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Au secours des affamés du Kouytcheou 2 (Suite)

Au secours des affamés du Kouytcheou (Suite) 23 mai. Quel pays désolé nous traversons aujourdhui ! De grands villages, qui bordent la route, sont presque complètement abandonnés et les maisons tombent en ruines. Depuis hier nous rencontrons de nombreux mendiants venant de Tchenyuen et se traînant péniblement, ce qui nous donne déjà une idée de la misère que nous allons trouver. Les cadavres qui infectent la route sont de plus en plus nombreux.
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    Au secours des affamés du Kouytcheou
    (Suite)

    23 mai. Quel pays désolé nous traversons aujourdhui ! De grands villages, qui bordent la route, sont presque complètement abandonnés et les maisons tombent en ruines. Depuis hier nous rencontrons de nombreux mendiants venant de Tchenyuen et se traînant péniblement, ce qui nous donne déjà une idée de la misère que nous allons trouver. Les cadavres qui infectent la route sont de plus en plus nombreux.

    Pour nos repas, il est très difficile dacheter quoi que ce soit et nous devons entamer les provisions apportées de Kouiyang.

    Les quelques habitants qui sont restés attachés à leurs terres et à leurs maisons, sont dans la plus noire misère. Les malades ont lair de squelettes ambulants. Mes pilules chinoises et mes médicaments européens ont un plein succès. Cela me fournit loccasion de baptiser un enfant mourant : cest un petit ange de plus pour le ciel. Puisse-t-il mêtre reconnaissant de lui avoir ouvert les portes du Paradis et, de là-haut, prier pour son malheureux pays !

    Vers le milieu de la journée nous atteignons une belle pagode, construite à lentrée dune grotte, dans un site des plus riants. Javais déjà visité une fois cette pagode de Fei-yuin-che (caractères chinois) et je nai pas su résister au désir de la revoir. Ce quelle a de particulièrement intéressant, cest un rocher dun aspect très curieux. On dirait une énorme vague sélançant vers le ciel et retombant vers la mer, mais solidifiée subitement dans lespace, formant ainsi un baldaquin gigantesque aux dentelures des plus artistiques. Sous cet abri naturel les bonzes ont établi une très grande statue de Kouan-in (caractères chinois), la déesse si populaire en Chine. Elle est revêtue dun manteau de dorure. Mais, ô dérision ! Des nombreux bras, qui symbolisent les faveurs innombrables quelle répand sur ses adeptes, certains sont tombés vermoulus, comme si la déesse, fatiguée de dispenser ses bienfaits aux mortels, voulait signifier par là que désormais elle restreindra sa protection bienveillante.

    Nous traversons un village où notre ex-gouverneur, dans sa fuite vers la province du Hounan, fut attaqué par une bande de brigands auxquels se joignit une partie de ses troupes, qui profitèrent de loccasion pour semparer dune trentaine de charges dopium appartenant au gouverneur lui-même.

    Vers 5 heures nous sommes sous les murs de Chepin et nous nous trouvons en présence dun groupe de notables qui viennent à notre rencontre, ou plutôt à la rencontre de M. Yaô, car ils sont membres du Tongchanché. Mais les amis de nos amis sont nos amis : je participe à lhonneur fait à M. Yaô et, avec lui, je suis reçu au siège de la secte, où nous trouvons une demeure confortable et où nous sommes lobjet des attentions les plus empressées.

    Pourtant je me sens un peu gêné dans ce milieu de païens si éloignés de notre sainte Religion. Mais, en somme, je ne suis pas fâché de mettre un pied dans la place pour me rendre compte de visu de ce qui sy passe. Je commence à être obsédé de rencontrer partout des Tongchanché. A Kouiyang on nen parle que très peu ; mais, dans cette partie de la province, jai pu constater ses progrès rapides. Dans toutes les villes il y a un Tongchanché, qui possède lui-même un certain nombre de succursales dans les principaux marchés de la sous-préfecture. Ces succursales portent le nom de sé-ou-so (caractères chinois).

    Jai essayé de me faire une idée claire de la doctrine de cette religion nouvelle, mais je ne suis pas sûr dy être parvenu. Ici on honore Confucius, dont limage est exposée sur lautel ; là, au lieu de Confucius, cest le portrait du fondateur de la secte qui est en honneur ; ailleurs on vénère le caractère tsen (caractères chinois). Mais, soit devant Confucius, soit devant le portrait du fondateur, soit devant le caractère tsen, on brûle de lencens comme dans toutes les pagodes, et les fidèles viennent devant lautel faire de nombreuses prostrations. Un grand voile rouge cache lentrée du temple et jai souvent entendu dire que les profanes ne sont pas admis à y pénétrer. Cependant sur ma demande, jai été introduit dans ce saint des Saints et jai pu en examiner tous les détails.

