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Aux rives de lIrrawaddy 2 (Suite)

Aux rives de lIrrawaddy VI. Lordre des bonzes. (Suite) Lexamen continue : Es-tu un homme ? Je le suis. Es-tu fils légitime ? Je le suis. Es-tu endetté ? Je ne le suis pas. Es-tu le serf ou le dépendant de quelque homme influent ? Non, je ne le suis pas, Tes parents ont-ils donné leur consentement à ton ordination ? Ils lont donné. As-tu atteint lâge de vingt ans ? Oui, je lai atteint. Tes vêtements et ta Patta sont-ils prêts ? Ils le sont.
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    Aux rives de lIrrawaddy
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    VI. Lordre des bonzes.
    (Suite)

    Lexamen continue :
    Es-tu un homme ?
    Je le suis.
    Es-tu fils légitime ?
    Je le suis.
    Es-tu endetté ?
    Je ne le suis pas.
    Es-tu le serf ou le dépendant de quelque homme influent ?
    Non, je ne le suis pas,
    Tes parents ont-ils donné leur consentement à ton ordination ?
    Ils lont donné.
    As-tu atteint lâge de vingt ans ?
    Oui, je lai atteint.
    Tes vêtements et ta Patta sont-ils prêts ?
    Ils le sont.
    Candidat, quel est ton nom ?
    Mon nom est Wago. (par métaphore, un être vil et indigne).
    Quel est le nom de ton maître ?
    Son nom est Oupyit-si (maître).

    Lassistant, ayant terminé lexamen, tourne son visage vers les pères assemblés et continue ainsi : Vénérable Oupyit-si, et vous, frères assemblés, veuillez écouter mes paroles. Jai dûment averti ce candidat qui vous demande dêtre admis dans notre ordre. Vous semble-t-il que ce soit maintenant le moment convenable pour le faire avancer ? Si oui, je lui ordonnerai de se rapprocher. Se tournant alors vers le candidat, il lui ordonne de venir près de lassemblée et de lui demander son consentement à son ordination. Il savance, saccroupit sur les talons, et, le corps incliné en avant et les mains jointes élevées jusquau front, il dit : Je sollicite, pères de cette assemblée, dêtre admis à la profession de Rahan (parfait). Ayez pitié de moi, tirez-moi de létat de laïque, qui est un état de péché et dimperfection, et élevez-moi à celui de Rahan, état de vertu et de perfection. Trois fois, il répète sa demande.

    Lassistant reprend son discours : O vous, frères ici assemblés, écoutez mes paroles ! Ce candidat, humblement prosterné devant vous, sollicite de lOupit-si dêtre admis dans notre sainte profession ; il paraît quil est pur de tout défaut ou infirmité corporelle, aussi bien que dincapacités mentales qui lui interdiraient dembrasser notre saint état ; il est également pourvu de la Patta (sébile) et du vêtement sacré ; en outre, au nom de lOupit-si, il a demandé à lassemblée la permission dêtre admis au nombre des Rahans. Que lassemblée achève maintenant son ordination. Que ceux qui lapprouvent gardent le silence ; que quiconque y est opposé déclare que ce candidat est indigne dêtre admis. Il répète trois fois ces paroles, puis il continue : Puisque aucun des pères ne fait opposition et que tous gardent le silence, cest un signe que lassemblée a consenti : quil soit donc ainsi fait. Donc, que ce candidat passe de létat de péché et dimperfection à létat parfait de Rahan, et ainsi, par le consentement de lOupit-si et de tous les pères, quil soit ordonné.

    Il ajoute : Les pères doivent noter sous quel ombrage, quel jour, à quelle heure et dans quelle saison lordination a été célébrée.

    Le lecteur du Kammawâsâ ajoute : Que le candidat soit attentif aux devoirs suivants quil doit remplir et aux fautes ci-après énumérées quil doit éviter.

    1. Cest le devoir de chaque membre de notre confrérie de quêter sa nourriture par son travail et par la fatigue des muscles de ses pieds, et pendant toute la durée de sa vie. Il lui est permis de faire usage de toutes les choses qui sont offertes, à lui en particulier, ou à la société en général, comme celles quon offre habituellement dans les banquets, qui sont envoyées par lettre et qui sont données à la nouvelle et à la pleine lune et dans les fêtes. O candidat, vous pouvez faire usage de tout cela pour votre nourriture. Le candidat répond : Monsieur, je comprends ce que vous me dites.

