Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Aux rives de lirrawaddy 3 (Suite)

Aux rives de lirrawaddy II. La Vie birmane (Suite)
Add this

    Aux rives de lirrawaddy

    II. La Vie birmane
    (Suite)
    ___

    Amour et Mariage. Lamour est un tyran qui népargne personne a dit Corneille. Bien cruelle et démoralisante, en effet, est son emprise sur les Birmans. Flirter, rire et samuser, telle est bien jusquà vingt ans la vie que mène le lu-byo, le jeune homme. Au reste, rien ne sy oppose ; ni la coutume, ni les parents, nont-ils pas fait de même ? encore moins les passions naissantes. Du proverbe birman : Aux jeunes le plaisir, aux hommes mûrs les affaires, aux vieillards la dévotion, il ne connaît que ce qui le concerne, et lobserve à la lettre. De même que, dans nos pays tropicaux, une seule étincelle allume de terribles incendies, ainsi un seul trait de Cupidon cause dépouvantables ravages dans le cur
    des jeunes. La malheureuse flèche une fois décochée, que damours fugitives, que dunions prématurées, que de fugues, que de voyages sentimentaux ! Aucune honte, dailleurs, ne semble sattacher à ces dérèglements : cest la vie de garçon. Cest malheureusement aussi un cur flétri et un organisme à demi ruiné que, dans les villes surtout, le jeune homme apportera en cadeau de noces à sa fiancée.

    Mais tout passe, tout casse, tout lasse, même la vie de garçon ! Un jour il faut se ranger. La preuve dune union légale consiste à vivre et manger ensemble, et lexpression birmane pour dire le mariage, eïn-taung, signifie fonder un nouveau foyer. Trois sortes de fiançailles peuvent avoir lieu. Quelques fois les parents se chargent eux-mêmes de choisir un parti pour leurs enfants ; dautrefois, ce soin est laissé à un agent matrimonial ; le plus souvent, les jeunes gens se passent de tout concours et concluent laffaire eux-mêmes. Restent alors certaines difficultés à aplanir ; car, ici comme ailleurs, la question du mariage en soulève bien souvent. Il faut régler les dépenses que les parents doivent supporter, dresser la liste des cadeaux à faire à la jeune fille le jour de la noce. Tous ces préliminaires éclaircis, en quoi consiste, à proprement parler, la cérémonie du mariage ? En ville, chez les riches, certaines innovations, dimportation européenne, ont un peu modifié lédition originale du rituel birman. Des musiques militaires, des discours, des compliments, des toasts, des bars où whisky, bière, gâteaux, sont servis à souhait, des ponnas qui joignent les mains des futurs : autant de notes exotiques qui ont enlevé à la cérémonie une bonne part de sa simplicité dantan. Chez les gens de la campagne cette simplicité subsiste, quoique, là comme en ville, la cérémonie ne revête aucun caractère religieux. Evidemment, le devin en fixe le jour et lheure favorables, mais cest tout. Un repas commun tient lieu de mairie, déglise, de témoins et de registres. Accroupis ou assis, en présence de leurs parents, des amis et des invités, les futurs conjoints se donnent la main droite, joignant paume contre paume, mangent dans le même plat, se passent réciproquement une chique de lépet (thé confit) en témoignage de laide mutuelle quils se prêteront dans la vie. Le père du jeune homme apporte les présents destinés à lépouse, les lui remet : ils sont mariés. Inutile de dire que le pwé et la musique pourrait-il y avoir une fête sans eux ! vont leur train deux ou trois jours avant, pour préparer la cérémonie et au moins un jour après, pour la terminer. Lorsque les mariés quittent leurs parents, ils trouvent des barrages de cordes tendues par les jeunes gens du voisinage qui ne les enlèveront quaprès avoir été invités à prendre leur part de rafraîchissements. Si les jeunes époux étaient tentés de se soustraire à cette formalité, une avalanche de pierres ne manquerait pas, la nuit suivante, de sabattre sur le toit de leur maison.