    Sur le plancher sont disposés de nombreux agenouilloirs en paille, sur lesquels les fidèles viennent saccroupir à la mode japonaise. Assis sur leurs talons, le buste droit, la tête immobile, les yeux fermés, ils restent là des heures entières sans bouger et plongés dans la méditation. Cest ce quils appellent loui-kong (caractères chinois) ou travail intérieur.

    Sagit-il bien là dune méditation ? Daprès les réponses que jai obtenues, les adeptes du Tongchanché ne cherchent pas tant à méditer quà ne penser à rien, à arriver à linconscience. On peut imaginer aisément combien doit être pénible cette position immobile pendant des heures entières.

    Voyant la société chinoise voguer à la dérive, les adeptes du Tongchanché veulent réagir contre le courant et remettre en honneur les huit vertus qui constituent la morale naturelle attribuée à Confucius, laquelle, à vrai dire, remonte au Paradis terrestre. Ce sont : Hiao (caractères chinois) lamour filial, Ty (caractères chinois) lamour fraternel, Tchong (caractères chinois) la fidélité, Sin (caractères chinois) la sincérité, Ly (caractères chinois) lurbanité, Gny (caractères chinois) la justice, Lien (caractères chinois) lintégrité, Tche (caractères chinois) la pudeur.

    Dans chaque Tongchanché est établie une école où sont enseignés exclusivement les livres des Confucius. Il paraît donc clair que la secte constitue un mouvement réactionnaire. Daucuns disent quun de ses buts inavoués est le rétablissement de lempire. Mais, interrogés sur ce point, les adeptes protestent avec la dernière énergie car ils savent bien ce qui les attendrait sil était avéré quils travaillent au renversement de la république.

    Le fondateur du Tongchanché serait originaire du Tchely (caractères chinois), mais, chassé de cette province, il se serait réfugié au Setchouan (caractères chinois).

    Actuellement il semble que lunité nest pas parfaite dans lintérieur de la maison. Daucuns ont voulu réunir en un seul faisceau les grandes religions qui se partagent le monde : catholicisme, protestantisme bouddhisme, taoïsme, confucianisme et mahométisme. Des démarches ont été faites en vue de ce rapprochement : mais elles nont pas abouti, et aujourdhui chaque province a ses croyances et ses pratiques spéciales : mélange de bouddhisme, de confucianisme et de taoïsme.

    On a parlé beaucoup de pratiques occultes, réservées seulement à certains initiés et on a crié au scandale. Sur ce point, il a été impossible de me renseigner. Je puis dire que les réunions des hommes et celles des femmes se font dans des locaux différents, le Tongchanché ayant des adeptes aussi bien parmi les femmes que parmi les hommes. Jai remarqué, non sans tristesse, le fanatisme des adeptes et éprouvé moi-même la difficulté douvrir leurs yeux à la vraie lumière.

    Ils se privent de viande de buf, de poule et de canard. Visant à se dégager de toute préoccupation terrestre, ils vont jusquà cesser toutes relations conjugales. En récompense ils deviendront des saints et, dans lautre vie, ils seront immortels (chen-sien (caractères chinois).

    Le Tongchanché a ses missionnaires, quil envoie dans toutes les provinces prêcher sa doctrine: jen ai rencontré à Louchan, à Chepin, et jen rencontrerai dautres dans la suite de ce voyage. Ils sont hébergés gratuitement dans les localités où la secte est établie et jai entendu lun deux nous raconter avec satisfaction comment le pousa (idole) lavait protégé, dans ses longues courses, contre les brigands et tous autres dangers. Jen ai vu de tout jeunes, dont les paroles et les actes témoignaient dun réel esprit de prosélytisme.

    Le zèle de la secte ne se manifeste pas seulement en paroles, ils ont des uvres humanitaires : distribution gratuite de médicaments aux malades, de riz aux faméliques. M. Yaô, à son retour, sera chargé dapporter la somme de sept à huit cents piastres, offerte par les disciples, au temple principal de Kouiyang, nouvellement établi.

    Je ne prétends pas épuiser la question du Tongchanché ; jai voulu seulement noter les particularités que jai remarquées moi-même. Il me reste à dire quà Chepin les adeptes de la secte récitent en commun des formules. Ils ont une sorte de prière du matin et du soir et comme des litanies auxquelles le chur répond par ces mots : Lan-ou o-mi-to-fou (caractères chinois), qui sont la formule rituelle dune secte bouddhique. Soit par la parole, soit par des livres que jai distribués partout où je lai pu, jai essayé de faire connaître la doctrine chrétienne à ces fanatiques endurcis. Cest à Dieu, à qui rien nest impossible, de faire le reste.