    Lassistant reprend ses instructions. 2. Cest une partie du devoir dun membre de notre société de porter par humilité des habits faits des guenilles jetées dans les rues ou dans les cimetières ; si pourtant, par ses talents et ses vertus, il se procure un grand nombre de bienfaiteurs, il peut accepter deux, pour son vêtement, les objets suivants : le coton et la soie, ou du drap de laine rouge et jaune. Lélu répond : Ainsi quil mest recommandé, ainsi ferai-je.

    Linstructeur continue : 3. Chaque membre de la société doit habiter des maisons bâties à lombre darbres élevés. Mais si, grâce à votre capacité, et par votre zèle à remplir vos devoirs, vous vous attirez de puissants protecteurs qui veuillent bâtir pour vous une habitation plus confortable, vous pouvez lhabiter. Les habitations peuvent être faites de bambous, de bois et de briques, avec des toitures ornées de tourelles ou de clochers de forme pyramidale ou triangulaire. Jaurai soin dobserver ces instructions.

    4. Il est encore obligatoire pour un élu demployer, comme médecine, lurine de vache dans laquelle on a exprimé le jus du citron ou de tout autre fruit acide. Il peut aussi user, comme médecine, des articles jetés hors des bazars et ramassés aux coins des rues. Il peut accepter, comme médecine, les muscades et les clous de girofle. Les articles suivants peuvent être employés medicinalement : le beurre, la crême et le miel.

    Lassistant enseigne alors au nouveau bonze les quatre offenses capitales quil doit soigneusement éviter, sous peine de perdre la dignité quil vient dacquérir et lavertit solennellement de nen commettre aucune. Ces péchés sont : la fornication, le vol, le meurtre et lorgueil spirituel.

    O élu, continue-t-il, maintenant que vous êtes admis dans notre société, il ne vous est plus permis de goûter des plaisirs de la chair, soit sur vous-même, soit avec des animaux. Celui qui commet un tel péché ne peut plus être compté parmi les parfaits. On verrait plutôt la tête fraîchement coupée se rejoindre au tronc et rendre la vie au cadavre, quun Pazin, coupable de fornication, recouvrer sa sainteté perdue. Prenez donc garde de vous souiller dun pareil crime. Je ferai comme vous me le dites.

    De plus, il est contraire à la loi et défendu à un élu de prendre des objets qui appartiennent à un autre, ou seulement même de les convoiter, quand même leur valeur nexcéderait pas 6 annas. Quiconque pèche, même à ce faible degré, est par là dépouillé de son caractère sacré et ne peut pas plus recouvrer son ancien état, que la branche séparée de larbre ne peut conserver son feuillage et pousser de nouveaux bourgeons. Gardez-vous de larcin dans le cours de votre voyage mortel.

    De plus, un élu ne peut jamais intentionnellement priver de vie un être animé, ou désirer la mort de quelquun, quelque préjudiciable quil puisse être. On verrait la roche se réunir à la masse doù elle a été séparée, plutôt quun meurtrier être réadmis dans notre société. Evitez avec soin un crime aussi odieux.

    En dernier lieu, aucun membre de notre confrérie ne peut se targuer de dons extraordinaires ou de perfections surnaturelles, ou, par vanité, se poser comme un saint homme. Par exemple, il ne peut pas se retirer en des lieux solitaires, et, sous prétexte quil vit en extase à la façon des Ariahs, prétendre ensuite à enseigner à dautres la voie qui mène à des perfections spirituelles extraordinaires. Le palmier abattu par la hache reverdirait plutôt, que lélu, coupable dun tel orgueil, ne serait rendu à sa sainte profession. Prenez garde de tomber dans un tel travers. Ainsi instruit, ainsi ferai-je.1 Pi-bi : cest fini, il est reçu. Il est bonze, il est Rahan, il est parfait.

    Il existe un ordre de Moinesses. On raconte que, pendant longtemps, le Bouddha refusa de les admettre, mais enfin fatigué des demandes réitérées de sa mère adoptive, il finit par céder à ses instances et à les recevoir au nombre de ses disciples. Elles suivent la même règle que les bonzes, vivent daumônes, portent lhabit jaune, mais dune nuance plus pâle, et vont la tête rasée. Réciter certaines formules de prières plusieurs fois le jour, balayer autour des pagodes, bavarder et dormir : voilà à quoi se réduit leur vie religieuse. Elles vivent par petits groupes, ne rendent aucun service à la société, ne soccupent ni décoles ni dorphelinats, ni daucune uvre charitable. On les appelle Mèthila-Shin, les Dames du Devoir religieux.

