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Au secours des affamés du Kouytcheou 3 (Suite)

Au secours des affamés du Kouytcheou (Suite) 10 juin. De Hiangchoui à Kiongchoui nous navons quune demi-étable à parcourir. Comme la route ne présente aucune montée difficile, nous arriverons de bonne heure à Kiongchoui. Quand nous traversons le marché de Kouenma, on nous informe que, la veille au soir, un parti de brigands a pillé un petit village à quelque distance dici et tué le capitaine de la milice locale.
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    Au secours des affamés du Kouytcheou
    (Suite)

    10 juin. De Hiangchoui à Kiongchoui nous navons quune demi-étable à parcourir. Comme la route ne présente aucune montée difficile, nous arriverons de bonne heure à Kiongchoui.

    Quand nous traversons le marché de Kouenma, on nous informe que, la veille au soir, un parti de brigands a pillé un petit village à quelque distance dici et tué le capitaine de la milice locale.

    Cest le pays des passerelles en bois. Elles sont constituées par des troncs darbres, reliant les deux rives du ruisseau, en travers desquels on jette négligemment quelques planches sans le moindre clou pour les fixer. Devant des uvres dart ainsi conditionnées, je crois prudent de descendre de chaise et de les franchir à pied, non sans précautions, pour éviter un possible accident.

    Je venais de franchir une de ces passerelles assez haute, quand tout à coup jentends un cri poussé derrière moi. Je me retourne et je vois dabord ma chaise fortement inclinée vers la rivière, puis japerçois Wilson presque entièrement disparu entre les planches qui se sont écartées sous ses pas. Seuls apparaissent la tête et les bras, qui par bonheur ont accroché la charpente du pont. Wilson ? Qui ça, Wilson ? direz-vous. Ce nest pas, vous le supposez bien, lancien Président des Etats-Unis, mais cest son sosie que jemploie comme porteur de chaise. A cause de la ressemblance de ce Chinois avec le Président en question, le P. Ruault, terrible enfant de Paris, la surnommé Wilson et il ne peut sempêcher de le contempler daise chaque fois quil le rencontre. La ressemblance en effet, est frappante : même haute stature, même grande bouche toujours ouverte, découvrant deux immenses rangées de dents, et aussi même tic des muscles du visage, donnant lillusion du fameux perpétuel sourire qui, chez notre homme du moins, a lair plutôt benêt. Cependant mon Wilson a réussi à se remettre sur ses bases ; il na rien de cassé. Ma chaise est tirée sur la terre ferme. En route !

    A 8 lys de Kiongchoui, nous passons la rivière (nous la franchirons encore sous les murs de la ville,) sur un grand pont en bois que recouvre une superstructure surmontée dune toiture en tuiles. Ces sortes de ponts font le plus bel effet. Dans la suite nous en rencontrerons un grand nombre et nous aurons loccasion de reposer à lombre de leur toiture. Par un temps de forte chaleur, on trouve délicieuses ces quelques minutes de repos, agrémenté par le souffle de la légère brise quapporte le courant de la rivière.

    Enfin nous voilà sous les murs de la ville. A lintérieur, cest la brousse : à peine une dizaine de maisons, y compris le prétoire du préfet. Les habitations sont en bordure de la rivière, en dehors de la ville. Nous passons encore un beau pont en bois et nous sommes arrivés.

    Les Européens venant rarement dans ces pays, je suis lobjet de la curiosité des habitants ; les enfants surtout, dont beaucoup, ô misère ! nont pas de quoi couvrir leur nudité, sattroupent pour me voir. Je leur fais faire une distribution de sous, et voilà tout ce monde content.

    Après notre installation, je sors dans la ville pour lexaminer en détail. A peine ai-je fait quelques pas que japerçois, sur une hauteur de lautre côté de la rivière, une maison qui porte en gros caractères cette inscription : Fou-in-tang (caractères chinois), qui est lenseigne des temples protestants. Encore ! Me dis-je. Ils sont venus jusquici, tandis que le nom de la sainte Eglise ny est même pas connu ! Jamais un missionnaire catholique na foulé ces lieux, mais les protestants, eux, nous y ont précédés. Cest désolant ! Jinterroge, et japprends que Kiongchoui compte une vingtaine de familles protestantes. Quand pourrons-nous venir dans ce pays pour y prêcher notre sainte religion ? Moi, je ne fais que passer et ne puis marrêter longtemps ; cependant je vais chercher loccasion de parler à ces braves gens du vrai Dieu et du beau ciel quil a promis aux âmes de bonne volonté.

