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Au secours des affamés du Kouytcheou 4 (Suite)

Au Secours des Affamés du Kouytcheou (Suite) 16 juin. Mais le temps passe et Sankiang est encore bien éloigné. Tout à coup, sur notre gauche et assez loin dans les gorges, japerçois une nappe deau. Cest un crochet de la rivière de Sankiang que nous allons rencontrer au pied du versant opposé du Houangchao-chan.
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    Au Secours des Affamés du Kouytcheou
    (Suite)

    16 juin. Mais le temps passe et Sankiang est encore bien éloigné. Tout à coup, sur notre gauche et assez loin dans les gorges, japerçois une nappe deau. Cest un crochet de la rivière de Sankiang que nous allons rencontrer au pied du versant opposé du Houangchao-chan.

    Encore un effort et nous voici au sommet le plus élevé de la montagne. Nous allons descendre le versant opposé, qui doit nous conduire sur la rive du fleuve de Sankiang. Le spectacle est superbe. Là-bas, au fond de la vallée, se déroule sous nos yeux le ruban du grand fleuve. Ses eaux se dirigent sur la gauche, car, depuis Tientchou, nous marchons dans la direction nord-sud. A nos pieds, en bordure du grand cours deau, se détachent les maisons du marché de Maopin, et là-bas, sur notre droite, nous apercevons les hauteurs qui dominent Sankiang.

    Sans perdre davantage de temps, nous commençons à dévaler ces pentes raides, qui nous donnent lillusion quen un instant nous serons au pied de la montagne. Mais la route, pour éviter des gouffres profonds, fait de nombreux détours. Nous navons pas moins de 15 lys à parcourir avant datteindre la plaine.

    Cependant les ascensions pénibles et les descentes rapides ont creusé nos estomacs. Nous faisons halte devant une misérable paillote et nous mangeons nos dernières provisions, agrémentées de quelques petits pains, présent du Tongchanché de Tientchou. Nous les partageons avec nos porteurs qui, eux, ne trouvent rien à acheter dans cette pauvre hutte.

    Sur les flancs du Houangchao-chan nous apercevons des grappes humaines qui fouillent sans relâche cette terre ardue pour en extraire des racines de fougères. Depuis notre départ de Kouiyang nous avons souvent été témoins de ce spectacle navrant. Voici des charges de racines qui arrivent. On les lave là-bas aux eaux dune source ; puis on les soumettra au broyage, et de la farine grossière ainsi obtenue on fera un gâteau gélatineux dun aspect peu engageant. Cest la nourriture des gens de ces malheureux pays, et, à vrai dire, elle a sauvé beaucoup de vies humaines. Mais elle manque sans doute de principes nutritifs, car ceux qui sen nourrissent ont le teint hâve ; bientôt lenflure des pieds apparaît, suivie de près de celle du visage ; la diarrhée se déclare, le malade dépérit peu à peu et cest la mort.

    Du sommet du Houangchao-chan nous avons pu contempler laspect du pays. Ses pentes sont couvertes de sapins qui, plantés la main de lhomme, sont alignés ainsi que des soldats à lexercice. Ils sont tous dégale hauteur et manquent totalement du pittoresque des forêts que la Providence a fait pousser. Cela est monotone et cela manque de poésie.

    Le repas terminé, nous continuons la descente et nous retrouvons les belles dalles de marbre vert de Tientchou. Lavées par les pluies, elles sont devenues très glissantes, aussi devons-nous marcher avec précaution pour ne pas rouler vers les bas-fonds.

    Enfin nous voilà sur le bord du fleuve, que les pluies ont considérablement grossi. La route qui longe la rive est immergée et nous devons suivre un sentier difficile sur le bord des rizières, où nous risquons de faire des chutes fâcheuses dans les bourbiers. Nous devons nous frayer un passage à travers de hautes herbes du frottement desquelles nos chaises ont beaucoup à souffrir. Mais courage, nous arrivons !

