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Autour de limpénétrable Japon : Journal du P. Mounicou (1856-1864) 3 (Suite)

Autour de limpénétrable Japon : Journal du P. Mounicou (1856-1864) (Suite)
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    Autour de limpénétrable Japon : Journal du P. Mounicou (1856-1864)
    (Suite)

    22 août 1865. Nous étions à peine au mouillage quun mandarin se disant du 3e ordre est venu à bord se plaindre quon fût depuis 3 ou 4 jours sur les côtes de sa province sans informer lautorité de nos intentions. Réponse : Nous venons en amis, etc. La conversation est rompue parce quils refusent de nous répondre sincèrement. Ainsi nous leur demandons à quelle distance nous sommes de la capitale (Seoul) et ils ne rougissent pas de nous dire que la voie de terre est de 700 lis, tandis que la voie deau est dau moins 2.000 lis. Là dessus lAmiral fait inviter le mandarin à visiter la frégate et sa chambre en particulier ; 4 hommes seulement de sa suite sont autorisés à entrer dans la chambre avec lui. Je les suivis avec M. Duperré et A-tong. Quoique nous fussions peu nombreux et que, par conséquent, il fût facile dobserver tous les mouvements des 5 visiteurs, lun deux, abusant de notre confiance, eut la hardiesse de sintroduire dans la chambre à coucher de lAmiral et descamoter sa montre. LAmiral, en rentrant, fut étonné de ne plus la trouver. Après avoir interrogé son domestique et M. Duperré, il acquit la certitude quun Coréen seulement avait pu commettre le vol. Ceci se passait avant midi, M. Duperré proposa daller chercher la montre chez le mandarin. LAmiral y consentit. A 5 h. 1/2 du soir nous partons sur le canot major et nous nous dirigeons vers lendroit où nous supposions que le mandarin avait débarqué.

    En accostant la plage, nous voyons une demi-douzaine de citoyens venir au devant de nous. Nous leur demandons à voir le mandarin. Sur leur réponse quil était loin dici, à 15 lis, nous prions lun dentre eux de nous y conduire. Nous voilà aussitôt en marche à travers une vallée ombragée. Sur la route notre guide essaie deux ou trois fois de nous détourner de ce voyage. Nous voyant déterminés à aller jusquau bout, il prend son parti en brave. Du haut dune colline que nous venions de gravir, nous aperçûmes un grand village ou ville. Cétait la résidence du mandarin Ly

    Ce digne fonctionnaire, informé de notre arrivée, savance au devant de nous et nous reçoit à la porte du village, porté sur son palanquin, espèce de fauteuil. En nous faisant cette politesse, il avait sans doute lintention de nous empêcher de parcourir les rues de lendroit, car à notre rencontre il fit poser son brancard et nous invita à nous asseoir à côté sur le gazon. Sur mon observation, le lieutenant fit signe de nous conduire au village. Le mandarin se rendit sans peine à notre désir. Tout le peuple sétait déjà attroupé autour de nous ; nous traversâmes la foule stupéfaite et nous arrivâmes bientôt à lhabitation du mandarin. Là, tandis que, assis sur des nattes, A-tong offrait par écrit nos civilités à notre hôte, le lieutenant fit disposer ses huit hommes en rang et charger leurs fusils. M. Ly fit semblant de ne pas sapercevoir de ce mouvement, mais dautres eurent lil et nous vîmes préparer quelques lames, sans bruit et sans bravade. Le compliment échangé, nous en arrivons au fait. Quand le mandarin eut lu la pancarte, il dit un mot à un conseiller, mot que nous ne comprîmes pas, bien entendu, mais dont la signification se révéla en moins de 5 minutes par la reddition de la montre. La promptitude avec laquelle cet objet fut trouvé nous étonna singulièrement. Nous remerciâmes de notre mieux et nous bûmes le sake, quil nous offrit avec une gracieuseté extraordinaire.

