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Autour des fêtes de l’intronisation de l’empereur du Japon

Autour des fêtes de l’intronisation de l’empereur du Japon. Ces fêtes se sont déroulées à Kyôtô, du 10 au 18 novembre dernier, suivant le cérémonial expliqué dans le Bulletin, (juin, juillet, août 1928). Si nous revenons ici sur le même sujet c’est pour consigner des textes et des faits révélateurs de la mentalité japonaise en matière religieuse et qu’il n’est pas inutile de connaître. I.— La rizière sacrée.
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    Autour des fêtes de l’intronisation de l’empereur du Japon.
    Ces fêtes se sont déroulées à Kyôtô, du 10 au 18 novembre dernier, suivant le cérémonial expliqué dans le Bulletin, (juin, juillet, août 1928). Si nous revenons ici sur le même sujet c’est pour consigner des textes et des faits révélateurs de la mentalité japonaise en matière religieuse et qu’il n’est pas inutile de connaître.

    I.— La rizière sacrée.

    C’est au Ken (Département) de Fukuoka qu’échut l’honneur de posséder une des deux rizières sacrées, le Sukiden, destinées à produire le riz offert aux mille millions de Kami de l’Empire, le jour de la grande fête des Prémices. Honneur onéreux, il faut bien le dire, puisque le crédit de 150.000 yens, voté dans ce but par le Conseil Général, dans sa session de mars 1928, n’a pas suffi. Les frais entraînés par la culture de la rizière auraient atteint une somme double, et le Shô (1 lit. 80) de riz sacré serait revenu à 6 yens, s’il faut en croire des indiscrétions, car, en haut lieu, on a redouté de mettre le public dans la confidence. Sans doute, c’était un rite de divination qui avait indiqué la région faste dont le riz devait être agréé par les Kami, mais il n’est pas téméraire de penser que les Ministres sacrés avaient reçu des ordres pour faire tomber le sort sur un des rares départements du Japon pouvant, sans trop souffrir, s’imposer le luxe d’une pareille dépense. Voilà qui nous ouvre des horizons sur la sincérité qui préside à l’exécution des rites sacrés ! Toujours est-il qu’après une enquête minutieuse, l’emplacement de la rizière faste fut fixé à Wakiyama, village situé au sud-ouest de Fukuoka et à trois lieues environ de cette ville.

    Que le lecteur se représente un cirque de montagnes boisées atteignant de 500 à 600 mètres de hauteur. Au bas du cirque, prend naissance une vallée qui va en s’élargissant jusqu’à se perdre dans la plaine de Fukuoka.

    Cette vallée est arrosée par un torrent dont l’eau claire s’ouvre un chemin parmi les rochers et les galets qui encombrent son lit.

    Presque à la naissance de la vallée, dans les rizières appartenant à un gros propriétaire du village, avait été prélevé un lot de 8 tan, soit un peu plus de 73 ares. C’est là que fut cultivé le riz sacré.

    Air pur, eau claire, éloignement des agglomérations humaines qui sont autant de foyers de diverses souillures, la rizière remplissait toutes les conditions marquées par le rituel shintoïste pour produire un riz succulent, digne de la table des Kami et de leur divin héritier, Sa Majesté l’Empereur,

    Les différentes opérations relatives à la culture de la rizière s’accompagnèrent de rites sacrés ; le plus solennel eut lieu lors du repiquage du riz, les 5, 6 et 7 mai. Comme je me trouvais libre le 5 mai et que la distance n’était pas excessive, je n’hésitai pas à faire ce jour-là le voyage de Wakiyama. Depuis un mois déjà, tous les journaux du pays avaient organisé un savant battage autour de la cérémonie : ils annonçaient à l’avance qu’elle se déroulerait sous les yeux de deux cent mille spectateurs pour le moins. L’Administration elle-même comptait sur une affluence de soixante mille personnes pour le premier jour : le gros du contingent devant être formé par les nombreuses sociétés militaires, scolaires, patriotiques ou autres, mobilisées pour la circonstance.

