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Aux rives de lIrrawaddy 1

Aux rives de lIrrawaddy V. Shikos devant le bouddha (Suite)
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    Aux rives de lIrrawaddy
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    V. Shikos devant le bouddha
    (Suite)

    A lentrée de presque toutes les maisons, dans un endroit bien en vue, se trouve un petit autel dédié à Bouddha ; sa statue dorée est entourée de chandelles et de fleurs. Soir et matin, les bougies sont allumées et les membres dévots de la famille y viennent faire shiko et réciter quelques formules de prières. Alors seulement le matin, la famille se met au travail, et, le soir, prend son repos. A côté de limage de Bouddha, lon aperçoit une carafe deau, apportée de la pagode les jours de fête, sur laquelle les bonzes ou les pônnas ont récité des incantations. Cest leau bénite des bouddhistes. Elle sert, avec des feuilles de Thabyibin (larbre sacré), à asperger la maison pour en chasser les mauvais esprits, lorsque lun de ses membres est malade, ou en voyage. On les suspend souvent, ces feuilles, au bord du toit, ou même lon garde larbre lui-même, tout petit sentend dans un joli pot rose, et leffet est le même.

    Parfois quelques bouddhistes se réunissent dans une salle ouverte pour y prier en commun. A haute voix, à lunisson, ils récitent de longues prières en pali. Les oraisons terminées, un membre de lassemblée se lève et de toute sa voix annonce aux absents quils peuvent partager leurs mérites ; quelques coups, frappés sur le gong, leur font savoir que cest accompli, et la foule des dévots se disperse, heureuse de lacte de charité quelle vient daccomplir.

    Tout comme leuropéen, et généralement plus fidèlement que lui, le birman garde son Dimanche. Le Ubok-Né ou jours fixés pour laccomplissement du devoir religieux, sont les quatre quartiers de la lune. Les observer tous devrait être la règle de tout bon bouddhiste ; mais ne pas garder au moins les jours de la nouvelle et de la pleine lune serait avoir divorcé avec tout ce quil y a de plus sacré, le Bouddha et la Loi : le cas ne se présente jamais. Ces jours-là, dès deux heures du matin, des bandes de jeunes gens, frappant le gong triangulaire à tour de bras tant pis pour ceux qui sont dans les bras de Morphée ! portent sur leurs épaules un solide bâton de bambou, auquel sont suspendus de jolis paniers dorés, parcourent les rues et mendient la nourriture des bonzes. Tout travail cesse. La foule des dévots, ils le sont tous un peu pour la circonstance se rend à la pagode. Les jeunes samusent et font un agréable pique-nique ; ceux dâge mûr parlent daffaires, achats, ventes, récoltes... Les vieux essayent de méditer sur la Loi et, le chapelet bouddhique à la main, répètent sans fin lintraduisible et écurante formule : Ameissa, Dokka, Anatta, dont le sens est à peu près celui-ci : Tout passe, tout est misère, tout est néant. Les jeunes filles et les femmes, toujours plus dévotes, se prosternent devant limage du Bouddha, lui offrent des fleurs, quelles ne doivent pas sentir quelle pénitence ! des bougies, quelles ne doivent pas éteindre quelle dévotion !...

    Le vrai bouddhiste ne manque jamais, lui, de faire une visite au chef du monastère voisin. Cest un vénérable vieillard, celui-là, qui ne peut que lui donner de bons conseils. Il est du reste renommé dans tous les environs pour son savoir et ses austérités. Ses sandales à la main, vers le monastère il monte. Après une longue conversation sur la pluie et le beau temps, les récoltes, les nouvelles du jour, le bon moine prend un livre dans sa petite bibliothèque, le Lawkanidi par exemple, et, pour satisfaire la dévotion de son visiteur, il lui en lit des extraits. En voici un, entre cent : Lignorant sincline devant le Sage. Les trésors du Sage sont comme une source bouillonnante, une fontaine qui jamais nest à sec et qui, quelque continuellement quon y puise, se remplit toujours. La beauté des femmes et la douceur de la canne à sucre finissent par rassasier ; mais les paroles de la sagesse ne perdent jamais leur saveur. Le paresseux ne deviendra jamais savant. On peut avoir la richesse, la beauté, le sang, la jeunesse ; mais, sans la science, on nest jamais quune fleur sans parfum. Larôme des fleurs est agréable, plus agréable encore la lumière des tièdes rayons de la lune ; mais le plaisir le plus grand, ce sont les paroles de la sagesse qui le procurent. Le soleil peut se lever à loccident ; le sommet du Mont Mérou peut se courber comme un arc ; les feux de lenfer peuvent languir et séteindre ; le lotus peut pousser au haut des montagnes ; mais les paroles de la vérité et de la sagesse jamais ne changent...

    Ravi et réconforté par une si touchante homélie, le dévot birman, branlant la tête, se retire, pousse un profond soupir : Aneissa, Dokka, Anatta !...

