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Aux rives de lIrrawaddy 2 (Suite)

Aux rives de lIrrawaddy II. La Vie birmane
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    Aux rives de lIrrawaddy

    II. La Vie birmane

    La moisson des bébés. La sécheresse dans la zone centrale, de trop fortes pluies dans le delta, peuvent, en certaines années, causer une mauvaise récolte de riz : celle des bébés est toujours régulière et abondante. Les Birmans aiment beaucoup les enfants, et nombreuses sont les familles. La fraude dans le mariage, nexiste pas. Aussi les villes, comme les campagnes, regorgent-elles de bambins. Dans la brousse et les gros bourgs, les petits garçons jusque vers lâge de raison et les fillettes jusque vers leur cinquième année, nont dautre vêtement que leur innocence. En hiver, roulés dans leurs couvertures, les parents et grandes personnes sentassent devant un bon feu, la marmaille, elle, sy accroupit en costume dAdam et dEve à leur sortie des mains du Créateur. Pauvres petits, direz-vous, durs parents. Vous avez tort : cest le thonzan, cest-à-dire la coutume, si bien daccord avec la nature de ces mioches que le premier morceau détoffe quon leur attache autour des reins, ils lont bien vite mis en bandoulière. Il ny a pas dhabits spéciaux à leur âge. Ils sont en miniature ceux des grandes personnes, ce qui les rend très intéressants.

    Petits garçons, petites filles mêlent leurs jeux et leurs cris, leurs rires et leurs escapades. Les jours de pluie, vrais canards, ils barbotent ensemble dans leau durant des heures entières. Un étang, une rivière se trouvent-ils près du village, la journée est trop courte pour faire tous les tours aquatiques chers à leur âge. Et ils nont pas lair de sen porter plus mal !
    Les enfants seraient plus nombreux nétait la mauvaise coutume des mariages précoces. A peine formés, les Birmans se marient et engendrent forcément une progéniture malingre, chétive, quemporte le premier malaise venu. La tuberculose, la boisson, la... appelons la, comme les Birmans, la « maladie des jeunes gens », hélas ! Trop commune dans le pays, sont désastreuses pour les berceaux. Lignorance et la brutalité des sages-femmes du pays multiplient encore les petites victimes qui ne demandaient quà vivre et à sépanouir au grand soleil de la Birmanie. Le seul nom de celles qui tirent le ventre, ou plus poliment celles qui pressent avec la main, ne suggère que trop dhorribles manipulation et de nombreux malheurs.

    Lenfant manque la plupart du temps des premiers soins indispensables à son âge. Obligée daller travailler dans les champs pour vivre, la mère le prend avec elle, le dépose tout nu sur quelques guenilles, au pied dun arbre, pendant que, dans leau ou dans la boue jusquaux genoux, elle gagne son petit salaire en transplantant le riz. Sans doute, pour calmer sa faim et apaiser ses cris, elle vient, de temps en temps, lui donner le sein et chasser les mouches qui le dévorent, mais toute mouillée ou en sueur, elle lui communique avec son lait le germe de bien des maladies. Aussi 60 % de ces petits êtres meurent avant lâge de 5 ans. Ne soyons donc pas surpris si, malgré la riche moisson denfants, la race sétiole et diminue. Floraison hative, fruits précoces et mal venus!

    Pour se garder de tout malheur, la mère sassujettit pourtant aux habitudes des femmes birmanes qui se respectent. Dès quelle attend la venue dun bébé, elle cesse de sasseoir aux portes de la maison ; elle ne sort la nuit quaprès avoir piqué une grosse aiguille dans ses cheveux pour écarter le mauvais esprit ; elle nattache plus de fleurs à son chignon. Sa délivrance sera rapide et sans douleurs si elle absorbe régulièrement de la myégué, de la terre fraîche que lon ramasse après la pluie et quon laisse durcir. Une dose de cette terre, que lon vend dans tous les marché, fait partie de la provision du ménage. A la naissance de lenfant, des branches dépines sont suspendues à lentrée de la maison pour en écarter les mauvais esprits, qui guettent loccasion de nuire aux pauvres mortels. Malgré ces précautions, un malheur peut cependant arriver. Si lenfant est mort-né, on place dans son cercueil une tige de fer de la longueur de sa taille, et on excommunie de belle façon le pauvret : Ne rentre pas dans le sein de ta mère, lui est-il impérieusement commandé, tant que cette tige de fer ne sera pas devenue aussi fine que du duvet.