    Il est 6 heures ½ quand nous atteignons les premières maisons de Sankiang. Mon boy, que javais envoyé à lavance pour nous retenir un gîte, nous annonce que nous serons logés au Télégraphe, maison très vaste, où nous pourrons aisément nous établir. Nous le devons à un chrétien de Sankiang à qui jen avais écrit de Tchenyuen, le priant de nous trouver un local assez vaste et assez retiré en même temps, où je pourrais célébrer la sainte Messe. Je suis donc au comble de mes vux et jai hâte darriver.

    Nous voici dans la rue principale de Sankiang. Quelle rue ! Cest plutôt un couloir étroit et obscur. En allongent les bras je puis toucher les devantures des maisons, soit à droite, soit à gauche. Les toitures se rejoignent presque et ne laissent filtrer quun mince filet de lumière. Quand il pleut leau des gouttières change ce simulacre de rue en un torrent et les parapluies sont impuissants à protéger contre les cataractes que les toits déversent sur les passants.

    Mais arrivons au Télégraphe, où nous devons nous installer. Maison presque neuve et à la manière du Hounan : construction en bois, dun bon travail douvrier, assez haute pour nous permettre de nous installer à létage, dont les appartements ont été débarrassés exprès pour nous. M. Yao et moi partageons une petite chambre et je pourrai célébrer la sainte Messe dans une salle voisine, après avoir toutefois enlevé préalablement les inscriptions superstitieuses de lautel des ancêtres, appartenant au directeur du Télégraphe. Le défaut de ces maisons hounanaises est quelles sont obscurcies par un mur en briques très élevé, qui les entoure en vue de les protéger contre les incendies. Cette précaution na pas empêché le feu de ravager Sankiang, lan dernier, deux fois à quelques jours dintervalle. Les deux tiers de la ville ont été détruits alors ; mais, contrairement à Tchenyuen, qui mettra longtemps à se relever, Sankiang se rebâtit rapidement et bientôt on ne verra plus les traces de lincendie. Cest que Sankiang est riche, ce qui lui permet de panser rapidement ses plaies.

    Le propriétaire de limmeuble que nous occupons est M. Che Kinkouy, président de la Chambre de Commerce. Cest un riche païen qui fait beaucoup de bonnes uvres. Nous voyons tous les jours une foule de mendiants venir assiéger sa porte, où ils reçoivent une distribution de brouet de riz. M. Che a cependant perdu une bonne partie de sa fortune ; sur 300.000 piastres quil possédait il ne lui en reste que 100.000, par suite de pertes sur le commerce de lopium. Ainsi réduite, mais encore relativement considérable, cette fortune est en grande partie représentée par ses immeubles et ses montagnes plantées de sapins. Une partie de sa vaste maison est louée au Télégraphe, qui occupe laile vis-à-vis de la nôtre et tout létage dont nous occupons une partie.

    M. Che et M. Tchao, Directeur du Télégraphe, nous reçoivent avec courtoisie et, durant tout notre séjour, nous naurons quà nous louer de nos relations avec eux.

    Sankiang porte encore le nom de Kinpin (caractères chinois) et aussi celui de Ouangtchai (caractères chinois). Le Préfet habitait autrefois le vieux Kinpin, situé à 60 lys au sud sur le bord dune petite rivière, qui se jette dans le grand fleuve à 2 lys dici, en aval de Sankiang. Mais cette ville étant sans importance, on a transporté la préfecture à Sankiang, riche du commerce que draine le grand fleuve. Ouangtchai est lancien nom de ce grand village devenu préfecture. Quelle est lorigine du mot Sankiang ? Sans nul doute, direz-vous, des trois rivières qui se rejoignent ici : celle de Touyun, celle de Kiongchoui et celle de Kinpin. Cest lexplication qui paraît la plus plausible ; mais les habitants de lendroit ne ladmettent pas. Ils prétendent que le mot Sankiang vient des trois villages voisins, qui bénéficient du commerce de bois de la région : Ouctngtchai (caractères chinois), Maopin (caractères chinois) et Pentchou (caractères chinois). Ces trois villages reçoivent chaque année, à tour de rôle, les commerçants du Hounan qui viennent acheter le bois de Sankiang, ce qui leur confère tous les droits afférents à ce privilège, savoir : fournir les courtiers, qui doivent amorcer les affaires, les bûcherons chargés dabattre les arbres, les ébrancheurs ; recevoir les cadeaux apportés par les acheteurs. Mais il y a aussi des charges : traiter honorablement les clients, les fêter avec pompe le jour où ils repartent, emmenant les immenses stocks darbres reliés entre eux en forme de radeaux. Le nom de Sankiang, daprès eux, serait un nom collectif qui désigne à la fois les trois villages sus-nommés.