    En même temps on amenait au prétoire le père et le frère du voleur, qui avait pris la fuite. Le lieutenant tenait à voir une exécution. Il me fit demander si on ne punirait pas le coupable. Le secrétaire du mandarin répondit que ce jeune homme sétait enfui, mais que, si nous voulions attendre un moment, on latteindrait. Nous donnâmes 5 minutes, au bout desquelles nous présentâmes au mandarin nos civilités en disant que nous navions pas le temps dattendre davantage. Aussitôt un long cri se fait entendre ; un homme était à genoux devant la porte et six planchettes en forme daviron étaient disposées à terre. Lexécution allait commencer. Le mandarin savance et nous fait signe dapprocher. Le patient fut étendu de tout son long ventre à terre. Dans cette position horizontale, on lui baisse culotte bien proprement, puis on frappe sur les deux cuisses. A chaque coup le malheureux se tordait sur place, mais sans se plaindre. Il paraît cependant que le bourreau le ménageait, puisquau 3e coup on lui fit prendre place à côté de celui quil venait de frapper. Le lieutenant, satisfait de la correction, demanda grâce pour les deux, et le mandarin donna ordre de les relever. La scène était bien intéressante. Tout se passait à la lueur des torches, en présence dun peloton de 8 fusils et de quelques officiers français et devant la population du bourg. Les patients renvoyés, nous dîmes adieu au mandarin ; il nous reconduisit jusquà la sortie du village, marchant à côté de M. Duperré comme un ami de la veille. Voyant quil ne sarrêtait point, jinsistai auprès du lieutenant pour le renvoyer. Nous nous séparâmes fort bons amis et, comme la route que nous avions à parcourir pour nous rendre au canot était assez difficile, il noue donna 8 torches pour nous éclairer. Jamais marche plus triomphale ! Arrivé à lembarcation nous donnâmes quelques cigares à nos éclaireurs nous les congédiâmes.

    26 août. Rien ne donnant lassurance que nous pourrons continuer notre route déjà si difficile au milieu de ces archipels innombrables, lAmiral se décide à regagner le large par le chemin quil avait déjà suivi pour entrer dans cette immense baie formée par larchipel du Prince Impérial. Le moment le plus favorable pour appareiller parut être vers 1 heure 1/2 de laprès-midi ; la brise était fraîche : avec quelques voiles nous atteignons la vitesse de 7 nuds. Nous voguions ainsi depuis deux heures, quand une grande secousse se fit sentir, puis une seconde puis une troisième : nous étions échoués par 4 mètres deau, tandis que nous en calons 6. Vite on calfate les hublots et les sabords de la sainte-barbe et lon commence les opérations de sauvetage. Les secousses en soubresaut cessèrent bientôt ; au bout dune petite demi-heure elles ne se firent plus sentir. La frégate avait fait son lit dans les galets et le sable. Toutes les embarcations sont mises à leau, la chaloupe va mouiller une ancre à une encablure par derrière, les cacatois, les perroquets sont amenés. Cependant la mer continue à baisser, la frégate sincline sur babord ; le vent soufflait de ce côté, mais insuffisant pour maintenir léquilibre. La position devenait grave. On amène tous les canons à tribord et les basses vergues sont piquées par le travers des mâts et lextrémité de babord ; reposant sur le fond elles servent détais et soutiennent le navire dans cette position. La marée descendait toujours ; elle ne devait monter que vers les 8 heures. Voyant linquiétude de quelques-uns, je
    ne pus mempêcher de les imiter : je fis 4 paquets de ce qui pouvait le plus me servir en cas daccident. Je mis aussi la plus grande partie de mon argent dans le sac de nuit et jattendis sans crainte le dénouement de la scène devenue si émouvante. Le naufrage, du reste, navait rien deffrayant ; nous étions tout près dune île et je me disais que, si le bon Dieu permettait la perte du navire, je mincorporerais à la Mission dans laquelle je me trouvais, si toutefois le Supérieur y consentait. Vers les 9 heures, le jusant se fit sentir ; la vergue dartimon nayant plus aucune force, on la remit en place, et ainsi successivement des deux autres. A 11 heures la frégate se redressa, mais alors nouvelles craintes, nouvelles inquiétudes : la frégate ayant repris son équilibre talonna plus fortement que jamais. Un moment nous la crûmes plus engagée quauparavant ; elle se secoua ainsi lespace dune heure. La mer grossissant, un coup plus terrible que les autres se fit sentir, puis un calme parfait : nous étions sauvés. La vague nous avait poussés au delà du banc de sable. Chacun alors alla se coucher ; mais tous ne dormirent point, lagitation avait été trop grande.

    27 août. La journée a été employée à remettre la frégate en état à nous éloigner un peu de cet écueil où nous avions couru le danger de nous perdre.

    28 août. Nous appareillons dans la soirée ; une bonne brise nous pousse au large, le cap sud-ouest. Chacun alors de se demander : Nallons nous pas à Changhay ? Tout le monde le désirait, et personne nosait y croire. Cependant, à lapproche de la nuit, une manuvre commandée par lAmiral semble jeter un rayon de lumière sur les projets connus de lui seul. Un ris de chasse à cette heure : cest évidemment dans lintention de courir sur Changhay ; mais le fond venant à changer dune façon assez brusque, il fallut mouiller.