    ___________________________________________________________________________
    1. Traduction du Kammawâsâ, par Mgr Bigandet dans sa légende du Gaudama.


    VII. La vie au Monastère.

    Vers les cinq heures et demie du matin, la voix de la cloche de bois évidé réveille, de son horrible son de crécelle, toute la communauté. Le bonze se lève, fait toilette, se rince la bouche, se lave les mains et la figure, arrange son habit le même avec lequel il a dormi toute la nuit et dit sa courte prière du matin : Grande est la faveur que ma faite le Seigneur Bouddha, en me faisant connaître sa loi dont lobservance peut seule me délivrer de lenfer et massurer le salut.

    La communauté, le doyen en tête, se range alors devant la statue de Bouddha et, en pali, à haute voix, récite des prières. Chacun des membres promet ensuite au supérieur dobserver durant le jour les vux et préceptes de leur état. Donner quelques coups de balai dici de là, porter de leau pour les besoins de la journée, arroser les jeunes plantes, sont les corvées qui leur incombent.

    Le temps daller mendier la nourriture est arrivé. A la file indienne, leur grand bol à la main, les yeux modestement baissés (ils ne doivent pas regarder à plus de six pieds devant eux), en grand silence ainsi le prescrit le Wini , ils vont, les novices et les bonzes, souvent accompagnés de leurs disciples, de porte en porte. Ils sarrêtent au seuil des maisons, attendant que quelquun veuille bien en sortir et verser un peu de riz cuit, du poisson, ou des légumes dans leur bol ouvert. Rarement on leur refuse ; et la même opération se répète de maison en maison. Pas un mot à ceux qui donnent, pas même un merci. Il est, lui, le bonze, loccasion de leur faire gagner des mérites : cest déjà beaucoup. Chaque pongyi a sa route fixée à lavance, son quartier, ses habitués.

    Rentrés au monastère, une part est faite pour le Bouddha, une autre pour le supérieur, et le déjeuner commence. Comme, quand il sagit de cadeaux, ils reçoivent plus de nourriture quils ne peuvent en consommer, les restes sont donnés aux enfants du Kyaung, aux gens de passage, aux corbeaux, aux chiens qui infestent la place.

    Le lavage de la vaisselle terminée, à sa guise, chacun fait la digestion. Les enfants jouent, les moines chiquent du bétel et causent, le supérieur, lui, reçoit de nombreux visiteurs. Létiquette la plus minutieuse est observée durant ces interminables conversations. Tous les grands mots de la langue birmane, que connaît le Taga, lhumble laïc, il les sert à son auguste maître ; la conversation roule généralement sur le grand mérite quon acquiert en faisant des aumônes.

    Un second repas en commun qui devrait être le dernier du jour a lieu vers les 11 heures et demie. Laprès-midi se passe à létude. Les élèves reprennent leur leçon du matin, les novices apprennent le Wini, les règles de lordre, les moines retirés dans leurs appartements, allongés sur le dos, la tête reposant sur le rebord de la lucarne, les genoux croisés en lair sans pénétrer chez eux, on les aperçoit de la rue approfondissent (!) les textes sacrés. Les vieux, eux, ne font rien du tout.

    Vers les quatre heures, la classe prend fin. Les externes rentrent chez eux, les novices et les jeunes moines, par groupes séparés de trois ou quatre, font une promenade autour du village ou à la pagode. Au coucher du soleil, la cloche de bois les rappelle, et, à 8 heures, après une dernière prière et prostration au Bouddha, chacun se retire.

    VIII. Monastère Pagodes.

    Tout petit village a son monastère. Dans quelques villes, comme à Mandalay, ils occupent des quartiers entiers. Leur situation, loin du bruit de la foule, est propice au silence et à la méditation ; lombre des gros arbres touffus, qui les entourent, en fait un charmant séjour. Aussi, nombreux sont les novices qui, chaque année, viennent frapper à leur porte. Pourrait-il en être autrement ? Habits, nourriture, livres, les pieux laïques les leur fournissent. Leur travail est des plus faciles, leur responsabilité nulle : bref, tous ces bons moines et moinillons mènent une vie douce et agréable.

    Cependant, ici encore, le mot monastère, comme pour les bonzes celui de moine, prêtre, religieux, est tout à fait impropre. Il suggère, en effet, lidée dun monastère dEurope, avec de vastes corps de bâtiments, des cellules, une chapelle, une bibliothèque... Or, nous en sommes bien loin.