    Jusquà ces dernières années, le grand commerce de Sankiang était le commerce du bois, ce qui explique les nombreuses plantations de sapins qui couvrent les montagnes voisines. Cest ce commerce qui avait fait la prospérité du pays. Les arbres, reliés entre eux, étaient livrés au courant du fleuve, qui les amenait jusquau Hounan et même jusquà Hankeou. Actuellement ce commerce est arrêté, les acheteurs nosant plus sexposer à laudace des brigands. On voit encore quelques radeaux à lattache ; ils attendent là depuis plusieurs années quon rompe leurs amarres. Vienne une forte crue, la force du courant détache quelques arbres ou même, brisant leurs liens, entraîne tout le stock à la dérive, ce qui occasionne des pertes considérables pour les propriétaires.

    17 Juin. Aujourdhui journée de repos. Dans laprès-midi seulement nous faisons une visite au colonel Tchen, qui nous a précédés à Sankiang et que nous allons remercier de la protection quil nous a assurée au début de notre voyage. En traversant la ville nous pouvons nous rendre compte des dégâts de lincendie survenu le douzième mois de lannée dernière. Environ 700 maisons furent détruites.

    Les rues sont encombrées de mendiants qui viennent surtout des campagnes. Heureusement des commerçants ont organisé des distributions de bouillie de riz, ce qui sauve un grand nombre de ces malheureux

    18 Juin. Hier le colonel Tchen était absent. Nous lui faisons visite aujourdhui. Nous allons aussi saluer le préfet, avec lequel nous devons nous entendre pour distribuer les secours, et enfin chez les protestants, car il y a des protestants à Sankiang. Le poste, fondé il y a quelques années par des Allemands, est aujourdhui confié à un jeune Chinois, M. Ko, dorigine hounanaise. Le soir, ces Messieurs nous rendent la visite et naturellement la conversation roule surtout sur les suites de la famine dans le pays et sur les moyens de secourir les victimes quelle a faites.

    Je reçois enfin la visite de M. Lieou Tchenmin, le catholique dont jai déjà parlé, le seul à Sankiang. Il est heureux de notre passage, qui lui permettra daccomplir ses devoirs de chrétien et de recevoir les sacrements, ce quil na pu faire depuis plusieurs années.

    19 Juin. Je célèbre la sainte Messe ; cest, je crois, la première fois que Sangking a ce suprême honneur. Puisse le Dieu de lEucharistie attirer à Lui cette population païenne dont il est inconnu ! Hélas ! Elle ignore tout du Dieu qui vient à elle ! A part mon servant, M. Lieou et sa famille, je nai comme assistants à ce grand mystère que les montagnes den face, qui semblent regarder étonnées.

    20 Juin. Le colonel Tchen nous a invités à sa table. Il désire que, de retour à Kouiyang, nous parlions en sa faveur au Gouverneur. Nous ny manquerons pas. Déjà nous avons écrit au Comité de Kouiyang, qui fera le nécessaire à ce sujet.

