Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Autour de limpénétrable Japon : Journal du P. Mounicou (1856-1864) 2 (Suite)

Autour de limpénétrable Japon : Journal du P. Mounicou (1856-1864) 1er Juillet 1856. Arrivée de la malle davril. Nous apprenons la signature de la paix et la naissance du Prince Impérial. Salut de 101 coups de canons à cette occasion. Peu denthousiasme chez les équipages, encore moins parmi létat-major. Rien qui ressemble à une fête, même officielle ; le cur ny a aucune part.
Add this

    Autour de limpénétrable Japon : Journal du P. Mounicou (1856-1864)

    1er Juillet 1856. Arrivée de la malle davril. Nous apprenons la signature de la paix et la naissance du Prince Impérial. Salut de 101 coups de canons à cette occasion. Peu denthousiasme chez les équipages, encore moins parmi létat-major. Rien qui ressemble à une fête, même officielle ; le cur ny a aucune part.

    2 Juillet. La Sybille anglaise part ce matin pour Hacodadé. On lui remet les lettres. Jécris par cette occasion à MM. Libois, Vosin, et à mon frère Jean. Nous partons dans la journée pour une destination inconnue. Adieu la baie de lEmpereur Nicolas ! Les Russes pourront relever quand il leur plaira la carcasse de la Pallas coulée ici. On la dit intacte. Les Anglais et les Français ne lui ont enlevé que des pièces au mouillage, tout à fait insignifiantes.

    3 Juillet. Notre but, comme celui des Anglais, était atteint dans ces mers. Nous descendons vers les côtes de la Corée. Peu favorisés par la brise, nous voguons lentement. Au 14 juillet nous étions à une trentaine de lieues de la baie de Youngking par 39º et quelques minutes.

    14 Juillet. Le commandant de la Sybille est mandé à bord. LAmiral lui donne ses instructions pour son retour en France. A une heure de laprès-midi le canon a annoncé le départ de la Sybille.

    Je suis assez marri de larrangement qui a eu lieu à légard de Mr Furet sans ma participation ou celle de mon confrère. Il suit la Sybille jusquà Ningpo ou Hongkong. Je nai pas eu lavantage de lui donner une poignée de main. Nous ne nous étions pas vus depuis une quinzaine de jours.

    15 Juillet. Les vents contraires nous empêchent darriver à notre mouillage de la baie de Gensan (caractères chinois), que les Coréens doivent prononcer Ouensan.