    La mère et lenfant viennent-ils à mourir ? On les enterre séparément. Si le bébé survit à sa mère, des filles ou femmes vendues aux nats (esprits) sont invitées à venir rappeler le leik-pya, lâme-papillon du bébé, partie, croit-on, avec celle de sa mère. Il ne faut pas négliger ce rite, car lenfant ne vivrait pas longtemps ou bien grandirait frappé didiotie. Donc la sorcière vient ; elle place un léger fil de coton sur un petit miroir, au dessous elle tient de la main un morceau détoffe et, par de terribles incantations, elle conjure la mère défunte de ne pas prendre avec elle lâme de son enfant. Un souffle de brise tôt ou tard soulève le fil, qui tombe sur le tissu tendu. On lemporte doucement, on le dépose avec milles paroles pleines de tendresse sur la poitrine de lenfant... Son âme est revenue.

    Le ftus dune femme qui meurt est extrait, coupé en morceaux et enterré secrètement ; sans cette précaution les sorciers auraient vite fait le déterrer afin de sen servir pour leurs philtres.

    Terrible est lépreuve par laquelle passe la mère à la naissance de chacun de ses enfants. Aussitôt que la nouvelle de la venue du bébé est connue, voisins et voisines, ces dernières surtout, accourent pour aider aux soins du ménage, admirer le nouveau-né, donner des conseils, etc. On place lenfant dans un petit berceau rond en bambou : si cest un garçon, en prévision de ce quil sera plus tard, un savant peut-être, un bonze ou un novice sûrement, les parents et amis lui font cadeau dune robe jaune, de livres, dune ardoise, dun crayon, quils déposent dans sa couchette ; si cest une filles, les présents sont des habits de femme, un miroir, de leau de senteur, de la poudre....

    Tous les soins vont dabord à la mère. Elle est soumise pendant sept jours à un rude chauffage externe et interne. On la barbouille de la tête aux pieds avec de la poudre de circuma ; on lui applique sur la tête, pour empêcher le sang dy affluer, des briques chauffées et roulées dans un linge ; on la couvre de toutes les étoffes qui constituent le vestiaire de la maison ; on lui fait respirer de lanis noire et bois une infusion de médecine verte mélangée dalcool. Cest pour lui purifier le sang et la remettre sur pied. Le septième jour, assise sur un vase deau bouillante, elle prend une heure durant un bain de vapeur, suivi dune bonne douche froide, et la cérémonie des relevailles est terminée.

    Pour toute une nourriture le bébé ne prend, pendant un jour ou deux, quun peu de miel mélangé deau. Vers le septième jour, on lui lave la tête avec une décoction de gousses de savonnier pendant que le ponna, devin et astrologue, est appelé pour lui donner un nom.

    La femme birmane ne cède à personne le privilège dallaiter son enfant. Celui-ci gardera le sein maternel jusquà ce quun frère sur vienne le supplanter. Souvent, son nono fini, la mère lui passe le cigare quelle avait à la bouche ; aussi grand fumeur sera-t-il toute sa vie.

    Le bébé ne reste pas longtemps à la maison. Dès le second ou le troisième mois, la mère le prend partout où elle va, les enterrements exceptés.

    On attache une grande importance au mois et au jour de la naissance de lenfant. Malheur à lui sil vient au monde à minuit ou le dernier jour du mois lunaire, ou par un temps couvert, ou dans une épaisse forêt : il sera bête et classé dans une des quatre catégories des sots de ce monde. Le jour de la semaine présage irrévocablement quel sera son caractère. Né un lundi, il sera jaloux ; un mardi, honnête ; un mercredi, colère ; doux, un jeudi ; causeur, un vendredi ; samedi, batailleur ; dimanche, économe, Et, comme certains animaux symbolisent chaque jour de la semaine devenu grand, il offrira à la pagode des cierges de cire rouge ou jaune qui les représentent : ce sera un tigre le lundi, un lion le mardi, un éléphant le mercredi, un rat le jeudi, un cochon dInde le vendredi, un dragon le samedi ; un kalon 1 le dimanche.