    Le monastère birman puisque lusage veut quon lappelle ainsi est bâti en bois de teck ou en briques. De forme toujours oblongue, la partie habitée sélève sur des poteaux ou des piliers, à huit ou dix pieds du sol. Comme toute maison du pays, il na quun étage, car sil est indigne dun laïque davoir quelquun qui habite au-dessus de lui, a fortiori cela lest-il pour un bonze. Lespace entre le sol et le plancher nest jamais clos, les écoliers et les jeunes novices sen servent pour y faire leurs parties de jeux, ou, en cachette, y manger les fruits ou la nourriture volés. Un escalier en bois ou en maçonnerie, dont la rampe est ornée de griffons et de dragons fantastiques, donne accès dans la demeure des bonzes. Au nord et au sud, une véranda rend le bâtiment plus spacieux, souvent même elle lentoure. En y pénétrant, lon se trouve devant une vaste salle aux toits superposés en pyramide : trois, cinq, ou sept, selon la richesse du bienfaiteur ou la dignité du supérieur du monastère. A mesure quils montent, leurs proportions diminuent.

    Cette grande salle remplit une double fonction : à lavant elle sert de salle de classe, de chambre de service on y empile de tout , à larrière, de salon. Cest là que, sur une estrade, le supérieur reçoit les visiteurs et prend son repas. Derrière lui, tout contre le mur, sont rangées les statues de Bouddha. Une grande statue, placée du côté et reposant sur une espèce dautel plaqué de verroteries, occupe a place dhonneur. Autour delle, dix, quinze, vingt statuettes montent la garde. Bougies, fleurs, guirlandes de papier, ombrelles blanches les entourent et les protègent. Tout près se trouvent les coffres et les boites délicatement sculptés et ornés de nacre. Ils contiennent les vieux livres, écrits sur des feuilles de palmier, et forment la bibliothèque de létablissement. Quelquefois les bonzes dorment dans une chambre à part ; le plus souvent ils le font dans le hall central, où, le soir, les nattes sont étendues, et, le matin, roulées autour de loreiller contre le mur.

    Les noms que portent ces monastères sont généralement en pali. On les appelle aussi du nom de la ville, de la pagode voisines ; quelquefois le supérieur qui lhabite est heureux de lui donner le sien.

    De Rangoon à Bhamo, sur la frontière chinoise, de Bhamo à Mogok, au pays shan, de Mogok à Falam, chez les Chins, la contrée est couverte de pagodes. Au sommet des montagnes, sur les rochers, sur les rives des fleuves, au bord des lacs, partout elles brillent. Leur cime dorée, émergeant parfois dun bouquet darbres, que le vent balance, réfléchissant les rayons dun soleil tropical, produit des effets de lumière ravissants. Triste et désolée, avec sa vaste étendue de terre, souvent inculte, son petit nombre dhabitants, ses villages parfois éloignés, serait la Hte-Birmanie ; mais ses belles et nombreuses pagodes, blanches et dorées, surgissant à tous les coins de lhorizon, lui donnent un air gai, souriant, joyeux, qui en font lun des plus beaux coins du monde.

    Tous ces monuments, grands ou petits, vieux ou nouveaux, doivent posséder une ou plusieurs reliques de Bouddha ; sans cette relique ils nauraient aucun caractère religieux et ne seraient que des monceaux de briques sans valeur. La chambre des reliques, située au soubassement de la bâtisse, contient donc des cheveux, des dents, des os, des ustensiles de ménage ou leur imitation de Gaudama. Elles sont, paraît-il, inépuisables, ces reliques ; puis, viendraient-elles à manquer, des copies des livres sacrés peuvent les remplacer.

    Chose curieuse, le mot pagode, si couramment employé dans tout lExtrême-Orient pour désigner les monuments bouddhiques, est totalement inconnu des Birmans. Ils les appellent Zedi ou Paya (seigneur, maître).

    Nombreuses, avons-nous dit, sont les pagodes en Birmanie, et, tous les jours, de nouvelles surgissent de terre. Car, bâtir des pagodes est, nous le savons, le plus sûr moyen darriver au nirvâna. Aussi, tout Birman qui veut faire son salut et possède quelque argent, lemploie-t-il généralement à cette fin. Pour un acte aussi méritoire, ses concitoyens lui décernent le titre de Kyaung-taga, bâtisseur de monastère, ou de Paya-taga, bâtisseur de pagode, titre qui ne le laisse nullement indifférent et pourrait bien être, chez certains individus, tout le leit-motiv de leur générosité. Ils ne devraient pas avoir dautre but, en les bâtissant, que de rappeler aux fidèles la Loi et le Bouddha ; mais que de vanité, damour-propre, de vaine gloire se glissent, ici comme ailleurs, dans toutes les uvres pies !