    Nous recevons quelques visites, et naturellement ce sont encore des membres du Tongchanché. Oui, partout des Tongchanché, des protestants, mais pas un catholique !

    Nous nous rendons sur la place du marché, où la milice locale a été convoquée pour discuter des moyens à prendre pour donner la chasse aux brigands. Cest là que nous avons notre première entrevue avec le mandarin, et il est décidé que nous passerons la journée de demain à Kiongchoui pour lui laisser le temps de former un comité. Le soir, il nous écrit pour nous inviter, à la première réunion de ce comité, qui aura lieu le lendemain.

    11 juin Aujourdhui fête du Sacré-Cur, et je nai pas la possibilité de célébrer le saint Sacrifice de la Messe.

    Le matin nous faisons une promenade. La ville est située sur le bord de la rivière. Elle compte environ cinq à six cents familles.

    En faisant une visite aux Protestants, jai une longue conversation avec le chef de la station, un Chinois du nom de Ly, originaire du Hounan. Par lui jai tous les renseignements désirables sur la situation des protestants à Kiongchoui. Le poste a été fondé par un pasteur venu de Tchenyuen ; mais depuis cinq ans aucun nest venu le visiter, de sorte que les ouailles se considèrent un peu comme abandonnées. Sur vingt à trente familles, il y a seulement une vingtaine de personnes baptisées. A ce propos, je me renseigne sur le mode dadministration du baptême. On me répond quil est administré dans le lit de la rivière. Et la formule? demandé-je. Le vieux Ly me répond : Cest : Je te baptise au nom de Jésus-Christ. Tu es trompé, lui dis-je alors. Notre-Seigneur a dit expressément que le baptême doit être administré au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, et vos pasteurs ont tronqué cette formule ; celle quils emploient nest plus celle qua fixée Notre-Seigneur lui-même. Tu es frustré, te dis-je, et avec un tel baptême tu ne pourras jamais gagner le ciel. Il est de mon devoir de tannoncer la vérité et de te montrer la vraie voie. Tu fais fausse route et je voudrais te remettre dans le bon chemin. La seule vraie religion est celle de lEglise Catholique Romaine, en dehors de laquelle il ny a pas de salut. Si tu veux sauver ton âme, hâte-toi de lembrasser. Et le brave homme, ébranlé, de me dire : Comme voudra le Père, je le prie de minstruire. Ah! La belle âme. De joie je laurais volontiers embrassé, ce bon vieux! Je lui laisse des livres de doctrine et je promets de le revoir à mon retour.

    Avec M. Yao, nous arrivons au Tongchanché, mais il ne mintéresse pas. Ces gens-là sont fanatisés et plongés dans le plus abject paganisme.. Ils adorent toutes les idoles. Lodeur de lencens, quils brûlent devant ces dieux de bois ou de pierre, me soulève le cur. Je pense aux protestants, qui me donnent une lueur despoir de les amener à la vérité. Je confie leur conversion à sainte Thérèse de lEnfant Jésus.

    La journée se termine par la réunion du Comité de secours au faméliques. Elle se tient au prétoire du mandarin. Le Comité étant composé, nous convenons de lui remettre la somme de 1.400 piastres. La famine est ici moins forte quà Tchenyuen et la ville a eu moins à souffrir des pirates et de la soldatesque.

    12 juin. De Kiongchoui nous arrivons à Sintchang, où nous passons la nuit. Nous navons plus de soldats avec nous, mais seulement quelques hommes de la milice locale. Cest moins encombrant,

    De Kiongchoui nous avons suivi assez longtemps la rivière, coulant au milieu dune belle plaine de rizières. Pays enchanteur avec ses montagnes boisées, ses sites pittoresques, ses ponts en bois avec leur superstructure.