    La stérilité chez la femme birmane est regardée comme un déshonneur. Le mot amyun-ma (stérile), que dans une dispute sa voisine lui jette à la figure, lhumilie profondément. Navoir quun enfant ou deux ne la pose pas dans le monde : être mère nombreuse famille, surtout de sept garçons, lélève au pinacle, car ils peuvent devenir des bouddhas, et alors quel mérite pour elle de les avoir aidés à sélever jusquau dernier degré de léche du bonheur !

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    1. Etre fabuleux, moitié bête, moitié oiseau, lun des gardiens du mont Mérou, centre de lunivers.


    Jolis noms. Comme chez la plupart des anciens peuples, les noms de famille nexistent pas en Birmanie : le nom du père nest jamais donné à ses enfants. Cette coutume cause un grand embarras pour se reconnaître dans les familles nombreuses. La confusion augmente encore du fait que le rituel birman na pas de règles fixes pour donner un nom. Sans doute, au jour de la naissance ou peu après, lastrologue tire lhoroscope de lenfant et lui impose un nom ; mais ce nom, plus tard il le portera rarement : les parents ont choisi un autre, quil gardera toujours. Daucuns, à loreille musicale, tiennent à faire rimer entre eux tous les noms de leurs enfants : Po Saïng, Po Kaïn, Po Myaïng, Po Hlaïng. Dautres, à lâme poétique, leur donneront le nom dune fleur dun oiseau, dune vertu, dun métal ou dune pierre précieuse : Mr Brillant de diamant, Bouton de diamant, Mlle Or, Argent, Rubis, Mr Paon, Mlle Poule Dans le cas où plusieurs enfants dune même famille viennent à mourir, adieu la poésie et la musique : le dernier né sera bel et bien affublé du nom de Chien, Singe, Rat, Cochon même. Pourquoi ? Mais parce que le Nat naurait que faire de pareille laideur, et, par conséquent, lenfant vivra.

    Beaucoup de familles suivent encore la coutume de lancien temps. Une ou plusieurs lettres de lalphabet, avec leurs différentes combinaisons sont assignées à chacun des jours de la semaine, de sorte que les enfants nés le lundi, recevront tous un nom commençant par la ou les lettres propres à ce jour ; de même pour les autres jours. Un exemple ou deux.... Le lundi, avec sa lettre K, nous donnera : Mg Ngwé Khaïng, Mr Brin dargent ; Mg Kauk, Mr Courbé ; Ma Kwé Yo, Mlle Os de chien ; Ma Kin, Mlle Aimable... Le mardi, avec la lettre S, fournira : Maung Po Sin, Mr Grand Éléphant ; Ma So, Mlle Méchante... Nous trouverons encore Mr. Comme son père, Mlle Clarté de soleil, Tendre, Affectueuse, Savante, Froide ; Mr Vieux Pot etc.

    Cette règle est toujours suivie quand il sagit de donner un nom au bonze le jour de sa profession. Le supérieur du monastère lui en choisit un en pali, parmi ceux des héros ou des sages de leurs livres sacrés, précédé de la voyelle U. Cest le bwé, ou titre honorifique quil portera durant son séjour au monastère. Par le nom quil porte le Birman sait tout de suite le jour de la naissance dun bonze. Si celui-ci jette le froc aux orties, il reprend le nom quil portait dans le monde.

    Les mots Maung (Monsieur), Ma (Mademoiselle), précédant les noms, indiquent le sexe et marquent la politesse. Ces appellations changent dans la vie. Entre 20 et 30 ans, on ajoute le préfixe Ko (frère aîné) ; après 35 ans, celui de U (oncle). Le mot Daw (tante), précédant les noms de femmes, est très poli ; celui de Mé correspond, pour les enfants, à notre si joli nom de « Maman ».

    A son mariage, la jeune fille ne prend pas le nom de son mari. Sappelât-elle Mlle Mauvais caractère, et lui Mr Petit officier, elle sera madame Mauvais caractère et non madame Petit officier. La société anglaise croit bien faire en appelant la femme dun fonctionnaire birman du nom de son mari : cest un inconvenance que le Birman même modernisant ne commettra jamais.

