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Aux rives de lIrrawaddy 3 (Suite et Fin)

Aux rives de lIrrawaddy VI. Lordre des bonzes. (Suite et Fin)
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    Aux rives de lIrrawaddy
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    VI. Lordre des bonzes.
    (Suite et Fin)


    Mais, comment notre planète sest-elle peuplée, et doù vinrent ses premiers habitants ? Du siège des Brahmas, qui échappèrent à la destruction quand périt le premier monde, trois êtres célestes six suivant une autre version descendirent sur la terre, y restant dans un état de parfait bonheur, retournant accidentellement, quand il leur plaisait, dans leur premier séjour de gloire. Cet état de choses dure très longtemps. A cette époque, les deux grands luminaires du jour et de la nuit, les étoiles, nont pas encore paru, mais des rayons dun incomparable éclat, émanant des corps purs de ces nouveaux habitants, illuminent le globe. A des intervalles éloignés, ils se nourrissent dune certaine substance gélatineuse dont les puissances nutritives sont telles que la plus faible quantité suffit à les soutenir pour longtemps. Cette délicieuse nourriture est du goût le plus exquis, mais il arrive à la fin quelle disparaît et, successivement, est remplacée par deux autres substances dont lune ressemble aux pousses les plus tendres dun arbre. Elles sont si nourrissantes, si pures que, dans notre condition actuelle, nous sommes impuissants à nous faire une idée exacte de leurs propriétés. A leur tour, elles disparaissent pour faire place à une espèce de riz, appelé Tha-lé. Les habitants de la terre mangent aussi de ce riz, mais, hélas ! les conséquences sont aussi fatales pour eux que fut aux habitants de lEden la manducation du fruit défendu. Léclat, qui jusque-là formait comme une auréole autour deux et illuminait le monde, sévanouit ; et, à leur grand désespoir, ils se trouvent pour la première fois enveloppés dépaisses ténèbres. Lingestion de cette nourriture grossière amène des évacuations qui occasionnent sur le corps ces marques qui distinguent les sexes. Pour la première fois, les passions viennent ravager les curs de ces êtres qui, jusqualors, avaient été sans passions. Ils perdent le pouvoir de retourner dans leurs célestes demeures. Bientôt la jalousie, les querelles viennent à la suite de la distinction égoïste faite entre tien et mien. Se trouvant au fond des ténèbres, ces êtres infortunés soupirent après la lumière, lorsque, tout à coup, le soleil, brisant la barrière des ténèbres, fait irruption, illuminant des flots de son éclair le monde entier, puis bientôt disparaît vers louest au-dessous de lhorizon. Lobscurité semble reprendre son empire ; nouvelles lamentations de la part des hommes, lorsque, après très peu de temps, la lune soulève majestueusement les tremblants rayons de sa lumière argentée. En même temps les planètes et les étoiles prennent dans le firmament leurs places respectives et commencent leurs révolutions régulières. Le besoin de sétablir, engendrant des disputes, détermina bientôt les nouveaux habitants à élire un chef quils investirent dune autorité suffisante pour élaborer des règles qui devinrent obligatoires pour tous les membres de la Société, et dun pouvoir suffisant pour en exiger lobservance. Telle est lorigine de la Société.

    Il est curieux de constater, comme le fait remarquer Mgr Bigandet, que, bien quensevelis dans un fouillis de récits fabuleux, nous trouvons, dans la narration bouddhiste de la création de lUnivers plusieurs des faits importants relatés dans les saintes Ecritures.

    Et maintenant, comment un monde est-il détruit ? La cause de cette destruction est encore linfluence des démérites. Les Nats, à deux reprises, une première fois, 100.000 ans à lavance, une seconde fois, 100 ans, nous annoncent ce triste événement. Ils apparaissent sur terre en costume de deuil, la figure triste. Ils invitent les hommes à faire pénitence et à mener une vie droite ce quils font. Aussi en sont-ils récompensés en senvolant vers les sièges des Brahmas qui, eux, échappent à la destruction.