    29 août. La nuit et la matinée se passent au mouillage ; lancre est levée vers les 9 heures et notre route continue ouest-sud-ouest. Evidemment nous allons à Changhay. Chacun en a la certitude. On se berce de cet espoir. Malheureusement les illusions ne tardent pas à se dissiper. Une fois au large des îles, la route est nord-ouest, puis nord et enfin nord-est. En naviguant ainsi nous arrivons en vue des îles Peling-tao (Paing-nyong-do?) ; mais ce ne fut que le lendemain que nous les reconnûmes de près.

    30 août. Toute la journée nous sommes en présence du groupe de Peling-tao, que nous laissons le soir par tribord.

    31 août. Nous avons marché, toute la nuit, mais avec prudence. Dès le matin lîle Daniel était en vue. A midi, nous en étions à une dizaine de milles. Le fond ayant brusquement diminué, on mouille et un canot va éclairer la route. Il y a de leau.

    1er septembre. Nous partons dès le matin vers lîle Daniel et le continent. Le canot marche devant nous par mesure de prudence sondant toujours. Un banc de sable est accusé par les sondes, on mouille de nouveau.

    2-3 septembre. Le 2, nous cherchons à nous rapprocher du continent en laissant au nord cette île Daniel à laspect aride et montagneux. Diminution de fond assez rapide ; on mouille par 32 mètres à 8 milles de terre. Il était 2 heures de laprès-midi. Le commandant, allant faire une reconnaissance, memmène avec lui. Nous mettons 3 heures pour arriver ; à notre approche une vingtaine dembarcations indigènes, occupées à la pêche, sempressent de hisser la voile et de senfuir. En débarquant sur la plage nous causons une panique semblable parmi les gardiens des maisons disséminées sur la côte. Personne nen défend lentrée, nous traversons au pas de course deux ou trois hameaux : pas une âme. Ils étaient tous, dispersés dans les champs. Pour les accoster il fallut les appeler en faisant des signes damitié, Rassurés par nos gestes quelques hommes nous attendirent. Nous leur demandâmes des poulets, ils nous en donnèrent 28 sans faire la moindre objection. Si le temps ne nous eût pressés, nous en aurions bien obtenu 200

    La récolte du millet est faite. Il y a beaucoup de kaolang, je crois. La tige de cette graminée sélève à hauteur dhomme ; elle ressemble beaucoup à la tige du maïs, seulement elle est plus grêle et les feuilles sont moins larges. Jai vu des tombereaux dont les roues sont bien faites. Elles ont un diamètre denviron 4 pieds. Les montagnes doivent renfermer des mines de fer. Jai vu une grande quantité de minerai de ce métal mis en tas dans une cour. Les habitants appellent ce pays Kouay-yay-Pou. Les collines paraissent arides et les montagnes sont complètement dépouillées de toute végétation. La verdure ne se fait remarquer que dans les vallons ; pas un seul arbre sur les hauteurs. Lat.: 38o 30; long. : 124o.

    4 septembre. Aujourdhui nous devions faire une excursion qui nous eût permis de voir le pays avec plus de loisir ; mais, le temps ayant changé, le plan est abandonné.

    5 septembre. Toute la journée a été pluvieuse. Impossible de communiquer avec la terre. Jen ai été contrarié, parce que je voulais chercher un moyen de faire parvenir trois lettres que je tenais prêtres pour Mgr Berneux, M. Maistre et M. Daveluy.

    6 septembre. Le mauvais temps continuant avec une nouvelle intensité, lAmiral renonce à son projet de visiter la côte en descendant vers le sud. A 2 heures de laprès-midi nous appareillons par un temps affreux et la route est donnée au N.-O.-quart O. Nous nous éloignons des côtes coréennes pour ne plus les revoir. Je les quitte avec le regret de navoir pu ni communiquer avec mes confrères, ni me procurer aucun renseignement sur létat présent de la Mission. Si quelquun de mes confrères avait pu sans danger communiquer avec nous, incontestablement il en serait résulté du bien pour la Mission. LAmiral naurait pas craint, je crois, de se poser comme protecteur des missionnaires et des chrétiens.

    6 octobre. Changhay. Les Jésuites, pour se conformer aux usages chinois, gardent leurs morts une année entière avant de les inhumer. Selon la pratique usitée chez les païens, ils déploient une grande pompe à cette cérémonie funèbre. Les PP. Fournier et Augustin attendent quon les mette en terre.