    16 Juillet. Ce matin nous avons jeté lancre à 3 milles dun assez gros village situé sur le bord de la mer. Attirés par la nouveauté dun navire européen entrant dans leur port, les habitants de ce village se portaient en masses sur les points élevés doù ils pouvaient mieux jouir du spectacle. Puis, quand les voiles furent serrées, une quinzaine dhommes se dirigèrent sans crainte vers nous, sans doute dans le but unique de visiter la frégate. On les reçut à la française, avec bienveillance. On leur permit de tout voir et de rester tout le temps quils voulurent. Informé de leur présence à bord, lAmiral leur fit demander des vivres, comme bufs, poulets, légumes etc., dont nous avions un besoin extrême, avec la menace bien formulée denlever de force ce quon refuserait de nous livrer à des conditions raisonnables, ajoutant en outre que, son intention étant denvoyer des hommes à terre, on eût à se garder de leur faire la moindre insulte. Ces gens, effrayés, ou plutôt trop confiants en eux-mêmes, répondirent quils navaient ni poules, ni vaches, ni rien du tout, et que, quant aux marins, ils navaient rien à craindre. Je donnai réponse au Commandant, qui en parla à lAmiral. On sen tint là. Ce même jour, toutes les embarcations furent armées en guerre, trois furent employées à lhydrographie, les autres étaient à la disposition des curieux. Les officiers libres organisèrent une partie dexploration plutôt que de plaisir. Je partis avec eux ; nous étions une dizaine, tous bien armés, 4 matelots nous servaient descorte. Arrivés sur la plage, nous trouvâmes la population toute réunie pour voir de quoi il sagissait. Tandis que nous débarquions, on apportait des nattes où lon nous invitait à nous asseoir, sans doute pour conférer et connaître le but de notre invasion. Nous nétions pas dhumeur à parlementer. Sans répondre à leur invitation, nous nous dirigeâmes vers le village. Un homme nous faisait signe de ne pas entrer. Ses gestes ne produisirent aucun effet sur la troupe française : nous traversâmes le village sans encombre, un seul coup de crosse ayant été administré à un individu qui portait la main sur la culotte dun élève, plutôt par curiosité que dans lintention de lui faire du mal. Au delà du village se déroule une vallée assez profonde et bien cultivée. En débouchant dans cette plaine nous aperçûmes une quinzaine de vaches paissant ça et là. Nous en tînmes note. Tandis que nous avancions vers un autre village situé au milieu de la plaine, un tambour se fit entendre sur la colline. Ne connaissant pas les habitudes du pays tout nouveau pour nous tous, nous modifiâmes notre course en nous dirigeant vers le lieu doù partait le bruit de la caisse. Nous croyions presque à une attaque : il nen fut rien. Le roulement du tambour cessa dès que notre marche fut changée et les chefs descendirent du haut de la colline pour nous faire escorte jusquau bord de la mer, où nous aboutissons après avoir traversé la chaîne des collines par un défilé étroit où il eût été facile de nous faire du mal. Sur le bord de la mer il y avait quelques cases et un bouquet darbres. La chaleur était forte ; nous nous assîmes à lombre pour nous délasser ; une dizaine dhommes se groupèrent autour de nous. Nous leur demandâmes de leau, ils nous en apportèrent. Quelquun de nous leur fit goûter de leau-de-vie et ils la trouvèrent délicieuse. Si on leur en avait donné à discrétion, ils se seraient certainement soûlés comme des gloutons. Le drap de nos habits les ravissait. Facilement ils eussent échangé leurs robes contre ma soutane et leurs chapeaux contre le mien. Après quelque temps de halte, nous regagnâmes le canot, qui était à ¾ dheure de là. Nous nous embarquâmes, laissant les Coréen revenir à leur aise de la stupéfaction où les avait plongés la conscience de notre supériorité. Ici, comme à Hacodadé, nous avions acquis la certitude quune démonstration ferme, résolue, suffirait pour abattre lorgueil présomptueux de ces habitants, jusquici isolés des Européens. De retour à bord le chef de lexpédition rendit compte de nos aventures.

    17 Juillet. Sur le rapport des promeneurs de la veille, lAmiral se décide à enlever de force les bufs quon a refusé de lui vendre. A cet effet on arme 40 hommes sous la direction de 2 officiers et 2 élèves, sans compter ceux qui doivent rester à bord des embarcations. Pour ne pas brusquer les Coréens, lAmiral donne lordre à Mr Perrier dessayer par une nouvelle tentative davoir ce bétail de gré à gré et de ne lenlever que sur le refus net du chef du village auquel on devait présenter la requête. Nous fûmes reçus par le conseil des vieux, sur une petite place où lon étendit des nattes. 8 hommes armés du fusil accompagnaient le lieutenant et les interprètes, le gros de la compagnie sétait arrêté à mi-chemin sur une petite hauteur, doù elle pouvait se répandre dans la plaine au signal convenu. Malgré ce déploiement de forces nous attendions fort peu de nos négociations. En effet, après une demi-heure de pourparlers au pinceau entre A-tong et les lettrés du sénat, lofficier impatient porta un dernier ultimatum, auquel les indigènes répondirent comme toujours par la négative : limpossibilité de trouver 12 vaches dans le pays. Cétait un mensonge ; nous en avions compté au moins une vingtaine sur notre route. Le signal convenu est donné. A linstant les fourrageurs se mettent en mouvement, les 12 bêtes étaient en leur possession en moins dune heure. Les Coréens les regardaient faire sans crier ni chercher à défendre leur bien. Quand tout fut rallié sur le rivage près des embarcations, A-tong, sur lordre du lieutenant, demanda le prix des vaches : on convint de 9 piastres par tête ; mais le chef du village ne voulut rien accepter, disant quil nous faisait cadeau de ce butin. Nous nen voulions pas à ce prix. Voyant que nous voulions payer, le chef poussa un cri qui éloigna tout le monde. Il y avait une barque échouée sur le rivage, on y disposa les piastres. Cela fait, nous levâmes le grappin et en route vers la frégate, fiers de notre butin et de la manière pacifique avec laquelle les choses sétaient passées. Un seul incident me fit de la peine. Parmi les 11 ou 12 vaches il y en avait 4 qui appartenaient à un vieillard de 70 ans environ. Se voyant dépouillé de peut-être tout son bétail, il vint les larmes aux yeux prier le lieutenant de lui laisser une des 4 vaches, à laquelle il semblait attacher un grand prix. Ses prières touchèrent le lieutenant. Cette vache devait rester à son maître si elle était au dessus du nombre quil nous fallait. Malheureusement on navait saisi que le nombre juste et la vache que le vieillard espérait reposséder en paix lui fut arrachée de force malgré ses cris et ses gestes.

