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Autour de limpénétrable Japon : Journal du P. Mounicou (1856-1864) 1

Autour de limpénétrable Japon : Journal du P. Mounicou (1856-1864)
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    Autour de limpénétrable Japon : Journal du P. Mounicou (1856-1864)

    Le Père Pierre Mounicou, né en 1825 à Ossun (Hautes-Pyrénées), entre à 20 ans au Séminaire des Missions-Étrangères, fut ordonné prêtre le 18 mars 1848. Deux mois après il sembarquait pour Hongkong, où durant huit années il remplit les fonctions de sous-procureur. Le P. Libois, procureur général, ayant été nommé supérieur de la Mission du Japon, désigna deux missionnaires, les PP. Furet et Mounicou, pour servir dinterprètes à bord de deux navires de guerre français qui devaient faire une croisière dans les mers de Chine et du Japon. Le P. Mounicou, pendant ces voyages, jetait presque chaque jour quelques notes sur le papier. Ce sont ces notes que nous publions, assurés quelles sont de nature à intéresser nos lecteurs. Disons de suite que le P. Mounicou, qui exerça son ministère successivement à Yokohama, à Nagasaki, à Hakodate, mourut à Kôbe en 1871.

    1856

    Hongkong, 4 avril 1856. Le soir, nous nous embarquons, M. Furet sur la Sybille, et moi sur la Virginie. Amiral Guérin. Commandant de Plas.

    5 avril. Calme plat, temps triste, pluvieux. La batterie est encombrée de malades. On en comptait aujourdhui 105, atteints presque tous de la variole. Deux sont gravement pris. On craint pour la nuit.

    6 avril. La matinée a été brumeuse ; une petite brise sest levée dans laprès-midi. On a appareillé de suite, lamiral commandant la manuvre. A 10 nuds du mouillage, le courant était devenu si fort quil a fallu jeter lancre vers 5 heures ; nous sommes en vue de Stanley. Les deux malades qui donnaient de linquiétude sont morts à quelques heures dintervalle : le premier a été porté au cimetière, lautre a été glissé par un sabord au fond de leau. Le nombre des malades a diminué, il est descendu à 95. Le Commodore anglais, voyant tomber la brise, a eu lamabilité de faire chauffer un vapeur pour remorquer les navires français. LAmiral a remercié du service quil navait pas demandé, et renvoyé le steamer

    7 avril. Nous sommes en route depuis le matin. Nous marchons peu : 2 milles à lheure.

    8 avril. Bonne brise dans la soirée ; mer magnifique. Vers les 4 heures de laprès-midi, branle-bas de combat : un homme allait être coulé par un sabord, il était mort la nuit précédente.

    9 avril Temps superbe, nous faisons bonne route ; la maladie va en diminuant. Aujourdhui il ny a plus quune soixantaine de malades à lhôpital.

    10-l5 avril. Vent contraire, mer houleuse. Jai eu le mal de mer deux jours durant. Mon travail est nul. Deux hommes sont morts et ont été ensevelis dans les eaux. La maladie diminue. Deux officiers sont attaqués ; lun est hors daffaire, lautre est encore en danger. La Sybille a eu aussi sa petite épidémie de variole. Elle a perdu un homme. Durant ma petite indisposition le commandant ma témoigné beaucoup de bienveillance. Jai peut-être abusé de sa bonté à mon égard, car il me semble avoir deviné, à travers son excès de politesse, un grand désir de me voir tenir sur la réserve. Je suis décidé à suivre ce parti. LAmiral ma invité à dîner le 15 de ce mois.