    Le vieux Pagan, avec son millier de pagodes et plus, de tout âge et de toutes formes, fait les délices des archéologues, épigraphistes et curieux. Elles sont dun autre temps et dune autre civilisation. De nos jours, cest la forme conique qui domine. Ce sont des tours, lourdes à leur base, montant en anneaux et amincissant leur contour à mesure quelles sélèvent en hauteur, pour se terminer en cône. Chaque partie de la bâtisse a la forme dun objet sacré pour les bouddhistes : ce sera une feuille de lotus, une sébile renversée, un bourgeon de bananes, etc., etc.. Leur sommet, souvent doré, est recouvert dun hti, ou parapluie en métal ciselé, entouré de clochettes et de petits miroirs, ressemblant beaucoup à linstrument de musique appelé chapeau chinois. Le tintement des clochettes quune brise légère agite, mêlé au bruissement des larges feuilles de palmiers et de cocotiers dont elles sont le plus souvent entourées, produit une musique douce et agréable. Mais, cest tout Dadorateurs à leur pied, aucuns. Ce sont de simples vigies montrant que partout doivent régner le Bouddha et sa Loi.

    Seules, les pagodes bâties dans le passé, avec, au centre, une chapelle voûtée, attirent, aux jours de fêtes et dadoration, dimmenses foules de dévots. Les gros et gras bouddhas, placés sur des autels noircis et gluants de cire brûlée, reçoivent les shikos, les fleurs et les prières des fidèles. Il y en a parmi elles qui ont une réputation mondiale. Rangoon a sa fameuse pagode Shwé-Dagon, connue du monde entier. Mandalay possède aussi son célèbre Paya-Gyi. De la Birmanie entière et des Etats limitrophes, des milliers de pèlerins sy rendent annuellement. En gens pratiques, ils font dune pierre deux coups, cest-à-dire leurs dévotions et leurs emplettes. Car, comme au temple de Jérusalem, des vendeurs envahissent de leurs marchandises les longues galeries conduisant au centre de la pagode, où se trouve le grand Bouddha recouvert par la piété des dévots dune épaisse couche dor.

    Des millions dadorateurs se sont prosternés sur les dalles de leur parvis, des millions dautres y viendront encore, répétant, comme ceux qui sont partis, cette négation suprême : Aneïsa, Dokka, Anatta...

    Des maisons de repos (zayats), bâties autour du temple, abritent les pèlerins. De hauts mâts, portant lemblème de loiseau sacré Hintha, ou canard brahmine ; et doù pendent gracieusement des banderolles votives, indiquent au voyageur lhabitation du bonze et lentrée de la pagode.

    Non loin de celle-ci, il nest point rare de trouver de larges étangs, creusés par la piété des fidèles. Les poissons et les vieilles tortues, qui vivent dans leurs eaux sales, sont regardés comme sacrés. Aussi, le pieux pèlerin veut-il gagner un dernier mérite en venant leur jeter, avant de se retirer, une poignée de nourriture.

    IX. Cloches Gongs.

    Il se fâche tout rouge le bachelier ès bouddhisme si on lui dit quen allant faire ses shikos à la pagode, il pourrait bien se glisser dans son geste un petit acte dadoration. Non, non, dit-il, les prières quil murmure devant limage de son Bouddha, ne sont que des formules de louange à ladresse de son Maître vénéré. La pagode quil érige, la statue quil y place, laident tout simplement à concentrer ses pensées sur le Grand Modèle. Il ladmire, son Bouddha, il le loue, il laime ; mais là sarrête sa dévotion. Un idolâtre, lui, vous ny entendez rien !

    Beaucoup plus courts sont les raisonnements que fait le bon peuple. Il suit, lui, lélan de son cur et, tout de go, se jette aux pieds du Bouddha quil adore. Des miracles à la birmane viennent souvent récompenser sa foi. Il connaît et suit tous les célèbres pèlerinages du pays ; il sait les faveurs que les Bouddhas y accordent. Parfois, les journaux, à loccasion de quelque nouvelle supercherie ou diablerie, sen mêlent et nous racontent, en détail, des faits merveilleux renversants. Heureux le peuple qui peut y croire ! Ne serait-elle pas, celle-là, la religion de la grande majorité des Birmans ?...