    La division de Peking serait le fait de Mgr Mouly ; les PP. Jésuites ny seraient pour rien ; on les aurait même obligés à accepter la part que la S. Congrégation leur adjuge. Un de leurs Pères, nommé Sica, se dispose à partir pour aller prendre possession de leur nouvelle Mission.

    *
    * *

    La croisière de la frégate Virginie étant terminée, la mission du P. Mounicou comme interprète prenait fin en même temps. Il rejoignit alors sa Mission du Japon, cest-à-dire quil se rendit à Nafa, dans les îles Lieou-Kieou, où se trouvaient les PP. Girard 1 et Furet, 2 attendant impatiemment que le Japon entrouvre ses portes et leur permettre de fouler ce sol sanctifié par le sang de tant de martyrs, mais interdit depuis plus de deux siècles aux prédicateurs de lEvangile.

    En octobre 1856 le P. Mounicou sembarquait à Ningpo sur jonque chinoise qui le débarquait à Naja. Là il ne mentionne plus les incidents journaliers dune vie nécessairement monotone, mais seulement les événements qui apportent aux exilés quelque réconfort ou quelque distraction.

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    1. Du diocèse de Bourges. Parti en 1848, travailla à Hongkong, puis à Canton. Aux îles Ryûkyû en 1855. Supérieur de la Mission du Japon en 1857 ; provicaire de Mgr Petitjean en 1866 ; mort à Yokohama la 9 décembre 1867, à 47 ans.
    2. Du diocèse de Laval. Prêtre en 1839, missionnaire du Japon en 1853. Rentré en France en 1869. Mort en 1900 curé de Notre Dame de Laval.


    18 novembre 1856. Le Gouverneur de Nafa vient nous visiter : il est accompagné de deux interprètes, de deux satellites et autant de domestiques. Il sinforme de notre santé et nous offre deux gâteaux en présent. M. Girard fait les frais de la conversation. Le gouverneur nous invite à dîner pour le 21. Nous acceptons, comme moyen de lui rendre notre visite, qui aura lieu à la maison commune et non à sa résidence.

    25 novembre 1857. La barque destinée à la Chine est partie aujourdhui, 19e jour de la 10e lune. Daprès ce qui nous a été dit lépoque de son départ aurait été assez retardée. On lexpédie ordinairement au premier jour favorable à compter du 1er de la 10e lune. Aujourdhui grande musique tout le jour : le départ de la barque, événement remarquable pour le pays, en a été probablement loccasion.

    La barque repartira de Foutcheou le premier jour favorable après le 21 juin 1858. Cest une règle invariable : elle doit partir de Chine le 1er jour faste après le solstice dété.

    31 mars 1858. Le mois de mars étant consacré à saint Joseph, nous avons récité tous les jours ses litanies en forme de neuvaine. Aujourdhui nous avons été agréablement surpris par la visite dun Japonais introduit par le premier interprète et demandant à apprendre le français et la médecine. En retour il nous enseignera sa langue. Sil tient parole, cet homme nous sera dun grand secours, tant pour lintelligence des livres que nous voyons que pour lexercice de la langue parlée. Il paraît être envoyé de Nagasaki, bien quil se donne pour venir de lîle Oshima. Ce qui mengage à penser ainsi, cest quil sait quelques mots de hollandais et parle de choses quil na pu apprendre que des Européens : baromètre quinine, gomme arabique, etc.

    28 juin 1858. La barque lioutchouanne est arrivée le 26 au soir ; elle a mis moins de 5 jours pour faire le trajet de Foutcheou à Nafa. Le chant accoutumé ne sest pas fait entendre ; cette dérogation aux usages antiques nous a frappés. Quelle en peut être la cause ?

    Nous nous attendions à recevoir des lettres par la barque. Vain espoir. Hier matin le maître nous annonça ce contretemps, par ces mots un peu vagues : On dit que vos lettres ne sont pas venues par la barque. Doù cela vient-il ? Si on voulait se livrer aux conjectures, il sen présenterait à linfini. Laissons-les donc de côté et contentons-nous doffrir à Dieu cette privation en esprit de sacrifice.

    Aujourdhui grand tapage en ville ; les cris de gens en fête courant les rues et les sons du tambour battu à tour de bras nous annoncent une réjouissance peu commune. Ces sortes de plaisirs bruyants sont un luxe que le paisible Lioutchouan ne se permet que de loin en loin, aux époques les plus marquantes de lannée.