    Je suis étonné dapprendre que ces belles rizeries ont souffert de la sécheresse, lan dernier. Cela paraît impossible avec cette grande rivière et les multiples petits cours deau qui sillonnent la plaine ; mais mon étonnement cesse en constatant labsence de tout travail dirrigation et même de norias. En vérité, les habitants ce pays sont inférieurs. Ils ne savant pas tirer parti des faveurs que la Providence leur a largement prodiguées.

    Sintchang (caractères chinois), village dun cinquantaine de familles, est bâti sur le bord dun torrent. La population a été décimée par une épidémie qui a fait de nombreuses victimes. Aussi me vois-je assailli par une foule de gens qui demandent des médicaments. Jen ai distribué à 60 ou 70 personnes. Enfin vers minuit nous pouvons fermer les portes et prendre un repos bien mérité. Mais à peine avions-nous éteint notre lampe quon frappe à la porte à grands coups. On veut encore des pilules. Cette fois nos gens ne se dérangent pas et renvoient les importuns en disant que nous sommes couchés.

    Pendant la journée nous avons vu sur le bord de la rivière des paysans semant des graines de cotonnier. Cela nous prouve que nous sommes arrivés dans une région plus chaude, le coton ne venant pas dans les pays froids.

    A quelque distance de la route, sur le versant opposé de la montage, se trouve une importante plantation dabrasins, appartenant à une firme de Kouiyang. Elle compte, nous dit-on, plus dun millier darbres. Le commerce dhuile dabrasin était très rémunérateur quand les routes du Kouytcheou étaient libres. Elle était transportée au Hounan, où les Européens eux-mêmes venaient lacheter. Ils en font un grand usage pour la machinerie et même pour les couleurs. En 1914, jen vis des stocks considérables à Changté. Lhuile était logée dans des fûts entassés sur le bord du fleuve. Mais les troubles sont venus et ce commerce paraît momentanément arrêté. Quand reprendra-t-il ?

    13 Juin. Route très accidentée aujourdhui, et encore dans un beau pays. Nous traversons des marchés importants, mais il nous est impossible dacheter quoi que ce soit pour notre nourriture.

    A Kouangtchang (caractères chinois), le kutchang (caractères chinois), grand chef du pays, me demanda sil pourrait embrasser notre Religion, lui et ses administrés. Comment donc, lui dis-je, mais je suis venu dEurope pour vous faire connaître la vraie religion. Comment ne pourrais-tu pas lembrasser ? Ces gens-là sont dune race différente des Han (caractères chinois), ce sont des Tongkia (caractères chinois). En parlant le chinois, leur langue est un peu embarrassée, mais ils le prononcent assez clairement. Ils sont plus simples que les Chinois et je serais très heureux de pouvoir demeurer ici pour les instruire et en faire des chrétiens. Mais pour linstant, ne faisant que passer, je dois me contenter de quelques exhortations. Jengage le kutchang à décider deux cents familles à adorer ; il me promet de faire son possible. Il est convenu quà mon retour je passerai la nuit ici et que je donnerai une instruction.

    Mes pilules et des boites de conserves vides, distribuées aux enfants mont fait déjà un groupe damis. Puisse ce petit monde être chrétien un jour et former le noyau dun vaste district ! Comme pour Kiongchoui, je confie laffaire à sainte Thérèse de lEnfant Jésus. Il nous faut partir et nous arrivons à Tseyuin (caractères chinois), où nous passerons la nuit.

    Ce pays ayant été mis en coupe réglée par les militaires de tout acabit, les habitants en sont devenus très méfiants. Dabord nous ne pouvons trouver de famille qui consente à nous héberger ; mais ayant montré nos espèces sonnantes, nous payons davance nos frais dauberge. Grâce à cet argument nous sommes enfin reçus ; nos aubergistes sont vite à laise avec nous et ils nous procurent tout ce dont nous avons besoin.

