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Au secours des affamés du Kouytcheou 1

Au secours des affamés du Kouytcheou Faisant partie du Comité de Secours aux faméliques, je fus désigné pour aller, en compagnie dun Chinois, M. Yao, porter des secours aux districts de lEst de la province, particulièrement éprouvés par la famine. Le 16 mai nous partions pour ce long voyage qui devait durer près de trois mois.
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    Au secours des affamés du Kouytcheou

    Faisant partie du Comité de Secours aux faméliques, je fus désigné pour aller, en compagnie dun Chinois, M. Yao, porter des secours aux districts de lEst de la province, particulièrement éprouvés par la famine. Le 16 mai nous partions pour ce long voyage qui devait durer près de trois mois.

    Le 15, nous avions reçu avis davoir à nous tenir prêts pour le lendemain, si nous voulions profiter du départ dun régiment, qui nous protégerait en cours de route. Craignant de manquer de temps pour mettre la dernière main à mes préparatifs, jessayai dobtenir un jour de répit, mais ce fut en vain. Le général de brigade maintint sa décision et force nous fut den prendre notre parti : nous partirions le 16. A la vérité, le gros de nos bagages était prêt depuis un mois. Javais là, dans ma chambre, huit caisses contenant la belle somme de $40.000 (quarante mille piastres). Restait à rassembler les mille petits objets indispensables pour un voyage et, dans notre hâte, nous risquions doublier les plus utiles.

    16 mai. A 11 heures du matin, nous nous trouvions au rendez-vous où nous attendions larrivée du colonel Tchen. Les membres du Comité étaient là aussi pour nous faire leurs adieux et nous souhaiter un heureux voyage. Lattente fut longue : le colonel narrivait pas.... Le voici enfin avec son escorte, en tout une centaine dhommes seulement ; le reste de ses troupes avait pris les devants. Nous partons : il est deux heures de laprès-midi.

    Nous voyageons en chaise à porteurs. La première fois que, nouvellement débarqué en Chine, je me vis en palanquin, porté sur les épaules de mes semblables, ce moyen de transport me répugnait. Eh ! quoi, me disais-je, tous les hommes ne sont-ils pas égaux ? Pourquoi donc ceux-ci font-ils loffice de bêtes de somme, tandis que je fais le grand seigneur ? Mais il y plus de vingt ans de cela. Depuis jai dû prendre mon parti de ces murs chinoises. Après tout, ce nest pas moi qui ai choisi ce mode de locomotion, et je préférerais mille fois voyager en voiture ou en chemin de fer. Mais voitures et chemins de fer sont inconnus au Kouytcheou. Quant aux porteurs, ils vivent de leur métier et ne sen plaignent pas. Laissons faire le temps et la civilisation : dans quelques années, les palanquins disparaîtront pour laisser la place aux automobiles. Je serai le-premier à men réjouir. Alors les voyages seront rapides.

    Après une heure de chemin, nous faisons une halte. On a annoncé larrivée dun général venant de Touchan, et le colonel Tchen veut avoir une entrevue avec lui. Il est déjà quatre heures lorsque nous reprenons notre route.

    A 6 heures ½ , nous atteignons Houanggnichao, où nous passerons la nuit.

    Nos gens viennent nous annoncer que la seule auberge convenable a été retenue par le colonel et sa suite. Force est de nous contenter dune mauvaise chambre, où nous pouvons dresser nos lits, mais où il est impossible de faire entrer nos caisses. Après entente avec le colonel, ce dernier consent à les prendre dans la cour de son auberge et il promet de les confier à la garde dune sentinelle ; mais il désire que nous désignions aussi un de nos hommes, car il ne veut pas prendre sur lui seul la responsabilité de nos trésors.

    La maison qui nous héberge appartient à une famille chrétienne. Le marché de Houanggnichao compte, en effet, quelques chrétiens, mais peu instruits et assez tièdes. Pour si tièdes quils soient, en cours de route on a plaisir à rencontrer quelques chrétiens et à savoir Dieu connu et adoré par quelques âmes au milieu de tout un peuple de païens.

    17 mai. Départ à 7 heures ½. A la vérité, M. Yao et moi étions prêts depuis longtemps, mais nous attendions le départ du colonel, qui, lui, nest pas pressé. Il sait que létape nest pas longue aujourdhui et que nous arriverons de très bonne heure.