    Comme à Houangpin, nous navons que la soirée pour nous aboucher avec le mandarin et les notables et organiser avec eux la distribution des secours aux faméliques ; nous laissons à Chepin la somme de $ 2.000 et il est décidé quelle sera convertie en riz qui sera distribué par les soins mêmes du Tongchanché. Ce nest pas trop de cette somme pour toute une préfecture qui a été gravement éprouvée par la sécheresse et qui, de plus, a subi le fléau de la grêle. Nous pouvons encore voir les toitures mises à mal, de gros arbres arrachés et des maisons entières renversées par louragan. Mais nous avons 19 districts à secourir et nous devons bien calculer pour que chaque district ait sa part de secours.

    24 mai. Quelle journée fatigante aujourdhui ! A cause des montées abruptes, nous devons souvent descendre de chaise pour soulager un peu nos porteurs. Larrivée à Tchenyuen est particulièrement pénible, car nous avons à gravir la fameuse montagne de Tchen-hiong-kouan, très raide et très haute.

    Plus nous avançons, plus nous constatons la désolation de ces malheureux pays : cultures abandonnées, villages désertés, maisons en ruines, cadavres qui jalonnent la route. Mais ce qui nous frappe le plus, cest la ville de Tchenyuen, si commerçante autrefois, désolée aujourdhui. Partout des ruines, des maisons qui sécroulent, et cest à peine si nous rencontrons quelques habitants de ci de là. Ce spectacle fait vraiment mal à voir. Enfin nous passons la rivière en barque et nous voilà à la Mission catholique. Je ne suis pas fâché de me sentir chez moi et de navoir plus recours au Tongchanché. La maison, qui est inoccupée, est vaste, et nous pouvons aisément nous y installer avec tous nos bagages. La résidence possède, en outre, de larges vérandas, qui la rendent particulièrement agréable. M. Yaô lui-même na par lair de regretter Tongchanché.

    25 mai. Ce matin jai le bonheur de célébrer la sainte messe, et M. Yaô, poussé sans doute par la curiosité, vient y assister. Puisse la grâce lattirer à la vraie religion !

    Nous renvoyons une partie de nos porteurs, qui désormais nous deviennent inutiles. Les pauvres gens ne peuvent rentrer à Kouiyang avec le peu dargent qui leur reste, car le prix de la vie est par trop élevé. Nous leur donnons donc une demi-piastre par tête en plus de ce qui était convenu, pour quils aient les moyens de se nourrir en route. Mais pour comble dinfortune, plus de commerce à Tchenyuen ; partant pas de transport de marchandises, il devront donc repartir les mains vides.

    Le prix du riz ici est de 8 piastres-argent la mesure ; les billets très dépréciés, valent seulement 60 cents de piastre-argent. Quant aux demi-piastres métalliques yunnanaises, elles ne sont cotées que 70 cents. Or nous navons dans nos caisses que des piastres-papier ou des demi-piastres métalliques yunnanaises. Voilà qui va réduire de beaucoup la valeur des sommes attribuées aux affamés. Ce sera une perte de plus pour les pauvres gens de ce pays.

    Pendant la journée nous faisons visite au colonel Tchen, au colonel Heou (caractères chinois), et au mandarin civil. Nos prions ce dernier dorganiser au plus tôt un comité local auquel nous puissions confier en toute sûreté largent destiné aux faméliques. Cette première sortie nous fournit loccasion de voir de plus près la ville et de constater la misère qui y règne. Quelle désolation ! Javais vu Tchenyuen en 1914.Cest là que jétais venu membarquer pour répondre à lordre de mobilisation. Dès notre arrivée, le premier jour, nous pûmes alors louer une barque qui devait nous conduire jusquà Changté (caractères chinois) au Hounan. Aujourdhui, sauf le bac qui permet de traverser la rivière, vous chercheriez en vain une barque dans le port.