    Tseyuin est la patrie du général de division Ouang Tienpei (caractères chinois), un des principaux lieutenants du général Yuen Tsoumin (caractères chinois), dont les troupes viennent dêtre repoussées du Setchoan. Au milieu de la plaine, plongeant ses murs denceinte dans leau des rizières, nous remarquons une maison de belle apparence, quon nous dit appartenir au général Ouang. En compagnie de M. Yao, je vais la visiter. Nous en faisons le tour et nous accédons à lintérieur par la grande porte dentrée. Elle est inachevée et même inoccupée. Tous les frères du général, émules de la gloire de leur aîné, sont allés se mettre aussi au service de la patrie et sont devenus eux-mêmes des généraux. Or, pour qui connaît tant soit peu les us et coutumes de Chine, on comprend quils aient pu entreprendre la construction dun si beau castel. Mais la cage, pour si belle quelle soit, nest jamais quune cage. Les frères du grand homme préfèrent la vie des camps à une existence retirée dans ce coin de campagne. A la tête dune armée les jours passent plus variés, la fortune vient plus vite et aussi les honneurs. Voilà pourquoi ce beau castel na pu retenir les oiseaux qui devaient lhabiter. Ils se sont envolés vers des pays plus riants. Reviendront-ils jamais ?.

    Nous sommes en plein pays tongkia (caractères chinois) et le général Ouang lui-même appartient à cette race. A la vérité, on ne voit pas quil y ait grande différence entre lhabit de ces gens et celui des purs Chinois, mais une caractéristique très significative, cest que les femmes vont très facilement pieds nus, ce que ne feront jamais les Chinoises. Voyez-les sur le bord de la rivière, lavant leur linge ; assises sur une pierre, leurs pieds sont franchement dans leau. La Chinoise, par pudeur, garde ses souliers, ses bas ou ses bandelettes, et, pour cette raison, saccroupit sur la rive, les pieds en dehors de leau. Chez les Tongkia de famille riche, la femme consent bien à se conformer à la coutume chinoise, en chaussant des souliers et des bas, mais elle sen défait facilement. On la voit même avec des souliers, mais sans chaussettes.

    Quant au langage, il faudrait létudier soi-même pour se rendre compte sil a quelque parenté avec celui des autres races aborigènes du Kouytcheou. Jai tendu loreille à ce gazouillis, jusqualors inconnu pour moi, essayant de saisir quelques mots qui me fourniraient des indications sur les origines de cette race. Je nen ai pu saisir quun, bien connu des missionnaires qui vivent en pays dioi : cest le mot pay, qui signifie partir, sen aller. Cela voudrait-il dire que cette race a quelque affinité avec celle des Dioi ? Peut-être. Son nom lui-même Tongkia nest-il pas la corruption du mot Tchongkia, employé souvent pour désigner les Dioi ?

    Mais il ny a pas que la langue dun peuple qui puisse donner des indications sur son origine ; il y a aussi ses coutumes. Entre Tongkia et Tchongkia jai remarqué une différence significative et, pour lexprimer ici, jai besoin de lindulgence, que je sollicite, de ceux qui me liront. Les Dioi ou Tchongkia nont pas de latrines, tandis que les Tongkia en possèdent et dune forme toute spéciale : elles consistent en une grande caisse rectangulaire au sommet de laquelle on accède en gravissant quelques marches.

    Les Tongkia ont des maisons à étages, comme les Dioi. Les escaliers sont assez bien construits, ce qui est une supériorité sur les escaliers dioi. Les étages possèdent presque tous des balcons de laspect le plus gracieux.

    Enfin les Tongkia paraissent de murs assez douces et paisibles : ils ne se montrent pas trop sauvages devant un étranger et ne lui manifestent aucune hostilité.

    En un mot, cette race me fait la meilleure impression et je ne puis mempêcher de penser aux facilités quelle offrira peut-être à la prédication de lEvangile. Mais ces braves gens nont jamais entendu du parler christianisme et je suis le premier missionnaire qui aura traversé leur pays. Dieu aura-t-il pitié de cette race en lui envoyant des Apôtres ? Messis quidem multa, operarii autem pauci!

    14 Juin. Nous navons que 30 lys à parcourir pour arriver à Tientchou (caractères chinois), chef-lieu de préfecture, où nous devons déposer une somme pour les affamés de ce pays.