    Le carême, qui commence à la pleine lune de juillet pour finir à la pleine lune doctobre, nest pas, comme le mot semble le suggérer, un temps de jeûne ou dabstinence. Cest tout simplement une période de lannée, où les bouddhistes sont invités à remplir plus strictement tous leurs devoirs religieux. Fêtes et amusements publics devraient être suspendus, les mariages remis à plus tard, les affaires mondaines abandonnées ; seule la Loi devrait fixer lattention de tout vrai disciple de Bouddha. Hélas ! vieilles habitudes, que vous êtes fortes ! Le mardi gras qui précède le carême dure toute la saison. Un carême, pourra-t-il jamais convertir un Birman et le sevrer de ses plaisirs et de ses pwés ?...

    VI. Lordre des bonzes.

    Lors du dernier recensement (1921), la Birmanie comptait 106,429 bonzes ou novices. Beaucoup ont, depuis, quitté la robe jaune, dautres lont prise. Leur nombre ne diminue pas, len pourrait même dire quil va en augmentant. La vie du monastère devient de plus en plus douce et facile et, comme nous le dirons vers la fin de notre promenade, beaucoup de mauvais garnements prennent la robe jaune pour éviter les poursuites policières.

    Mais quest-ce quun bonze ? Le vieux dictionnaire Larousse définissait un diacre : espèce de prêtre... Evidemment il se trompait. Se sont pareillement trompés, ceux qui ont appelé le bonze birman un prêtre, un moine, un religieux. Prêtre, il ne lest pas ; il nexerce aucune fonction sacerdotale, nadministre aucun sacrement... Lit-il quelquefois des passages des livres sacrés aux laïques, cest toujours sur leur demande. Prêcher, les exhorter à éviter la tentation, fuir le mal, renoncer au péché, mener une vie meilleure... jamais ! Arriver au Neiban, certes il le faut. Par quels moyens ? Il ne le dit pas. Moine, il ne lest pas non plus. La clôture, la solitude, le silence, le travail ne lui sont pas imposés. Quest-il donc au juste ? Une espèce de religieux. Il mendie sa nourriture, cest vrai, mais lun des nombreux actes, dont il doit sabstenir, est de ne jamais rien demander. Il la reçoit comme un don, non comme une aumône. Cest lui qui donne du mérite à cette nourriture, cest-à-dire quen la recevant il procure au donateur loccasion de faire une uvre pie. Le simple mortel mange son riz ; le bonze, lui, donne gloire au riz donné. Cest un individu qui prend une robe jaune pour son propre profit spirituel. Du sort de son prochain, il nen a cure. La sébile ouverte, quil promène chaque matin de porte en porte et que le pieux laïque remplit, permet simplement à celui-ci de racheter ses fautes, et dobtenir plus tard une place honorable dans une autre existence. Le bonze est, en somme, un tronc à aumônes.

    Il existait une hiérarchie dans le bouddhisme birman. Le postulant, le novice, le supérieur dun monastère, le visiteur de plusieurs monastères, le Thathanabaing (le chef de la religion bouddhique), la composaient. Quest-elle devenue de nos jours ? Il serait difficile de le dire. Le roi birman nest plus là pour la soutenir et son pouvoir a disparu. Le nombre de carêmes quun bonze a passés au Kyaung lui donne la préséance sur les autres. Défroque-t-il, cest un déserteur. Un homme marié veut-il, lui aussi, prendre le chemin doré qui conduit au paradis bouddhique ? Il sort de la jungle du monde. Le bonze, qui na jamais quitté la robe, est un pur, un sans tache depuis sa naissance, un ngé-pyu. De splendides funérailles lattendent au sortir de la vie. Lenfant prodigue désire-t-il rentrer chez son père ? Une nouvelle ordination le réintègre dans ses droits.

    Lordination bouddhique ne confère aucun pouvoir spirituel à celui qui la reçoit. Lordonné devient simplement un membre de la sainte assemblée pour, dune manière parfaite, suivre lenseignement du Maître. Le candidat doit avoir vingt ans. Les sept ou huit articles, qui doivent former son trousseau, comprennent trois pièces détoffe jaune, une ceinture en cuir, une grande sébile de mendiant, une hache, une aiguille, un filtre. On y ajoute aussi un éventail en feuilles de palmier pour se protéger des regards troublants des filles dEve. Il se servira de ces objets pour se couvrir, mendier, fendre du bois, raccommoder ses habits et, en buvant de leau, éviter de prendre la vie de nimporte quel microbe ou insecte.

    Ces articles prêts, il se rend au Thein, ou salle dordination. Un président avec dix ou douze assistants dans les villes, quatre au minimum dans la jungle, forment un bureau. Ils nomment un secrétaire dont loffice consiste à présenter le candidat, et à lire le Kammawâsâ, le rituel dordination.

    La cérémonie commence. Le candidat présenté, sa demande dadmission faite et acceptée, le secrétaire se tourne vers lui et ladjure de répondre la vérité :

    Candidat, es-tu affligé de quelquune des maladies suivantes : la lèpre ou quelque odieuse maladie de ce genre ? As-tu des scrofules ou quelque chose de ce genre ? Souffres-tu de ces maladies qui viennent de la corruption du sang ? Es-tu sous le coup de la folie ou des autres maux causés par les géants, les sorciers ou les esprits malins des forêts et des montagnes ? A chaque question séparée, il répond : De ces maladies ou désordres corporels je suis exempt.

    (A suivre) A. DARNE,
    Miss. de Birmanie Sept.

    1928/96-100
    96-100
    Darne
    Birmanie
    1928
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