Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Au secours des affamés du Kouytcheou 5 (Suite et Fin)

Au Secours des Affamés du Kouytcheou (Fin) 9 Juillet. En route pour Tongjen, la troisième étape de notre long voyage. Nous quittons la mission à 7 heures et le colonel Heou nous envoie un détachement de soldats pour nous faire escorte jusquau marché de Tsiaoki (caractères chinois), distant de 30 lys, où nous nous arrêterons pour prendre notre repas.
Add this

    Au Secours des Affamés du Kouytcheou
    (Fin)
    ____

    9 Juillet. En route pour Tongjen, la troisième étape de notre long voyage. Nous quittons la mission à 7 heures et le colonel Heou nous envoie un détachement de soldats pour nous faire escorte jusquau marché de Tsiaoki (caractères chinois), distant de 30 lys, où nous nous arrêterons pour prendre notre repas.

    Quelle désolation dans ce marché de Tsiaoki ! Les brigands et les soldats ont passé par là. Ce bourg, autrefois très animé, est presque abandonné. Cest à peine sil reste deux familles sur vingt. Ce ne sont que maisons défoncées tombant en ruines. Notre escorte nous quitte et nous traversons en barque la rivière de Tchenyuen pour passer sur sa rive gauche. La route, tantôt côtoye la rivière, tantôt senfonce dans la montagne, ce qui rompt la monotonie du voyage et le rend assez agréable.

    Nous voici à Poutien (caractères chinois), marché situé en bordure de la rivière. Nous y passerons la nuit. Poutien est en assez bon état, les auberges y sont passables et nous pourrons nous y approvisionner. Voilà qui est assez étonnant et que nous avons peine à nous expliquer.

    10 Juillet. 20 lys seulement séparent Poutien de Tsingki (caractères chinois), où nous arrivons de bonne heure. Nous traversons la ville murée, qui ne compte que très peu de familles ; puis nous retrouvons la campagne où sétalent de belles rizières, dont le riz est dailleurs superbe.

    La population occupe une longue rue qui part de la porte de lest pour se terminer au bord de la rivière. Cest le quartier commerçant, du moins il létait autrefois.

    Nous faisons une courte halte au bureau de poste pour nous renseigner sur la façon dont sont secourus les malheureux avec les subsides que nous avons laissés à Tchenyuen pour ce district. On nous informe que la distribution du riz a déjà commencé. Cest tout ce que nous voulions savoir et nous repartons aussitôt.

    Nous traversons la rivière en barque pour passer sur sa rive droite.

    De lembarcadère nous apercevons, face à la ville, les ruines dune usine, construite avant la Révolution pour lextraction du fer. Il y avait là plusieurs hauts-fourneaux et tout loutillage nécessaire pour le traitement du minerai. Le Gouvernement provincial avait presque obligé les riches commerçants de Kouiyang à prendre des actions et on avait fait venir un ingénieur chinois de Tantou. Un intendant sétait lui-même rendu sur les lieux pour allumer le feu des hauts-fourneaux. Tout se fit en grande cérémonie, mais quand il sagit de faire couler le minerai fondu, personne nen fut capable, pas même lingénieur. Ce fut désastreux ! Par refroidissement le minerai fondu se solidifia dans le fourneau même, formant un bloc énorme quil fut impossible den retirer. Cétait une perte de face formidable. Dès ce jour, les hauts-fourneaux, la machinerie, les autres constructions, tout fut abandonné, et les pertes des actionnaires furent considérables. Quelques-uns se suicidèrent de désespoir. Voilà qui est bien chinois et qui nétonnera aucun de ceux qui connaissent la Chine. Qui ne se rappelle lhistoire des chemins de fer du Setchoan ? Les capitaux destinés à leur construction avaient fondu entre les mains du Gouverneur de la province avant même le commencement des travaux. De là vinrent les premiers troubles qui précédèrent la Révolution.