    Tchenyuen vivait autrefois du commerce que lui valait le fleuve. Son port était très animé. Le Kouytcheou exportait ses matières premières, surtout son opium, et le Hounan y apportait les produits manufacturés venus de Shanghai. Aujourdhui cest bien fini. On nentend plus les cris des rameurs ; plus danimation dans le port. Dans la rue on ne voit que quelques étalages de fruits ou de légumes. Le grand commerce a disparu. Les entrepôts ont fermé leurs portes, dont les propriétaires ont quitté le pays. Ici ce sont des devantures défoncées et des maisons abandonnées. Le regard, les traversant de part en part, peut par delà apercevoir les eaux du fleuve. Plus loin un magasin, autrefois prospère, a été converti en écurie et une couche de fumier recouvre le sol. Les soldats, fort nombreux en ville, ne trouvent pas de meilleurs lits que les anciens établis des grands magasins. Partout des mendiants au teint cadavérique vous tendent la main. Cest la misère noire, et cest aussi la mort qui fait de plus en plus de ravages. On voit des morts un peu partout dans les maisons en ruines. Cela fait pitié et horreur !

    Par curiosité, M. Yaô et moi allons examiner les machines électriques qui, destinées à Kouiyang, attendent ici depuis cinq ou six ans. Nous trouvons des volants rouillés, cassés, jetés à même le sol. On nous dit que de nombreuses pièces ont disparu, quun chef militaire a même essayé de les couler pour en faire des pièces de monnaie. Quand on voudra monter ces machines, lopération sera pratiquement impossible, parce quelles sont incomplètes et que ce qui en reste est fort avarié. Voilà un témoignage bien frappant de lanarchie qui règne actuellement en Chine !

    26 mai. Tchenyuen possédait autrefois quelques familles catholiques. A mon arrivée, jinterroge à ce sujet le pharmacien installé dans la résidence. Il me répond que toutes ces familles sont mortes de misère. Malgré tout, je lenvoie parcourir la ville pour sinformer plus sûrement et il revient me dire quil a découvert seulement une femme mourante à laquelle il a pu administrer le baptême in articulo mortis. Voilà létat de cette station.

    La maison que possède ici la Mission catholique a été construite, il y a environ 20 ans, par le P. Fortunat. Elle était destinée surtout à abriter nos objets venus de France. Le missionnaire chargé de la station venait de Houangpin. Mais, depuis quelques années déjà Houangpin na plus de titulaire et Tchenyuen, par le fait, a été peu délaissé. Une maison, un gardien et cest tout.

    Les Protestants cependant ont tout à côté un temple desservi par un pasteur australien et sa famille. Ils comptent une centaine de baptisés et, plusieurs fois par jour, leur cloche fait retentir les échos de la montagne. Oh ! Cette cloche, elle me fait mal au cur ! Parfois je voudrais la voir seffondrer devant moi, car elle proclame trop fort quà Tchenyuen seuls les hérétiques ont des fidèles, tandis le catholicisme y est à peine connu. Mon Dieu, laisserez-vous longtemps lerreur prendre ici le pas sur la vérité ? Envoyez des ouvriers à votre vigne, car la moisson jaunit et les épis sont mûrs. Quun missionnaire sinstalle ici et bientôt il verra des âmes venir à lui !

    Mais, je ne le sais que trop, notre Mission manque de bras. Il faudra peut-être quune autre Société vienne travailler à cette partie de la vigne et suppléer au petit nombre de nos nouvelles recrues, qui se font de plus en plus rares.

    Je fais visite au pasteur protestant, M. Hatten, car nous aurons à nous adresser à lui pour la distribution des sommes accordées à Tchenyuen. Je vois en même temps Mme Hatten et Mlle Piave, dorigine suisse. M. Hatten est un homme dune cinquantaine dannées, venu en Chine depuis quinze ans. Je suis reçu de façon courtoise. Et pourtant je me trouve dépaysé dans ce milieu dhérétiques venus en Chine dans un but semblable au nôtre, mais pour, en fin de compte, conduire leurs adeptes dans la voie de lerreur. Et cependant ces gens-là paraissent sincères et de bonne foi. Et que Dieu tiendra compte de leur bonne volonté et fera tourner à sa gloire leur zèle et leur travail. Au fond, je ne peux me défendre de lidée quils ne travaillent pas en vain et quun jour leurs chrétiens, ouvrant les yeux à la vraie lumière, entreront dans le giron de la sainte Eglise catholique et romaine. Jallais prendre congé de mes hôtes, lorsque Mme Hatten me fit demander si jaccepterais de dîner avec sa famille. Je me récuse, car cest aujourdhui le mercredi des Quatre-Temps. Quà cela ne tienne, me dit-on, voulez-vous accepter pour demain? Ne pouvant décliner une aimable invitation, je promets de venir avec M. Yaô, qui lui-même nest pas oublié.