    12 juillet. Aujourdhui, jour de sortie, nous avons rencontré en chemin une nombreuse députation revenant de Chouri.1 Tout ce peuple, qui paraît étranger à Liou-kiou, tant par la teinte presque noire de son visage que par la couleur sombre et uniforme de ses habits, sera venu de quelquune des îles pour offrir ses hommages au roi. Ils avaient tous, à peu dexceptions près, le chapeau jaune : on nous dit que ce sont des marins.

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    1. Shuri, capitale des îles Ryûkyû et résidence du roitelet vassal à la fois de la Chine et du Japon.


    22 juillet. Itchiara ki Pe-king (Ichihara Kimpei ?) nous fait sa visite dété. 50 ufs en présent.

    26 octobre. M. Girard est nommé Supérieur de la Mission du Japon. Il sembarque aujourdhui sur le Prégent en partance pour Hongkong. Il emmène avec lui les deux domestiques chinois. Le jour même de son départ, le P. Furet et moi, restés seuls, demandons deux Lioutchouans pour nous servir. Dès le soir ils étaient installés. Cet empressement nous a fort touchés.

    27 octobre. Un envoyé du maire vient de très bonne heure nous faire une visite de condoléances. Pour calmer notre chagrin, il nous offre deux grandes boîtes de gâteaux. Conversation sur le traité franco-japonais. Il nous autorise à écrire par la barque qui va en Chine. Nous sommes très contents de nos domestiques, ils sont diligents et pleins de bonne volonté pour le service. Il est convenu que nous leur donnerons 1 piastre par mois. On vient nous demander les lettres ; la barque ne partira cependant que plus tard.

    7 novembre : 2 de la 10e lune. La barque est toujours dans le port. Vers 4 heures de laprès-midi un fort tremblement de terre sest fait sentir. La secousse a été précédée dun bruit sourd, qui ressemblait à la décharge simultanée de plusieurs pièces dartillerie entendue à distance. Il y a 5 ou 6 jours semblable phénomène sétait produit, mais ni la secousse ni lexplosion navaient été si prononcées. A 6 h. ¼, seconde secousse, précédée du même roulement, mais moins fort que le premier.

    13 novembre : 8 de la 10e lune. Les barques sont parties ce matin vers 11 heures. Grande foule de femmes sur la hauteur de Wami.

    14 novembre. Violente secousse de tremblement de terre vers midi : cest la plus forte à ma connaissance.

    8 décembre. Aujourdhui, fête de lImmaculée Conception de Marie, nous avons eu la consolation de voir un de nos maîtres, du nom de Mouroungiatou, copier le Décalogue, que je lui avais montré à la suite dune petite discussion sur lexistence de lautre vie ; il admet sans peine la nécessité dune vie future heureuse ou malheureuse. Jajoutais que, pour obtenir le bonheur et éviter le malheur de lautre vie, il fallait servir le vrai Dieu, qui tient en main la récompense des bons et la punition des méchants. Là-dessus je lui exhibai les 10 commandements en chinois. Il les a trouvés magnifiques. Que la bonne Mère daigne prendre la cause en main et faire fructifier la semence jetée en cette terre qui semble disposée à la recevoir ! Fiat ! Fiat !

    9 décembre. A 9 h. 1/4 du matin un bruit semblable à lexplosion dune forte mine se fait entendre, et cette détonation effrayante est suivie de deux fortes secousses, dont la maison a été ébranlée avec des craquements sinistres. A 7 h. du soir, nouvelle secousse.

    10 décembre. Le bruit souterrain sest fait entendre à plusieurs reprises, et les secousses ont été fréquentes. Vers 8 h. du matin deux explosions suivies de secousses très sensibles.

    1859
    Janvier. Nos relations avec les employés du gouvernement, à la fin de lannée précédente et au commencement de celle-ci, ont été plus fréquentes quà lordinaire. Les interprètes nous ont fait les premiers la visite de nouvel an. Nous la leur avons rendue dès le lendemain, cest-à-dire le 3 et 4 du mois Chôgouatsu. Si dans la suite, on voulait éviter les inconvénients dun dîner à table dhôte au koung-kouang de Chouri, il serait bon de retarder jusquau 7 ou 8.

    Juin-Juillet. Arrivée dun Hollandais : bons rapports avec nous. Une goëlette américaine nous apporte des lettres et des caisses de Hongkong. Nous sommes assez mal reçus à bord ; pas de visite du capitaine chez nous. Nous lui confions des lettres pour le Japon. Le 9 juillet nous recevons une visite du capitaine Cowper et de lartiste ; il nous promet des graines.

