fatigant, mais dun bon rapport. Choisir une bonne semence, fumer son champ, arracher les mauvaises herbes, en général, le cultivateur birman ny songe pas. Tout au plus, vient-il, une fois en passant, visiter sa terre, chasser les moineaux, les perroquets verts qui, par milliers, sabattent sur les épis tendres, ou lever lépouvantail que le vent a renversé.

    Les cultures de taung-ya se font sur le flanc des montagnes. On défriche la forêt ; arbres et bambous sont abattus, broussailles et taillis sont coupés, et, lorsque le soleil a bien séché le tout, on y met le feu. En quelques instants tout est consumé. Il ne reste plus que des squelettes darbres calcinés. Inutile de les enlever, car point nest besoin de labourer le terrain. De petits trous creusée dans le sol, fécondé par lhumus et les cendres, recevront le grain. Dans quelque temps il lèvera et donnera du cent pour un. Il suffira, après les pluies, darracher les herbes parasites et de défendre la récolte, venue à maturité, contre la voracité des cerfs, des singes et des sangliers. Chins, Kachins et Carians nont guère que leurs montagnes pour récolter le grain de riz doré, qui servira non seulement à les nourrir, mais encore, à fabriquer une espèce de bière, dont ils rafraîchissent leurs gosiers en pente comme leurs montagnes, et souvent à sec comme elles.

    Dans la plaine comme sur la montagne, hommes et femmes prennent part à tous les travaux des champs. Les hommes coupent les arbres, les buissons, labourent et moissonnent. Les femmes arrachent et transplantent les jeunes plants. En Juillet et Août, lon voit dans les environs de Mandalay des troupes entières de femmes et jeunes filles, dans leau et la boue des champs jusquaux genoux, la figure barbouillée de tanaka, activées au travail par un groupe de musiciens et de lubyets. Risettes, chansons, flirts sont échangés avec entrain. Les Birmanes samusent, oublient la fatigue, et pour une fois... travaillent dur.

    Planté entre le milieu de Juin et de Juillet, le riz est mûr en décembre. On le coupe alors avec la faucille, on le lie en gerbes quon laisse sécher quelques jours, et on les charrie à laire, où buffles et bufs les piétineront de leurs lourds sabots, pour en détacher les grains. Laire est le plus souvent en pleins champs, quelquefois près de la maison, toujours en plein air. Un coin de terre est nettoyé, battu, durci, et le paisible animal, ruminant une poignée de paille ou quelques épis, non alligabis os bovis triturantis , remplace les fléaux et les machines à battre dEurope. On vanne le grain en le jetant en lair avec de larges paniers plats. Le vent emporte la poussière et la bale, et le riz tombe en tas. La ménagère, plus tard, chaque matin, le décortiquera, suivant les besoins de la maison, dans son mortier à pilon. Elle y verse le grain, et avec son pied pèse sur le levier, qui se lève et retombe en cadence.

    Dans les travaux de construction, les femmes font les manuvres. Elles apportent leau, mélangent la chaux, font le mortier, portent les briques sur la tête, servent, sans se presser, en chantant un refrain populaire, le maçon, qui leur fait écho. De temps à autre, tous, dun commun accord, cessent le travail, fument un cigare, boivent le thé, font de longues pauses. Et la journée se finit, ayant ri et causé beaucoup, mais travaillé peu ; le patron na quà se taire, car bien vite on le planterait là, lui et ses travaux,

    Nous avons aussi nos ouvriers dart, nos peintres, nos sculpteurs. Certains birmans en maniant le ciseau, se sont fait un nom dans la sculpture sur bois. Tels frontons, tels panneaux au palais royal de Mandalay, et dans quelques célèbres monastères, font ladmiration des connaisseurs. Par contre, figée, toute de convention, est la peinture murale de nos artistes birmans : Légendes de Gaudama, enfers bouddhiques, en fournissent le thème.

    Immuables, impassibles, sans traits ni vie, toutes les statues de Bouddha semblent sortir dun même moule. Ici, comme en presque tout le reste, peintres et sculpteurs suivent le htonzan... Des jeunes gens, élevés dans les écoles modernes où lon enseigne le dessin, se sont mis à laquarelle, et y réussissent assez bien. Reproduire un modèle est surtout leur fort. Mais ils ne savent pas créer une uvre ; limagination, larrangement des personnages dans un tableau, la perspective, la vie, la ressemblance, leur font défaut. Les traits du type mongol sont si profondément ancrés dans leur rayon visuel quils les reproduisent même sur des figures européennes.

    Ils réussissent mieux dans la fabrication des menus objets. Ils excellent dans la laque : boîtes à bétel, plateaux, coupes, cannes, etc, etc. Ils les ornent de figures et de scènes légendaires, où se mêlent agréablement le noir, le rouge, le jaune et le vert.

    Les Birmans deviennent habiles orfèvres. Bols, boîtes à bétel, poignées et gaines de dahs, dont les principaux ornements sont des Nats en relief, produisent un très bel effet.

    La bijouterie na point changé avec le progrès. Boucles doreilles et chaînes dor, lourds nagas et bagues montés de pierres précieuses rubis du pays, diamants dailleurs , anneaux pour les chevilles, bracelets et charmes de toute espèce composent lécrin, et forment le fond de réserve de presque chaque famille. Cest sa manière à elle, déconomiser et de constituer le bas de laine du paysan français. Dans le besoin, on les échange, contre roupies sonnantes, chez le banquier indien, le chetty, ou au mont-de-piété du chinois du coin de la rue.

    De tout premier ordre est la sculpture sur ivoire. On voudrait pouvoir acheter les poignées de dahs et poignards, les belles défenses déléphants montées, que nos artistes travaillent si bien.

    Le jeune birman se désintéresse malheureusement, de nos jours, de toutes ces vieilles professions. Il trouve à acheter, chez lorfèvre où le bijoutier venu dEurope, tous les articles qui satisfont sa vanité. Toute son ambition maintenant est de pouvoir manger à lassiette au beurre du Gouvernement, ou dentrer comme employé au service dune firme européenne. On le reconnaît vite dans la rue. Il est habillé avec plus délégance, se coiffe à langlaise, fume cigarette, porte badine, boit du whisky, fréquente les cinémas... Aussi, vite roulent les roupies, et sa paye est souvent dépensée deux mois à lavance.

    (A suivre) A. DARNE,
    Miss. de Birmanie Sept.
    1927/359-366
    359-366
    Darne
    Birmanie
    1927
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