    A Longli nous allons demander lhospitalité au P. Ronat. Le cher Père nous reçoit de son mieux et, si chez lui nous ne trouvons pas le luxe, nous sommes heureux davoir des chambres propres et des lits où nous pourrons dormir en paix, sans être dévorés par laffreuse vermine des auberges chinoises.

    Le soir nous faisons visite au mandarin local, qui nous rend la politesse un instant auprès. Nous recevons aussi quelques notables venant nous demander des secours pour le district de Longli, qui souffre aussi de la famine ; mais, nayant pas été chargés de secourir cette localité, nous devons nous contenter de leur indiquer la marche à suivre pour sadresser au Comité de Kouiyang, en leur laissant lespoir de voir leurs démarches couronnées de succès.

    18 mai. Ce matin jai eu le bonheur de célébrer la sainte Messe. Dorénavant je devrai attendre longtemps avant de pouvoir de nouveau monter au saint autel, car nous ne rencontrerons plus de résidence de missionnaire. Dès aujourdhui nous allons voyager en plein pays païen.

    A 7 heures nous faisons nos adieux au P. Ronat, sans pouvoir lui promettre un prompt retour, car notre randonnée sera longue.

    Tous les matins, durant ce voyage, je marche à pied pendant dix lys au moins pour profiter de la fraîcheur. Après nos repas je fais de même, de sorte que mes porteurs nont pas à se plaindre. Sur 60 ou 70 lys, jen parcours au moins 30 à pied pendant lesquels je mentretiens avec M. Yao et lui parle de religion.

    M. Yao est un honnête païen, dont jai fait la connaissance depuis une dizaine dannées, mais que javais très peu fréquenté. Au premier abord, je redoutais même dentreprendre un si long voyage avec un païen, qui allait devenir mon compagnon inséparable pendant plus de deux mois, devant partager la même table, la même chambre. Aurais-je toute la facilité désirable pour réciter mon bréviaire et faire mes exercices de piété ? Javoue de suite que mes craintes étaient vaines. Je nai eu quà me louer de la discrétion de mon compagnon : jai pu, sans difficulté aucune, réciter mon bréviaire, célébrer la sainte Messe quand jen ai eu la facilité, et M. Yao na témoigné que du respect à légard de choses nouvelles pour lui, auxquelles il prenait le plus grand intérêt. Jignorais, avant notre départ, que M. Yao fût président, pour la province du Kouytcheou, du fameux Tongchan-ché (caractères chinois), secte de fondation récente et qui a fait en quelques années des progrès très rapides. Jaurai loccasion den parler plus dune fois dans la suite de ce récit. M. Yao est originaire de la province du Ganhoui (caractères chinois) et jaime à lentendre répondre par ces deux mots à ceux qui linterrogent sur son pays dorigine.

    Quand deux Chinois se rencontrent pour la première fois, ils sadressent réciproquement les questions suivantes : Votre précieux nom ?. Votre précieux surnom ? Puis cette autre : Votre précieux pays ? Linterpellé répond à cette dernière question par le nom de la province qui la vu naître ou qui a vu naître ses ancêtres. Témoin de cette petite scène des milliers et des milliers de fois, je nai jamais entendu un Chinois se reconnaître natif du Kouytcheou. Pourquoi cela ? Cest que le Kouytcheou a la réputation dêtre une terre habitée par des barbares. Nentend-on pas répéter souvent : Kouytcheou Miao-ty (terre des Miao). Or, les Miao sont une race aborigène que les fils de Han ont chassée des territoires fertiles quelle occupait pour la reléguer dans des montagnes ou en des pays très pauvres. Les Chinois détestent cette race inférieure et pour rien au monde ils ne voudraient être confondus avec elle ou réputés de même origine.