    Les statues de Bouddha le représentent debout, assis, ou couché. Celles où il est assis, les jambes croisées, la main gauche sur les genoux, la droite pendant devant lui, sont les plus communes : cest la position quil avait lorsquil arriva à la dignité de Bouddha. Les oreilles signe de perfection descendent jusquaux épaules, la figure est calme et impassible. Au sommet de la tête, une protubérance indique les cheveux que le futur Bouddha coupa avec son épée, le jour quil prit la robe jaune.

    Rares sont celles qui le représentent couché lorsquil mourut et arriva au Neiban. Sur le côté droit il repose, entouré dun nombre de disciples rangés autour de sa couche.

    Celles qui le montrent debout, dans lattitude de prêcher, ont parfois des dimensions énormes. On en trouve une à Pagan, dans .la pagode Ananda, qui mesure près de 40 pieds de haut. Et le peuple, quune telle idole géante effraye, se la rend propice par loffrande de chandelles, de bâtons dencens, de fleurs de lotus, de riz, de grains, en particulier de maïs. Au reste, ce sont ces mêmes cadeaux quils font à tous les Bouddhas du pays.

    Ces statues sont en bois, en albâtre, ou en laiton. Les carrières des collines de Sagyin et de Sagaïng, au nord et à louest de Mandalay, fournissent lalbâtre. La méthode de les fondre est des plus primitives. On fait le moule en argile, on le couvre dune couche de cire de lépaisseur dun demi-pouce que lon recouvre à son tour dune seconde couche de terre glaise et de paille hachée, et quon laisse sécher pendant quelques jours. On y fait des ouvertures pour plus tard y couler le métal, et des évents avec des brins de paille. Le tout est placé dans une fournaise, la cire fond et sécoule par un trou laissé ouvert à la base, quon bouche ensuite et le moule est tout prêt à recevoir le métal en fusion. Il ne reste plus quà enlever la couche extérieure dargile, à limer et à polir le métal. La même méthode est employée pour fondre les gongs et les cloches.

    Le Birman aime beaucoup les cloches. Il sen sert non pas pour appeler les gens à la prière il ny a aucun culte public , mais uniquement pour proclamer urbi et orbi quil vient de faire ses dévotions à Bouddha. En effet, celles-ci terminées, il se dirige vers la cloche suspendue à une traverse de bois fixée sur deux poteaux, et, de trois coups de maillet de bois ou dandouiller de cerf, il la fait tinter, pour annoncer à la face du ciel et de la terre le grand acte quil vient daccomplir. Elles nont pas de battants, ces cloches, et il est défendu de les frapper avec nimporte quel métal. Il y en a de minuscules, en or et en argent, au hti des pagodes. Il y en a de colossales : celles de Shwè-Dagon à Rangoon et de Mingôn à louest de Mandalay sont des plus grosses qui existent.

    La fonte de ces cloches donne lieu à de grandes réjouissances. Des districts entiers sassemblent pour assister à lopération. Musique, chants et danses se mêlent au pétillement du feu, au bruissement de la fusion du métal, et il nest point rare de voir de dévotes personnes y jeter colliers, bagues et bracelets dor. Leur forme nest pourtant pas jolie : lon dirait des cloches à melon.

    Il y a deux sortes de gongs birmans : le kyi-zi, qui a la forme triangulaire avec les coins retournés, et le maung, représentant un disque aux bords relevés, avec un renflement au centre. Le premier est une plaque de cuivre assez épaisse quon frappe avec une corne de cerf. Il rend un son très aigu. Le second de même matière, mais beaucoup plus mince, est frappé avec un maillet tamponné et, daprès ses dimensions, donne toute une gamme de sons variés depuis la clochette jusquau gros bourdon.

    Lorsque plusieurs bandes de quêteurs, parcourant les rues de la ville ou les sentiers du village, frappent, à intervalles réguliers, le maung triangulaire, lair vibre de sons aigus qui agacent et énervent. Rien de doux, de suppliant, comme la voix du pauvre qui implore, mais des coups secs, impérieux sur ce maung semblent dire : nous en avons assez de nous ballader par ici, dépêchez-vous de donner !

    X. Le retour de la grande gloire.

    On fait de grandioses funérailles au bonze qui na jamais quitté la robe, est renommé pour sa science, ses austérités et ses nombreux carêmes. Car il ne meurt pas, lui, comme le commun des mortels, il retourne au plus haut ciel des Nats, et qui sait, peut-être, aux royaumes immatériels de laroupa...