    Combien de temps durera cette union ? Dans bien des cas, pas longtemps. Le mariage, nous venons de le dire, nest pas une cérémonie religieuse, mais un simple accord entre mari et femme, conclu devant les anciens du village ; aussi est-il à peu de frais dissout. Livrognerie, lhabitude de lopium, des goûts dépensiers, des divergences de caractère sont des raisons suffisantes pour obtenir le divorce devant ces mêmes anciens, toujours prêts à rendre service. Et puis, le Birman aime le changement, même et surtout peut-être en affaires de cur. Il se moque pas mal des vieux sages. Il plante là, sans cérémonie, femme et enfants. Il se remarie, elle se remarie, et, tout est rompu, mon gendre, nen parlons plus !

    De nos jours, un mélange constant de sang sinfiltre malheureusement dans la race et en altère la pureté. Ce nest pas que le Birman sorte de chez lui pour prendre femme, cest la Birmane qui devient la compagne bien souvent temporaire, du premier individu quelle rencontre, Indien, Chinois, Métis ou Européen. Avoir de largent, de beaux habits, être bien nourrie, ne rien faire : quel bonheur ! Pouvoir entretenir une nombreuse parenté, il en sort de partout des parents dans ces circonstances, sentendre appelée du titre tant convoité de Thakin-ma (Madame) ; ensorceler le naïf, qui sy laisse prendre, de toutes ses câlineries dOrientale pour jouir le plus longtemps possible de ses largesses : quel joli passe-temps pour une âme féminine du pays ! Malheureusement, le mélange des races, comme la dit si justement André Bellessort, provoque toujours lindividu à ne prendre des nouvelles murs qui sétalent autour de lui que les plus favorables au développement de ses mauvais instincts. Aussi déplorables sont, en général, ces alliances mal assorties, et pour la progéniture qui en sort, et pour le moral des conjoints.

    La polygamie nest pas chose inconnue chez les Birmans. Elle existait à la cour royale et chez les hauts fonctionnaires de létat, Certains riches daujourdhui sen souviennent encore et nont garde den laisser perdre la tradition.

    Humble Maisonnette. Se bâtir une maison à son gré nétait pas chose facile sous lancien régime birman. Des règles sévères en fixaient et la forme et la dimension. La faveur royale permettait bien quelquefois à certains ministres détat dy déroger : le commun du peuple devait en tout point les observer. Il était défendu par exemple, de bâtir une maison à étages, ou en briques ; de dorer, laquer ou peindre les poteaux. Lenfreindre, cette prescription, cétait encourir la disgrâce royale, sexposer à voir confisquée la trop jolie maisonnette, ou même expier dans les fers cet acte de lèse-majesté. De telles maisons, le roi nen voulait pas ; elles auraient pu servir de forteresses ou cacher des armes. Lhistoire des rois birmans nous explique la raison de cette défense. Bien peu solides, en effet, sur leurs épaules étaient leurs têtes. Chaque nouveau souverain, à son accession au pouvoir, faisait un massacre presque complet de tous les prétendants au trône. Et ils étaient nombreux, ces prétendants ! De leurs quatre reines titulaires, de leurs concubines à volonté, naissaient plus de candidats au trône que le trône ne pouvait en recevoir. Le roi Mindon Min (1853-1878) laissait, à sa mort, trente fils vivants ! Il fallait donc élaguer les branches de ces arbres généalogiques par trop touffus. Pour nous en tenir au seul roi Thibaw, le dernier monarque de Haute-Birmanie (1878-1885), il inaugura son règne par une première hécatombe de plus de 70 personnes soupçonnées, à tort ou à raison, den vouloir à sa vie. Un an avant sa chute, à linstigation de sa cruelle épouse Supayalat, 300 autres membres de la famille royale furent atrocement égorgés. Aussi, pour conserver leur précieuse vie toujours en danger et vivre en sécurité, ces tyrans faisaient de leur palais de véritables forteresses. Un large fossé rempli deau, de hauts murs crénelés, de solides palissades en bois de teck, une triple ceinture de murailles entouraient la demeure royale. Des soldats, des gardes, des veilleurs de nuit, protégeaient le sommeil du despote. De pauvres victimes, parmi lesquelles toujours une femme enceinte, avaient été enterrées vivantes aux angles et aux portes du palais, et, devenues nats (esprits) par le fait même de leur mort violente, en défendaient lentrée à tout rebelle qui aurait osé attenter à la vie du Maître du ciel et de la terre, monarque de vastes pays, souverain des royaumes de Sonaparanta, Tambudipa, Zeyawadana, etc., propriétaire de toutes les espèces de pierres précieuses, possesseur déléphants, de chevaux, de chars, darmes à feu, généralissime de vaillants généraux, darmées invincibles, etc., etc.