    M. Yao est réellement de la province du Ganhoui, mais il est venu dès son jeune âge au Kouytcheou, à la suite de son père, envoyé ici de Pékin pour exercer une fonction de petit mandarin. Son long séjour au Kouytcheou a bien mérité à M. Yao. le titre de Kouytcheounais. Détrompez-vous. Jamais M. Yao ne consentira à se dire du Kouytcheou. Jattendais toujours avec une certaine satisfaction le moment des premières politesses échangées entre M. Yao et un nouvel interlocuteur. A la question posée : Ton précieux pays ? M. Yao répondait toujours dun air satisfait : il se soulevait un peu de son siège, sa tête sinclinait de vingt degrés, un sourire épanouissait son visage en enfin les mots attendus venaient agréablement frapper mon oreille : Ganhoui. Ah ! je noublierai jamais lorigine de M. Yao, et jaime une province qui peut produire des hommes si fiers de leur pays natal.

    Au physique, M. Yao est de taille moyenne et bien proportionnée. Son visage est orné dune assez belle barbe, chose rare chez un Chinois. Par contre sa tête est chauve, et il faut lentendre donner lexplication de ce phénomène. Pourquoi a-t-il une belle barbe ? Cest que, dit-il, toute la sève capillaire sest portée de la tête à la mâchoire. Lexplication est simple, nest-ce pas ? Que pourriez-vous répondre à une démonstration aussi probante ?... Une autre caractéristique du portrait de M. Yao, cest son crâne dénudé se terminant en pointe. Cest ce que lui fit remarquer un jour le colonel Tchen et, à cette observation non sans malice, M. Yao ne trouva pas de réponse.

    M. Yao a commencé sa carrière dans larmée ; avant la Révolution, il était commandant. Mais la vie militaire ne convenant pas du tout à son tempérament pacifique, il renonça bientôt à tout désir de gloire et rentra dans le civil. Il devint trésorier du gouverneur Lieou Hienche, et cest là quil donna sa mesure dhomme intègre et honnête. Tous ceux qui lont connu à cette époque ont gardé de lui le meilleur souvenir et il vit encore de cette réputation.

    M. Yao a été aussi professeur dexercices physiques et de boxe dans les grandes écoles de la ville. Tout pacifique quil est, il a reçu, dans son jeune âge, léducation la plus virile. Un de ses oncles donnait chaque jour une leçon de boxe à toute le famille. Frères et surs devaient se former à cette rude école. Loncle est mort. Il a laissé une fille, qui depuis longtemps a coiffé sainte Catherine, mais qui saurait fort bien se défendre à coups de poings et à coup de pieds contre linsolent qui voudrait lui chercher noise. On dit même quelle ne serait pas gênée pour franchir un mur de clôture pour si haut quil fût.

    M. Yao na plus de fonction officielle depuis le départ du gouverneur Lieou Hienche. Il consacre sa vie aux uvres humanitaires et cest pour cela que je lai rencontré au Comité de secours aux faméliques. Il a été, en outre, élu président de la secte Tongchan-ché, titre quil a accepté, pensant faire uvre utile à son pays qui va à la dérive depuis la Révolution, et espérant le retenir sur la pente par la pratique de la morale de Confucius.

    M. Yao ne peut sempêcher dadmirer notre sainte religion, et je nai pas manqué, dès le premier jour, de lui passer des livres qui en expliquent les principes fondamentaux. Ils les a lus avec intérêt et ma avoué croire à un principe premier de toutes choses. Partant de là, je lai vivement exhorté à embrasser le catholicisme. Oui, ma-t-il dit, lan prochain, quand jaurai résigné mon titre de président du Tongchan-ché. Peut-on compter sur cette promesse à long terme ? Il est permis den douter. Il y a dailleurs un empêchement quil ne ma jamais avoué, mais que jai connu par ailleurs : il a deux femmes. Qui sait cependant ? La bonne semence est jetée dans ce cur droit, Dieu saura la faire croître et fructifier à son heure.

    Aujourdhui létape est longue et pénible ; mais elle a pour moi certains charmes, car elle me rappelle mes premières années de mission, qui ont laissé en moi des souvenirs ineffaçables. Je reconnais très bien ce pont couvert de Ongtsen-kiao, cette pagode de Moutchoutong (caractères chinois), dont jai visité autrefois la grotte aux curieuses stalactites, dans lesquelles mon cicérone, un bonze de la pagode, voulait voir tout autant de figures mythologiques. Mais nous passons bien vite pour ne pas arriver trop tard à létape et pressons les porteurs de ne pas se laisser surprendre par la nuit.