    A lécole. Suivons lenfant à lécole. Si, à bien peu dexceptions près, le Birman sait lire, écrire et compter, il le doit à ses écoles monacales. Les écoles du Gouvernement et des différentes confessions, établies dans les centres importants depuis lannexion anglaise, nont que bien peu affecté dans les campagnes lancienne méthode denseignement.

    Arrivé à lâge de raison, lenfant est envoyé au Pongyi-kyaung (monastère), où à tue-tête et pendant des mois, il chante le Thin-Pon-gyi, la Grande Corbeille du Savoir, lalphabet. Pour que les caractères puissent plus facilement se graver dans sa mémoire, ils sont épelés selon leur forme: le K est grand ou courbé; lS rond ou enroulé, le T en forme dentraves déléphant ou nanti dun gros ventre; le P coiffé, le B bossu, et ainsi de suite.

    Si, en tournée, vous apercevez au loin dans la plaine un verdoyant bouquet darbres doù partent des sons discordants, vous pouvez dire sans crainte de vous tromper : cest le monastère du village, cest lécole.

    Tous les livres de classe ont trait à la religion de Bouddha. Cest donc avant tout une formation religieuse que reçoit lenfant. En langue pali ou birmane, il apprend par cur, sans les comprendre, des formules de prières quil répétera toute sa vie. Passent dabord, par ordre de mérite, les trois joyaux : Je mets mon recours dans le Bouddha, je mets mon recours dans le Dhamma (la loi) ; je mets mon recours dans le Sangha (lordre des moines).

    Viennent ensuite les cinq préceptes ; Ne pas tuer, ne pas voler, ne pas mentir, ne pas commettre ladultère, et sabstenir de boissons enivrantes. Lenfant apprend encore le Mangala Thot, le Chant du grand Bonheur, et lAung gyi-shit-pa, le Chant des huit Victoires. Ces deux célèbres poèmes sont lépitome de toute léthique du bouddhisme. Si lenfant fréquente lécole un certain nombre dannées, les bons moines lui enseigneront en outre quelques-unes des réincarnations de Bouddha ou Zats. Ainsi équipé, il restera bouddhiste toute sa vie, et cest avec fierté que, si vous lui demandez sa religion il vous répondra : Je suis bouddhiste.

    Il nest pas nécessaire, dit le Bouddha, que la femme soit instruite ; les choses du ménage doivent seules lintéresser : aussi les filles de la classe aisée ne fréquentent-elles lécole que depuis loccupation anglaise, et encore dans les villes seulement.

    En retour de linstruction quil reçoit gratis, lélève doit rendre certains services à son maître ; balayer le monastère, puiser de leau, aller parfois mendier la nourriture du bonze, etc.

    La littérature. Des contes religieux, des chroniques royales, des chants, composent toute la littérature birmane. Les bouddhistes nont pas moins de 510 histoires ou légendes de Gaudama, racontant ses existences antérieures. Pour donner de limportance à ces récits, ils les attribuent à Bouddha lui-même. Ce sont les mêmes fables ou les mêmes contes quon trouve chez toutes les nations asiatiques, dit Mgr Bigandet.

    Les chroniques royales sont tout aussi fabuleuses. Les souverains se donnent des titres, sattribuent des pouvoirs que seule une imagination orientale peut inventer. Ils volent de victoire en victoire ; dun seul geste, dun seul mouvement des yeux ou de la tête, ils anéantissent des milliers dennemis. Les troupes royales sont-elles obligées de reculer ? Cest bien simple : dans son extrême bonté, le souverain a bien voulu permettre à lennemi davancer.

    Les chants, faudrait-il dire les chansons ? riches de poésie et de belles comparaisons, constituent peut-être la seule littérature birmane.

    Le minois. Taille moyenne, bien prise, teint brun olivâtre, pommettes saillantes, yeux noirs en amande, nez court et épaté qui lui rend la face plate, lèvres fortes, longs cheveux débène, barbe clairsemée, il épile soigneusement les quelques poils qui osent paraître à son menton, voilà le Birman.