    La concupiscence, la colère et lignorance sont les trois principales causes morales des démérites. Le feu, leau et le vent sont les trois instruments de la destruction dun monde. La concupiscence est la plus commune des trois, quoique la moins odieuse ; la colère lemporte sur elle, mais lignorance est la plus fatale. A chacun de ces désordres moraux correspond un agent destructeur. La concupiscence a le feu ; la colère, leau ; lignorance, le vent. Soixante-quatre destructions de ce monde ont lieu ainsi, et chaque destruction clôt un cycle. Celui dans lequel paraissent les Bouddhas pour éclairer et ouvrir les voies de la délivrance aux créatures ont de deux sortes : les cycles heureux ou ils apparaissent, et ceux où ils restent dans leur béatitude. Le cycle actuel a été privilégié par-dessus tous les autres. Quatre Bouddhas ont déjà paru, et, lorsque la loi religieuse de Gaudama aura fait son temps, un autre viendra, Arimadeya, dont la taille surpassera les plus hautes montagnes de lîle du Sud. Au reste, les Bouddhas ne viennent que pour faire revivre la connaissance de la Loi parmi les hommes Loi qui a toujours existé.

    La religion de Gaudama doit durer 5000 ans, dont 2500 sont écoulés. Avec lui commencent les temps historiques, bien que lère birmane nait été introduite quen mars 638 de la nôtre par le roi. Popa Sawrahan. Nous sommes donc en lannée 1288 des Bouddhistes.

    Trente et un sièges sont assignés à tous les êtres, que nous pouvons supposer rangés sur les degrés dun immense escalier, qui sélève du fond de la terre jusquà une hauteur incommensurable. A la base nous trouvons les quatre états de châtiment dont nous allons bientôt parler. Vient ensuite la demeure de lhomme. Au-dessus sont placés les six sièges des Nats. Ces sièges sont appelés les états de passion ou concupiscence, parce que ceux qui les habitent sont encore soumis, bien quà des degrés différents, à cette passion. Plus haut que les demeures des Nats, nous trouvons les seize sièges appelés Roupa, habités par les Brahmas, ou parfaits. Ils sont affranchis de la concupiscence, mais gardent encore quelque attache à la matière et aux choses matérielles. De là, la dénomination de Roupa, ou matière, donnée à ces sièges. Le reste de léchelle est occupé par les quatre sièges appelés Aroupa ou immatériels ; ils ont atteint le point culminant de la perfection. Un pas de plus, et ils entrent dans létat de Neikban, le summum, daprès. les Bouddhistes, de toute perfection.

    XII. Lenfer.

    Gaudama ne manqua jamais, lui, pendant 49 ans, de prêcher la Loi aux hommes ; ce furent les hommes, eux, qui ne lobservèrent pas. Les cinq grands préceptes, qui auraient dû les sauver, leur ont causé et leur causent encore les quatre terribles châtiments que nous allons brièvement décrire.

    Il existe, en effet, quatre classes de malheureux qui souffrent, en ce monde ou dans lautre, pour leurs mauvaises actions. Ceux qui nont pas su mettre un frein à leur langue, réprimer les affections désordonnées de leur cur ou les mauvais désirs de leur corps, deviennent, après leur mort, des animaux.

    Dautres sont changés en des pyeitta (animaux fabuleux). Ils vivent dordures, de crachats et dautres saletés. Les égouts, les citernes, les tombeaux sont leur demeure. Il en est aussi qui, tout nus, errent à travers les déserts et les forêts, poussant daffreux gémissements, mourant de faim et de soif. Dautres encore sont condamnés à retourner la terre avec une charrue de feu. Entrent dans cette catégorie tous ceux qui manquent de respect aux bonzes, qui insultent les dévots de la Loi et les pauvres.