    Durant cette journée nous avons rencontré plusieurs morts sur le bord de la route : ce sont les cadavres de coolies maltraités, mal nourris qui, accablés de fatigue et torturés par la faim, sont tombés là pour ne plus se relever. Pauvres gens ! ils nont connu que le mauvais côté de la vie, et il est triste de penser que le beau ciel des élus nest pas pour eux.

    Nous rattrapons nos porteurs, dont quelques-uns, malades, se sont arrêtés en pleine montagne, nen pouvant plus et laissant lescorte les devancer de très loin. Voilà qui est fort dangereux dans ce pays éloigné de toute habitation. Nous pressons vivement le chef-porteur daviser au plus tôt à remplacer les porteurs malades pour ne pas sexposer à un pillage toujours possible dans ces montagnes désertes. Enfin le convoi repart et cahin-caha arrive au col qui domine la ville de Kouitin. Bientôt la descente commence et la perspective de larrivée prochaine ranime les courages défaillants. Nous voilà aux derniers échelons de lescalier de pierre et nous apercevons les murailles de Kouitin, qui sélèvent là-bas sur un mamelon, dominant une vaste plaine de rizières. Encore quelques pas et nous franchissons la porte de la ville.

    Nous comptions sur une auberge passable dans cette grande ville si fréquentée autrefois : mais nous sommes bien déçus ! Le colonel Tchen a choisi la meilleure hôtellerie de la ville et nous en sommes réduits à nous contenter de ce que nous trouvons de moins mal. Que voulez-vous ? Ce pays a été dévasté par ces bandes indisciplinées quon décore du nom de troupes régulières. Les meilleures auberges du temps passé ne sont plus que des ruines. Il faut donc se résigner, heureux de trouver un mauvais lit pour le repos de la nuit et une toiture qui nous abrite contre les intempéries. Au reste, la fatigue aidant, nous dormirons tout aussi bien que dans le plus riche hôtel de New-York ou de Chicago.

    La ville de Kouitin ne compte pas un seul chrétien ; mais dans le voisinage, à Pinfa, la Mission possède une station de sept ou huit cents âmes avec une belle église et une résidence pour le missionnaire. Cette station prospère est actuellement desservie par le P. Noyer.

    19 mai. De Kouitin nous allons coucher à Houangse, après avoir parcouru seulement une distance de 40 lys. Le colonel objecte que ses hommes sont fatigués et nous devons renoncer à aller plus loin pour ne pas nous priver de sa protection.

    Depuis Kouitin, nous remarquons de petits fortins échelonnés le long de la route de 5 en 5 lys. Construits en pierre, les murs sont intacts, mais depuis longtemps la toiture a disparu. Ces fortins datent de la grande rébellion miao. Ils furent construits par les chefs militaires pour protéger la route, et, par ce moyen pratique, ils arrivèrent à pacifier le pays. Cependant ces constructions sont de très modestes dimensions : elles forment un carré de trois mètres de côté seulement et ne pourraient contenir quun nombre très restreint de soldats. Mais, élevées sur des hauteurs dominant la route, elles pouvaient faire des signaux de poste à poste, ce qui leur permettait de recevoir des secours rapides en cas de danger. Ce mode de fortification nétait donc pas mal compris et, dailleurs, rendit les services quon en attendait. Aujourdhui les troupes sont bien plus nombreuses, et pourtant on narrive pas à purger le pays des brigands, La stratégie moderne en Chine pourrait donc emprunter aux vieux systèmes, pour surannés quils puissent paraître.

    Arrivés à Houangse, petit marché de deux à trois cents foyers, nous avons de la peine à trouver une auberge où nous loger avec nos bagages. Comme les meilleures ont été envahies par les soldats, force nous est de demander lhospitalité au paotong ou maire du pays. Ce chef de district habite une maison assez délabrée et nous ne réussissons quavec peine à trouver un coin pour y installer notre literie : quelques planches sur deux escabeaux et cest tout. Impossible de trouver de la paille pour servir de matelas ; aussi le lendemain matin au lever je me sens un peu endolori. Malgré tout, la fatigue aidant, jai fait sur ces planches de bons sommes qui réparent les forces et permettent de se remettre en route le lendemain.