    16-20 avril. Nous avons lutté contre la brise pour arriver à notre mouillage de Tinghay. Du reste, le temps était assez beau. Jai pu lire un peu. Le 20 vers midi, nous jetons lancre à 4 milles de cette ville. La voilure carguée, le commandant minvite à une promenade à terre. Jaccepte sans hésiter. Nous descendons à une heure. A 2 h. nous étions chez le P. Fou, lazariste chinois, chargé de cette partie du district ; il a près de 200 Chinois sous sa juridiction. Depuis la grande affaire qui amena Mr de Montigny aux îles de Chousan, le mouvement religieux est nul. Les chrétiens osent à peine paraître au grand jour. Ils sont encore menacés par les payens, qui ne peuvent oublier lhumiliation quon leur infligea alors. Un rien suffirait pour rallumer lincendie mal éteint. Le Père Fou me paraît un brave homme. Il élève six jeunes disciples, fort peu avancés pour leur âge. Ils ne savent que quelques mots de latin. LÉtablissement est modeste, mais très convenable pour la demeure du missionnaire. Sans être spacieux il est assez commode, il na rien deuropéen. Quelque gracieux quait été le P. Fou jaurais mieux aimé rencontrer le P. Montagneux, que je connaissais. Il était parti depuis quelques semaines. A 6 heures, nous rentrons à bord, assez contents de notre promenade. Le commandant se dispose à une partie pour demain, il veut visiter le mandarin avec une petite suite. Je serai du cortège avec le P. Fou.

    21 avril. Nos officiers partent de bon matin pour la chasse. Jai déjà servi dinterprète ; le vieux A Tong peut à peu près se faire comprendre et comprendre. Après déjeuner, je demande une embarcation pour aller voir le P. Furet, que je navais pas encore vu. Après une courte hésitation, le commandant me laccorde. En abordant la Sybille je trouve mon confrère au bas de lescalier : il allait se promener avec le commandant. Jai eu à peine le temps de lui serrer la main. Ayant dit un bonjour aux officiers et à laumônier, je regagne mon bord. Le première nouvelle que jy apprends, cest le renvoi de notre visite à demain. A cause de la fête du Dragon, il était impossible de trouver des Chinois aujourdhui. A demain donc. Mais lidée daller à Ningpo en barque mayant été suggérée, je minforme du temps requis pour ce voyage. Sur la réponse quil ne fallait que 6 heures, je me décide aussitôt. Le commandant de marrêter en disant : Nous en causerons après. Il me prit donc à part et me tint ce langage : Votre embarquement officiel sur la Virginie vous entrave dans vos projets. Cependant, comme vous nêtes pas payé, il est possible que lAmiral ne sy oppose pas formellement ; mais, en tout cas, vous ne pouvez pas vous éloigner sans son autorisation. Je sais, lui ai-je répondu, que je dois me conformer aux règlements du bord, vous laviez consigné dans ma lettre ; aussi mon intention nest pas de discuter, je vais demander la permission à Mr Guérin. Mais si lon avait besoin de vous à bord, où lon na aucun moyen de se faire comprendre ? Si ma présence avait la moindre utilité, je resterais. Les choses sont maintenant à bord ; pour vos achats vous pourrez vous passer de moi. Je tiens à voir la mission de Ningpo, puisque nous sommes dans le voisinage. Là dessus il me quitte brusquement en ajoutant quil avait cru devoir me faire cette observation. Je nai pas eu le temps de le remercier. Me voilà donc lié pour 8 mois sur un navire de guerre, avec la perspective dy perdre tout ce temps, vu quen mer je ne puis moccuper à aucune étude sérieuse.

    22 avril. La visite projetée a eu lieu vers 2 heures de laprès-midi. Le cortège de Mr de Plas se compose dun lieutenant de vaisseau, dun enseigne et de 2 élèves. Malgré une extinction de voix complète, je fus invité à la suite. Le mandarin, il est du 4e ordre, nous reçut avec assez douverture. Le P. Fou servait dinterprète. Après les compliments dusage et une légère collation, nous reprîmes le chemin du port. A 5 h. ½ nous étions de retour.