    27 mai. Aujourdhui déjeuner chez les Protestants en compagnie de M. Yaô. A table, M. et Mme Hatten, la petite Faith, leur fillette, et Mlle Piave. Cest la première fois de ma vie que je prends un repas en pareille compagnie ; mais nos hôtes sont charmants et aucune allusion nest faite aux questions qui nous séparent. Avant le repas, M. Hatten fait une prière, à laquelle toute la famille sunit avec recueillement, même la petite Faith, qui na que 8 ans, mais qui a lair toute pénétrée de la grandeur de lacte quelle accomplit. Après le repas, M. Hatten nous invite à prendre lair sous la véranda, doù nous avons vue sur la pelouse et le jardin, qui offrent un aspect agréable. La petite Faith nous intéresse fort en jouant à la ménagère avec une de ses amies chinoises qui est venue la rejoindre.

    Après avoir pris congé de nos hôtes, M. Yaô et moi faisons une promenade en ville et allons visiter lancienne école construite sur la montagne Tsinlong-chan (caractères chinois) et lécole secondaire située dans un renfoncement de la même montagne, dans le cadre le plus riant. Hélas ! De ces deux écoles il ne reste plus quun amas de ruines. Ce ne sont que débris de tuiles et de briques, et les mendiants sacharnent à tailler dans les colonnes pour en vendre les morceaux comme bois de chauffage.

    A Tsinlongchan le site est magnifique. Dun coup dil la vue embrasse la ville entière avec tous les méandres du fleuve. Mais on ne peut voir tant de ruines sans se sentir le cur serré.

    A lécole secondaire, il faut se frayer un passage à travers des monceaux de livres à même le sol, dans un indescriptible désordre. M.Yaô se précipite, ramasse un livre, en feuillette quelques pages et se lamente sur une telle profanation, car il ne peut voir traîner à terre un bout de papier portant quelques caractères sans le recueillir aussitôt pieusement pour le soustraire aux piétinements des passants. Pour lui, en effet, tout caractère est chose sainte. Aussi comme ils sont mal jugés les Européens qui ne rougissent pas demployer des manuscrits et des imprimés à toutes sortes dusages. M. Yaô va racontant à tout venant la désolation dont il a été témoin à lécole secondaire : les livres du Sage (Confucius) jetés pêle-mêle sur le sol, et personne ne venant les recueillir pour les déposer dans un endroit convenable ! Il sen ouvre à lancien directeur de lécole. Je suis témoin de la scène. M. Yaô avec ses gestes nerveux, exprime lhorreur que lui inspire labandon scandaleux dont il a été témoin. Le directeur se contente de répondre quil se gardera bien de toucher à ces livres, de peur dêtre taxé de faire ainsi acte dautorité ou de propriété par un quelconque officier : celui-ci en prendrait prétexte pour exiger de lui les revenus de lécole, qui seraient ainsi employés à des usages militaires. Cette crainte nest pas chimérique. Ce pauvre directeur sest vu braquer un canon de fusil sur la poitrine et menacé de mort sil ne livrait aussitôt les fonds de lécole et ceux des uvres humanitaires dont il est président. Devant cet argument M. Yaô ninsiste pas, mais il pousse encore quelques gémissements plaintifs sur le malheur des temps. Et, en effet, Tchenyuen na jamais vu pareille désolation. Dans cette grande ville vous ne trouveriez plus une seule école. Le Tongchanché lui-même, malgré son esprit de prosélytisme, nose pas réunir des élèves pour létude des livres de Confucius. Comme celles que nous venons de visiter, toutes les autres écoles de ville sont abandonnées et leurs locaux tombent en ruine.

    Aujourdhui cest la fête de la Sainte Trinité. A la messe javais comme assistance mes deux domestiques, le pharmacien du lieu et deux porteurs. Cétait loin dégaler les foules de Lourdes ! A ce pusillus grex jai pourtant adressé quelques paroles. Quand verrai-je les habitants de Tchenyuen venir nombreux écouter la parole divine ? Cest à vous, mon Dieu, de répandre votre grâce dans ces âme païennes pour les éclairer de votre lumière et vous révéler à elles. Tout à côté dici jentends la voix des hérétiques chanter leurs cantiques joyeux. Mais, ô Jésus, navez-vous pas exprimé le désir de voir ces brebis étrangères entrer au bercail pour ne former quun seul troupeau sous la houlette du même Pasteur ? Ne permettez donc pas que ces brebis égarées errent plus longtemps exposées à la dent du loup. Une à une prenez-les sur vos divines épaules, ramenez-les dans la vraie voie et placez-les dans les pâturages de votre sainte Eglise !