    Les délégués de Kienho (caractères chinois) et ceux de Lypin (caractères chinois) sont arrivés à Sankiang. Ils viennent nous faire une visite et demain nous leur remettrons les subsides qui leur sont destinés. Le délégué de Kienho nous fait une triste description des ravages de la famine dans son pays. Une grande partie de la population est morte de misère et personne ne se dévoue pour lui porter secours. Il ajoute quil serait heureux de voir les missionnaires sétablir à Kienho. Hélas ! Que ne puis-je moi-même répondre à ses désirs !

    21 Juin. Ce matin nous avons remis 1.400 piastres au délégué de Kienho. A ce secours matériel je joins quelques livres de doctrine et je le prie de les faire lire à ses amis. Il me renouvelle le désir de voir la Mission catholique sétablir à Kienho. Je lui laisse quelque espoir de voir ses désirs se réaliser un jour, mais le cur me fait mal à la pensée que ces populations nont pas entendu la divine parole : Parvuli Petierunt panem et non erat qui frangeret eis !

    Après midi nous livrons 3.000 piastres aux délégués de Lipin et je noublie pas dy ajouter des livres de religion, en les accompagnant de quelques mots sur les principaux points de doctrine.

    Notre journée se termine au Tongchanché, qui nous a invités à dîner. Je dois accepter par égard pour M. Yao. Qui sait ? Ces gens-là ont parmi eux des âmes droites et Dieu pourrait se servir de moi pour les diriger sur le chemin de la vérité.

    22 juin. Aujourdhui réunion dans le temple spirite de Sankiang pour discuter les moyens de secourir les affamés ? Ce sont les membres de cette secte qui sont chargés dorganiser les secours.

    Le spiritisme en Chine à quelque ressemblance, quant à ses pratiques, avec celui dEurope. La table tournante est remplacé par un pinceau qui écrit sur la table les réponses de lesprit évoqué. Cest ce que les Chinois appellent kiangki (caractères chinois). Cette secte a un grand nombre dadhérents, surtout parmi les lettrés. A Kouiyang le temple des spirites est très fréquenté. Ils évoquent lesprit dun personnage célèbre et lui posent des questions sur lavenir. Un pinceau est suspendu verticalement à une planchette dont les extrémités sont soutenues par deux personnes. Quand lesprit daigne répondre, on voit le pinceau sagiter et tracer des caractères sur le sable répandu sur une table.

    Jai interrogé M. Yao sur cette pratique ; il se montre très sceptique et ne peut sempêcher de croire que le mouvement du pinceau lui est imprimé par les deux personnes qui tiennent la planchette. Je ne suis pas éloigné de croire que la supercherie préside à ces séances devant des gens qui ont tout intérêt à recevoir une réponse favorable. Mais, par ailleurs, on ne peut nier que le diable ne soit très fort et nait de nombreux moyens pour éloigner ces païens de la vérité.

    23 juin. Le maître de céans, M. Che, vient nous voir. Il nous raconte comment il a perdu 250.000 piastres dans le commerce, quil est endetté de 100.000 et quil en possède encore 100.000, je lengage très fort à embrasser le catholicisme : mais cest un homme qui recherche avant tout les plaisirs de la terre. Il mavoue quil a cinq femmes, et un quidam ma dit quil se prépare à en prendre une sixième.

    En compagnie de M. Tchao, Directeur du Télégraphe, nous faisons une promenade dans les environs. Nous visitons la pagode Pouiun-se (caractères chinois). M. Tchao a eu la délicate attention dacheter quelques pâtisseries, quil étale sur une table de la pagode. Pendant notre tiffin nous voyons arriver un homme et une femme, apparemment deux époux, qui vont se prosterner devant la déesse Kouan-in (caractères chinois), à laquelle ils font force prostrations. Puis ils consultent les pakoua (caractères chinois), signes cabalistiques à laide desquels ils prétendent connaître lavenir. Probablement ces jeunes époux demandent à la déesse de leur accorder un héritier.