    Il voit un lièvre dans la lune, le Birman, et un paon dans le soleil. Aussi le paon fut-il toujours lemblème de la nation : il figurait dans les armoiries du royaume, sur le drapeau, sur la monnaie, sur les monuments publics. Loiseau aux magnifiques couleurs reste encore le signe de ralliement de toute la race. Vaniteux, fier, bouffi dorgueil, toujours prêt à faire la roue et à déployer son beau plumage : tel est le jeune homme.

    Coquette, précieuse, dissimulée : voilà la jeune fille. Celle de la ville passe des heures entières devant un miroir à faire toilette, se farder, se parfumer, se teindre les cils, se faire belle, sadmirer. Moins favorisée, sa sur de la campagne nira pas cependant aux champs sans sa petite fleur au coin de loreille et sur la figure une forte couche de tanaka 1 pour déjouer les rayons dun soleil tropical qui ne pourrait que la bronzer davantage.

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    1. Pâte jaune extraite de larbrisseau de ce nom.


    Lhabillement. Très simple, mais élégant, le costume des Birmans les habille à ravir. Le passo des hommes, le lungyi des femmes, en soie rouge tendre, rose, bleu clair, orange, vert, sont dun effet merveilleux. Le petit veston blanc, porté par les deux sexes, ajoute une note de plus à la gamme de toutes ces couleurs. Une bande de soie, mouchetée de brillants dessins, enroule lépaisse et longue chevelure que les jeunes gens nouent en chignon légèrement incliné sur le côté. Les femmes jettent négligemment sur leurs épaules une longue écharpe de couleur, en soie légère, que leur démarche dodelinante balance gracieusement. Sur le point de devenir mères, cest par devant quelles laissent pendre cette écharpe.

    La coiffure. Elles vont nu-tête, leurs cheveux noirs de jais artistiquement roulés en forme de diadème et parés de bouquets de jasmin et autres fleurs.

    Hommes et femmes prennent grand soin de leur chevelure. Une fois la semaine, sinon plus souvent, ils la nettoient avec une décoration de feuilles de tamarin ou de gousses de savonnier et loignent dhuile de coco. Lodeur qui sen dégage nest pas des plus agréables, mais cet onguent sui generis donne aux cheveux un lustre une force remarquables. Il est des chevelures qui descende jusquaux talons et qui gardent leur belle couleur noire jusquà lextrême vieillesse.

    Au retour dun pèlerinage à une pagode, ou dun pique-nique, la jeune fille orne sa tête dune couronne de verdure ou de jeunes pousses darbustes, piquées aux côtés de loreille. Un joli parasol lui sert de parure plutôt que dabri contre les ardeurs du soleil. Aux jours de fête, joignez-y bijoux, colliers, bracelets, babouches brodées, il vous faudra alors un papillon comme palette pour la peindre avec toutes ses couleurs.

    La demoiselle birmane porte son mignon et élégant pana dune façon toute spéciale. Cest le petit doigt du pied qui, sortant de la marche minuscule chaussure, la maintient en place. Si la rapidité de la marche y perd, lélégance de la démarche y gagne, ses pas mesurés lui imprimant un gracieux mouvement des épaules et un rythmique balancement des bras.

    Adieu les vingt ans ! Éphémère des pays chauds ! Beauté factice ! A 35 ans, la femme birmane est grandmère. Séché le tanaka : évaporée, leau de senteur ; mortes les fleurs !... Et la jeunesse dorée lui chante :

    De vos jardins fleuris
    Fermez les portes ;
    Les myrtes sont flétris,
    Les roses mortes.

    Pourtant nil desperandum. En vieillissant, elle devient pieuse, la belle dautrefois. Elle prie le Bouddha de la faire renaître homme dans sa prochaine existence, Et, le chapelet à la main ou roulé autour du poignet, avec une conviction sincère, dans ses allées et venues elle répète, sur chaque grain, la célèbre formule du bouddhisme birman : Aneissa, Dokka, Anatha, tout passe, tout est misère, tout est néant...

    Le tatouage. Pour être complet, un simple mot sur le bel ornement bleu que portent les hommes. Si le dandy dEurope est fier de sa fine moustache blonde, le jeune Birman lest tout autant de son joli tatouage. Il est pour lui le signe manifeste de la virilité. On ne trouve que peu de Birmans qui, en totalité ou en partie, ne soient pas tatoués. Celui de la jungle lest toujours au complet, cest-à-dire depuis la ceinture jusquaux genoux.