    Dès quil a rendu lâme, son corps est soigneusement lavé. On en retire les entrailles quon enterre dans un coin de lenclos du monastère ou de la plus proche pagode. On remplit la cavité abdominale de cendres, de sciure de bois et dépices propres à sécher les humeurs. Parfois lon couvre le corps dune couche de cire ou de miel ; le plus souvent, on lenroule, des pieds à la tête, dans des bandelettes de toile blanche que lon vernit, pour permettre dy coller des feuilles dor. Largent pour subvenir à tant de frais viendrait-il à manquer, cest avec sa vieille robe jaune que la grande gloire sembarque pour le Neikban.

    Le corps est alors déposé dans un cercueil, fait dun seul morceau de bois creusé dans le milieu, verni et doré. On le place dans une énorme caisse, quun splendide cénotaphe, élevé au centre dun large édifice, renferme. Des tableaux faits par des artistes birmans, représentant des scènes de la vie du Bouddha généralement sa rencontre avec un vieillard, un malade, un mort, un moine sont suspendus autour.

    Le corps reste exposé plusieurs mois, souvent un an, sur ce lit de parade. Mais le bonze ne reste pas seul pendant quon lui prépare son rôtissage. Des bandes de musiciens viennent de temps en temps lui jouer un air connu ; des troupes de théâtre lui remettent en mémoire des incarnations de Bouddha et des dévots lui offrent des fleurs et de largent pour son retour vers les astres.

    Ce sont les gros bonnets de lendroit qui fixent la date de ce retour et en font tous les arrangements. Les bonzes, eux, même ceux qui appartiennent au monastère du défunt, nont rien à y voir : les affaires de ce monde ne les regardent pas. On annonce cette crémation, au son du gong, dans tout le pays environnant, et tous, hommes, femmes, enfants répondent à linvitation, trop heureux, du reste, davoir loccasion de gagner de grands mérites.

    Au jour fixé, à la minute choisie, on place le cercueil sur un solide char à quatre roues, surmonté de léternel pyatthat, ou pavillon en bambou. De forts gaillards saisissent les solides cordes attachées aux quatre coins de ce nouveau genre de corbillard, et la lutte commence. En avant, en arrière, à droite, à gauche, ils tirent dessus de toutes leurs forces. Une équipe fléchit-elle, dautres bras viennent à la rescousse. Parfois les cordes cassent, le char reste en panne, et, tout philosophiquement, lon fume un bon cigare en attendant que dautres arrivent. Ce tug-of-war dure deux ou trois heures. Pourquoi cette compétition digne tout au plus dun champ de foire ? Lun des plus grands mérites quun Birman puisse gagner est celui daider un bonze à monter au bûcher.

    La cérémonie touche à sa fin. On hisse un instant le corps sur des pavillons que de pieux bouddhistes ont élevé. La foule va, vient, regarde, applaudit. Lorsque par sa présence il les a tous sanctifiés et fait acquérir de nombreux mérites à ceux qui les ont construits, on le hisse enfin sur le dernier, le plus haut et le mieux orné de tous. Une fusée lallume, et tout flambe. Lodeur de chair pourrie, que les flammes narrivent pas toujours à dissiper, disperse la foule. Un jour, un confrère et moi, nous assistions à un pongyibyan ; les premiers, le mouchoir au nez, nous donnâmes le signal du départ. Sic transit gloria mundi !

    Il va sans dire que pwés de toutes sortes, chevaux de bois, feux dartifice, ont déjà duré plusieurs jours.

    XI. Lunivers.

    Gaudama, nous le savons, était un hindou, élevé par des maîtres hindous. Il faisait siennes leurs théories sur notre globe, les mouvements du soleil, de la lune, et des autres corps célestes. Il acceptait encore les idées courantes de son temps sur lenfer, le ciel.... Occupé à résoudre de plus profonds problèmes, il ne se livra jamais à ce genre détude. Ce furent probablement ses disciples qui, à leur façon, modifièrent le système hindou et ladaptèrent à leurs idées bouddhistes. Ici, cest le savant Mgr Bigandet, dont lautorité en la matière est universellement reconnue, qui va nous servir de guide, car bien obscur est le labyrinthe dans lequel nous entrons, et, sans lui, nous risquerions fort de nen jamais trouver lissue.