    Rien détonnant, nest-ce pas ? Que défense fût faite aux sujets dun si incomparable monarque de bâtir des maisons qui eussent pu devenir de dangereux guets-apens.

    Libre aujourdhui de se loger comme il lentend, le Birman tant sont tenaces les vieilles habitudes, vit, comme par le passé, dans la plus modeste hutte que lon puisse imaginer. Comme ses ancêtres, il dépensera de folles sommes dargent à construire des pagodes et des monastères, mais il ne songe pas à se mieux loger. Sans doute, dans les villes le riche, imitant lEuropéen, se construit parfois une belle résidence ; mais on sent quil y est dépaysé, quil ny est pas à son aise. Et puis, il ne sait pas la tenir : le désordre et la malpropreté y règnent. Porter des souliers, manger à une table, sasseoir sur un sofa, cela ne lui va point. On le voit bien lorsque, voyageant en chemin de fer, il monte en wagon avec vous : son premier geste est denlever sa chaussure et, ainsi soulagé, de sasseoir dans un coin, à la manière birmane, sur les talons. Que nous le voulions ou non, nous reproduisons, souvent à notre insu peut-être, les habitudes de nos pères ; nous imitons toujours quelquun. Le poète la dit :

    Cest imiter quelquun que de planter des choux.

    Le paysan birman, lui, ne change pas ; sa petite cabane dantan lui suffit. Il portera, il est vrai, de beaux habits de soie aux jours de fête, mais parce que ça se voit, les brillants habits ! Sa maison, qui donc prendrait la peine daller la voir pour en admirer le style ? Celle de son voisin ne ressemble-t-elle pas à la sienne ? Et puis larchitecture, on le lui a dit, est réservée aux seuls monuments religieux. Sa maison ne doit pas en avoir : la loi de Bouddha le
    lui défend.

    La maison birmane proprement dite, telle quon la trouve un peu partout, est bâtie en bois ou en bambou, na quun étage et repose généralement sur six poteaux denviron huit mètres de hauteur. Une véranda sur le devant avec, sur lun de ses côtés un escalier, souvent en forme déchelle, conduisant à lappartement principal, généralement lunique, éclairé par une ou deux fenêtres basses, complète le petit logis. Les poteaux portent tous un nom différent. Celui du centre est de beaucoup le plus important : son sommet, entouré de verdure, loge le nat gardien de la maison.

    Quand un membre de la famille vient à mourir, cest à côté de ce poteau quon dépose le corps du défunt jusquà lheure des funérailles.

    Le devin consulté fixe lemplacement de la nouvelle demeure et, daprès lespèce de terre que lon trouve dans les fondations, le déclare propice ou non. Le bois à employer est aussi lobjet dun choix tout spécial. Les poteaux, en effet, sont masculins, féminins ou neutres, et, selon leur genre, ils portent malheur ou bonheur. Leur sexe est facile à reconnaître: dégale grosseur aux deux bouts, ce sont des mâles ; plus gros à la base, des femelles ; sils bombent au milieu, ils sont neutres. Elever la maison sur des poteaux neutres, cest vouloir sattirer toute la malchance possible. La bâtir sur des poteaux mâles, cest sassurer une vie douce, sur des poteaux femelles, cest se ménager une vie honorée. Le bois ne doit pas savoir de nuds, à moins que leur position dans la pièce nindique un signe de bonheur. Faute de cette condition, on les enlève et on bouche les trous avec un autre morceau de bois.

    Dans la construction de leurs maisons, les pauvres emploient le bambou ; les riches le bois de teck ou de pyin-kado, inattaquables aux fourmis blanches. A défaut de planches, des bambous cassés ou ronds, maintenus par des liens de rotin, forment le plancher et les cloisons ; des bambous aplatis, des thékké (chaume), des bardeaux de bois, couvrent le toit.