    1er Juin. Aujourdhui nous avons été convoqués par le préfet pour assister à une réunion du comité local afin de décider la façon de distribuer les secours apportés par nous. Quelques notables sont là. Jai demandé les comptes des sommes reçues et distribuées lan dernier, car il paraît bien quil y a eu des fuites. Les notables sont sujets à caution. Ils voudraient tous retirer quelques avantages personnels de ces distributions aux faméliques. Cest la mentalité païenne et nous sommes en Chine. Mais M. Yaô et moi avons fait comprendre au mandarin que M. Hatten est, à notre avis, le plus apte à une répartition équitable des subsides, et le magistrat nous a promis de faire droit à notre désir. Après la réunion, promenade, en compagnie de M. Yaô, à la pagode de Tsinlongchan, doù nous avons la plus belle vue sur la ville. Tchenyuen est un des plus beaux sites que jaie jamais vus au Kouytcheou. Le paysage est des plus pittoresques ; mais je regrette de ne plus voir dans la rivière ces nombreuses embarcations qui donnaient tant danimation et tant de vie à cette ville aujourdhui comme morte. Les beaux jours dautrefois reviendront-ils ?

    2 Juin. Depuis notre arrivée à Tchenyuen la pluie est tombée sans presque discontinuer. Aujourdhui nous profitons dune éclaircie pour faire une promenade dans la ville militaire (oui-tchên caractères chinois). Tchenyuen est traversée dans toute sa longueur par la rivière. Sur la rive gauche, cest la ville commerçante, quhabitaient autrefois lintendant (tao-in caractères chinois), le préfet (fou caractères chinois) et le sous-préfet (hien caractères chinois). Celle de la rive droite est appelée ville militaire, parce quelle était, en effet, occupée par les mandarins militaires, dont le plus élevé en grade était le tchentay (caractères chinois) ou colonel.

    La ville militaire est murée, et ses remparts, partant des bords de la rivière, sélèvent jusquau sommet des montagnes voisines. Mais à quoi servent aujourdhui ces murailles de pierre qui sétendent si loin ? Elles narrêtent même pas les loups, qui viennent en plein jour jusque dans les rues, faisant de nombreuses victimes parmi les enfants.

    Le prétoire du tchentay avait autrefois un aspect imposant : témoin les belles colonnes, les grandes salles, les vastes cours, les beaux portiques, les inscriptions élogieuses à ladresse des illustres personnages qui ont habité ce palais. Mais que sont devenues ces splendeurs passées ? Où sont ces grands hommes qui en imposaient aux populations ? Les herbes envahissent les cours, les rayons du soleil passent librement à travers une toiture en ruine ; partout des décombres, des ordures. Quittons ces lieux désolés et portons nos pas ailleurs. Nous voici dans la rue : mais ici encore ce ne sont que maisons vides et abandonnées. Sur cinquante, cest à peine si une ou deux sont habitées

    Voici la prison modèle (mou-fan-kien-io caractères chinois) qui na pas plus de dix ans dexistence. Nous entrons, précédés dun gardien qui nous fait visiter les cellules, dailleurs vides. Les prisonniers ont été délivrés par une bande de pirates qui avaient pénétré en ville. Dans ce vaste établissement ne se trouvent actuellement que deux prisonniers, écroués par ordre du colonel. Mais, direz-vous, cest parfait ! Pays modèle que votre Tchenyuen. Ne vous pressez pas de tirer cette conclusion. De lautre côté de la rivière, le tribunal, de construction tout aussi récente que la prison, est lui-même abandonné ; ses cours sont déjà submergées de hautes herbes. Cest à croire que la faim a enlevé aux habitants de Tchenyuen le goût de la procédure. Les juges, ne recevant plus aucun traitement, ont eux-mêmes disparu. Mais nallez pas, pour croire quil ny a plus de voleurs et de brigands dans le pays ! Bien au contraire, il y en a plus que jamais ; le pays en est infesté et les chefs de district sont de connivence avec eux. Ce sont ces bandits qui font la loi : ils interceptent toutes les routes et on ne peut impunément saventurer à quelques lys de la ville. Cette malheureuse cité éprouve ainsi de grandes difficultés à se ravitailler, les brigands faisant main basse sur le riz, le blé et sur tout ce qui à quelque valeur. Partout on rencontre des cadavres en putréfaction, que personne ne prend linitiative densevelir. On dirait vraiment quune malédiction pèse sur cette contrée !

    3 Juin. Ce matin, en compagnie de M. Yaô, je gravis la haute montagne qui fait écran, juste en face de loratoire, et qui na pas moins de 500 mètres de hauteur. De la cime nous avons vue sur tout le pays. De cet observatoire on peut très bien se rendre compte de la configuration du Kouytcheou. On dirait dune vaste mer dont les innombrables vagues sont formées par les montagnes. De quelque côté que vous tourniez les regards, vous napercevez que des montagnes. Oh ! Le beau pays !