    En passant dans une salle je ne puis mempêcher dêtre frappé par le nombre considérable de statues qui sont absolument la même image souvent répétée. Elle représente Kouan-in aux cents bras. Je communique mes impressions à M. Tchao et lui fais remarquer ce quil y a de contraire à la raison dans ces pratiques superstitieuses. Il est effrayé de mon audace et mavoue que, pour sa part, il noserait pas se moquer des idoles. Oh ! Ne craignez rien, lui dis-je, de ces dieux de bois ! Ils tombent en poussière sans pouvoir se sauver eux-mêmes. Que pourriez-vous craindre de ces idoles si fragiles ? Le site de la pagode, au sommet dune montagne boisée et dominant le fleuve, est particulièrement agréable ; il est entouré de pins magnigques qui sélèvent à une très grande hauteur.

    Au milieu du bois se dresse un portique dont la façade est tournée vers la ville. A propos de ce portique, M. Tchao nous intéresse fort en nous disant que cest la gueule du tigre, ouverte face au prétoire du préfet. Aussi ce dernier ne saurait être heureux, et cest pourquoi les magistrats de Sankiang ne restent pas longtemps en charge !!!

    24 juin. En cette fête de saint Jean-Baptiste, mon esprit se reporte vers la France et les feux de joie de nos campagnes, qui réjouissaient tant ma jeunesse. Visite au marché, où nous constations labsence du grand commerce : nous ne voyons que de petits étalages de peu dimportance.

    26 juin. Une lettre de Yongkiang (caractères chinois) nous annonce larrivée prochaine des délégués de cette ville. Quelque temps après le délégué de Yuntsong (caractères chinois) nous arrive lui-même. Nous lui remettons aussitôt la somme de 1.400 piastres. Nous attendons encore les délégués de Hiakiang (caractères chinois). Viendront-ils ? Nous trouvons le temps long et sommes impatients de voir nos affaires se régler pour reprendre le chemin du retour. M. Yao surtout est anxieux en voyant nos dépenses augmenter par le fait de la dépréciation de la piastre du Yunnan et aussi à cause de la vie chère. Cest lui qui est chargé des comptes, et il craint quon ne nous accuse davoir trop dépensé.

    27 juin. Nouvelle visite au pasteur protestant. Jai une longue discussion avec lui. Cest un jeune homme intelligent, élevé dans un collège protestant de Tchangcha (caractères chinois). Il me cite des textes de lEvangile, que je rétorque contre lui. Je mefforce surtout de lui faire comprendre que son Evangile nest pas celui de Notre Seigneur : cest lEvangile réformé, corrigé par Luther et ses successeurs. Pour moi un tel Evangile ne compte pas. Il ny en a quun de vrai, celui de Jésus, conservé précieusement par la sainte Eglise Romaine qui fasse foi. Cet argument a lair détonner M. Ko, qui navait pas songé à cela et qui se croyait en possession du vrai Evangile. En fin de compte, je lengage à prier Dieu de léclairer, puisquil croit en Dieu et quil sait prier. Il men fait la promesse, que je suis heureux davoir obtenue ; car enfin je sais fort bien que toutes mes exhortations seront vaines si Dieu ne les féconde de sa grâce. Si ce jeune homme prie, Dieu léclairera et lui fera trouver la vrai voie.

    M. Ko nous accompagne jusquau Télégraphe, ce qui me prouve quil ne ma pas gardé rancune de notre controverse. Il est donc possible que je naie pas perdu mon temps en essayant de léclairer. Dieu fera le reste.

    29 juin. Nous réglons toutes nos affaires dargent.

    Une lettre de Yongkiang nous informe de limpossibilité où sont les délégués de se rendre à Sankiang à cause de linsécurité des routes. Au reçu de cette lettre, nous décidons de confier les subsides de Yongkiang et de Hiakiang à une firme de Sankiang, qui nous livre des reçus et promet de faire parvenir cet argent à destination. Nous livrons donc 3.000 piastres pour Yongkiang et 1.400 pour Hiakiang. Nous noublions pas Sankiang lui-même qui reçoit 2.000 piastres

    Nous voilà dégagés dune forte responsabilité et nous navons plus quà faire nos préparatifs de retour ? Nous décidons de partir demain.