    22 Juillet. Temps orageux. A 4 h. ¼ p.m., forte secousse, précédée et suivie dun bruit sourd et prolongé.

    1er septembre. Beau temps, petite brise. A 3 h. p.m. nous éprouvé une suite de secousses de tremblement de terre, qui ont duré environ une minute sans interruption ; un bruit sourd les accompagnait.

    30 octobre. On nous annonce larrivée dun navire américain à Ountung, où il a laissé une grande partie de sa cargaison. Nous navons pas pu communiquer avec lui. Il avait des avaries.

    13 novembre : 19 de la 10e lune. La barque part ce matin. Bon nombre de curieux à Nanini. Tambour et grosse caisse du côté dAmikou.

    16 novembre. Un des interprètes vient de la part du gouvernement nous annoncer larrivée prochaine dun équipage anglais composé de 24 hommes. Leur navire sest perdu un peu au nord de la grande île, à peu près à mi-chemin dOchima.

    18 novembre. Le capitaine est arrivé à Amikou avec 7 hommes : le reste de son équipage, divisé entre deux autres barques, nest pas encore arrivé.

    Arrivés le 20. 5 hommes ont péri dans le naufrage qui eut lieu dans la nuit du 2 novembre. Le capitaine sappelle John Pook, le second J. M. Trott, le navire Duke of Fletcher.

    21 novembre. A 10 h. 20 du soir, tremblement de terre à secousses successives, non violent.

    26 novembre. Vers 6 h. ¼ p.m. on a entendu à Nafa, dans la direction du sud-ouest, un bruit fort et prolongé ressemblant assez à des coups de canon tirés de suite et répétés par les échos des montagnes. Le temps était calme et serein. Quoique cette espèce dexplosion paraisse avoir eu lieu à quelque distance, nous navons éprouvé aucune commotion aérienne, rien qui ressemblât à un tremblement de terre. Doù venait cette détonation ? Le fait inexplicable pour moi, me rappelle un phénomène de lumière qui eut lieu en 1841 : cétait comme un immense éclair ou la lumière du canon, mais beaucoup plus intense et plus étendu.

    6 décembre. Les naufragés, ayant obtenu une barque du gouvernement loutchouan, se disposent à partir au premier beau temps.

    10 décembre. S. John Pook et son équipage sont partis ce matin par un beau temps ; leur barque est assez grande et paraît solidement construite.

    1860

    9 avril. Vers les 10 h. ¼ a.m. secousse annoncée par un bruit sourd venant du nord. Forte brise, temps sec et beau.

    10 avril. A 9 h. ¾ p m. détonation ; légère secousse.

    19 avril. Vers 3 h. ¼ p.m. un roulement sourd et prolongé, comme on en entend souvent avant la secousse, dont il est lavant-coureur. Cette fois pourtant la secousse a été nulle. Mais vers les 5 h. 1/4 nous avons senti une secousse multiple, forte et prolongée. Temps chaud et couvert ; vent du sud, humide.

    14 mai. A 9 h. ½ p.m., léger tremblement de terre par un temps calme et serein.

    15 mai. A 9 h. ½ p.m. même phénomène en mêmes circonstances.

    22 Juillet. A 2 h. ½ p.m. secousse forte, durée dune minute environ.

    10 août. Je trouve dans lUnivers lannonce de beaux chemins de croix peints à lhuile, encadrés, etc. de toutes grandeurs. Si, à mon arrivée à Nagasaki, je puis espérer bâtir une chapelle passable, je demanderai à Migne un chemin de croix pour le prix de 260 francs.

    28 octobre. Ce matin un navire est signalé. Nous apprenons bientôt quun confrère est à bord. Cest M. Petitjean, 1 envoyé à Nafa pour prendre ma place. Le navire est anglais et consigné à M. Dent, qui a eu la générosité de le faire passer par ici dans le but unique de nous rendre service. Je membarque enfin à destination de ce cher Japon, si longtemps désiré !

    (A suivre)

    1. Du diocèse dAutun. Prêtre en 1853. Parti pour le Japon en 1860. Cest à lui que, le 17 mars 1865, dans léglise de Nagasaki, se firent connaître les descendants danciens chrétiens japonais Nommé Vicaire Apostolique en 1866, mort en 1884, à 55 ans.
    1927/132-143
    132-143
    Mounicou
    Japon
    1927
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