    Nous recevons les délégués de Taykong (caractères chinois) et ceux de Tsinki (caractères chinois), auxquels nous confions la somme de $1.400 pour chacune de ces villes. Nous attendons encore les délégués de Yupin (caractères chinois) et de Sehien (caractères chinois). Depuis longtemps déjà nous avons écrit aux mandarins respectifs de ces villes de nous envoyer ici leurs délégués, ne pouvant nous-mêmes nous rendre dans chacune de sous-préfectures. Cest lattente de ces délégués qui nous oblige à prolonger notre séjour à Tchenyuen.

    4 Juin. Aujourdhui nous apprenons la défaite à Tchongking des troupes du Kouytcheou. Ces troupes en retraite ont pénétré au Kouytcheou et lavant-garde a déjà atteint Tseny. Leur intention est de se rendre au Hounan par plusieurs routes. Leur général en chef, Yuen Tsoumin, passera par Kouiyang et Tchenyuen. Pauvres pays de lEst, voilà un fléau de plus qui va sabattre sur eux !

    Pourrons-nous aller à Tongjen avec cette perspective de trouver les routes encombrées de troupes et dexposer nos bagages à être pillés par ces soldats plus ou moins disciplinés ? Mais nous pourrons, je pense, nous rendre à Kinpin (caractères chinois) et nous partirons aussitôt que le colonel Tchen nous aura avertis que les routes sont libres.

    Dans laprès-midi, nouvelle réunion du Comité, où les dernières dispositions sont prises pour assurer la distribution des secours. Demain nous verserons $3.000 au pasteur protestant, nommé trésorier.

    5 Juin. Ce matin nous remettons à M. Hatten 1.000 piastres métal et 2.000 piastres-papier. Hélas ! Ces 2.000 billets ne valent ici que $1.200 et les 1.000 piastres-métal yunnanaises que $800.

    6 Juin. Le séjour à Tchenyuen nous paraît un peu long. Depuis quinze jours déjà nous sommes ici et la lettre attendue du colonel Tchen narrive toujours pas. Plusieurs préfectures nont encore envoyé leurs délégués. Nous ne pouvons cependant nous éterniser ici. Cette montagne den face, qui fait écran et barre lhorizon, commence par mobséder. Quand pourrons-nous partir enfin ?

    7 Juin. Le colonel Heou nous informe que le colonel Tchen a atteint Kinpin. Pourquoi ne nous écrit-il pas ? Nous nous décidons à lui télégraphier pour lui demander si nous pouvons sans danger nous mettre en route.

    8 Juin. Aujourdhui nous avons été invités à un repas par le colonel Heou. Maigre festin, à la vérité, qui se ressent de la famine ! A notre table se trouve un délégué du général Ouang Tienpei, qui doit partir demain pour Kiongchouy (caractères chinois). Le colonel nous propose de partir avec lui et il nous promet une escorte de soldats pour nous protéger en cours de route. Cest décidé, nous partirons demain. Dès ce soir nous confierons au pasteur protestant des caisses dargent destinées à Tongjen (caractères chinois), pour ne pas les exposer à être pillées au cours du voyage. Nous viendrons les reprendre plus tard. Quant aux subsides de Kinki, Sehien et Yupin, nous les laissons entre les mains du colonel Heou, qui se charge de les remettre aux délégués de ces districts quand ils arriveront.

    9 Juin. Nous nous mettons en route, escortés par un détachement de soldats qui ont reçu lordre de nous accompagner jusquà Kiongchouy. A 20 lys de Tchenyuen, nous traversons le petit marché de Leangloukeou (caractères chinois). Des sentinelles nous arrêtent à lentrée du village, nous demandant qui nous sommes. Cest notre escorte qui nous vaut cette formalité, ces sentinelles ayant reçu des ordres sévères afin déviter toute surprise.

    Les soldats de cette garnison de Leangloukeou souffrent de toutes sortes de privations. Ne pouvant trouver de riz à acheter, ils se nourrissent de blé mal préparé, cause, pour beaucoup dentre eux, de maladie. Pour sabriter ils nont que des maisons délabrées dont les habitants sont morts ou disparus. Dans ce marché, qui comptait autrefois de 30 à 40 familles, il nen reste plus guère que quatre ou cinq, végétant dans une misère affreuse.