    Le Colonel Tchen, en témoignage de sa reconnaissance pour les éloges que nous avons faits de lui au Gouverneur par lintermédiaire du Comité de Kouiyang, nous invite à un repas, et, pour mieux nous traiter, il a fait confectionner un gâteau de Savoie, par M. Ko, le pasteur protestant ; celui-ci qui sest exécuté de bonne grâce, prendre part au repas avec nous.

    Il est déjà tard quand nous rentrons au Télégraphe. Japprends avec peine quun païen, ayant manifesté le désir de se convertir au christianisme, en a été empêché par sa femme. Par contre, M. Tchao, Directeur du Télégraphe, me permet de faire instruire son vieux père par M. Lieou Tchenmin, et le bon vieux lui-même consent à apprendre la doctrine. Il est déjà fort âgé et je serais heureux quil pût au moins recevoir le baptême in articulo mortis.

    30 juin. Nous partons après avoir fait nos adieux à nos hôtes. M. Che est malade et jen profite pour lexhorter à penser à lau-delà ; il me fait de vagues promesses, dont je naugure rien de bon. Il se dispose à prendre une nouvelle concubine, la cinquième : on comprend quil nait pas lesprit tourné vers les fins dernières

    La pluie se met à tomber peu après notre départ et, arrivés au pied de la montagne Houangchao-chan, nous sommes déjà mouillés comme des canards. Nos porteurs voudraient sarrêter à Maopin, mais nous navons parcouru que 15 lys (9 km.). Nous décidons de continuer notre route, nonobstant la pluie qui tombe très dru. Nous commençons lascension de la montagne par un chemin transformé en torrent. Le mieux, pour ne pas glisser, est de marcher franchement dans leau, et en avant la galère !

    A mi-côte nous faisons halte dans une misérable paillote. Dans un coin japerçois un enfant qui va rendre lâme. Une vieille femme me dit quil va renaître dans le sein dune autre mère. Oui, je sais. La bonne femme croit à la métempsycose. Je nessaye pas de la détromper, mais je verse de leau sur la tête de lenfant en prononçant la formule du baptême. Oui, bonne vieille, ton enfant va renaître, mais dans un monde meilleur, dans le beau ciel des Anges !

    La pluie ne cessant de tomber, nous décidons de passer la nuit à Kaozam, chez le brave chef de district qui nous a si bien traités il y a quelques jours. Nous sommes encore bien reçus cette fois et, après le repas, le kutchang et le capitaine de la milice me posent sur notre religion une foule de questions auxquelles jessaye de répondre de mon mieux. Ils sont lettrés et je leur laisse quelques livres sur la doctrine catholique, quils pourront lire et méditer à loisir après notre départ.

    1er Juillet. 30 lys seulement nous séparent de Tientchou et nous ne sommes pas fâchés darriver de bonne heure, car la pluie tombe toujours. Nous voilà bientôt installés au Tonchanché de Tientchou.

    2 Juillet. Nous lavions promis, nous passons cette jour journée à Tientchou et nous allons visiter les fameuses colonnes du ciel ; Lieou Tchenmin, qui est venu de Sankiang, en prend une photographie. Nous avons été un peu déçus. Ces rochers, quon nomme les colonnes du ciel, nont pas plus de 15 à 20 mètres de hauteur ; ils sont cependant assez curieux et nous navons pas lieu, en définitive, de regretter notre excursion. Arrivés devant une rivière grossie par les pluies, il y avait quelque imprudence à la passer sur une toute petite barque dirigée par des adolescents ; cependant la traversée se fait sans encombre et nous nous retrouvons sains et saufs au Tongchanche.

    3 juillet. A Tenky je fus déçu de ne pas rencontrer le chef de district, qui mavait promis de se faire inscrire comme catéchumène. Il était absent et nous avons dû repartir sans le revoir. Je lui ferai écrire plus tard.

