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Aux Indes 2 (Suite)

Aux Indes Le nouveau plan de Gandhi
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    Aux Indes
    Le nouveau plan de Gandhi

    Le 2 août, à 2 h. du matin, Gandhi fut donc arrêté et conduit dabord à la prison de Sabarmati ainsi que 37 de ses partisans, et de là transféré à son ancienne prison de Yerrawada. Le 4 août, il était mis en liberté, avec défense de sortir des limites de la ville de Poona : défense à laquelle il sempressait de désobéir. Le 5 août, il était arrêté de nouveau pour sentendre condamner par le tribunal à 1 an de simple emprisonnement : condamnation très habile de la part du Gouvernement ; car elle fait de Gandhi un prisonnier ordinaire ; condamnation sévère pour Gandhi, car elle le soumet au régime commun et non au régime de privilège quon lui avait accordé lors de ses précédentes arrestations. Tels sont les faits qui se sont succédés avec une rapidité cinématographique, si on ose dire.

    Faisons un peu la philosophie de ces incidents.
    Donc, Gandhi en liberté a terminé son jeûne avec les honneurs de la guerre. Il sagit de reprendre la lutte. Le général convoque ses soldats, cest-à-dire les congressistes qui jusqualors obéissaient à lil : mais relâchement dans la discipline, divergences dopinion. On se sépare mécontents, sans rien conclure. Gandhi alors adopte un nouveau plan. Ce plan, quel est-il ? Voici.

    Son cheval de bataille, jusquici, était la résistance passive, la désobéissance aux lois, refus de payer limpôt : se laisser emprisonner sans rien dire, et cela en masse : résistance non pas individuelle, éparse, isolée, mais générale. Grâce à un bourrage de crâne intense, il avait réussi à installer cette résistance passive dans de vastes et nombreux districts civils. Ses partisans, jeunes gens dressés pour ce genre de travail, montaient, dans les grandes villes, la garde à la porte des grands magasins vendant des articles importés dEurope, pour persuader aux clients de ne pas acheter, et même les empêcher dentrer. De ce fait Gandhi fit subir au commerce de lInde, une diminution de recettes qui obligea certaines grandes Compagnies à fermer boutique. Dans les filatures, toujours obéissants au même mot dordre, les ouvriers se mirent en grève. Puis vint la trêve Irwin-Gandhi, signée par le Vice-Roi et Gandhi, durant la première conférence à Londres, pendant laquelle la désobéissance civile, dun commun accord, fut suspendue, pour être reprise, lors du retour de Londres du grand leader, mécontent des résultats acquis : reprise qui causa à nouveau son arrestation.

    La désobéissance civile en masse fut révoquée par décision du comité exécutif du Congrès le mois dernier. Chacun est libre toutefois de résister personnellement, à ses risques et périls, sans attendre du Congrès encouragement et assistance. On peut le dire : changement de plan de campagne. Que va faire Gandhi ? Il va débander ses troupes concentrées dans lashram de Sabarmati, et les lancer, par petits paquets, prêcher sa doctrine. Ceci demande, au moins pour les profanes, une explication.

    Quest-ce donc quun ashram ? (Notez que du nord au sud, lInde en possède un grand nombre). Hé bien, un ashram, cest un couvent, un monastère, dans lequel vivent sous une règle commune, réunis en communauté, les adeptes de Gandhi ; vie de travail, de prière, de renoncement, de préparation à la prédication de la doctrine Gandhiste. Du reste personne ne saurait mieux nous le dire que le fondateur lui-même, dans une lettre au Secrétaire du Gouvernement de Bombay, lui annonçant la fermeture de lashram de Sabarmati. Ecoutez :

    Les habitants de lashram sengagent par vux : 1. à servir la vérité. 2. à ne pas tuer ce qui a vie. 3. au célibat. 4. à sabstenir de boissons fermentées. 5. à pratiquer la pauvreté. 6. à une vie sans peur et sans reproche. 7. à sefforcer de détruire luntouchability. 8. à propager le swadeshisme, cest-à-dire lindustrie purement indigène par la fabrication, en chaque maison, de toiles tissées avec du coton de lInde.