    Après avoir passé Leangloukeou, nous tournons au sud-est, tandis que la route de Tongjen continue dans la direction du nord-est jalonnée par les poteaux des fils télégraphiques de cette ville et de celle de Hongkiang (caractères chinois). Pour nous, nous restons fidèles au fil de Sankiang (caractères chinois).

    Quelle terrible journée de marche aujourdhui ! A quelques lys de Leangloukeou nous nous engageons dans la montagne. Impossible de rester en chaise par ces pentes trop raides et cette route affreusement ravinée.

    Nous traversons de beaux sites, mais pas âme qui vive. Les habitants ont dû fuir pour éviter les pillages des bandits et les concussions des troupes. Toutes les habitations qui bordent la route sont défoncées et tombent en ruine. Que sont devenus les occupants ? Ils ont sans doute cherché dans un repli de la montagne un endroit plus retiré, espérant par ce moyen échapper, sinon aux déprédations des bandits, du moins aux malversations des soldats de passage. Nous devons renoncer à trouver un bol de riz sur cette route déserte. Faisant halte sur le bord du chemin, nous mettons à contribution nos provisions de route, tandis que leau du ruisseau qui coule à côté nous servira de boisson. Prenant en pitié nos porteurs, je leur partage un pain, petite collation qui leur permettra datteindre plus facilement létape. Quant à nos soldats, sans doute tiraillés par la faim, ils ont pris les devants, nous laissant exposés à être piratés.

    Le repas fini, nous reprenons notre marche par des routes toujours ravinées et difficiles. A un repli de la montagne nous apercevons notre escorte qui nous avertit de nous hâter à cause des bandits dont le pays est infesté. Nous voudrions bien aller plus vite ; mais nos porteurs, trop fatigués, ne peuvent presser le pas. Toutefois la Providence veille : nous ne rencontrons pas un seul brigand. Arrivés au petit village de Hiangchouy (caractères chinois), je suis témoin dune scène imprévue : les soldats, affamés, se sont jetés à la poursuite des poules, causant ainsi le désespoir des ménagères, qui sefforcent de défendre leur basse-cour.

    A lentrée du marché, le capitaine commandant notre escorte, alléguant la fatigue et la faim de ses soldats, qui ont dû marcher toute la journée sans manger, nous propose de nous arrêter ici pour y passer la nuit. La proposition de ce bon capitaine, si soucieux, du moins en apparence, du bien-être de ses hommes, me paraît, en la circonstance, dictée par un tout autre motif : à certains indices, surtout à de caractéristiques baillements, je devine que, fumeur dopium, il est tenaillé par sa passion quil a hâte de satisfaire. Nous ninsistons pas et, pensant dailleurs contenter tout le monde, nous consentons volontiers à passer la nuit à Hiangchouy.

    A peine sommes-nous installés dans notre auberge que des cris de désespoir nous arrivent dune chambre voisine. Je me précipite et, soupçonnant ce qui se passe, je ne suis nullement surpris de voir trois ou quatre soldats faisant main basse sur les provisions nos hôtes : lun plonge ses mains dans les jarres de légumes salés ; un autre sest emparé dun boisseau de blé ; un troisième emporte des pois secs dans le pan de son habit. La maîtresse dauberge proteste de toutes ses forces contre ces déprédations, sa fillette denviron douze ans sefforce darracher tout ce quelle peut des mains des soldats. Le patron de la maison, lui, se contente de pleurer. Les rôles sont renversés : cest le sexe faible qui fait montre de courage. Je fais cesser ce pillage et les soldats disparaissent, non toutefois sans emporter plusieurs boisseaux de blé et de légumes secs. Pour calmer les maîtres de céans, nous nous engageons à payer le prix des denrées enlevées, et tout rentre dans lordre.

    Un peu plus tard, cest une vieille femme, qui, sortie sur la rue, réclame à grands cris sa réserve dhuile quon vient de lui voler. Informations prises, cest lordonnance du capitaine qui a enlevé de force ce produit, dont son chef a besoin pour sa lampe à opium. Pendant longtemps la pauvre vieille femme jette à tous les échos ses cris de désespoir, en appelant aux poussahs (idoles) du larcin dont elle vient dêtre victime. Rien ny fait. Le capitaine ne pouvant se priver de sa drogue, les poussahs ne peuvent absolument rien en faveur du bon droit de la vieille femme. Et tandis que celle-ci continue ses lamentations, celui-là, couché sur un lit de camp, tire bientôt de sa pipe de grandes bouffées de fumée dopium quil aspire voluptueusement.

    (A suivre) A. DARRIS,
    Miss. de Kouiyang
    1927/80-94
    80-94
    Darris
    Chine
    1927
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