    En 1914, passant à Tsingki, nous avions pu voir les usines encore debout. Plus tard elles furent démolies et les matériaux servirent à la construction de la prison de Tchenyuen.

    Nous voici de nouveau sur la rive droite de la rivière, que nous ne perdrons plus de vue pendant cette journée. Nous nous reposons quelques instants au marché de Hiangpin, où, il y a peu de temps, la milice locale livra bataille, pendant plusieurs jours, à une brigade de notre ex-gouverneur battant en retraite vers le Hounan. Cette brigade, composée de brigands, avait exaspéré les populations par ses rapines et ses exactions. Mais les miliciens, pourvus de mauvais fusils, ne pouvaient lutter avantageusement contre des troupes régulières mieux armées. Cependant leur action fut utile en hâtant le départ de cette brigade, qui gagna la province voisine.

    Arrivés dans les faubourgs de Yupin (caractères chinois), nous voyons le mandarin venir à notre rencontre. Il est à pied, accompagné dun seul domestique. Nous le connaissons très bien pour avoir longtemps fait partie du Comité de secours aux faméliques. Il nous invite à nous installer dans son prétoire et nous acceptons. Pauvre mandarin ! Nous devons prendre des portes pour nous faire des lits et nos gens couchent à même le plancher. Et quel repas ! Encore un repas de faméliques.

    Le mandarin, qui avait obtenu ce poste en récompense de ses services au Comité, en a assez de cette vie. Il nest pas maître de la situation. Il a dû faire face aux exigences des troupes de passage, qui se montrent toujours intraitables. Riz pour les soldats, frais de voyage, porteurs, chevaux : cest le mandarin local qui doit fournir tout cela, et, sil est trop lent à sexécuter, il est menacé, frappé et parfois fusillé. M. Tché (caractères chinois), en est devenu neurasthénique et il attend avec impatience son remplaçant, qui doit bientôt arriver. Dans ces conditions il na pas osé retirer de Tchenyuen largent destiné aux faméliques de Yupin et cest son successeur qui sen chargera.

    Il y a ici une résidence protestante et je ne manque pas daller la visiter pour me renseigner sur la situation des hérétiques à Yupin. Ils ont seulement une vingtaine dadeptes. Le catéchiste est un Hounanais envoyé à Yupin par le pasteur de Sankiang. Je lexhorte à abandonner sa secte pour embrasser la vraie religion. Il paraît moins instruit que celui de Sankiang et, peut-être à cause de cela, plus attaché à son erreur. Mais ce nest pas en une entrevue quon peut espérer obtenir une conversion et je nai pas le temps de mattarder. Je voudrais pouvoir séjourner plus longuement dans ce pays ; mais, pour le moment, la chose nest pas possible. On verra plus tard.

    Avec M. Yao je fais une visite au commandant Tcheou, à qui nous demandons une escorte pour le lendemain. Il nous la promet, mais il nous engage à retarder notre départ pour ne pas rencontrer en route un parti de brigands, nouvellement incorporés, qui doivent demain faire route vers Longkikeou. Le conseil est bon à retenir, car nous ne désirons pas du tout voyager avec ces indésirables. La vue de nos caisses dargent pourraient réveiller leurs vieux instincts et les inciter à nous piller. Nous les laisserons prendre les devants et ne partirons que plus tard. Mais, perdant ainsi plusieurs heures, nous devrons nous arrêter à Tayutang (caractères chinois).

    11 Juillet. Comme il a été convenu hier, nous retardons notre départ pour mettre plus despace entre les brigands et nous. Plusieurs fois nous envoyons aux informations pour savoir si notre escorte est prête. Invariablement on nous répond : On partira ans une heure. Notre patience étant à bout, nous partons à midi sans escorte. Dieu saura bien nous protéger ! A 20 lys de Yupin nous faisons halte à Lanlinpou (caractères chinois), en territoire hounanais. Les habitants nous racontent leurs misères. Lan dernier, le village a été pillé plusieurs fois par les brigands, qui, après avoir tout razzié, ont emmené avec eux femmes et enfants, dont certains ne sont jamais revenus.