    Ce genre de toiture est léger, simple, peu coûteux, mais par contre, très inflammable. En cas dincendie, et ils sont fréquents, terribles et désastreux, une gaule avec son croc de fer, une autre perche au bout natté, sont bien là en permanence pour, au premier signal du sinistre, enlever le chaume, éteindre les étincelles : hélas ! Autant appliquer un cataplasme sur une jambe de bois ; le feu dévore des villages entiers.

    Plus simple encore est le mobilier. Cest la coutume nationale de sasseoir, manger, dormir sur le plancher. Aussi ni chaises, ni tables, ni lits. Une natte sert de matelas ; un sachet crasseux rempli de coton sauvage ou un morceau de bois, doreiller ; le lungyi du jour, de pyjama la nuit. A une ficelle tendue dun poteau à un autre pendent les guenilles. Une caisse en bois contient la fortune et les meilleurs habits de toute la maisonnée.

    La cuisine occupe moins de place encore. Sous la maison pendant les pluies, en plein air durant la belle saison, trois ou quatre pieds carrés de terre battue ou quelques briques suffisent à son installation. Et la batterie de cuisine ? Et le service de table ? Deux ou trois pots en terre avec leur couvercle, un bâton pour tourner la sauce : voilà pour cuire. Un grand plat rond en bois laqué, dans lequel on verse le riz, de petits bols de curry tout autour : voilà pour manger. Une grosse jarre deau et sa louche faite dune moitié de noix de coco : voilà pour boire, ou se rincer la bouche après le repas.

    La maison est souvent entourée dun petit enclos où buffles, bufs, vaches, porcs, poules et canards sont nourris et prennent leurs ébats.

    Chars, herses, bateaux, filets de pêche, bois à brûler, mortier à piler le riz, se coudoient dans un beau désordre et complètent la liste du matériel de la ferme.

    Sales et mal tenues sont les maisons birmanes. Pots deau, bouteilles dhuile, paniers de légumes, de piment, de tabac, sacs de riz, etc. gisent pêle-mêle, là où on sattend le moins à les trouver ensemble.

    Les familles dun certain rang ont souvent, près de leur maison, sous un arbre touffu, un kadin, ou large plancher, surélevé dun mètre au-dessus du sol, qui sert de forum, de bureau dinformation, de lieu de travail, de repos, de table à manger. Le moindre petit village possède le sien : vieux et vieilles, pauvres et infirmes ambulants, en font leur résidence de passage.

    Un homme heureux. Il na jamais lair en pénitence, le Birman. Se fouler la rate, se faire de la bile, à quoi bon ? Accroupi sur sa natte, en compagnie de quelques amis, la théière installée au milieu, la boîte à bétel à côté, un long cigare aux lèvres : voilà un homme heureux. Comme pas un, il sait jouir de ce doux farniente.

    Du temps il na aucune notion ; les heures, les jours, les semaines, les mois ne comptent pas. Comme son Bouddha, dont il a partout limage devant les yeux, il rêve, repose, dort. Le fleuve Oubli coule à pleins bords sur lui, linonde tout entier.

    On dit quil est paresseux : ni plus ni moins que les autres peuples des pays chauds. Au temps du labour, de la moisson, il sait donner un fort coup de collier, et ne se repose, que le travail fini. Souvent aussi, sil laisse à lIndien ou au Chinois le monopole de certains travaux, cest un peu par fierté ; sa aw-za (dignité) en souffrirait. Surtout il ne veut être lesclave de personne. Nombre lemplois lui répugnent et, quoique obligé le pauvre sentend, de faire le coolie pour vivre, le mot sonne mal à ses oreilles et reste toujours pour lui un terme de mépris.

    Une chose quil aime par dessus tout, cest la liberté. Il sera à votre service pendant quelques mois, peut-être quelques années ; puis, un beau jour, la nostalgie le gagne et, sans raison apparente, il prend la poudre descampette. Lespace lattire, les aubes dorées, les midis étincelants, les couchants empourprés le fascinent : tout amant de la nature nest-il pas poète ? Il brise alors ses chaînes, va, court, vole vers la liberté, semble létreindre..., pour nembrasser, hélas ! Le plus souvent que le vide et la misère.