    23 avril. Grands préparatifs à bord pour recevoir le mandarin. Les malades descendent à terre. Je me joins à quelques officiers faire une promenade. Tandis que nous battons les champs, un malheur arrive sur la frégate. Un homme ivre tombe de la grande vergue et se brise la tête, la mort fut presque instantanée. Dès le matin on nous avait annoncé le décès dun officier de la Sybille. Vers 2 heures, je rentre à bord. Quelques instants après, on annonce le mandarin, quon était allé chercher. On le reçoit avec tout le menu de la politesse française. Lamiral et les officiers étaient en grande tenue. Tout ce quil y avait à bord était frappant pour cet homme, il regardait les moindres choses avec une curiosité enfantine ; mais ce qui le toucha de plus près, ce furent gâteaux dont lamiral le régalait. Il ne cessait de répéter quil avait jamais rien mangé de si bon. Le thé sucré lui parut excellent. Voyant son faible pour les friandises, lamiral lautorisa à emporter ce qui restait. Aussitôt dit, aussitôt fait : une rafle générale eut lieu, à la grande joie du mandarin et de sa suite. Cela gagné, ils sentendirent et demandèrent des allumettes. On leur en donna, plus une bouteille de la liqueur que le mandarin dégustait avec délices. A son départ on le salua de 7 coups de canon.

    Le P. Percho est arrivé aujourdhui. Je lai vu à bord de la Virginie. Il a lair bien portant. Il sera à la tête du Collège.

    24 avril. Ce matin, vers 7 heures, on a porté en terre les dépouilles des deux morts. Ayant manqué lembarcation qui portait les officiers à la Sybille je nai pu me rendre à linvitation de MM. Ribour et Furet. Dans la soirée jai fait une visite à M. Percho. On signale 2 déserteurs.

    25 avril. Examen des élèves de 1e classe. Je ne suis pas sorti du bord. On envoie à la recherche des déserteurs, mais infructueusement.

    26 avril. Nous avons appareillé vers les 10 heures du matin. Un homme est tombé de la hune de misaine. On ne sait pas encore sil est mortellement blessé. A 5 heures nous étions devant Tchenhai, à lembouchure du Yong-kiang.

    27 avril. Le matelot tombé de la hune a été enterré ce matin avec un commis secrétaire du Commandant. On les a déposés sur un îlot désert. Vers 11 heures du matin, je pars avec le Commandant et quelques officiers du bord pour Ningpo; à 5 heures nous étions chez les PP. Lazaristes, où nous fûmes parfaitement accueillis. Nous avons trouvé Mgr Delaplace,1 MM. Guierry et Rizzé avec les Frères Fournier et Barousse. Sa Grandeur était malade. La fièvre létreint depuis quelques jours. La maison, placée au centre de la ville et connue partout sous la désignation de Tien Tchou Tong, est spacieuse et occupe un terrain immense. La chapelle bâtie par Mgr Danicourt nest plus quun amas de ruines. Les Surs ont deux établissements: lun, voisin de la Procure, destiné aux garçons ; lautre, situé hors des murs, tout près dun petit canal qui fait presque le tour de lenclos. Lendroit est magnifique. Tout en étant dans la campagne, on y est assez près de la ville, dont on nest séparé que par le mur denceinte. La première de ces maisons est destinée aux garçons au nombre de 60 à 65 ; la seconde est lhabitation des filles dont le nombre est plus grand. Lâge des uns et des autres varie de 1 à 18 ans.

    1. Vicaire Apostolique du Tchekiang de 1855 à 1870.

    28-30 avril Je fais mes petites visites et cours la ville avec les officiers. Le 30, nous rallions la frégate. Mgr me parle des moyens de communication entre Liou-Kiou et Chousan. Il est tout disposé à nous rendre service ; nous pouvons compter sur lui. Nous quittons Ningpo à midi ; à 5 heures nous étions le long du bord.