    Cest aujourdhui le 5 de la 5e lune, jour consacré à une fête païenne dont limportance, aux yeux des Chinois, ne le cède guère au 1er jour de la 1e lune, ou nouvel an. Cest une fête chômée ; dans les familles le menu est plus soigné ; les Chinois revêtent leurs plus beaux atours et, la nuit venue, ils allument des lanternes rouges à leurs portes. Javoue que je nattache pas une très grande importance à ces fêtes, et celle-ci naurait pas autrement attiré mon attention si je navais voyagé en compagnie dun Chinois, qui, lui, ne la perdait pas de vue. Depuis quelques jours, même avant notre départ de Tchenyuen, je voyais souvent M. Yao compter sur ses cinq doigts. Je ny avais dabord pas pris garde ; mais, voyant le même geste se répéter souvent, cela finit par mintriguer.

    Avez-vous vu des Chinois compter sur les cinq doigts de la main ? Avez-vous remarqué que, dans ce geste banal, ils procèdent tout à lopposé des Européens, comme en beaucoup dautres choses, du reste? Un Européen, comptant sur ses cinq doigts, commence par fermer le poing et ouvre ensuite ses doigts un à un en commençant par le pouce. Le Chinois, lui, fait tout le contraire. Il tient sa main grande ouverte et, pour compter, ferme ses doigts en commençant par le pouce. Essayez de limiter et, si vous nêtes pas né dans le Céleste Empire, vous trouverez peut-être que cela ne va pas tout seul.

    Donc M. Yao, interrogé par moi, mavoua quil comptait les jours qui nous séparaient du Touanyang (caractères chinois), nom de la fête païenne célébrée aujourdhui. Il sinquiétait de savoir où nous passerions cette fête, car, pour un Chinois, à moins de force majeure, il ne la célèbre quen famille. M. Yao avait lair très contrarié de devoir célébrer celle-ci en route et de navoir peut-être, en loccurrence, quun très maigre repas dans une mauvaise auberge de campagne. Je ne pus mempêcher de sourire de la réponse de M. Yao et je ne manquai pas de le taquiner un peu à ce sujet, ce que, dailleurs, il prit de la meilleure grâce.

    En route donc pour la ville de Tientchou. Et qui sait ? Peut-être nous y prépare-t-on la meilleure réception en lhonneur du Touanyang. Nous traversons le marché de Pangtong, qui nous paraît assez important. A la sortie nous nous trouvons en face dun énorme rocher de très curieux aspect, qui surplombe la route. A quelque pas de là coule une belle rivière. Au-dessus du rocher une grotte, à lentrée de laquelle sélève un monastère de femmes, dont les constructions disparaissent à moitié sous dépais feuillages. Le tout, rivière, rocher et bonzerie, offre laspect le plus pittoresque. Nous passons, et plus dune fois je me retourne pour contempler cette singulière merveille de la nature.

    Encore une curiosité de ce riant pays : notre route est pavée de belles dalles de marbre uniformément vert, que traversent quelquefois, mais presque toujours en ligne droite, des rayures dune autre couleur. Heureux les missionnaires qui viendront évangéliser ce pays ! Ils pourront construire leurs églises en marbre des fondements jusquau faîte.

    Parmi ces dalles de marbre, jen ai vu quelques-unes noires, qui me paraissaient encore plus remarquables. Les pagodons du bord de la route sont parfois revêtus de plaques de ce beau marbre noir, dont le grain ma paru plus fin que celui du marbre vert. Et voilà, me disais-je, de quoi faire de beaux rétables dautel et même de beaux tabernacles !

    Quelques autres dalles, mais bien plus rares, étaient rouges et striées de la façon la plus gracieuse. Marbre vert, marbre noir et marbre rouge ! Riche pays, nest-ce pas ? Et les habitants de ces heureuses contrées sont les seuls à ne pas sen douter !

    Nous traversons la rivière de Tientchou sur un joli pont à toiture et nous nous engageons à travers les rizières de la plaine, qui sétend très vaste des deux côtés de la rivière. Nous allons arriver. Tout à coup, sur le côté droit de la route, mon regard est frappé par la vue de quelques beaux dolmens qui font penser à la Bretagne. Toutes les curiosités semblent vraiment saccumuler aux environs de Tientchou.