    Je pris le premier train qui partait de Moji à 4 h. 1/2 du matin, le seul qui me permît d’arriver à temps pour voir toutes les phases de la cérémonie. La célébration de la sainte Messe m’ayant mis quelque peu en retard et, prévoyant la cohue des grands jours, je me demandais, en quittant la Mission, si j’aurais le temps d’acheter mon billet et de prendre le premier train. Vive fut ma surprise en constatant que la gare était à peu près déserte.

    Mes pas résonnaient seuls sur le pavé et, pour avoir mon billet, je dus tirer l’employé de sa somnolence. Déserts également les quais d’embarquement. Le convoi de vingt wagons s’ébranla à l’heure indiquée. Je le parcourus de bout en bout pour m’assurer du nombre des voyageurs. Ils étaient sept en tout et pour tout. Je dois avouer que je conçus une médiocre estime pour le patriotisme des cent mille habitants de Moji. A chaque station, il montait tout au plus deux ou trois personnes. Bref, au point terminus, le train déposa les 40 voyageurs qui constituaient tout son chargement. L’effectif était ridicule et je ne manquai pas d’en faire la remarque à un de mes voisins. Celui-ci écouta mes réflexions, l’œil en dessous et en souriant “d’un visage aigre”, le rire jaune est un non-sens par ici.

    Du point terminus à la fameuse rizière il y avait trois bonnes lieues. J’avais espéré que l’auri sacra fames, sinon une administration prévoyante, aurait ménagé des moyens de transport. Hélas ! trois fois hélas ! devant la gare, ni voiture ni automobile. Les entreprises de transport, judicieusement inspirées par le souci de leurs intérêts, avaient préféré concentrer tout leur matériel roulant dans la ville de Fukuoka, où elles étaient assurées de faire des affaires d’or. Il fallait se résigner à aller à pied, et le soleil promettait d’avoir aussi sa journée.

    Fort heureusement, devant la gare, un jeune homme s’avança au-devant du groupe de gens penauds que nous étions. Il distribua à chacun de nous une fleur en papier rouge pour servir de cocarde et un petit drapeau en papier également, portant les armes du Mainichi d’Osaka, qui est comme le “Matin” du Japon. Du coup, nous nous trouvions enrôlés sous la bannière du grand journal et nous devenions un groupe de pèlerins formé par lui. J’acceptai l’embrigadement avec plaisir. Je n’étais plus un isolé et le premier policier venu ne se croirait pas obligé de me faire subir l’interrogatoire qui guette tout missionnaire en déplacement au dehors de chez lui : “Qui êtes-vous ? Où allez-vous ? D’où venez-vous etc.”. Vœ soli ! C’est surtout vrai dans les pays où règne l’esprit grégaire....

    Notre guide prit la tête de la colonne qui, après avoir zigzagué à travers champs et rizières, déboucha sur la grande route sillonnée par des files d’automobiles bondées de voyageurs. L’Administration préfectorale avait bien fait les choses. Des routes distinctes avaient été fixées pour la circulation dans les deux sens. Aux carrefours et aux tournants, des agents, doublés de boy-scouts avec chapeau et bâton réglementaires, sans oublier l’inévitable paquet de cordes, réglaient l’écoulement des convois : automobiles et piétons. Chacune de ces catégories de pèlerins suivait sur la route le côté qui lui avait été indiqué. En prévision d’accidents toujours possibles, de distance en distance, des postes de secours avaient été installés. Des paysans, réquisitionnés par les Autorités Municipales, sans relâche, jetaient de l’eau sur la route, afin d’abattre la poussière. Bref, j’eus l’occasion d’admirer chez les Japonais le génie de l’organisation, génie qui s’affirme peut-être plus dans la réglementation minutieuse des détails que dans l’organisation de l’ensemble. Il me semblait bien parfois être dévisagé plus que de raison par de braves agents de police. Pour être juste, il faut avouer que ce n’était pas chose banale de voir un étranger, et qui pis est un missionnaire catholique, facilement reconnaissable à sa soutane, cheminant à pied parmi tous ces gens, fils et petit-fils de Kami. Mais voilà ! Il se trouvait placé sous l’égide d’un grand journal ; aucun policier n’aurait osé faire perdre la face au chef de file, en enquêtant sûr l’identité des pèlerins qu’il avait recrutés.