    1er mai. On devait appareiller le matin ; pour une raison quelconque on na levé lancre que dans laprès-midi. Notre route était à lembouchure du Yangtsé-kiang. Soit courants contraires, soit défaut de vent, nous avons mis 6 jours à atteindre ce joli mouillage, où lil ne rencontre pour se reposer quun point à lhorizon : cest lîlot Gutzlaff et la Sybille mouillée à 2 encablures. Quelque rapprochés que soient les deux navires, on na pu se visiter, tant les courants sont forts. Cela fait que très probablement nous partirons dici sans nous donner une poignée de main.

    6 mai. Le 6, jour de notre arrivée, ne pouvant aller à Changhai, je me suis décidé à écrire à Mr Boyer pour linviter à venir à bord sil trouvait une occasion, celle de Mr Edan, par exemple. A propos de lenvoi de cette lettre et dune autre à Mr Libois, jai vu avec déplaisir que Mr de Plas, à qui jai voulu les confier pour les faire parvenir plus sûrement, ma reçu un peu trop en Commandant qui nest pas chargé de la poste. Si je ne me trompe, je dois me tenir de plus en plus sur la réserve avec lui. Jen ai pris la résolution, Le 7 et le 8 mai, nous les passons à attendre la malle. Rien de particulier que lexercice au canon.

    9 mai. Le courrier arrive : grande joie à bord. Pour ma part je reçois un paquet de lettres, une entrautres contenant des nouvelles que M. Libois, jugeant devoir intéresser lAmiral, MM. Maisonneuve et de Plas, me charge de communiquer à ces Messieurs. Je lai fait, mais le résultat obtenu est bien différent de celui quen attendait M. Libois. Le Commandant de la Sybille a lu ces renseignements à la hâte et sans intérêt. Aucune réflexion nest sortie de sa bouche. M. de Plas a été scandalisé dun mot assez innocent dont se sert Mgr Lefebvre1 pour lhonneur national. Voici sa réflexion : Croit-il donc, cet évêque, que nous navons pas à cur lhonneur national ? Cest un tort que vous avez, en général, de vouloir nous pousser au delà de nos pouvoirs, etc. etc. Tout le reste est passé inaperçu. Lappel à lhonneur de la patrie a été seul senti, mais à contresens. Je ne sais ce quen pense M. Guérin. M. Boyer na pas osé venir nous voir.

    1. Vicaire Apostolique de Cochinchine Occidentale (Saigon) de 1844 à 1865.

    10 mai. Nous avons appareillé dès la pointe du jour. Notre destination est Hacodadé (Hakodate). La brise est assez fraîche. Nous allons au plus près.

    13 mai. Nous sommes entrés dans la Mer du Japon. A 3 heures de laprès-midi, nous étions en vue des Tsousima ; à 8 h. elles étaient doublées ; la brise fraîche et arrière. Pendant longtemps les côtes de Corée ont paru à lhorizon. En les voyant jai pensé à nos confrères, regrettant de ne pouvoir communiquer avec eux. Il nous a fallu 7 jours pour parcourir la Mer du Japon, où nous avons toujours été favorisés dun temps magnifique.

    20 mai. Le 20 à 2 heures de laprès-midi, nous étions au mouillage de Hacodadé. Les Japonais voulurent interdire la communication avec la terre. LAmiral, loin de se rendre à leurs raisons, se montra ferme et décidé à tout pour conserver les droits précédemment acquis. Nous fallût-il des hommes armés, dit-il à un officier, pour nous faire respecter à terre, je ne reculerai pas. Aussitôt après le dîner, on arme le canot major ; 12, tant officiers quélèves, se mettent de la partie, armés de leurs sabres. Je me joignis à eux, sans armes, bien entendu, mais en habits laïques, selon quil était convenu. Notre descente à terre ne fut nullement contrariée. Des satellites, armés de poignards ou de sabres, nous suivirent dans les différents endroits de la ville que nous visitâmes à la course, nayant que très peu de temps devant nous. La population paraissait contente de nous voir ; tous les visages étaient épanouis. Nous entrâmes dans quelques magasins pour acheter des curiosités, mais impossible de rien obtenir ; on nosait même pas nous répondre. Quand nous eûmes à peu près tout visité, nous regagnâmes lembarcation, tout joyeux davoir gagné notre cause sans coup férir. Lhabillement de ce peuple tout nouveau pour moi me frappe singulièrement. La plupart des hommes ne portent quune espèce de robe de chambre pour tout habit extérieur et pour habit de dessous une ceinture juste assez large pour cacher la nudité ; les soldats sont habillés plus décemment. Le costume des femmes est mieux ; les femmes mariées se noircissent les dents.