    Le Birman manque déquilibre. Fume-t-il lopium ? Cest à lexcès. Boit-il ? Il se soûle. La boisson nationale est le toddy, jus extrait dune certaine espèce de palmier. Au sortir de larbre, ce breuvage est agréable et rafraîchissant ; mais il fermente vite et devient alors une liqueur très capiteuse. Pris dalcool, le Birman sent ses mauvais instincts fermenter à légal du jus quil vient dabsorber. Il voit rouge alors, devient querelleur, féroce, sauvage, dangereux. Malheur à celui qui le provoque ! Comme la vipère quun malencontreux passant a dérangée dans le gazon, il mord et tue. Le dah, ou coupe-coupe, son arme ordinaire dattaque et de défense, se teint bien vite du sang de son adversaire.

    Son caractère est encore un amas dincohérences. Bon, compatissant, charitable, hospitalier, le Birman lest ; personne ne le conteste. Il aime ses enfants, il les gâte même par trop dindulgence. Lorphelin trouve chez lui un refuge, le vieillard abandonné la nourriture, la voyageur égaré un abri. Et, cependant, des bandes de dacoits (brigands) parcourent le pays et commettent chaque jour, un peu partout, pour voler, des atrocités sans nom. Un fait digne de remarque : la femme ne va jamais jusquau crime. Lune de ses armes, dans ses disputes avec ses voisins, est son Pana, sa sandale. Elle lagite de la main, non pour frapper, mais pour faire honte à sa rivale ; car toucher la tête de quelquun avec un tel objet cest lui faire la plus grosse insulte que lon puisse imaginer. Elle accompagne toujours ses menaces dun langage dune obscénité à mettre en fuite un régiment de dragons. Elle fait encore, dans le paroxysme de la colère, certains gestes, dans lespoir de réduire au silence son adversaire, qui certes ne lhonorent pas, mais cest tout. Quy faire ? Il ny a pas de pire venin que le venin du serpent, et il ny a pas de colère plus grande que la colère dune femme (ECCLI. XXV, 22-23).

    Seule, de tout lExtrême-Orient, la femme birmane est pratiquement légale de lhomme : privilège dû, sans doute, à sa disposition naturelle pour le maniement des affaires et à son remarquable esprit dinitiative. Dans les grands bazars ou les petits marchés, cest elle qui est toujours assise devant létalage. Elle vend avec une malice ravissante. Selon que lacheteur est birman, indien, chinois, shan, métis ou européen, elle change de langage, surtout de balances, et, dun tournemain, roule son client, quel quil soit. Elle est, en somme, la principale marchande du pays et souvent le gagne-pain de la famille.

    Il est un mot que lon entend du matin au soir dans les marchés, les rues, les lieux de réunion, en char, en voiture, en bateau, à la moisson : cest celui de Païçan, le sou birman. Il est le premier quentend le nouveau venu dans le pays, le dernier qui résonne à ses oreilles en le quittant. Païçan, Païçan ! Crie le pauvre. Paiçan, Païçan ! Réclame le coolie. Païçan, Païçan ! Soupire tout le monde. Ce diable dargent, comme il est désiré, pour faire un peu la fête !

    Tous les biens que la femme apporte en se mariant, restent ses biens. Ceux acquis dans létat du mariage appartiennent conjointement aux époux et, en cas de séparation, chacun deux en prend la moitié. Veuve ou divorcée, elle peut convoler à dautres noces.

    Cest elle, la femme birmane, qui conduit le train de la maison dans les affaires du village, les réunions publiques, elle a voix au chapitre, tout comme son mari. Sous le nouveau régime, elle est même électeur.

    Dune force peu ordinaire, la Birmane de la jungle porte sur la tête des fardeaux dun poids énorme. Les forts de la Halle, ravis de la voir si solide, seraient fiers et honorés de la recevoir dans leur corporation. Pour se rendre au marché, pour venir prendre le train ou le bateau, pendant que son seigneur et maître, à quelques pas devant elle, tranquillement chemine, le parapluie ouvert sur la tête, le cigare ou la chique à la bouche, un dah à la main, un petit sac suspendu à lépaule, elle marche péniblement, portant, semble-t-il, tout le bataclan de la maison sur la tête, les bras entourant un enfant ou deux à califourchon sur ses hanches. Elle peine, elle sue, mais ne se plaint pas : ainsi font les autres femmes, ainsi ont fait ses aïeules.