    Dix lys plus loin nous sommes à LienyuPou (caractères chinois), marché prospère autrefois, mais désolé, lui aussi, par les brigands et les troupes de passage. On rencontre là des soldats traînards qui viennent solliciter des médicaments. Pauvres jeunes gens ! Malades, ils sont abandonnés sans soins et exposés à mourir sur le bord du chemin ! Voici une famille dont presque tous les membres sont malades. Je panse une plaie, je badigeonne une tumeur.... Mais partons vite, sinon je serais assailli.

    Nous sommes arrivés à Tayutang à lentrée de la nuit et nous nous mettons à la recherche dune auberge. Il nest pas facile den trouver, car ce grand marché, autrefois si prospère, ne présente plus que des ruines. Soldats et brigands ont passé par là ! Nous nous installons tant bien que mal dans une étroite chambre, où nous avons toutes les peines du monde à entasser nos bagages. Quant à nos gens, ils sont plus mal logés encore. Mais, faute de mieux, force est bien de se contenter de ce quon a. Nous sommes à labri de la pluie, cest lessentiel.

    Tayutang est en territoire hounanais et fait partie de la préfecture de Houanghien (caractères chinois). Cétait un port très animé autrefois, mais il a perdu tout son commerce. Il ne retrouvera son ancienne prospérité que le jour où les bateaux du Hounan pourront remonter vers le Kouytcheou. Actuellement pas une barque dans le port. Cest la mort, tout comme à Tchenyuen. Quelques familles seulement sobstinent à habiter ces ruines, quelles ne peuvent se décider abandonner. Pensant que le bon temps reviendra, elles vivent despoir.

    Nous rencontrons à Tayutang le détachement de soldats qui nous avait escortés de Tchenyuen à Kiongchoui et nous allons faire visite au capitaine Forg pour lui demander une escorte. Il nous promet un peloton qui nous accompagnera jusquà Tienhienpin (caractères chinois). Là nous trouverons une autre compagnie qui nous conduira jusquà Tongjen. Les choses ainsi décidées, nous regagnons notre auberge pour y passer la nuit et prendre un repos bien mérité.

    12 Juillet. Nous sommes sur pied de bonne heure et nous traversons la rivière en barque à un endroit où elle est très large et très profonde, ce qui a valu au marché le nom de Tayutang. Nous voici sur le rive gauche et de nouveau sur le territoire du Kouytcheou. Notre direction est maintenant franchement au nord, et nous nous éloignons définitivement de la rivière de Tchenyuen.

    Après 20 lys de marche nous atteignons le marché de Tienhienpin. Cest un amas de ruines. Sur une population de 30 à 40 familles, il en reste seulement deux ou trois. Pour comble de malheur nous rencontrons ici larrière-garde du général Ouang Tienpei se rendant de Tongjen à Longkikeou. Toutes ces maisons délabrées sont envahies par les soldats. Impossible de rien acheter pour notre repas et de nous procurer même une simple tasse de thé. Ne prenant que le temps de respirer un peu, nous reprenons notre marche sur Tongjen.

    La compagnie de soldats sur laquelle nous comptions pour nous escorter jusquà Tongjen a quitté Tienhienpin pour Longkikeou depuis hier et nous devons nous résoudre à nous passer descorte. Cependant nous allons entreprendre la partie la plus dangereuse du voyage. Mais Dieu, qui nous a si bien protégés jusquici, ne nous abandonnera pas. Je me recommande à sainte Thérèse de lEnfant-Jésus, et en route ! Nous ne faisons aucune mauvaise rencontre jusquà Yayutchang, où nous allons passer la nuit.

    Yayutchang (caractères chinois), est encore un marché en ruines, qui ne compte plus que deux ou trois familles. Nous devons parlementer longtemps pour nous faire accepter par lune delles et nous installer enfin.