    21 mai. Ce matin, je suis allé sur la Sybille voir Mr Furet et lui causer de mes impressions dhier. Après le déjeuner le Commandant nous invita à une promenade. Cest avec le plus grand plaisir que nous acceptâmes. Je revois ce que javais vu la veille, et encore une école de filles, qui apprennent à lire tout comme les Chinois. Nous étions abasourdis par les cris de cette jeune population, qui avait semblé renouveler son ardeur dès que nous mîmes le pied à la porte. A notre retour la douane était encombrée dacheteurs et de vendeurs. Cest là que se font les marchés, sous la surveillance des interprètes. Tout se vend à un prix fabuleux. Largent nest pas versé en prenant les marchandises ; on ne veut le recevoir quaprès les traités. Il paraît que les nouvelles de la guerre ont produit quelque impression favorable aux alliés. Je me suis hasardé à lancer quelques mots japonais avec un interprète récemment arrivé de Nagasaki. La prononciation de mon vieux petit bonhomme est la même que celle usitée ici.

    Dans le courant de la journée, le feu ayant pris sur une barque japonaise, elle fut bientôt couverte de flammes. Comme le vent soufflait fort dans la direction des deux frégates, il y eut un moment dinquiétude ; mais les embarcations de la Sybille, dirigées vers le lieu du désastre, éloignèrent tout danger en remorquant la jonque au dessous du vent.

    22 mai. Aujourdhui jai fait une agréable promenade avec Plas et Mr Bretelle. Sans avoir de plan bien arrêté, nous nous sommes dirigés vers les hauteurs par un sentier assez praticable. Sur le point datteindre au sommet, nous rencontrâmes un policeman que jentrepris. Ce bonhomme me parla avec beaucoup complaisance tout le temps quil sattacha à nos pas. Tandis que nous montions dun côté, quatre femmes montaient dun autre pour faire leurs dévotions à la divinité Kwannon, à laquelle on a élevé 33 statues sur les différents sommets de la montagne. Ce sont autant de stations que les pèlerins parcourent en sarrêtant à chacune delles. Au pied de la montagne, dans un jardin quon appelle jardin à thé, nous rencontrâmes les Sybilliens entourés dune bonne garde de soldats japonais. Mr Furet était là parmi les soldats. Il y en avait de jeunes et de curieux. Je leur adressai la parole. Grande stupéfaction en mentendant parler leur langue ; deux fois un vieux nous interrompit. Alors je madressai à lui ; il ne put sempêcher de me répondre et la causerie reprit son train. Ce vieux nétait pas aimé de ses subalternes. Quand il tournait le dos, ces jeunes gens me répétaient que cétait un waruimono (mauvais homme) ou un baka (imbécile).