    Voici la ville enfin. Nous y entrons blottis au fond de nos chaises à porteurs, car la pluie tombe à verse. Nous avançons par la grande rue de la ville, marchant toujours sur de belles dalles de marbre vert, que la pluie a lavées, leur donnant ainsi tout leur éclat et tout leur brillant. Cependant nos boys, qui ont pris les devants pour louer une auberge, ne reviennent pas et force nous est de nous arrêter dans la rue sous une pluie battante.

    Enfin voilà nos gens ! Ils nous annoncent quil est impossible de trouver une auberge qui consente à nous recevoir. Cest trop fort ! Comment ? Dans un chef-lieu de préfecture il ny aurait pas une auberge ? Il y en avait autrefois ; mais, à cause des concussions répétées des militaires, elles ont fermé leurs portes. Pour comble de malheur, on nous avait conseillé de faire revêtir lhabit militaire à nos boys, nous assurant que cela pourrait inspirer une crainte respectueuse aux brigands le long de la route. Mais voici le revers de la médaille. En apercevant le képi rouge de nos gens, personne ne consent à nous recevoir. Resterons-nous en pleine rue sous ces rafales de pluie ? Jincite nos boys à faire valoir que ne sommes pas des militaires, mais de braves gens, en somme qui venons sauver les pauvres de ce pays en leur apportant des secours. Une porte souvre enfin. On nous offre une pauvre chambre obscure donnant sur une petite cour sordide : voilà où nous devrons passer la nuit du Touanyang, après un voyage pénible par un temps affreux.

    Faisons contre mauvaise fortune bon cur ! M. Yao ne se plaint pas. Mais nos gens sont furieux et nous sommes obligés de les calmer. Ne soyons pas trop sévères à légard de cette population. Si elle est si défiante, nest-ce pas à cause de ces brigands, affublés du costume militaire, qui lont pressurée de toutes façons ? Tout a disparu dans les maisons où ils se sont installés de force. Ils ont emporté les objets de première nécessité, ce dont nous avons bientôt la preuve. La famille qui nous héberge nous affirme quelle ne pourrait nous prêter le moindre ustensile de cuisine pour préparer notre repas, tout, absolument tout, ayant été enlevé par les soldats. Nest-ce pas aussi notre faute ? Quel mauvais génie nous a conseillé daffubler nos gens dhabits militaires ? La leçon ne sera pas perdue.

    Vaille que vaille nous avons un abri. Mais nos porteurs reviennent bientôt, nous annonçant limpossibilité où ils sont de trouver une auberge ; et cependant les malheureux ont peiné du matin au soir. Il faut de toute nécessité leur trouver, pour réparer leurs forces, un bol de riz et un gîte pour la nuit.

    Devant ce mauvais vouloir de la population, nous nous rendons chez le Préfet et le prions duser de son autorité pour obliger, si le faut, une famille à héberger nos porteurs, au moins pour une nuit. Le mandarin, qui nous reçoit fort bien, envoie aussitôt un de ses satellites conduire nos porteurs dans telle auberge dont il leur désigne le nom. Peine perdue. Le satellite revient bientôt informant le mandarin que lauberge indiquée ne fait plus de commerce, etc. Notre mandarin perd une belle face, mais il ne se déconcerte pas pour autant et ne laisse paraître aucune contrariété. Quà cela ne tienne, dit-il, je vais garder vos porteurs dans mon prétoire, et, en effet, il donne aussitôt des ordres pour quil en soit ainsi. Ah ! le brave homme, pensons-nous, si tous étaient comme celui-là !...

    Confus de tant de complaisance, nous nous disposons à prendre congé ; mais le magistrat ne lentend pas ainsi. Il nous retient pour nous faire accepter une légère réfection, composée de petits pains faits de farine de blé. Je le répète, quel brave homme ! Jobserve la mine de M. Yao. Elle sest illuminée tout à coup. Nous y sommes, me dis-je, les vux de M. Yao sont réalisés ! Il va fêter le Touanyang.

    Après les gâteaux, encore une tasse de thé ; après le thé, un bout de conversation dans le salon du prétoire, et nous nous levons pour partir. Mais le mandarin sy oppose encore : Vous resterez à dîner avec moi, nous dit-il. M. Yao est rayonnant. Pour moi je naurais garde de le contrarier et, après quelques objections de pure forme, nous nous rasseyons pour attendre bravement le repas du Touanyang.