    La Birmane à du reste lhabitude de tout porter sur la tête. Elle revient du marché, ses légumes sur la tête ; de la fontaine, sa cruche deau sur la tête ; du bain, ses habits sur la tête, de la moisson, sa faucille sur la tête. Elle traverse un monastère terre sacrée, ses sandales sur la tête. Gros ou petits fardeaux, depuis une poutre jusquà son cigare ou sa boîte dallumettes, elle les porte sur la tête.

    _____

    III. Le Théâtre

    La compagnie Po Sein. Sawyabala le proscrit. Les Birmans sont nés sur les tréteaux. Le pwé, le fameux pwé pièce de théâtre, comédie, tragédie, danses, jeu de marionnettes, fête religieuse ou profane, le pwé est toute leur vie. Cest comme une mauvaise fée qui sattache à leurs pas et les suit du berceau à la tombe : elle préside à leur naissance, les conduit en triomphe au monastère, célèbre leur hymen et joyeusement les accompagne ad Patres.

    En doutes-vous ? Ecoutez. Un officier de police, ayant longtemps servi dans le pays et bien placé pour les iuger, me demandait un jour si je savais pourquoi les Birmans aiment tant le pwé. Sur ma réponse négative : Voici, me dit-il. Après avoir créé les peuples de la terre, Dieu, une fois, les fit défiler devant lui, afin de leur distribuer certains dons et traits de caractère qui pour toujours les distingueraient les uns des autres. Aux Français, il donna la clarté dans les idées, le jugement droit, lesprit ouvert, le cur noble et généreux ; aux Anglais, le goût du business, la ténacité dans lentreprise, la passion du sport ; aux Allemands, lorgueil national, la duplicité, la fourberie, lesprit de mensonge ; aux Italiens, la finesse, lart de la musique, de la peinture, de la combinazione. Et les peuples, à tour de rôle, défilèrent devant Dieu. Quand le tour des Birmans fut arrivé, pas de Birmans. Où sont ils ? demanda le Créateur. Ils sont au pwé répondit quelquun. Ah ! ils sont au pwé ; eh bien ! quils y restent ! Et ils y sont encore, terminait en souriant mon spirituel narrateur.

    Sous forme allégorique : voilà le Birman bien dépeint. Panem et circenses. Traduisons : un peu de riz, beaucoup de jeux.

    Ils sont au pwé. Allons-y donc, nous aussi, pour une fois. Les migwets birmans, lampes myopes et fumeuses, éclairent mal : nécrasons personne. Le goût âcre des fritures de toutes sortes mijotant dans lhuile, que des bandes de cuisiniers ambulants viendront bientôt nous offrir, risquent fort de nous soulever lestomac : mettons-nous dans un coin, à lécart. Ne nous laissons pas distraire par le va-et-vient, le rire, les plaisanteries des jeunes gens en quête damourettes. Serrons bien nos montres et notre argent contre nous : des pickpockets nous épient. Prenons un gros bâton pour, le matin au retour, nous défendre à loccasion contre les mauvais caractères, les repris de justice : ils rôdent partout et pourraient bien, sans cette précaution, nous faire un mauvais coup.

    Quelques tréteaux en bambou, érigés à deux ou trois mètres du sol : voilà la scène. Quelques branches darbre, le plus souvent un bananier tout entier, se dressent au centre. On a voulu y voir lautel du théâtre grec. Mettons quils représentent une forêt, où presque toujours la scène se passe. Fauteuils dorchestre, galeries et baignoires, premières et deuxièmes loges tiendraient trop despace : le plancher des vaches nous suffira. Lorchestre se place sur un côté de la scène et, si nous ne pouvons le voir en entier, nous entendrons toujours suffisamment ses horribles instruments, même si nous étions à moitié sourds ! Acteurs et actrices portent le costume de lancienne Cour.

    Et maintenant soyons tout yeux et tout oreilles. Cest la compagnie Po-Sein la plus fameuse du pays, qui joue cette nuit le zat birman Saw-ya-bala, le Proscrit.