    13 Juillet. Très bonne nuit, pendant laquelle jai dormi à poings fermés. Je suis très étonné, ce matin, dapprendre que, à certains indices louches, la maison qui nous a abrités a tout lair dune auberge noire. Bah ! Me dis-je, nous avons été bien traités, jai bien dormi, je nen demande pas davantage.

    Cependant pas de nouvelles de lescorte que nous avons fait demander au chef du district. Ne voyant rien venir, nous partons. Tous les jours, sur cette route, les brigands détroussent les passants, et nous, qui transportons 10.000 piastres, ne recevrons-nous pas leur visite ? On verra bien. En avant !

    Tous les villages que nous traversons sont déserts. Seules les colonnes des maisons restent encore, surmontées de la toiture. Quant aux cloisons, elles ont disparu. Cest lamentable !

    A un endroit, sur le bord de la route, voici deux lascars armés de lances. Que veulent-ils ? On interroge et il nous est répondu que ces gens-là protègent la route. Voilà une réponse qui est fort loin de faire la conviction dans mon esprit. Mais nous passons et ces lanciers ne soccupent pas de nous : cest ce quils ont de mieux à faire. Nous sommes en pleine zone dangereuse. M. Yao a recommandé à nos gens de serrer les rangs. Mais, si nous étions attaqués, que pourrions-nous pour nous défendre ? Je nai pas même sur moi un simple couteau de poche. Le pays est complètement désert. Les habitants se sont retirés dans des fortins construits au sommet des montagnes. Ici un cadavre, jeté dans les hautes herbes, répand une odeur infecte. Plus loin, cest une flaque de sang au milieu de la route. M. Yao se retourne de temps en temps et, voyant que je suis là, à quelques mètres derrière lui, il presse le pas sans rien dire, mais en agitant son éventail dune main plus nerveuse. Enfin dune hauteur nous apercevons Tongjen là-bas dans la plaine ! Cette vue ranime tous les courages et nous descendons rapidement les pentes de la montagne.

    Nous voici à Siékiakiao (caractères chinois), où nous faisons notre dernière halte. Encore dix lys et nous serons à Tongjen.

    Nous sommes maintenant sur les bords de la rivière qui nous sépare de la ville. Les remparts se dressent fièrement devant nous au sommet dun rocher. Là-bas, sur la route, à moitié cachée sous les arbres, apparaît une villa dapparence gracieuse, résidence dEuropéens, probablement des protestants.

    Une barque nous a déjà fait franchir la rivière et nous faisons notre entrée en ville.

    Cette fois M. Yao sest chargé de nous trouver un gîte chez un vieil ami quil connaît de longue date. Il a envoyé son boy en estafette annoncer à cet ami que nous serons ses hôtes pour quelques jours. Mais le boy revient, nous annonçant que lami est absent et que sa femme lui a indiqué la Chambre de Commerce comme plus apte à nous recevoir. Cette nouvelle nest pas du goût de M. Yao et il sen montre très contrarié.

    Après un long détour dans la ville, nous passons devant lhôtel de cet ami, dont les portes sont soigneusement fermées, et nous arrivons enfin à la Chambre de Commerce, où nous entrons comme chez nous. Le gardien du lieu fait timidement quelques objections ; mais M. Yao se fâche et proteste très haut, que, venant pour le bien du pays, notre place est à la Chambre de Commerce et que nous ne voulons pas dautre logement. Cela dit, il fait transporter ses bagages dans le bureau du secrétaire. Je laisse faire M. Yao, qui ne manque pas déloquence, et je le suis dans le bureau, où je minstalle à mon tour avec mes bagages. La place est prise dassaut et le gardien, nous voyant si résolus, se contente de garder le silence. Il ne pouvait mieux faire.