    5 juillet. Aujourdhui nous traversons la ville de Kiongchoui. Je noublie pas la promesse que jai faite au catéchiste protestant et je vais le voir pendant notre arrêt de deux heures. Je linterroge de nouveau sur ses dispositions, et je suis heureux dapprendre quil persiste à vouloir suivre mes avis au sujet de sa conversion. Nous décidons ensemble quil ira exhorter toutes les familles protestantes et que, à mon arrivée à Tchenyuen, je lui enverrai le pharmacien catholique. Tout étant ainsi convenu, je le quitte, plein despoir, en le recommandant de nouveau à sainte Thérèse de lEnfant-Jésus.

    Le soir nous nous retrouvons à Hiangchouy, où nous passons la nuit.

    6 juillet. Quelle mauvaise journée ! Partis de bonne heure, nous avons beau temps pendant 20 lys. Mais, en descendant la montagne de Houangnichao (caractères chinois), nous sommes surpris par une pluie diluvienne. Les hautes herbes aidant, je suis mouillé de la tête aux pieds. Encore une provision de rhumatismes pour mes vieux jours ! Mais vive la joie quand même ! Les rhumatismes dans vieux jours ? On verra bien !... A Leangloukeou, je change dhabits. Me voilà sec. Je puis reprendre la route.

    A deux heures et demie nous arrivons à Tchenyuen. Mais nos estomacs sont vides et nous envoyons nos gens acheter du riz. Ils reviennent nous disant quils ont fait buisson creux. Sil est impossible de se procurer du riz, leur disons-nous, achetez-nous des gâteaux de racines de fougères. Ainsi fut fait ; je fis un bon repas de gâteaux de fougères et jusquà ce jour je ne men porte pas plus mal.

    Arrivés à Tchenyuen nous sommes fort surpris dapprendre que rien na été fait encore pour secourir les malheureux, alors que tous les jours il en meurt un grand nombre de misère et de faim.

    Dans la soirée nous recevons la visite de quelques notables se plaignant amèrement du pasteur protestant ; plus tard cest lui-même qui accuse très fort les notables et dit vouloir donner sa démission de vice-président et de trésorier du Comité. Je lexhorte à nen rien faire, car largent est chez lui en lieu plus sûr quentre les mains des notables, vexés de ne pouvoir détourner quelques piastres à leur profit.

    7 Juillet. Visite au mandarin local. Nous lexhortons vivement à intervenir pour obtenir une distribution plus rapide de nos subsides des aux faméliques. Il déplore le malentendu survenu entre les notables et le protestant et promet de faire son possible pour y mettre. Mais ce mandarin me paraît assez poule mouillé et je doute quil réussisse à obtenir un prompt résultat.

    Nous envoyons nos gens à la recherche dune barque qui nous permettrait de descendre la rivière jusquà Longkikeou (caractères chinois) et nous ferait ainsi gagner du temps, mais impossible den trouver. Les militaires ont réquisitionné toutes les embarcations en se rendant au Hounan, et depuis lors on ne voit plus une seule barque à Tchenyuen. Force nous est de renoncer aux moyens rapides de voyager. Nous prendrons encore la voie de terre pour nous rendre à Tongjen.

    8 Juillet. Dans limpossibilité où nous sommes dacheter du riz, nous nous adressons au colonel Heou, le priant de nous en vendre une mesure prise sur sa provision. Mais il ne peut nous céder que trois boisseaux, dont il a lamabilité de nous faire cadeau. Quelle misère à Tchenyuen ! Il est temps de partir. Nous pressons nos préparatifs.

    La brouille senvenime entre protestant et notables. Jassiste à une violente discussion. Les deux parties veulent nous prendre comme arbitres ; mais nous navons pas le temps de nous attarder davantage. Nous partirons demain.

    (A suivre) A. DARRIS,
    Miss, de Kouiyang.


    1927/209-221
    209-221
    Darris
    Chine
    1927
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