    Premier acte. Le roi de Bénarès et son Conseil discutent les affaires de lEtat. Les ministres rapportent que Saw-ya-bala, beau-fils du riche Dana-Kaw-tila, harrasse le pays de ses déprédations. Le roi ordonne la proscription de Saw-ya-bala et offre dix mille roupies pour son arrestation. Les ministres en publient lordonnance. La mère de Saw-ya-bala, Ma Pa-za, lui fournit de largent et lenvoie se réfugier dans la forêt. Apparaissent soudain sur la scène Saw-ya-bala et sa bande de brigands qui complotent de vilains coups. Comme ils sont tous bons comédiens, après les graves questions qui viennent dêtre traitées, un intermède comique simpose.

    2e Acte. Dana-Kaw-tila et sa femme discourent sur leurs chagrins domestiques. Le mari est encore plein de feu pour sa femme dâge plutôt mûr. Dans un aparté, Ma Pa-za explique son projet dunir son fils, le proscrit, à une fille que le richard a eue dans un précédent mariage. Elle prend donc sa belle-fille Santa-Kon-Mayi à la rivière pour la cérémonie du lavage de la tête et, en route, lui fait part de ses intentions. Santa-Kon-Miyi lui répond, quelle a pour Saw-ya-bala une amitié toute fraternelle, mais quelle ne pourrait jamais se résoudre à lépouser. La belle-mère se fâche, linsulte, la frappe, la jette à la rivière et la laisse seule se débattre dans leau.

    3e Acte. Le bonze Tékka-pandita, accompagné de quatre novices, se rend à la rivière pour prendre lair. Santa-Kon-Mayi appelle au secours. Est-ce au secours, ou poisson frais que lon crie ? Cest bien une femme qui se noie, que faire ? 1 Le moine, malgré les remontrances de ses acolytes, plonge dans leau et la ramène à terre. Il senquiert de sa famille et soffre à la conduire chez elle. Elle refuse de partir, lui enlève ses habits de moine et le presse de lépouser. Le moine hésite, puis consent. Suit la cérémonie des fiançailles. Ils chantent et dansent leur bonheur... Ils sétablissent marchands de pickles.

    4e Acte. Leur métier de marchands ambulants les conduit à la maison du gros richard. Ma Pa-za feint le repentir et invite Santa-Kon-Mayi à entrer : elle veut, dit-elle, lui rendre ses bijoux dautrefois. Mais, une fois entrée, elle refuse de la laisser sortir. Alors la femme, de lintérieur, le mari, du dehors, chantent leur amour et leur malheur. Furieuse, Ma Pa-za chasse le vieux moine, et lui dit que Santa-Kon-Mayi est dans les bras de Saw-ya-bala, quelle a toujours aimé.

    Dintelligence avec Ma Pa-za, Saw-ya-bala emmène dans la forêt Santa-Kon-Mayi, qui refuse toujours de lépouser. Il la frappe et la relègue dans une grotte, où il la fait garder par ses bandits. Ceux-ci sendorment. Lex-bonze survient, retrouve sa femme, et les voilà plus heureux époux que jamais. Leur conversation est soudain interrompue par larrivée de Saw-ya-bala qui, furieux de se voir joué, fait attacher le moine à un arbre et ordonne à sa bande de le tuer à minuit.

    1. Les règles du Wini défendent à un bonze de jamais toucher à une femme, fût-t-elle sa propre mère en train de se noyer.

    5e Acte. De nouveau, les bandits sendorment. Le Myo-Zaung-Nat substitue Ma Pa-za au bonze, et renvoie celui-ci avec sa femme à la maison du riche. Ma Pa-za est donc tuée par les bandits. Saw-ya-bala découvre leur erreur et court se venger. Arrivé à la maison de son beau-père, il lève sa main armée pour tuer Santa-Kon-Mayi, mais le Nat larrête et lui révèle le bonheur qui lattend, lui et ses compagnons, dans une autre existence. Il refuse de lentendre et va enfin accomplir son sinistre dessein. Le Nat tout puissant cause alors un tremblement de terre qui lengloutit. Il fait nuit. Santa-Kon-Mayi dort. Lermite la regarde. Il aperçoit des larmes rêve couler le long de ses joues. Vanité des vanités, murmure le bonze ; les désirs des hommes sont-ils jamais satisfaits... Il quitte la maison en silence et va reprendre sa vie de moine. Le rideau tombe.1

    Il est cinq heures du matin. Rentrons. Laissons les spectateurs ramasser nattes, couvertures et oreillers, appeler les enfants et les chiens, et se retirer à la maison, en chantant quelques bribes des airs entendus durant la pièce.