    Sans son tatouage le Birman passerait pour une femmelette, et cest la crainte des quolibets du beau sexe qui laide à supporter stoïquement le supplice de lopération. Car cest un vrai supplice et il faut souvent recourir à lopium pour le calmer. Quelques-uns même, en proie à la fièvre sous les cruelles piqûres de la grosse aguille, savouent vaincus et congédient lartiste en encre; mais quelle honte pour eux!

    Ce tatouage consiste en de multiples dessins bleu foncé, représentant toutes sortes danimaux domestiques et légendaires, encadrés dornements contenus dans les cartons du tatoueur et choisis lintéressé. A voir au loin dans les champs un Birman bien tatoué, le lungyi roulé entre les jambes et attaché à la ceinture pour se rendre plus leste au travail, on le dirait vêtu dun joli caleçon bleu marin. Lapproche-t-on : sur la poitrine et les épaules, aux poignés et aux chevilles, on aperçoit de petits carrés rouges, piqués de points bleus, de lettres et chiffres cabalistiques, qui sont censés le rendre invulnérable aux morsures cruelles, aux balles de fusil, ou même peuvent lui gagner le cur de quelque belle....

    La jeune Birmane, elle, ne se fait pas tatouer. Les petits points rouges que parfois lon aperçoit sur sa figure, entre les yeux, sur les lèvres, ne sont que des charmes supposés, quune pauvre délaissée, sur le point de coiffer sainte Catherine, a fait graver pour tenter une dernière chance....

    Le jour de gloire est arrivé !

    Le Birman nest quun petit animal tant quil na pas pris la robe jaune. Il lui faut donc, un jour ou lautre, quitter le monde et se faire moine, ne fût-ce que pour quelques jours, quelques heures. Il devient alors un croyant et alors seulement il peut acquérir des mérites. Il change son nom dhomme et reçoit un titre honorifique, signifiant que désormais il peut se libérer de ses passions et de la souffrance.

    Lentrée au monastère est de beaucoup lévénement le plus important dans la vie dun Birman, puisque sous la robe jaune seulement il peut remplir la Loi. Le temps le plus populaire pour la grande cérémonie du Shin-pyu (vêture) est le commencement du Wa, carême bouddhique allant du 15 juillet au 15 octobre. Le postulant devrait avoir 15 ans, mais actuellement ce rite saccomplit bien plus tôt. Des fêtes longuement élaborées sont données à cette occasion durant plusieurs jours. Bonzes et invités sont grassement nourris ; pièces de théâtre, danses, musique, amusements de toutes sortes se succèdent nuit et jour.

    Le grand jour arrive enfin. Le novice est le roi de la fête, Vêtu de riches habits de soie, achetés ou empruntés pour la circonstance, à cheval, en voiture, quelquefois même en palanquin, les blanches ombrelles frangées dor dont seuls les rois avaient le droit de se servir, déployées au dessus de sa tête et portées par des parents en costume de lancienne Cour, notre héros, aux sons dune que musique assourdissante, accompagné dune foule immense de parents et damis, est, par le plus long chemin, triomphalement conduit aux portes du monastère.

    Assis sous un grand dais, le doyen du monastère le reçoit, entouré dautres bonzes, qui tiennent tous soigneusement devant les yeux des éventails en forme de lotus, pour se soustraire aux regards féminins. La nombreuse assistance leur fait les trois shikos (prosternations) prescrits par la politesse, et la cérémonie commence. Le novice se dévêt de ses beaux et riches habits, se passe, en signe de deuil, un morceau détoffe blanche autour des reins. On lui coupe les cheveux, on lui rase la tête, on la lave, on la frotte de safran, cependant que les parents ont préparé le thingan (robe jaune), la ceinture, le grand bol qui lui servira à mendier, tous les matins, sa nourriture de porte en porte. Lenfant savance, fait trois prostrations, lève ses mains jointes en signe de révérence, et, en pali, dans une formule apprise par cur, il demande au chef du monastère de ladmettre comme novice dans sa sainte communauté, afin de marcher plus sûrement dans le chemin de la perfection et darriver un jour au Neïban (Nirvâna). Le supérieur lui remet ses habits de novice, on lhabille, et le voilà moinillon.., pour aussi longtemps que le cur lui en dira. Daucuns ne portent ces vêtements que vingt-quatre heures ou même un temps plus court ; dautres jours, quinze jours, un mois, deux mois. Certains bouddhistes exigent de leurs enfants un séjour dun wa ou carême complet au monastère. Ceux qui en passent trois, lun pour leur père, lautre pour leur mère, le troisième pour eux-mêmes, sont classés parmi les enfants les meilleurs.