    Nos piastres laissées sur la barque attirèrent bientôt la curiosité du chef et des personnes intéressées. Ce refus apparent nétait quune protestation contre toute espèce de relations commerciales avec les étrangers. Le peuple y serait assez porté de lui-même, sil ait libre.

    A midi cette campagne était terminée, à notre grande satisfaction. Le soir de ce même jour, on alla donner un coup de seine sur la plage qui longe le village. Les habitants ne témoignèrent aucune rancune de lévénement du matin ; ils se mêlèrent aux matelots et acceptèrent avec plaisir le grog et le biscuit quon leur distribua.

    18 Juillet. La razzia de la veille navait pas donné toutes les provisions nécessaires. Pour les compléter, lAmiral envoie un canot. Les bêtes à cornes avaient disparu ; on nen chercha point, mais les poules étaient restées sur place. Les matelots en prirent une trentaine quon paya. Un homme quon dévalisait de ses oiseaux de basse-cour ayant eu limprudence de jeter du sable sur un matelot qui avait pénétré dans la basse-cour, ses compatriotes le saisirent, lui lièrent les jambes et, après lui avoir mis la culotte bas, le couchèrent à plat ventre sur le sable et lui administrèrent quinzaine de coups de bâton.

    Tandis que ceci se passait aux environs de la frégate, jétais avec le commandant au fond de la baie vers la partie sud. Il y a, dans cette direction, une grande ville appelée Ouensan ; elle paraît très populeuse. Le nombre des enfants y est très considérable : Jamais je nen ai tant vu en Chine, où jai bien couru, sécriait A-tong. Quelque grande que pût être cette population, personne ne savisa de nous insulter. Tous, au contraire, paraissaient contents de nous approcher. Malgré cet empressement de la foule et les invitations plusieurs fois répétées de nous approcher de terre, le commandant ne voulut pas descendre. Nous aurions pu le faire sans le moindre inconvénient.

    Ici, comme partout ailleurs, tout le monde était vêtu de blanc, à quelques exceptions près. Nous vîmes, en effet, quelques enfants et probablement quelques femmes avec la chemise de couleur rouge ou verte. A quelque distance de la ville nous avons passé quelque temps avec les habitants du lieu, ils ne sont nullement sauvages. Une femme se hasarda à venir avec la foule faire cercle autour de nous, tandis que nous étions à goûter. Elle était habillée plus proprement que les hommes, mais ses habits avaient la même forme et ses cheveux, au lieu dêtre relevés en chignon au dessus de la tête, tombaient en deux tresses sur ses épaules.

    Un lettré, qui causa longtemps avec A-tong, lui dit que la capitale de la Corée nétait quà 10 lis de là et quon pourrait y aller par eau et par terre. Comme nous navons fait quune courte station dans cette baie, je nai pas questionné sur les chrétiens. Toute la côte de cette baie est très peuplée, les vallées sont fertilisées par de nombreux cours deau et les montagnes sont couvertes de verdure jusquau sommet ; on y remarque peu de grands arbres, il ny même que des bosquets. Les champs étaient plantés de haricots, de patates douces, de chanvre, de maïs, de cannes à sucre, dorge etc. Les villages sont mal bâtis et la ville offre peu de luxe. Les maisons sont couvertes de chaume ; les murs ne sont que des cloisons de bois recouvertes dune couche de boue non blanchie. Les maisons sont généralement entourées dun mur de paille ou de nattes tendues sur des pieux plantés de distance en distance. Elles sont basses et assez pauvrement meublées. Je regrette de navoir pas pu visiter les boutiques de la ville.