    23 mai Aujourdhui nous sommes descendus comme hier pour faire des achats. A 2 heures tout commerce fut suspendu par ordre de lAmiral, vexé du refus obstiné du maire de recevoir le paiement des objets avant la conclusion du traité. Dans une boutique où jai obtenu un bon dictionnaire japonais-chinois, jai trouvé gens très accessibles. Ils mont introduit dans tous les appartements avec beaucoup de confiance. Ce laisser-aller de leur part me ferait croire à la possibilité de se fixer quelque part moyennant le secret, un mystère absolu. Après avoir réglé les affaires à la douane, nous nous dirigeâmes vers la campagne. Sans invitation aucune, nous nous faufilons dans la plus belle maison du village pour nous reposer un peu. La femme du logis sapproche de nous. Je lui adresse quelques mots quelle comprend ; son mari, entendant de la chambre voisine la petite conversation qui sétait engagée, vint sasseoir auprès du feu pour y prendre part. Ma physionomie, peu semblable à celle des officiers, les intriguait. Par bonheur le majorr de la Sybille était là. Je dis quil était médecin ; aussitôt de nous faire voir la tête de son petit enfant couverte de plaies. Javais de longuent du P. Libois ; jy appliquai un emplâtre et jen laissai un morceau pour activer la guérison. Sil opère rapidement, je serai toujours le bienvenu dans cette maison. Le pansement fait, nous partîmes. Sur notre route, nous fûmes atteints par deux Japonais qui couraient après nous pour nous dire que les Français sont de braves gens, quon les recevrait volontiers au Japon, mais quon déteste cordialement les Anglais et les Américains. A 5 h. ¼ nous étions à bord de la Sybille. Jy appris avec peine que lintention de lAmiral était de partir le lendemain pour ne plus toucher au Japon. Javais le cur gros en rentrant à bord de la Virginie. Les interprètes japonais y étaient. Ils apportaient des présents de la part du maire pour lAmiral. Celui-ci accepta ceux qui étaient à son adresse ; mais il ne put rien faire accepter aux Japonais. M. Maisonneuve, le lendemain, refusa tout, en se plaignant fort de cette comédie quon jouait avec les Français. Ce refus les contrista évidemment, mais le résultat nen sera pas moins bon.

    24 mai. Calme dès le matin, puis brume épaisse. Le départ est renvoyé à demain. Dans la soirée nous descendîmes pour faire une promenade. Nous visitâmes le cimetière des Français et un petit fort de 2 canons. Un bonze me dit, après mavoir bien considéré : Franzu Boutsu (bonze français). Je fis semblant de ne pas comprendre, et tout fut fini. Aujourdhui pour la première fois jai entendu un cri de mépris poussé sur nous par un enfant ; il nous appelait baka (imbécile). Je me suis retourné dun air de mécontentement et le garçon, pris en flagrant délit, ne répéta pas linjure. Cétait à notre débarquement et tout près de la douane.

    25 mai. Nous devions lever lancre dès le matin. La brume et le calme nous retiennent enchaînés. Vers midi, une petite éclaircie nous permet de sortir. La brise étant contraire, on jette lancre à 3 milles au large, toujours en vue de Hacodadé.

    26 mai. Nous appareillons après le déjeuner par une brise de travers. Devenue tout à fait contraire, nous gagnons une anse pour y passer la nuit. Au fond de cette anse est situé un petit village de pêcheurs. La pointe de Hacodadé est toujours en vue.

    27 mai. Partis ce matin vers 10 heures, nous avons longé la côte jusquau delà de Matsumae. Cette ville, adossée à une colline, paraît assez étendue. Au centre, en montant, se trouve la demeure du gouverneur de lîle. Cest une espèce de château-fort entouré de larges fossés et dun talus dune assez grande élévation, surmonté dun mur de hauteur respectable. Nous avons puy compter quelques canons. A peu près vers le milieu de lenceinte sélève une tour à plusieurs étages. Les maisons ou casernes sont disposées au nord. Le tout présente un beau coup dil. Aux environs de Matsumae il y a peu de terres cultivées. Du reste, tout le long de la côte la terre est peu exploitée.