    Ah ! Quil fait chaud dans cette Chambre de Commerce ! On y rôtit comme des volailles et on manque dair. Mais à quoi servirait de se plaindre ?

    14 Juillet. Nous sortons de notre rôtissoire pour prendre un peu lair. Nous en profitons pour aller au Bureau de Poste et de là chez les protestants. Mais nous ne rencontrons personne et nous repartons, non sans avoir admiré la belle installation de la résidence du pasteur et dun hôpital construit en bordure de la rue.

    Les protestants ont à Tongjen cinq résidences avec un hôpital dirigé par un docteur américain, un collège de garçons et un pensionnat de jeunes filles. Je me promets bien daller visiter tous ces établissements.

    Naturellement M. Yao veut passer au Tongchanché et je ly accompagne. Toujours cette même odeur de bâtonnets dencens, qui me répugne, et cette atmosphère de superstitions fanatiques que jai observée dans tous les Tongchanché et que je ne subis que par égard pour M. Yao, mais sans le moindre plaisir pour moi, je lavoue.

    Nous rentrons à la Chambre de Commerce et, le soir, nous recevons la visite du docteur Bxx, un Américain dorigine allemande, qui se présente dans une tende plutôt surprenante. Il est en bras de chemise et en bretelles ! Cest la tenue dhôpital ! Ce grand gaillard osseux, mal bâti, aux cheveux roux comme des étoupes, poilu jusquau bout des doigts, a tout lair dun homme des bois descendu récemment de ses montagnes. Mais il parle admirablement, sexcuse de son absence lors de notre visite et nous invite à nous rendre de nouveau chez lui, nous promettant de nous faire visiter son hôpital.

    Dans laprès-midi, nouvelle promenade : nous visitons une résidence protestante avec une école de filles, où une Miss américaine vient tous les jours faire la classe.

    15 Juillet. Nous revenons à lhôpital protestant, où nous sommes aimablement accueillis par le docteur Bxx. Il nous fait visiter en détail toutes les salles. Tout est propre, bien installé, et loutillage est au complet. Pour le moment les malades sont peu nombreux.

    M. Bxx enseigne la médecine à quelques élèves, quil forme pendant trois ans.

    La maison dhabitation se dresse sur une hauteur, au milieu des arbres, faisant le plus gracieux effet. Je rencontre là une Allemande, venue du Hounan avec deux de ses compagnes, pour passer ses vacances à Tongjen. M. Bxx est dorigine allemande, mais sa famille est établie depuis longtemps en Amérique. Dailleurs tous ces Américains de Tongjen sont dorigine allemande comme leur nom en fait foi.

    Au cours de laprès-midi, visite aux protestants de la maison nord. Leur installation est superbe. Dabord cest un joli cottage au milieu dune pelouse, et un peu sur la gauche, une belle pension pour jeunes filles, que nous visitons en détail. La directrice, une Chinoise, nous fait aimablement les honneurs de son établissement. Comme aides, elle a quelques jeunes Chinoises et aussi une miss américaine.

    Il ny a pas de personnel homme dans cet établissement, mais seulement quelques jeunes Américaines à la forte carrure, à la démarche lourde, qui trahissent lorigine allemande. Un peu sur la gauche, cest le temple confié à un pasteur chinois, M. Lieou, originaire du Tchekiang (caractères chinois). Je mentretiens longtemps avec lui et sa conversation me fournit tous les détails désirables sur les protestants de Tongjen. Arrivés depuis onze ans, ils ont largement dépensé pour leur installation, pour la construction de leur hôpital et de leurs écoles. Ils sont, hommes et femmes, 7 ou 8 Américains. Résultat : Cent adeptes baptisés ! Est-ce là le système qui doit en peu de temps convertir les quatre cents millions dhabitants du Céleste Empire ? Il est permis den douter.