    19 Juillet. Nous avons levé lancre dès le matin. Notre route est au Sud et nous longeons la côte. A quelques lieues de la baie de Ouensan, riche par sa végétation, le terrain change de nature et offre un aspect bien différent. Le sol sablonneux est souvent mis à nu et déchiré ; on ne remarque de la verdure que dans les vallées et au pied des collines, dont le sommet et le penchant sont généralement arides et impropres à la culture. Quoiquil en soit, la côte est habitée dune manière extraordinaire. Nous apercevons des villages à de petites distances. Nous rencontrons peu de barques. Les baleines dans ces parages sont communes, nous en avons vu tout le jour et dans toutes les directions.

    20 Juillet. La côte est la même : même aspect, mêmes montagnes; même stérilité, même population. Les vents, devenus contraires, nous ayant forcé de gagner le large, nous avons perdu de vue les côtes de la Corée jusquau 28 du même mois et encore nest-ce que le matin du 29 que nous avons pu gagner lîle la plus méridionale de larchipel de ce pays. Pour arriver à un mouillage, nous avons louvoyé à travers les îles du Japon que nous avons pu considérer de près.

    29 Juillet. Ce matin, vers les 9 heures, nous avons jeté lancre dans le port appelé par les Anglais Port Hamilton et par les Coréens Hantao, en chinois Lun chan.

    Après le dîner de léquipage, Mr Aubert est envoyé en mission extraordinaire auprès du chef du village. Jétais son interprète pour demander des bufs, des poules, etc. Une garde de quelques hommes nous servait descorte, plus pour en imposer aux indigènes que pour rehausser la dignité du plénipotentiaire. Cela était assez inutile, la population ne paraît animée daucun mauvais sentiment envers les étrangers. Nous fûmes reçus sur le rivage par les vieux lendroit. Le chef était parmi eux, mais confondu dans la foule ; nous ne savions le distinguer. Nous demandâmes à être conduits chez lui. On ne voulut pas nous comprendre dabord, et ce ne fut quaprès avoir attrapé lindividu par le collier quil consentit à nous mener chez lui. Là, assis sous le vestibule, nous exhibâmes nos pancartes ; ils répondirent par un signe négatif à toutes les demandes qui leur furent faites. Avez-vous des bufs ? Non Des poules ? Non. Mais, à la menace quon leur prendrait de force sils ne donnaient de bon gré, ils avouèrent et promirent den donner. Cette promesse obtenue, nous nous dirigeâmes vers un autre village, où nous fûmes accueillis de la manière la plus gracieuse par les vieux du pays. Après leur avoir signifié le motif de notre visite, nous prîmes congé deux ; il était temps de gagner le navire.

    30 Juillet. Dès 7 heures du matin A-tong partait avec une embarcation chercher les poules promises la veille. Les quatre villages ne purent en fournir que 130 environ. Tandis que cette embarcation était à chercher la volaille, jallai avec quelques officiers en chercher dans un village où ils navaient pas encore passé. On nous en largua 27 et quelques ufs ; leur intention était de nous en faire cadeau, et nous, nous voulions absolument payer. Ils acceptèrent en apparence malgré eux et nous partîmes, un homme portant nos provisions au canot à 30 minutes de là. 6 poules furent étouffées en route, les autres arrivèrent heureusement. Le porteur annonça ce malheur au village. Le soir 4 hommes à chapeau large se présentèrent à bord avec 6 poules en remplacement de celles qui était mortes. On les remercia de leur politesse, puis on leur fit voir le navire dans tous les détails. LAmiral fut plein de complaisance pour eux ; il évacua sa chambre pour leur donner la facilité de la voir ; en même temps la musique jouait sur le pont. En entendant ces sons harmonieux, un de leurs servants se mit à gambader selon lusage du pays. Ils burent leau-de-vie sans froncer les sourcils, lun deux en avala bien 8 petits verres. Ils sen allèrent émerveillés. Des barques allant à la pêche vinrent autour du navire pour entendre la musique. La pêche au flambeau : ils se mettent en ligne à lentrée du port et, en poussant de grands cris et battant le tambour, ils poussent les poissons dans lintérieur du port.