    A table nous sommes assis à côté de quelques notables de la ville et des scribes du prétoire, tous gens bien élevés et à la conversation agréable. En somme la fête du Touanyang aurait pu se terminer plus mal pour nous. Nous navons pas à nous plaindre.

    Le repas fini, nous regagnons notre mauvaise auberge pour y passer la nuit. Mais M. Yao a son plan : il acceptera linvitation du Tongchanché de nous recevoir chez lui. On avisera demain.

    15 Juin. Pluie toute la nuit et ce matin encore sans discontinuer. Voyant ce vilain temps, nous décidons de passer encore une journée Tientchou ; mais nous quittons notre affreuse auberge pour nous transporter au Tongchanché. Jai déjà dit la répugnance que jéprouvais à accepter lhospitalité de cette secte ; mais cette fois, je ne suis fâché, je lavoue, de quitter le taudis qui nous servait de chambre réduit malsain, humide et obscur, où je naurais pu me résoudre à séjourner plus longtemps.

    Au Tongchanché, nous sommes reçus dans une maison de construction récente, vaste et bien aérée. Nous y serons bien pour nous reposer des fatigues du voyage. On nous donne une chambre à létage et je puis réciter mon bréviaire en me promenant sur le balcon. Nous sommes lobjet de tous les égards des membres de la secte, dont quelques nous paraissent de bonne foi et pleins de ferveur lobservance de leurs rites. Ils enlèvent leurs souliers pour pénétrer dans le temple de Confucius ; ils y font de nombreuses prostrations et brûlent force bâtons dencens.

    Jexhorte ces braves gens à abandonner ces superstitions, mais je sens que la place serait difficile à emporter ; cependant je leur offre des livres des livres de doctrine et peut-être que, la grâce aidant, ces fanatiques ouvriront les yeux à la divine lumière.

    Tientchou (caractères chinois) (les Colonnes du ciel) tire son nom de quelques rochers situés à dix et quelques lys de la ville et quon nous dit très élevés. Cest une des curiosités du pays. Nous désirerions bien faire une visite à ces Colonnes du ciel, mais le temps est trop mauvais. Nous promettons de nous arrêter une journée au retour et daller faire ce pèlerinage.

    16 juin. Nous avons 80 lys à parcourir aujourdhui avant darriver à Sankiang (caractères chinois). Le matin nous faisons diligence afin de partir le plus tôt possible. Mais auparavant nous devons prendre notre repas pour ne pas nous exposer à jeûner. Il est 6 heures ¼ quand nous nous mettons en route, et nous narrivons quà 6 heures ½ du soir. Quelle journée, grand Dieu ! Mais nanticipons pas. Au moment où nous quittons le Tongchanché on me remet un paquet de lettres de Kouiyang. Enfin ! Je croyais tous les facteurs en grève depuis longtemps.

    Tout en marchant, je lis une lettre de Mgr Seguin, dans laquelle jai lagréable surprise dapprendre que le Saint-Siège vient de désigner la Congrégation du Sacré-Cur dIssoudun pour évangéliser cette région de lest du Kouytcheou, celle-là même que je parcours en tous sens depuis déjà un mois et à laquelle je mintéresse dune façon toute spéciale. Enfin ! Ces belles régions seront évangélisées et entendront la parole du salut ! Deo gratias !

    Ce qui nest pas pour me déplaire, cest de savoir que cette Congrégation est une Congrégation française. Déjà des missionnaires canadiens avaient accepté cette région pour y fonder une mission. Ils étaient venus deux. Lun deux navait pas dépassé Kouiyang et était reparti, découragé par ce pays de brousse sauvage qui ne lui offrait pas tout le confort de lAmérique. Lautre avait tenu un an à Chetsien, qui devait faire partie de sa mission ; mais bientôt, saisi lui aussi par le cafard, il prit une barque, descendit le fleuve jusquà Foutcheou, gagna Shanghai et de là son pays dorigine. On nentendit plus parler de lui et ce fut fini de cette mission en projet. Il fallut renoncer à laide américaine et Rome dut encore tourner ses regards vers la vieille Europe, vers cette France généreuse qui a déjà fourni tant de missionnaires.