    Le mot lawka (monde) signifie une révolution complète de la nature. La durée dune révolution de la nature, ou le temps requis pour la formation dun monde, son existence et sa destruction, est divisée en quatre périodes. La quatrième période, ou celle qui commence avant lapparition de lhomme sur la terre et va jusquà sa destruction, est divisée en soixante-quatre parties, nommées Andrakaps. Pendant un Andrakap, la vie de lhomme augmente graduellement, depuis dix ans jusquà un nombre presque incalculable dannées ; quand elle a atteint son maximum de durée, elle décroît lentement jusquau premier chiffre de dix années. Nous vivons à présent dans cette seconde partie dun Andrakap, où la vie de lhomme est en décroissance.

    La matière est éternelle ; mais son organisation et toutes les transformations quelle subit sont amenées et réglées par des lois qui lui sont coéternelles. A leur tour, la matière et ces lois qui agissent sur elle ont une existence propre, indépendante de toute action et de tout contrôle. Aussitôt quun système de mondes est constitué, les bouddhistes affirment gravement et maintiennent que les lois des mérites et des démérites sont les seuls agents qui gouvernent et contrôlent le monde physique et le monde moral.

    Mais comment un monde est-il appelé à exister ? Leau, ou plutôt la pluie, voilà le principal agent qui opère dans la reproduction dun système de la nature. Pendant une période de temps immense, la pluie tombe avec une force sans cesse renouvelée, sur lespace laissé vide par la destruction du dernier monde. En même temps, des vents impétueux, soufflant de directions opposées, accumulent leau dans de certaines limites définies, jusquà ce quelle ait rempli tout lespace. A la fin, apparaît, flottant sur la surface des eaux, comme une substance graisseuse, le sédiment déposé par les eaux. A mesure que leau est séchée par laction non ralentie du vent, cette croûte se développe, jusquà ce que, par un lent, graduel mais sûr progrès, elle prenne invariablement la forme et la proportion de notre planète, de la manière que nous allons décrire.

    Le centre de la terre, ou dun monde, ou dun système de la nature, est occupé par une montagne dune étendue et dune élévation extraordinaires, appelée Mien-mo. Celle-ci est environnée de sept chaînes de montagnes, séparées lune de lautre par des cours deau qui égalent en profondeur et en largeur la hauteur des montagnes leur servant de limites dans la direction de lélévation centrale. La chaîne la plus rapprochée du Mien-mo a la moitié de la hauteur de celle-ci. Chaque chaîne successive a la moitié de la hauteur de celle qui la précède. Au-delà du dernier cours deau, sont disposées les quatre grandes îles dans la direction des quatre points cardinaux. Chacune de ces quatre îles est entourée de cinq cents autres îles, plus petites. Au delà, il ny a plus que de leau qui sétend aux plus extrêmes limites du globe. La grande île que nous habitons est celle du Sud ; on lappelle Zampoudipa, de larbre Zampou ou Eugenia, qui y pousse.

    Les îles de lest, de louest et du nord sont des paradis terrestres. Les hommes y vivent mille ans, mais ne paraissent en avoir que dix-huit. Un eldorado rêvé, celle du nord. Le fabuleux arbre Padedha-Bin y pousse. Ses branches sont chargées de riches habits de couleurs variées ; il suffit de tendre la main et de les prendre pour sen vêtir. Il fournit aussi, cet arbre, la meilleure espèce de riz que lon puisse trouver ; il ny a quà le faire cuire. Cependant ils sont malheureux, ses habitants, ainsi que ceux des deux autres îles. Ils renaissent toujours dans le même lieu et ne peuvent pas sélever, comme le font ceux de lîle du Sud, dans léchelle des êtres. En effet, dans le pays seulement de Zampoudipa, les Bouddhas apparaissent pour prêcher la loi et délivrer ses habitants de la mort constante et des réincarnations. Depuis Tahingaya, le premier Bouddha, jusquau seigneur Gaudama, 28 Bouddhas ont paru, et tous dans la grande île du Sud. Aux Byammas (demeure des Brahmas), aux Nats, aux animaux, à ceux qui habitent les plus basses régions, ils ont annoncé la parole bénie qui sauve. Les hommes peuvent ainsi devenir des Nats, passer à travers les sièges de la Roupa et de lAroupa, se défaire de toute entrave matérielle et arriver au Neikban. Bénis sont les habitants de lîle du Sud !

    Notre planète repose sur une couche deau qui a deux fois lépaisseur de la terre, cette eau elle-même sappuie sur une épaisseur dair double de celle de leau. Au delà de cette couche dair, le laha, ou le vide.

    (A suivre) A. DARNE,
    Miss. de Birmanie Sept

    1928/135-149
    135-149
    Darne
    Birmanie
    1928
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