    28 mai. Vers 2 heures de laprès midi nous rencontrons un vapeur anglais. Cétait le Barracouta. Il revenait dune croisière avec la Pique et la Sybille, quil avait laissées derrière lui. En furetant les côtes de la Tartarie, il a découvert une baie assez vaste où sétait retirée la Pallas, frégate russe que lon disait entrée dans le fleuve Amour. Il paraîtrait que les Russes, craignant la rencontre alliés, auraient incendié ce vaisseau, après en avoir déchargé larmement. Les navires anglais sen vont à Hacodadé attendre leur amiral.

    29 mai. Ce matin les deux frégates à voile ont passé tout près de la Virginie. Les navires ont communiqué. Le capitaine de la Pique a confirmé les nouvelles données par le Barracouta, à la poursuite des navires russes.1

    1 Le traité de Paris, qui mettait fin à la guerre de Crimée, avait été signé le 30 mars 1856, mais il nétait probablement pas encore connu dans ces parages lointains.

    30 mai. Rien de particulier. A 6 heures on a découvert la côte de la Tartarie.

    4 juin. Notre marche a été lente, tant à cause du calme que des brumes. Le 4, au matin, on découvre la baie de Barracouta par 49º de latitude ; à 9 h. ½ les deux frégates y étaient mouillées. La petite anse où un navire russe a été brûlé est défendue par deux batteries de 8 à 10 canons qui semblent navoir été construites que pour protéger contre lennemi le navire pendant les réparations que son état de détresse a dû réclamer ; mais, nayant probablement pu effectuer ces réparations malgré le bois quils avaient en abondance, et ne pouvant songer ni à le conserver dans cette position, ni à le diriger sur un autre point où il aurait été plus en sûreté, ils ont pris le parti dévacuer la place après avoir incendié le vaisseau. Léquipage aura gagné lAmour sur les embarcations ; mais les canons sont cachés dans la forêt. Le pays est montagneux, boisé et habité. Cest ce qui me fait juger que les forts navaient dautre raison dêtre que celle mentionnée.

    10 juin. Quelque charme queût pu offrir ce pays nouveau aux amateurs daventures, nous lavons quitté ce matin pour reprendre la mer. Le but de lAmiral était de gagner la baie de Castries. Nous y sommes arrivés le 9 au soir par un temps froid et pluvieux. Au fond de la baie, tout près des côtes, on aperçut un schooner américain venu ici pour approvisionner les Russes. Tous les lorgnons braqués sur le rivage nont pu découvrir le séjour des Russes. Aucun fort nétait en vue, pas une pièce de canon. Aussi, sans la visite dun parlementaire, nous naurions pu affirmer leur présence dans ces parages que sur les relations dautres voyageurs plus heureux que nous dans leurs recherches. La Pallas nest pas brûlée ; les autres navires sont dans lAmour, mais tellement abîmés quils ne pourront plus tenir la mer. Cet officier était à Petropaulowsk quand cette ville fut attaquée. Réduits aux abois, les Russes allaient se rendre si les alliés avaient poursuivi lattaque.

    11 juin. Notre séjour ici na pas été long ; nous allons dès ce matin vers dautres parages, dont lAmiral se réserve la connaissance. Le temps est beau, quoique froid. Une belle brise du sud nous mène sur la côte de Saghalien. A 9 h. du soir nous étions mouillés dans la baie Jonquière par le 51e degré de latitude nord. Le lendemain on descendit à un petit village de pêcheurs mandchous.

    13 juin. La brise ayant fraîchi et la mer étant houleuse, les communications avec la terre sont interdites.