    Je sens mes pieds plus légers ! En route pour Sankiang, qui est un des principaux buts de notre voyage et où nous devons nous arrêter un temps assez long pour laisser aux délégués des districts voisins le temps de venir recevoir la part des subsides destinés à préfectures respectives.

    Nous traversons de belles rizeries et, à 10 lys de la ville, nous quittons la plaine pour nous engager dans la montagne. Les pentes ne sont pas très raides et nous traversons de belles forêts à laspect le plus riant.

    Nous avons parcouru 25 lys quand nous atteignons Kaozan (caractères chinois). Ce marché est situé en bordure dun beau plateau, qui sétend très loin et est entouré dune couronne de grands villages dont la population paraît très dense. Les rizeries de Kaozan produisent 10.000 piculs de riz, ce qui explique la présence de ces grands villages, à la substance desquels elles pourvoient.

    Le chef du pays, préalablement averti de notre passage, nous envoie un satellite pour nous inviter à aller nous reposer à la maison commune. Il se trouve là avec le chef de la milice rurale et tous deux nous font la plus aimable réception. Une table se dresse, les plats sont servis, nous navons quà leur faire honneur.

    Le chef du pays, M. Lo, et le capitaine de la milice appartiennent à la race tongkia ; leur accent le laisse deviner ; mais ils parlent bien le chinois et ils sont lettrés. Ils nous intéressent fort en nous racontant la manière dont ils ont reçu les Yunnanais à leur retour du Hounan. Ils leur ont fait une guerre de guérillas et leur ont tué un assez grand nombre dhommes. Ils ont même coupé la route, en plusieurs endroits très escarpée, pour leur barrer le passage, et du haut des montagnes ils faisaient rouler des roches sur leurs colonnes en marche. Cest que les populations avalent de sérieux comptes à régler avec les bandes yunnanaises. Celles-ci, lors de leur premier passage, sétaient conduites en vrais vandales. Les Tongkia aiment peupler leurs rizières de poissons. Or les Yunnanais, pour prendre plus facilement ces poissons, ouvraient tous les barrages et desséchaient les rizières. Quand les villageois venaient pour protester ou pour réparer les digues, ils étaient reçus à coups de fusil.

    Les chefs de districts ont fondé une belle école, tout à côté du marché. Elle compte plus de cent élèves, de grands jeunes gens dont la plupart sont internes. Les Yunnanais se rendant au Hounan, avaient entouré lécole et obligé les élèves à porter leurs bagages. Les Tongkia en ont gardé un profond ressentiment et ils ont voulu se venger.

    Nous causons le plus vif plaisir aux notables en leur annonçant que nous avons confié 2.000 piastres au Comité de Tientchou, somme dont ils devaient avoir leur part, pour secourir les populations affamées.

    Mais létape est très longue aujourdhui : nous quittons nos aimables hôtes pour remonter dans nos chaises et nous remettre en route.

    A quelque distance de Kaozan, nous devons affronter les rudes pentes de la fameuse montagne Houanchao-chan. Commencée à 10 heures a.m., lascension a pris fin à 2 heures p.m.. Nous nous arrêtons de temps en temps pour respirer et, pendant ces courts arrêts, M. Yao plaisante sur les habitants de Kouiyang, qui profitent du premier jour de soleil pour faire un pique-nique sur une montagne des environs. Nous, dit-il, nous sommes tous les jours à la fête depuis plus dun mois. Et, en effet, cest pour nous une vraie fête de pouvoir contempler ces beaux sites. On se croirait parfois en pleine forêt vierge de lAfrique équatoriale, mais avec en plus la variété des aspects et en moins le climat des pays africains. Je marrête pour contempler à loisir ces gorges sauvages et je voudrais avoir le temps de me plonger dans ces fourrés inextricables dune si riche végétation. Du fond de ces vallées étroites, la forêt sélan à lassaut des pentes les plus raides ; mais, comme épuisée par leffort, elle sarrête avant davoir atteint le sommet, laissant inviolées les cimes orgueilleuses qui menacent le ciel. Quelle belle nature !

    (A suivre)
    1927/143-157
    143-157
    Darris
    Chine
    1927
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