    Ils cultivent le gros millet, le maïs, les haricots, le tabac, etc. Sur la montagne, jai trouvé la carotte à létat sauvage, la menthe, le laurier, lorange, le poirier, le lys rouge avec des taches noires , la chicorée. Il y a peu de grands arbres, pas un seul fruit, pas de légumes. Leau est assez bonne et abondante.

    31 Juillet. Nous devions partir ce matin, le temps ne la pas permis. Nos visiteurs dhier ont sans doute raconté des merveilles à leurs amis. Aujourdhui depuis 10 heures du matin jusquà 2 heures de laprès-midi, le pont de la frégate a été encombré. Même réception que la veille, même complaisance de lAmiral.

    1er août. Une toute petite brise nous permet de sortir du port, mais les courants contraires nous retiennent plus de 24 heures auprès de ces îles, que nous contournons pour monter vers le nord. Deux voies souvraient devant nous : lune, large et sûre, loin des îles ; lautre, étroite et inconnue, à travers ces milliers dîles qui sélèvent de toute part. LAmiral prit cette dernière, mais les calmes et les bancs que lon découvrit à quelques mètres de ce demi-mouillage changèrent bientôt ses plans. Au lieu de côtoyer le continent pour en lever la carte, il revint sur ses pas chercher la voie large quil avait dabord abandonnée. Nos jours sont médiocres ; nous marchons peu ; un ouragan nous surprend du 6 au 7, très mauvaise mer. Je suis malade ; A-tong lui-même est indisposé, moins à cause du temps que de la mauvaise nourriture, dont nous souffrons tous plus ou moins.

    9 août. Le 9, lîle des Hydrographes était en vue ; le 10, cest lîle Guérin, où la lettre de M. Cécille avait été remise pour être envoyée à la Cour de Séoul. Il y a un fort gros village de pêcheurs. Le sol est peu cultivé et peu boisé.

    11 août. Nous mouillons à 12 milles du havre Mayoribanks ; le 12, au matin, on envoie sonder et reconnaître le passage. Nous restons à lancre tout le jour par un fond de 16 mètres à marée basse. On voit des barques circuler dans toutes les directions, sans faire attention à nous. Plusieurs fois, dans ce voyage de Corée, je me suis demandé sil nentrerait pas dans les desseins de Dieu que jy atterre, puisque loccasion est si belle et que dailleurs il est si difficile dintroduire des missionnaires. Je ne sais trop à quoi marrêter. Si je vois un confrère, me disais-je, pour résoudre la difficulté jen causerai avec lui, et, si la Providence veut que je rencontre Mgr Berneux, je ferai ce quil croira bon devant Dieu. Il men coûtera cependant de sacrifier le Japon, pour lequel jai déjà tant travaillé. Fiat voluntas tua !

    12 août. Les explorateurs sont partis de bon matin à la recherche dune baie facile à aborder. Après le déjeuner, le commandent minvite à descendre dans une île proche de la frégate, pour communiquer avec les habitants. Jaccepte son invitation. Létat-major, libre pour la journée, se dirige sur le même point. Nous demandons des provisions : il ny en a pas ; des poules : point ; des légumes : point. Mais les poules trahissent leurs maîtres et se promènent autour de nous pour leur donner le démenti. Ils ne consentirent cependant à nous en livrer que sur la menace de les prendre de force, sils ne les donnaient de plein gré. Ils sexécutent alors ; mais, comme ils nallaient pas assez vite en besogne, quelques matelots leur donnèrent la main. Quelque violence quon leur fasse, ils ne paraissent nullement fâchés du fait accompli. Ce qui le prouve, cest que, le soir, un canot ayant accosté devant le village, ces mêmes habitants sempressèrent de leur porter quantité de poules. Quant au prix, ici comme ailleurs, il a fallu les forcer à accepter les piastres, mais ils acceptent volontiers des cadeaux. Jai donné deux couteaux de pacotille, qui ont été goûtés ; jai eu en retour un éventail. Me le voyant entre les mains au moment de lembarquement, deux ou trois individus ont voulu me lenlever ; mais, sur un geste de ma part, ils ont compris quils perdaient le temps et ils mont laissé tranquille.