    M.Yao veut faire le brave et sobstine à ne pas user de moustiquaire ; mais pendant la nuit je lentends se débattre et distribuer force claques. Cest quil a affaire à forte partie. Il finira par savouer vaincu et je le verrai enfin arborer sa moustiquaire qui lui permettra de passer ses nuits en paix.

    Le soir, un certain nombre de soldats viennent me demander des médicaments ; je leur en donne volontiers, car ces pauvres jeunes gens me font pitié. Mal nourris, mal vêtus, manquant des soins les plus élémentaires, ils sont atteints de diarrhée, et beaucoup, ne pouvant suivre la colonne, sont obligés de sarrêter sur le bord de route, doù ils ne se relèveront peut-être plus.

    20 mai. Nous nous mettons en route, mais quelques-uns de nos porteurs sont malades et force nous est de renoncer à nos chaises. Hier nous avons essayé de trouver des remplaçants. Impossible. Tous les hommes valides se cachent dans les montagnes à lapproche des troupes. Ces pauvres gens ont eu tellement à souffrir de mauvais traitements de la part des soldats que la seule vue dun képi leur donne la chair de poule. Ils craignent surtout les réquisitions de porteurs. On en a tant vu qui, pris de force pour le transport des bagages des troupes, ne sont plus revenus. Mal traités, mal nourris, non payés, ils sont tombés dépuisement sur le bord dune route. Combien viennent nous tendre la main, nous demandant quelques sapèques pour pouvoir regagner leur pays !

    Nous devons dire, à lhonneur des soldats de notre Gouverneur, quils se montrent plus humains que leurs prédécesseurs. Ils réquisitionnent des porteurs, il est vrai, et, mal payés eux-mêmes, ils ne peuvent guère les indemniser, mais ils leur rendent la liberté au marché voisin, leur permettant de regagner leur pays après 20 ou 30 lys. Cependant les pauvres gens doivent rentrer chez eux le ventre vide et souvent ils sadressent à nous pour se procurer un bol de riz.

    Au marché de Yanglao (caractères chinois), je me rappelle que nous sommes à proximité dune station chrétienne, appartenant au district de Touanpo (caractères chinois). Jai lidée de madresser aux chrétiens et de leur demander de nous procurer deux hommes pour remplacer nos porteurs malades. Je leur envoie un mot sur une carte, et bientôt je vois venir un chrétien que je connais bien et qui promet de nous rendre le service demandé. Il retourne chez lui et nous envoie son fils avec un autre chrétien de la station. Nous sommes sauvés. Nous pouvons nous remettre en route après deux heures de retard, mais nous naurons pas de peine à atteindre létape.

    A Houanghouatang, nous passons une rivière au fond dune gorge profonde. Les deux chrétiens qui nous accompagnent nous montrent les tranchées creusées par le général Yuen Tsoumin sur le versant den face, doù il pouvait canonner les Yunnanais qui se préparaient à descendre le versant opposé. Une vieille femme, de passage sur la route, fut tuée, mais on ne dit pas quil y ait eu beaucoup de morts parmi les combattants. Les Chinois ont beaucoup de soldats, assez pour faire trembler lEurope entière ; mais que lEurope se rassure, ils ne sont pas bien terribles. De ci de là on entend dire quils ont livré des combats très rudes durant des journées entières. Demandez le nombre des morts et des blessés, et vous serez étonné dapprendre que de part et dautre il ne sélève pas à cent.

    Jai eu maintes occasions, pendant ce voyage, dinterroger ces braves et jai été pleinement édifié sur leur valeur militaire. Ils ont entre les mains les armes les plus disparates, à cinq coups, à douze coups, qui extérieurement ont bonne apparence, mais regardez-y de près : lâme du fusil na pas les rayures en spirale ; des armuriers improvisés nont pas été capables de faire ces rayures. Ces fusils possèdent des hausses avec toutes les graduations voulues, copiées sur dautres de même genre, mais le soldat ne comprend rien à ces graduations et ne sait nullement se servir de la hausse. Jugez par là de la précision de son tir. La plupart de ces soldats, recrutés dans les campagnes de gré ou de force, ne savent pas lire. Et cette ignorance nest pas spéciale aux simples soldats. Un jour que M. Yao présentait à un capitaine une pièce officielle nous permettant de demander une escorte aux garnisons locales, le capitaine répondit ne pas savoir lire. Cétait un ex-brigand incorporé depuis peu dans larmée régulière et à qui ses campagnes avaient valu le grade de capitaine.