    Le troisième châtiment est celui des Athouraké (monstres horribles). Ils habitent aux pieds dune certaine montagne située loin, loin de toute demeure humaine. Leurs souffrances ressemblent beaucoup à celles des Pyeitta. Ces malheureux traînent un corps de trois quarts de youzana (presque 12 milles anglais). Ils sont si sales et si minces quils ont lair de squelettes ambulants. Leurs yeux saillissent comme ceux dun crabe ; ils ont une bouche au sommet de la tête, aussi petite quun trou daiguille, aussi sont-ils dévorés par la faim. Sont punis de cette horrible difformité tous ceux qui dans leurs querelles se servent de massues ou darmes, ou tous ceux encore qui honorent et exaltent les violateurs de la Loi, au lieu de les blâmer.

    La plus terrible souffrance est la dernière, celle du Nga-yè lenfer des Birmans. Situé dans les profondeurs les plus reculées de lîle du sud, il se divise en huit grandes prisons. Chacune delles a, aux quatre côtés, une porte. Elles sont entourées de quatre enfers plus petits, sans parler des 40.040 autres, placés en haut, en bas, à droite, à gauche.

    Devant les portes des grands enfers sont assis des nats que lon peut se rendre propices aurait-on jamais le malheur de descendre dans ces demeures ! lorsque, faisant laumône, lon répand par terre un pot deau pour leur faire part de ces mérites. Les oublierait-on, par malchance, ils vous recevront avec un regard courroucé et donneront à leurs satellites lordre de vous tourmenter impitoyablement.

    On souffre la peine du feu dans quatre de ces grands enfers, celle du froid dans les quatre autres. Enumérons seulement, pour ne pas fatiguer le lecteur, quelques-unes de ces peines. Les personnes emportées, querelleuses, frauduleuses, déshonnêtes, impudiques seront, après leur mort, coupées en morceaux dans lun de ces grands enfers, avec des instruments de fer brûlant, et exposées au froid le plus rigoureux. Ces parties brûlées, retourneront à leur premier état, seront, une seconde fois, coupées et exposées de la même façon. Pendant 500 ans ce nouveau tourment de Prométhée doit durer.

    Tous ceux qui, par signes ou en paroles, insultent leurs parents, leurs maîtres, les bonzes, les vieillards, ou dans des pièges tuent des animaux, seront tourmentés pendant 1000 ans sur un lit de feu, lacérés de fils brûlants. Deux mille ans, seront présurés par des montagnes de feu ceux qui tuent les bufs, les cochons, les chèvres, y compris les chasseurs, les rois belliqueux, les ministres qui font exécuter les criminels.... Huit mille ans, dans le feu et la fumée, attendent ceux qui trompent, se servent de fausses balances, passent la pièce aux juges, volent à main armée la propriété des autres, causent du dégât aux monastères, aux pagodes....

    Les incroyants, eux, seront empalés, la tête en bas, sur une broche rougie au feu, dans le plus grand de tous les enfers, pendant une durée incalculable....

    Les longs chiffres ne gênent nullement nos bouddhistes mathématiciens. Habiles jongleurs, ils nous font avec eux des tours de passe-passe à nous effrayer. Voudraient-ils nous les imposer ? Croient-ils à ces calculs ? Ne les croyons pas si bêtes, par tradition, peut-être, par conviction, sûrement non.

    Terminons en ajoutant que tous, damnés et autres, peuvent mériter ou démériter : le Neikban seul délivre, de tout.

    XIII. Un nuage noir à lhorizon.

    Ce charmant pays des rives de lJrrawaddy, où tous les jours de lannée le soleil se lève et se couche dans une gloire de pourpre et dor ; qui, depuis quarante ans, jouissait, sous la domination anglaise, dune liberté et dun bien-être quil navait jamais connus sous ses rois despotes et cruels ; cette Chersonèse dOr, comme laurait appelé lastronome grec Ptolémée, passe, hélas ! lui aussi, par une forte crise politico-religieuse. Le Gandhisme, le Wilsonisme, et tous les ismes révolutionnaireS sont, depuis la grande guerre, venus semer la discorde, allumer la haine, armer le bras de frères faits pour saimer.