    14 juin. Dès le matin on annonce liberté de manuvres pour la journée. Chacun fait aussitôt son plan. Je conçus aussi le mien. Un sentier, que javais vu la veille, me donna lidée quau pied de la montagne, assez éloignée, il pourrait se trouver quelques groupes de cultivateurs approvisionnés par les pêcheurs de la côte. Le terrain que je foulais faisant partie de la mission du Japon, il est tout naturel que je lexplore. Cest dans cette intention que je descends, bien résolu de ne marrêter quau bout du monde. Je métais adjoint un compagnon de route. Le chemin que nous suivions se perdit bientôt, et mon désir se noya dans leau. Revenus sur nos pas, nous aboutîmes au hameau allongé sur la plage ; nous y rencontrâmes Mr Furet, tenant à la main un marteau et un ciseau. A son allure nous devinâmes bientôt son intention. Notre rencontre modifia son plan. Rengaînant ses instruments de fouille, il me suivit au village, où jallais chercher des mots. Nous en prîmes bien deux cents. Ces insulaires mettaient la meilleure volonté à nous instruire. Ces hommes ne sont ni Ainos, ni Chinois, ni Japonais, mais une colonie de Mandchous venus ou envoyés là pour pêcher. Leur établissement est assez simple. Ils habitent en hiver des cases enfoncées sous terre, en été des maisons élevées de 3 à 4 pieds au dessus du sol et reposant sur des piédestaux formés de la souche et de la partie inférieure de troncs de sapin. Les murs ne sont autre chose que des sapins superposés, sans autre travail que des entailles aux deux extrémités par lesquelles ils semboîtent et se lient les uns aux autres ; lécorce de sapin sert de tuiles. La forme de ces habitations est rectangulaire.

    Les hommes, comme les femmes, shabillent de peaux de phoque, dours ou de chien. Les vêtements sont taillés à la chinoise, même les bottes. Au dessous de la veste de peau, ils portent une chemise de coton venant de la Manchourie par le fleuve Amour. Ils admirent beaucoup nos étoffes.

    Ils ne se nourrissent que de poissons et dherbes. Je nai vu chez eux ni pain, ni froment, ni riz. Ils aiment cependant le biscuit, ils men ont demandé à plusieurs reprises, mais je nen avais pas à ma disposition. Ils mangent le poisson cru.

    Leur matériel de cuisine se réduit à une marmite et une petit poêle ; leurs armes défensives sont la lance et larc.

    Exclusivement livrés à loccupation de la pêche, ils négligent toute culture, même celle du jardin. Autour de leurs habitations tout a lair sauvage. La terre cependant est bonne ; elle produit en abondance langélique et la rhubarbe, qui viennent sans travaux.

    On ne voit chez eux aucun signe de religion. Labsence de cimetière ma également frappé. Que font-ils de leurs morts ?

    Les 3 ou 4 jours que je les ai observés, ils les ont passés dans loisiveté la plus complète. Cet état de paresse ne pourrait-il pas sexpliquer par la présomption que, ne pouvant communiquer en été avec leurs compatriotes, il est inutile dentasser une marchandise qui naura de débouché quen hiver, lors de la congélation de la mer. Ce serait, par conséquent, leur temps de vacance, de repos. Les traîneaux dont ils font usage seraient une preuve de ce que javance. Quoiquils vivent ici avec leurs femmes, elles gardent si bien leurs cases que je nen ai vu quune, fort vieille ; pour cette raison nous navons pas vu de petits enfants, le plus jeune paraissait avoir de 8 à 10 ans.

    Ils sont, en général, dun abord facile ; mais ne cherchez pas à entrer dans la maison, ils vous en fermeraient la porte.

    Ils ne connaissent pas la monnaie ; tout se fait par échange.

    Le poisson abonde sur la côte ; les marins de la Virginie ont pris plus de 10.000 harengs dun coup de seine.

    Enterrement dun matelot auprès du hameau, qui sappelle Yagami.

    19 Juin. Nous entrons dans la baie de Barracouta, appelée ainsi par lempereur Nicolas. Trois navires anglais sy trouvaient. Le commandant Elliot visite lAmiral. Salut.

    20-30 Juin. Rien de nouveau jusquau 1er juillet.

    (A suivre)

    1927/10-23
    10-23
    Mounicou
    Japon
    1927
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