    Enfin, après une marche fatigante de trois heures sous un soleil ardent, nous arrivâmes dans le voisinage de la fameuse rizière. Profitant de la cohue, je lâche mes compagnons, je me débarrasse de l’insigne et du petit drapeau, et, jouant savamment des coudes, je parviens à me placer au premier rang de la foule, face à la rizière sacrée. Elle formait un vaste quadrilatère partagé en quatre parties égales par deux allées longitudinales et transversales se coupant à angle droit. Ce quadrilatère était entouré d’un fossé, d’une barrière de lattes entrelacées, d’un chemin de ronde. L’allée transversale aboutissait à l’est à une esplanade aménagée pour l’exécution des rites. Au milieu de l’esplanade, un temple shintoïste de construction rustique.

    A 9 h. ½ , le cortège des acteurs fait une entrée solennelle. En tête marche le propriétaire de la rizière ; il est suivi d’environ 40 prêtres shintoïstes, (on a mobilisé tout le haut clergé du Ken), de huit danseuses ; de 12 chanteurs, de 20 jeunes gens et de 40 jeunes filles en tenue de travail, tenue de fantaisie naturellement.

    Les figurants ont occupé les places assignées à chacun d’eux. Tout le monde est immobile. Le célébrant en second va procéder à la purification de l’assistance. A cet effet, il fait face successivement aux quatre points cardinaux, il brandit et agite trois fois de gauche à droite une branche feuillue, ornée de bandelettes en papier blanc.

    Ce geste, signifiant expulsion, est censé faire disparaître, comme par enchantement, les souillures morales et autres de toute l’assistance. Le matsuri ou “service religieux shintoïste” se déroule ensuite suivant le cérémonial ordinaire.

    Le toit du temple shintoïste abrite un autel aux multiples gradins. Sur l’autel une colonne de bois blanc, colonne du sommet de laquelle tombent à flots des bandelettes de papier blanc.

    Roulement de grosse caisse... Oh ! prolongé des prêtres. C’est le signal, pour les Kami préposés à la culture du riz, de descendre sur la colonne et de s’y tenir bien sages jusqu’au moment où il leur sera donné congé.

    Les prêtres font la chaîne et se passent de main en main les plateaux où ont été entassées les offrandes alimentaires : riz, saké, poissons, légumes, fruits etc.. De son air le plus cérémonieux, multipliant les courbettes, le grand-prêtre dépose les plateaux sur l’autel. il lit ensuite le norito ou prière rituelle, dans laquelle il demande aux Kami de daigner accorder une récolte luxuriante. Pour charmer leurs yeux et les disposer plus favorablement, voici qu’on leur offre le spectacle d’une Kagura ou danse sacrée.

    Les huit danseuses, jusque-là assises immobiles sur une estrade, se mettent en mouvement. En bas, 12 chanteurs disent les versets suivants d’une voix chevrotante de fausset :

    “La splendeur du Pays, source du soleil, va croissant sans cesse, c’est grâce à la puissance souveraine des Kami.

    “On peut connaître la vigueur d’un peuple industrieux à la multitude des rizières qu’il cultive.

    “Le peuple de tout le Pays, offrant aux Kami souverains les prémices du riz, fêtera un automne au riz abondant”.

    D’un mouvement lent de gymnastique suédoise, les pieds tournés en dedans, les huit danseuses avancent puis reculent ; tournent alternativement la tête à gauche et à droite ; étendent et replient le bras gauche, comme un serpent qui déroulerait ses anneaux, tandis que la main droite, avec l’éventail tantôt ouvert et tantôt fermé, accompagne le mouvement..

    Les 2000 notabilités de la Province, convoquées spécialement pour assister à la cérémonie, se tiennent graves, confites dans le recueillement, comme s’il leur était donné de participer à un rite tout empreint d’une haute signification religieuse. Autour de l’esplanade, le peuple bruyant des badauds présente l’aspect de toutes les foules qui, assistant à un spectacle curieux, voudraient voir sans pouvoir y parvenir. Ce n’est pas lui qui se suggestionne pour feindre une attitude de circonstance.