    Les fêtes du Shin-Pyu commémorent les plaisirs qui charmaient le jeune prince Gaudama dans son palais avant quil eût renoncé au monde et commencé sa vie dascète.

    Tout comme son frère, dont nous venons de décrire lentrée au monastère, la Birmane a aussi son jour de gloire, mais dun caractère différent. Avant davoir le droit de tendre à la perfection, elle doit, par une succession de réincarnations, acquérir dabord la dignité dhomme. Dans mille ans peut-être elle aura ce suprême et unique honneur ! En attendant, le monde veut bien une fois lui sourire : cest le jour du percement des oreilles. La cérémonie a lieu à 12 ou 13 ans. Comme toutes les autres fonctions civiles et religieuses, cest le Bedin-saza (devin) qui en fixe le jour et lheure favorables. Les invitations ont été lancées...., et acceptées : ny a-t-il pas en respective un pwé et un plantureux repas ? Le murmure de la foule, le bruit de la musique, les ordres croisés des organisateurs de la fête tous commandent à ces réunions, soudain sapaisent. Le devin vient de lever le petit doigt et de déclarer le moment propice. Lopérateur sapproche de la jeune fille, ajuste ses lunettes, relève les manches de son veston blanc et, solennel, passe laiguille à travers le lobe de loreille, soit en se servant dun bouchon, comme en Europe, soit en la faisant glisser entre ses doigts. Une musique dexorcisme étouffe au moment psychologique les cris de la demoiselle, que les femmes entourent et soutiennent. Loreille est percée. De temps à autre, on tournera et retournera la première aiguille laissée dans le trou, en y ajoutant chaque fois, pour lélargir, une minuscule tige dor, dargent, de rotin, ou un bout dallumette, si lon est pauvre. A la longue, une assez large ouverture se fait et reçoit sans peine les fameux nagat, gros tubes dor enrichis de pierres précieuses, lornement le plus prisé de toute belle du pays.

    A partir de cette époque commence pour elle une vie nouvelle. Adieu les jeux de fillette, adieu la simplicité de lenfance. Désormais elle ne va plus seule, sa mère ou une compagne la suit partout en voyage. Elle marche à pas mesurés, se serre la taille ; sa toilette devient plus soignée : poudre de riz, eaux de senteur font leur apparition. Bref, elle cherche à plaire, à attirer les regards, elle joue de la prunelle ; elle a atteint lâge de la puberté.

    (A suivre) A. DARNE,
    Miss. de Birmanie Sept.

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    Pour lAgence Reuter il ny a que ce qui est protestant et anglais ou américain qui compte. A plusieurs reprises nous avons lu dans les dépêches Reuter que tous les étrangers étaient partis de telle ville ou de telle province, alors que seulement les Anglais ou les Américains avaient été évacués. On a dit souvent aussi que tous les missionnaires avaient quitté tel ou tel endroit, alors que seulement les missionnaires protestants étaient partis, et que les autres, les missionnaires catholiques, malgré les épreuves de toutes sortes, malgré les humiliations, malgré loccupation des églises et des résidences, malgré parfois les pillages et les incendies, restaient à leur poste et « tenaient », comme autrefois les soldats français à Verdun. Dans le Kiangsi, piétiné par la guerre, les Filles de la Charité elles-mêmes sont toutes restées... Donc, quoiquait annoncé souvent Reuter, sil est vrai que les missionnaires protestants ont évacué beaucoup dendroits, il nest pas exact de dire que tous les missionnaires sont partis.

    (Echo de Chine, 5 mars 1927)


    1927/221-233
    221-233
    Darne
    Birmanie
    1927
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