    Quelques-une de ces zats ou drames sont tirés soit de lune des 510 préexistences fabuleuses du Bouddha, soit de quelque événement remarquable de la vie de certains rois ou héros indiens ; ils durent parfois jusquà huit nuits entières.

    Toutes les pièces de théâtre, quel quen soit le sujet, héroïque, religieux ou comique, comportent un intermède, le thitsahta, qui ne dure jamais moins de deux heures. Princes, princesses, clowns, amusent la galerie de leurs danses, de leurs chants, de leurs lazzis qui déchaînent chez les spectateurs des éclats de rire homérique. Ce sont surtout les lubyets (clowns) qui amusent le peuple ; cest à eux que vont toutes ses préférences. Ils nont pas leurs pareils pour lancer des mots à double sens, des sous-entendus trop souvent obscènes inintelligibles aux Européens mais que la foule comprend parfaitement et quelle souligne de Ah formidables, nullement à leau de rose. Tout y passe : religion, politique, fonctionnaires ; ces derniers surtout. Il nous souvient dun gros Chinois, fervent bouddhiste, qui, à propos dune conférence quil avait faite sur la retenue à garder aux enterrements, devint, pendant des semaines, dans tous les pwés de Madalay la risée des lubyets et des spectateurs. Le thitsahta et les clowns semblent bien, plus que la pièce elle-même, attirer lamateur de théâtre.

    Dun caractère plus doux et plus innocent sont les anyein pwés ou danses birmanes. Aux sons dune harpe du pays, au rythme de leur chant, des groupes de jeunes filles figurent des ballets-pantomines gracieux et charmants. Lanyein pwé est toujours montré aux visiteurs de marque comme la plus caractéristique expression de la grâce et de la beauté birmanes.

    Les représentations dont nous venons de parler ne vont pas sans chant ni musique, que le Birman aime trop pour pouvoir sen passer. Ne sont-ils pas dailleurs, la manière la plus expressive de traduire les sentiments damour, de joie, de tristesse ?

    1. J. A. Stewart, B. R. Society, année 1912, Vol. II.

    Le chant birman nest pas du tout agréable aux oreilles européennes. Il consiste en une série de neumes rapides, la voix montant et sarrêtant soudain sur une note longue et haute, pour descendre en Heu ! Heu ! Saccadés et entrecoupés, et mourir en une finale douce et plaintive. Ce sont des soubresauts, des exclamations, des soupirs lancés dune voix nasillarde. Le thème en est toujours le même : une belle aux cheveux dor, aux yeux de rubis, pure comme le diamant, brillante comme la lumière de la lune ou du soleil. Cest la chanson de lamour, changeante comme la nature humaine, mais aussi vieille que le monde et qui durera autant que lui.

    Les Birmans nont pas de musique écrite. Cinq notes, do, ré, mi, sol, la, en forment toute la gamme. Pas de demi-tons, donc pas de chromatique. Flûtes et clarinettes aux sons aigus et criards, tambourins, grosses caisses, gongs de toute dimension et résonance, cymbales, castagnettes en bambou, et universum genus musicorum, forment un orchestre unique au monde. Lorsquil bat son plein, cest à devenir fou : on croirait entendre le diable chassé de lenfer, renversant, agitant, secouant, brisant avec rage toute sa batterie de cuisine.

    La harpe birmane rend cependant, comme la nôtre, des sons doux et harmonieux. On appelle musicien céleste, celui que en joue. Les mendiants et aveugles raclent un violon comme celui dEurope. Deux autres instruments faits, lun dune série de gongs de métal, lautre de petits tambours cylindriques, au nombre de 18, rappellent de loin aux exilés le son du piano.

    La profession de joueur dinstruments est exclusivement réservée à lhomme. Les mêmes morceaux de musique sont de rigueur en certaines circonstances, comme le God save the King des Anglais lest avant et après les cérémonies officielles. Sils y dérogeaient, les musiciens attireraient sûrement sur leur tête la vengeance des Nats.

    (A suivre) A. DARNE,
    Miss. de Birmanie Sept.

    1927/291-305
    291-305
    Darne
    Birmanie
    1927
    Aucune image