    13 août. Nous nous sommes rapprochés de quelques milles de la terre ferme. Les indigènes paraissent dun abord moins facile. Dans une espèce de reconnaissance faite laprès-midi, les officier ont eu loccasion de donner quelques coups de poing et de plat de sabre. A leur retour à bord, ils rendent compte de leurs aventures. Ils avaient trouvé des bufs. LAmiral se décide à les prendre de force si on refuse de les vendre de gré.

    14 août. En effet, dès le matin les embarcations bien armée se dirigent vers lun des villages, le plus rapproché. Avant darriver on fait charger les armes et la petite compagnie de débarquement, officiers en tête, se dirige vers un groupe de Coréens qui nous attendaient à lentrée du village. Un mandarin sy trouvait ses insignes déployés. En labordant nous reçûmes sa carte ; on lui répondit par la même civilité. Puis, après quelques mots de conversation banale, A-tong lui expose en termes clairs le but de notre visite. Le mandarin fit répondre quavant de rien livrer il devait en informer le gouverneur de la province.

    Nous ne pouvons pas attendre, il nous faut ces choses-là sur-le-champ.
    Alors nous allons ramasser tout ce quil y a dans le village et nous vous loffrirons.
    Nous ne venons pas demander des présents, cest un échange que nous voulons faire ; nous paierons un prix raisonnable pour tout ce que nous prendrons.
    Eh bien ! Nous allons chercher des porcs, des poules, des légumes.
    Et les bufs ?

    Ils refusent des bufs. On menace de les prendre de force : ils continuent à divaguer en nous posant des questions puériles. Mais A-tong, de la part de lofficier chargé de la négociation, leur pose son ultimatum.

    Si dans deux heures nous navons pas ici 20 bufs, vous répondrez des conséquences du refus.

    La présence de ce chef, le va-et-vient de quelques satellites, lapparence de quelques individus, tout cela fit supposer quon ne forcerait pas impunément les portes des maisons. Pour en venir à cette extrémité notre troupe parut trop faible : on envoya chercher du secours. M. Perrier fit disposer son monde de manière à empêcher lévacuation du village. Voyant tous ces préparatifs le mandarin nous quitta, sous prétexte daller prendre son déjeuner, il était environ 10 heures. Des cris, que nous prenions pour des cris de guerre, se firent entendre aux issues des rues ; la suite nous fit voir que ce nétait quun signal tout pacifique.

    En même temps un commissionnaire passa, portant des papiers expédiés je ne sais où. Tandis que ceci se passait sous nos yeux, le renfort demandé arrive. Il était inutile. Toutes les maisons étaient évacuées ; aucune résistance ne fut faite. En une demi-heure 18 bufs étaient en notre possession et pas un coup de poing navait été donné. Lopération terminée, le mandarin que nous avions déjà vu le matin et qui nous avait refusé les bufs, vint nous trouver en compagnie dun autre mandarin, son supérieur, avec lequel nous eûmes une longue conversation. Ni lun ni lautre ne résidait dans ce village ; ils sy étaient transportés dès le matin de leur résidence respective.

    Quand il fallut régler les comptes, ils firent difficulté de recevoir largent ; nous les forçâmes à laccepter, en les invitant à la fête de lEmpereur, qui devait avoir lieu le lendemain.

    15 août. Grand pavoisement ; canonnade le matin, à midi et le soir. Contre notre attente, les mandarins viennent à bord, suivis dune nombreuse troupe de curieux. On leur donne du thé, du rhum pour rafraîchissements ; ils demandent la faveur de visiter la chambre de lamiral : ils la trouvèrent magnifique. Cinq hommes furent seule admis ; la visite dura 3 heures et plus. Fatigués de tant dimportunité, le commandant et les officiers les laissent seuls avec le Chinois. Ils veulent remettre largent. Refus dA-tong. On leur fait quelques minces présents, qui sont acceptés avec reconnaissance : 12 bouteilles de rhum, 50 biscuits, 30 livres de sucre, 8 livres de tabac. Un des Coréens entre à lhôpital, sagenouille devant un crucifix et fait une prière. Cétait un chrétien. Je lui remets un morceau de papier pour le missionnaire le plus voisin, mais je ne peux avoir aucune explication : il ignore le chinois, notre unique ressource pour communiquer avec ce peuple.