    Je visite le temple. Que cest nu ! Que cest froid ! Et quelles piètres constructions ! Là-bas les beaux chalets avec salons somptueux, meubles élégants, tapis, etc.; ici, cest la grange, pensé-je en moi-même. Je fais remarquer au pasteur chinois que les habitations de ces Messieurs laissent les nôtres bien loin derrière elles, Lieou, mais que, pour les églises, les nôtres sont bien supérieures, et M. Lieou ne peut retenir une critique contre ces étrangers dont il napprouve pas la façon de faire.

    Je lexhorte à réfléchir sur le catéchisme, la vraie religion, la seule qui puisse nous conduire au ciel. Je regrette de navoir pas apporté de livres en nombre suffisant et surtout des livres qui réfutent les erreurs protestantes. Je promets à M. Lieou de lui en envoyer lorsque je serai rentré à Kouiyang.

    16 Juillet. En compagnie du pasteur chinois, nous nous rendons au collège protestant, distant de deux lys de la ville et situé au bord de la rivière, dans un site charmant.

    Comme partout ailleurs, la résidence des Révérends est séparée des autres constructions. Ici elle se dissimule sous les ombrages dun bois et disparaît presque sous les plantes grimpantes. La propriété, limitée dun côté par le cours de la rivière, est clôturée dune haie de ronces artificielles. Elle est vaste, agrémentée de pelouses, de massifs de fleurs et de jolis bosquets.

    Les constructions du collège sont provisoires et doivent bientôt être remplacées par un établissement à leuropéenne.

    Les élèves sont actuellement en vacances. Seuls restent quelques orphelins, occupés à des travaux de terrassement.

    Le Révérend chargé du collège est absent. Je suis reçu par sa femme, qui parle passablement le chinois. Mais, en passant, je remarque que ces Américains ne savent de la langue chinoise que le quod justum pour se faire comprendre dans les relations ordinaires. Le Dr Bxx lui-même est loin dêtre un sinologue émérite. Dailleurs jai pu me rendre compte que lévangélisation directe est surtout luvre des catéchistes chinois. Quant aux pasteurs américains et aux diaconesses, ils se consacrent de préférence aux uvres humanitaires et aux écoles. Est-ce la bonne méthode ? Les résultats obtenus permettent den douter.

    Cet après-midi, réunion au prétoire du préfet pour la constitution dun comité local. Après la réunion, nous remettons 3.000 piastres à M, Bxx, qui a été nommé trésorier.

    18-19 Juillet. Tous les jours promenade dans un quartier de la ville. Tongjen a moins souffert que Tchenyuen. On y trouve de quoi sapprovisionner en riz, mais le grand commerce a disparu. Les magasins ont fermé leurs portes. Les principaux commerçants, presque tous originaires du Hounan ou du Kiangsi, ont regagné leur pays.

    Le commerce de Tongjen consistait surtout dans la vente du mercure produit par les mines de Senki (caractères chinois). Ces mines occupaient des milliers douvriers, mais les troubles ont fait cesser le travail ; les mines ont été abandonnées et les ouvriers sont devenus brigands. Tongjen exportait aussi de lhuile dabrasin, une des ressources du Kouytcheou, et lopium, produit en grande quantité par cette province. Cétait une ville florissante, et elle le redeviendra du jour où les communications seront rétablies. Espérons que ce jour ne se fera pas trop attendre.

    21 juillet. Ce matin, livré 2.000 piastres aux délégués de Kiangkeouhien (caractères chinois).

    Dîner au Tongchanché en compagnie du préfet et du président la Chambre de Commerce. Le mandarin nous fait une invitation pour demain chez lui.

    22 Juillet. Aujourdhui livré 1.400 piastres aux délégués de Senkihien (caractères chinois). Daprès eux, la ville de Senkihien ne compterait plus quune vingtaine de familles. Tout le reste de la population est mort ou a quitté le pays.

    Ce soir dîner chez le préfet en compagnie du Dr Bxx. Ce mandarin est charmant et soccupe activement dorganiser les secours aux affamés.