    Cet ashram a été fondé en 1915. Il est habité actuellement par 108 personnes (hommes, 42 ; femmes, 31 ; jeunes gens, 12 et jeunes filles, 23). Dans ce nombre ne sont pas compris ceux qui sont en prison et employés à lextérieur. Jusquici lashram a enseigné le tissage du khadi, (toile indienne) à plus de 1000 personnes ; les immeubles sont estimés à 350.000 roupies (environ deux millions de francs au taux actuel) ; les propriétés meubles à 300.000 roupies (ameublement et bibliothèque). Inutile dajouter, continue Gandhi, que aucune taxe na été payée au Gouvernement durant tes deux années écoulées et que, de ce fait, beaucoup dobjets de valeur ont été saisis et vendus à lencan. Je ne réclame pas contre cette procédure, mais cest pour moi un trop lourd fardeau de diriger une pareille entreprise dans des circonstances si précaires. En conséquence, je remets entre les mains du Gouvernement les bâtiments, les terrains, etc. ... et dispose en faveur de particuliers ou dassociations des biens meubles, etc et je licencie lAshram.

    Où va-t-il ? Ecoutez encore : Mardi matin, 1er août, jai lintention, Dieu le voulant, de quitter lashram, accompagné de 33 ashramites. Nous irons dabord à Ras, notre première étape, et, si Dieu le veut, nous continuerons. Nous naurons pas un centime sur nous ; nous accepterons volontiers et avec joie ce que les pauvres villageois nous offriront.

    Donc ils sont partis prêchant la désobéissance civile individuelle, le boycottage des objets dexportation, la fermeture des débits de kallou et saraiam, (liqueurs fermentées du pays).

    Ce ne fut pas long ; le lendemain matin, Gandhi et toute sa troupe furent arrêtés et mis à lombre. Ainsi finit leur équipée, ainsi mourut de sa belle mort, de ses premiers vagissements, le nouveau plan, né de la cervelle du plus grand des Utopistes.

    Dans sa prison, Gandhi continue à donner du fil à retordre au Gouvernement. Captif, il prétend bien que son Verbum non est alligatum, et que sa propagande ne doit pas être arrêtée. Il a donc demandé au Gouverneur de Bombay toutes les facilités, à lui accordées lors de ses emprisonnements précédents, pour travailler à la destruction de luntouchability, cest-à-dire la permission de recevoir des visites, des journaux, en plus un typist pour dactylographier ses articles à lui. Bref, le Gouverneur, bon enfant somme toute, lui accorda ce quil demandait, avec des restrictions concernant le nombre des visites (deux par semaine), la qualité des journaux qui passeront à la censure avant de lui être remis, et un seul typist, encore un typist prisonnier.... Gandhi mécontent, recommence à jeûner, et jusquà la mort cette fois-ci. Le Gouvernement lui offre alors sa liberté, sous condition quil sengagera à ne plus prêcher la désobéissance civile, même individuelle. Gandhi ne répond pas et continue à jeûner. Le Gouvernement se résout à pratiquer sur lui la nutrition forcée, et la comédie continue jusquà....

    Pondichéry 25 août 1933. A. COMBES.


    P. S. Les événements se précipitent ; Gandhi continuant à jeûner et saffaiblissant progressivement, les autorités viennent de le transporter sur un brancard à lhôpital ; mais il reste prisonnier. Sera-t-il mis en liberté ? Restera-t-il en prison ? Telle est la question qui se pose dans tous les journaux. La poste partant aujourdhui ne me permet pas de vous donner la réponse.


    1933/838-842
    838-842
    Combes
    Inde
    1933
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