    16 août. Le commandant envoie des présents aux villageois maîtres des bufs. Les deux mandarins étrangers sont encore là. Les présents sont reçus. Sur notre demande on appelle les chef des maisons ou les bufs avaient été pris. On divise sous nos yeux les objets offerts, et chacun reçoit une part. Cétait du savon, du sucre, de leau-de-vie. Ces deux derniers articles ont fait fureur. Tous ceux qui étaient présents ont voulu en avoir un peu ; de là une confusion assez grande et des cris sans fin. Le bruit apaisé, nous demandons du bois et des légumes ; on nous satisfait sur les deux articles. Nous avons interrogé sur le nom du Roi, quil nous a été impossible de leur arracher. Ils ont également nié lexécution de Mgr Imbert et de ses deux compagnons. Du reste, ces questions les importunent. Nous leur avons tiré le chapeau et nous sommes partis : une cinquantaine de citrouilles étaient entassées sur la plage ; il y avait aussi du bois. Nous prîmes les citrouilles dans notre baleinière et priâmes un des hommes qui sintéressait au chargement du bois de lembarquer sur une de leurs barques et de le porter à bord, ce quil fit sans hésiter.

    Vers 8 heures du soir, M. Aubert, lieutenant de vaisseau, revenait dune expédition lointaine, où il avait passé 40 heures. Il était descendu sur le continent sans que personne cherchât à len empêcher. Il rencontre un mandarin suivi dun cortège nombreux. Ce mandarin vient sasseoir en face de lembarcation. M. Aubert descend avec 16 hommes bien armés et va au devant de ce personnage, qui semblait vouloir lui imposer. Stupéfaction de cet homme ; tous les autres sétaient éloignés. Au bout dun certain temps M. Aubert rembarque ; grand nombre de curieux. Il se croyait près de la capitale.

    17 août. Le mandarin, ne voulant pas rester en arrière en fait de civilité, a envoyé un de ses inférieurs remercier le commandant des présents de la veille. On a traité ce personnage avec politesse, mais beaucoup moins bien que son chef. Chose étonnante : chacun est aux petits soins pour ce peuple quon méprise par ailleurs. Ces rapports fréquents avec nous les ont rendus familiers dans ces parages. Sans nul doute la Corée sera débordée.

    18 août. Nous avons appareillé dès le matin pour venir mouiller par 37º non loin de Séoul. Le mouillage nétant pas favorable aux travaux que lAmiral a en vue, nous avons levé lancre le lendemain, 19 août. Quoique nous ne fussions en vue daucun village, les nombreux Coréens que lon apercevait sur les sommets des montagnes qui bordent la mer laissaient supposer que tout près dici devait se trouver un grand centre de population.

    20 août. Nous avons fait peu de chemin et nous nous trouvons en face dun golfe très profond. A 2 heures de laprès-midi, toutes les embarcations étaient armées pour explorer ces parages. Aujourdhui, comme hier, sur les sommets des montagnes on voit beaucoup de Coréens qui nous regardent avec surprise. Lexcursion des canots ayant été infructueuse, nous appareillons demain. En parcourant la partie la plus profonde de la baie, à sec à marée basse et couverte de 7 mètres deau à marée haute, nous avons vu des processions dhommes quittant les villages avec les bufs. Ceci nous porte à croire que nous sommes dénoncés à la police comme des gens peu accommodants.

    21 août. On a levé lancre dès le matin. Nous navions pas fait 6 milles que nous étions en face dune baie profonde, offrant laspect de lembouchure dun fleuve. On se rapproche autant que les courants nous le permettent. A 9 heures nous avions mouillé et M. Aubert partait à la découverte de la rivière et dun passage pour y arriver. De retour à bord, il rend compte de son expédition : tout accuse lexistence dune rivière. A 3 heures, nous nous mettons en route ; à 4 heures, nous sommes échoués par larrière sur une pointe de sable ; un tressaillement se manifeste sur toutes les figures au choc de la frégate. Ce nétait rien. Une heure après nous flottions et tout était paré pour aller chercher un mouillage plus sûr. A 8 heures la mer était haute : on se laisse emporter par le courant ; à 9 heures, nous étions hors de danger.

    (A suivre)

    1927/68-80
    68-80
    Mounicou
    Japon
    1927
    Aucune image