    23 Juillet. Nous avons écrit trois lettres à Songtao (caractères chinois) pour prier le mandarin de nous envoyer les délégués auxquels nous pourrons remettre les subsides destinés à cette préfecture. Mais nous navons jamais reçu de réponse. Comme nous ne pouvons pas prolonger plus longtemps notre séjour ici, nous livrons 3.000 piastres au Dr Bxx, le priant de les remettre aux délégués en question, et, par une nouvelle lettre, nous avisons le préfet de Songtao.

    Enfin lami de M. Yao veut nous faire oublier les débuts de notre séjour à Tongjen. Il nous invite à sa table et, comme cest aujourdhui vendredi, il sert des plats maigres pour moi seul. On nest pas plus aimable. M. Yao a déjà tout oublié, car il nest pas rancunier, et il repartira emportant le meilleur souvenir de Tongjen. Moi-même je men irai presque avec regret. Que je voudrais pouvoir revenir pour y prêcher lEvangile ! Jusquici on ny a pas vu de missionnaire catholique : seuls les hérétiques y sont connus.

    Jai laissé des livres de religion un peu partout et jai essayé, par la parole, de faire connaître notre sainte religion. Mais que peuvent faire quelques paroles dites en passant ? Dans quelques jours tout sera oublié. Je voudrais voir des missionnaires catholiques sétablir ici pour y combattre lerreur et attaquer ce mur compact des superstitions païennes. Les habitants de Tongjen ne sont pas xénophobes et on pourrait sétablir ici à peu de frais. Que les missionnaires du Sacré-Cur nous arrivent donc le plus tôt possible ! Quils viennent entreprendre de défricher ce beau coin de la vigne du Seigneur ! Quils se hâtent, de crainte que de nouveaux renforts protestants ne les devancent et ne prennent le pas sur eux.

    24 Juillet. Nous disons adieu à Tongjen.

    25 Juillet. Nous nous retrouvons à Tayutang, où je suis assailli par un grand nombre de soldats malades, auxquels je distribue des remèdes. Pauvres gens, ils vont tous mourir de misère et de faim !

    27 Juillet. Nous arrivons à Tchenyuen sans aucune escorte et, grâce à Dieu, nous navons fait aucune mauvaise rencontre.

    Avant mon départ pour Tongjen, javais donné lordre à M. In, pharmacien de Tchenyuen daller à Kiongchoui pour exhorter les protestants de cette localité et tout régler au mieux, sils persistaient dans lintention de se convertir. Javais hâte de connaître le résultat de ses démarches ; il mapprit, à ma grande joie, que le catéchiste protestant de Kiongchoui et les autres familles de même religion étaient toujours dans les mêmes dispositions. Il fut donc décidé quil retournerait à Kiongchoui pour tout régler définitivement et, à cette occasion, jenvoyai au catéchiste Ly 100 piastres que je lui avais promises pour la réparation de loratoire. Jajoutai une autre somme destinée à payer une dette quil avait contractée envers les protestants du Hounan et pour lui éviter des ennuis de la part de ces derniers.

    5 août. Nous nous retrouvons à Kouiyang. Je me sens fatigué, mais satisfait de ce long voyage de près de trois mois !

    7 octobre. Le coup de filet de Kiongchoui a parfaitement réussi. Trente-cinq familles ont adoré. Je viens de leur expédier un stock de livres, dont la plupart sont offerts par Mgr Seguin. Avec la permission de Sa Grandeur, je me prépare à faire un second voyage à Kiongchoui pour instruire ces catéchumènes, car il faut frapper le fer pendant quil est encore chaud.

    Et, en terminant, je fais une fois de plus le vu de voir les missionnaires du Sacré-Cur arriver sans tarder, car messis quidem multa, operarii autem Pauci !!


    A. DARRIS,
    Miss. de Kouiyang.

    1927/280-291
    280-291
    Darris
    Chine
    1927
    Aucune image