    Plus dAnglais, plus dEuropéens dans le pays ; la Birmanie aux Birmans ! Des associations dhommes, de femmes, détudiants fomentent ces troubles dans les meetings, crient, hurlent, accusent le Gouvernement dinjustice et de favoritisme. Des journaux en langue vernaculaire se font les porte-parole de toutes ces idées subversives, les sèment aux quatre coins du pays, promettent, sous un nouveau régime birman, un nouvel âge dor au paysan pauvre et ruiné.

    A force dentendre crier et frapper à la porte, le propriétaire de la maison le Gouvernement anglais la entre-bâillée et a laissé pénétrer dans ladministration des Birmans qui ont reçu quelques portefeuilles, mais, toujours dissatisfaits, ils les réclament tous. Cest par une porte grande ouverte, et non pas par lescalier de derrière, quils veulent entrer.

    Chose plus grave encore, les membres de la Sangha, les fameux bonzes, se sont lancés dans larène politique. Ils assistent aux réunions publiques, prennent part aux débats, émettent des vux, font chorus avec leurs concitoyens laïques et tiennent eux-mêmes des conciliabules. Ils ont fait placer à toutes les entrées des pagodes histoire de se moquer des Européens et de les embêter des écriteaux défendant dy pénétrer sans, auparavant, enlever les souliers et fermer le parapluie.

    Les règles du Wini, ou des observances religieuses, sont ouvertement violées. Au contraire de ce quelles défendent, les bonzes possèdent de largent ou cherchent à en acquérir pour, le petit magot fait...., prendre femme. Ils assistent aux pwés, vont au cinéma, aux courses, sinstallent au buffet et, tout comme de simples laïques, se font servir en payant, Madame, chauffons-nous. Ils voyagent en voiture, en auto et, chose inouïe au bon temps des rois birmans, avec des femmes ! Où sont les éventails en forme de feuilles de lotus, pour se préserver de leurs regards ?

    Des fainéants et des criminels, des agitateurs de tout acabit prennent la robe jaune et sen servent pour créer ou maintenir le désordre. Le jour, ils sont hommes ; la nuit, ils deviennent bonzes. Sous les plis de leur robe ils portent des poignards, attaquent les gens aux pagodes, se cachent de la police dans les monastères. Certains quartiers de bonzes, à Mandalay, sont si mal famés que, la nuit venue, personne nose sy aventurer. Les Bouddhistes birmans le savent, mais ne disent rien. En Europe, lhabit ne fait pas le moine ; en Birmanie, cest le contraire. Ce nest pas lindividu, comme tel, que le birman respecte, cest la robe de moine quil porte. Ici, comme en toutes choses, nous sommes à lopposé des pôles.

    Voilà le nuage noir qui pointe à lhorizon. Est-il le signe avant-coureur dun simple orage, dune tempête, dun cataclysme ?...

    Notre promenade aux rives de lIrrawaddy est finie. A-t-elle été intéressante ? Jai essayé de décrire lâme birmane comme elle se montre à ciel ouvert. Car, il y a des traits de caractère, a dit Lafcadio Hearn en parlant des Japonais, qui tiennent à la race et quil est difficile de bien pénétrer, ajoutons : quon ne pénétrera jamais. LOrient et lOccident auront beau se tendre la main, porter la même coupe dhabits les modernisants, sentend , se saluer de la même façon, boire dans les mêmes verres, se regarder dans le même miroir : leurs âmes, leurs curs, leur mentalité resteront toujours, lun à lautre, un sphinx aussi fermé que celui qui regarde les Pyramides dEgypte.

    A. DARNE,
    Miss. de Birmanie Sept.

    Fin

    1928/211-217
    211-217
    Darne
    Birmanie
    1928
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