    Le rite du repiquage du riz va commencer. Le sol de la rizière a été déjà préparé. L’étendue de boue liquide a des reflets métalliques sous les rayons d’un soleil ardent. Pour la forme, on fait patauger dans la rizière un taureau richement caparaçonné. Des journalistes à l’imagination féconde raconteront demain que le stupide animal a comme l’air pénétré de la sainteté de la tâche qui lui est dévolue. Pour moi, je ne découvre rien de tel, au contraire ! il me semble que, si par instants le bouvier ne tirait énergiquement sur l’anneau en fer qui lui traverse les naseaux, le taureau effrayé par toute cette pompe insolite serait devenu intraitable. Il faut dire, d’ailleurs, que pour calmer ses esprits animaux en même temps que pour prévenir toute incongruité de sa part, il a été purgé et maintenu à la diète.

    Deux jeunes gens tendent le cordeau, d’autres apportent cérémonieusement les plants de riz et les passent aux repiqueuses, qui les fichent dans la boue liquide. Pendant ce temps, sur l’allée centrale, un groupe de travailleuses danse, tandis que des jeunes gens chantent :

    “Le riz de la rizière sacrée du village de Wakiyama, district de Sawara, vient des plants précieux de l’ère Shôwa”.

    “Nous étant purifiés dans la rivière Shiihara au cours limpide, notre cœur est pur ; nous le mettons tout entier au bout de la main qui plante le riz ; nous souhaitons à l’Empereur des mille et des dizaines de mille vies”. Après avoir repiqué plusieurs rangées, les ouvrières s’arrêtent. Elles reprendront le travail dans l’après-midi, selon le même cérémonial, qui sera observé également les deux jours suivants. Car on a décidé de procéder avec la plus extrême lenteur ; cela, afin d’offrir le spectacle du rite au plus grand nombre possible de spectateurs.

    Les cérémonies religieuses iront se multipliant jusqu’à la moisson. Elles ont principalement pour but de conjurer les vents et les eaux destructives. Journellement des prêtres parcourent les allées centrales et le chemin de ronde en agitant la branche d’exorcisme : il s’agit d’expulser les insectes qui s’attaquent au riz. On n’a d’ailleurs, semble-t-il, qu’une confiance limitée en l’efficacité de ce dernier rite, car, à tous les coins de la rizière sacrée, ainsi qu’à ceux des rizières voisines, sont disposés des becs électriques, qui, le soir venu, attireront les moustiques, leur brûleront ailes et pattes, tandis qu’au-dessous, les recevront des bassins remplis de pétrole. Je recommande le procédé aux personnes qui désirent récolter du riz à grands frais.

    La moisson eut lieu les 26 et 27 septembre 1928, parmi des rites solennels présidés par un Représentant de l’Empereur, venu spécialement de Tôkyô dans ce but. Le 28, dépiquage. Le 3 octobre, décorticage. Les 73 ares de rizière avaient donné 29 hect. 41 lit, de grains.

    210 jeunes gens et jeunes filles, recrutés dans tout le Ken de Fukuoka, furent employés pendant une dizaine de jours à trier les grains, à les frotter, afin de leur donner du brillant. Parmi les plus jolis grains, il fut fait un prélèvement de 54 litres : c’était ce riz qui devait exclusivement servir pour les rites de l’intronisation. On le mit dans douze caisses, qui furent portées solennellement à Kyôtô par 60 jeunes gens et jeunes filles du village de Wakiyama. Deux wagons réservés reçurent caisses et convoyeurs.

    Le 16 octobre, jour du départ pour Kyôtô, les populations du nord du Kyûshû alertées se portèrent en masse au-devant du convoi. Les autorités civiles et militaires, les écoles, les sociétés locales, durent former la haie dans toutes les gares par où les deux wagons passaient. A la vue des caisses transportées en si grande pompe, plus d’une bonne femme joignit les mains et s’inclina. Devant tout ce déploiement d’honneurs, il était difficile au bon peuple de ne pas s’imaginer que ces boîtes renfermaient des Kami.

    (A suivre) J. M. MARTIN,
    Miss. Apost. de Fukuoka.


    1929/609-616
    609-616
    Martin
    Japon
    1929
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