    Mais, au moins, les canonniers ont-ils reçu une instruction plus soignée ? Pas davantage. Jai été fort étonné dentendre des officiers, et même un général, parler de linutilité des canons : Les canons nont jamais fait de mal à personne, disaient-ils ; quand on a vu où tombe le premier boulet, on na quà se placer quelques pas plus loin, car on est sûr que les autres tomberont tous invariablement à la même place. Et je ne parle pas dun maréchal mannonçant fièrement quil avait assisté une fois à un tir de mitrailleuses à la cible. Cétait, du reste, la seule campagne à laquelle il eût pris part.

    Cela peut donner une idée de la science du soldat chinois. Ici cest le nombre qui compte. Un brigand incorporé reçoit un grade en rapport avec le nombre des recrues quil propose : il sera colonel sil amène mille hommes, général de brigade sil en fournit deux mille. Ce système le dispense de toute science et sa valeur personnelle est jugée daprès les hauts faits dont il aura illustré sa vie de brigand.

    Nous passons la nuit à Yangtao, marché que je connais pour lavoir traversé autrefois. Comme il fait très chaud, je suis heureux de prendre un bain dans la rivière voisine. Jengage M. Yao à en faire autant, mais il se récuse : les Chinois craignent leau froide.

    21 mai. Aujourdhui nous nous arrêtons à Louchan (caractères chinois). Le colonel Tchen en est déjà reparti pour aller coucher au marché de Tajongtong (caractères chinois). Quant à nous, nous préférons rester ici, où nous pourrons trouver quelques porteurs.

    Quel spectacle de désolation offre la ville de Louchan ! On ne voit partout que des ruines. Là où autrefois sélevaient de belles maisons on ne trouve quun amas de décombres : tuiles brisées, pièces de bois carbonisées. Les soldats ont mis le feu à la ville, qui ne compte plus que quelques maisons clairsemées et quelques habitants encore attachés à leurs vieilles habitations. Au milieu de ces ruines, où trouver à nous loger, nous et nos gens ? Où placer nos caisses en lieu sûr ? Grâce à M. Yao la difficulté est vite tranchée. En sa qualité de président du Tongchanché il a ses entrées libres dans toutes les succursales de la secte. Aussi nous sommes magnifiquement reçus à celle de Louchan, où nous trouvons un abri confortable et sommes entourés de tous les égards.

    Décidément me voilà installé chez le diable. Le coquin doit rager ou bien ricaner de me voir, moi, missionnaire catholique, lui demander lhospitalité. Libre à lui, mais moi-même je ne suis pas très fier. La Mission possède à Louchan une maison sise tout à côté de la porte par où nous sortirons demain. Mais quelle pauvre maison ! Elle fut bâtie, il y a une vingtaine dannées, par le P. Marchand, qui, voulant prendre pied dans la ville, acheta ce terrain et y construisit cette modeste résidence. Ce nétait pas du luxe, mais il était dans la place, et plus tard il aviserait à sinstaller plus au centre. Il réussit aussi à sétablir dans la ville de Kaily (caractères chinois), distante seulement de 60 lys. Là encore il construisit une maison dont il fit sa demeure. Hélas ! le P. Marchand a été rappelé à Dieu depuis plusieurs années et personne nest venu prendre sa place, car les recrues nouvelles se font de plus en plus rares.

    Je vais voir cette maison de la Mission et jen reviens le cur serré ! Le vieux gardien qui loccupe vit des produits du jardin ; mais, en cette année de famine, il ne nage pas dans labondance. Malgré cela, le pauvre vieux moblige à accepter un panier de pommes de terre de sa récolte. Ce nest pas un cadeau à dédaigner, car en route il est très difficile de nous approvisionner.

    En compagnie de M. Yao, je fais visite au préfet de Louchan, un tout jeune homme nouvellement nommé à ce poste. Quel dénuement dans son prétoire, et quelle différence entre la situation des mandarins actuels et ceux de lancien régime, qui étalaient leur faste dans des habits somptueux et vous écrasaient de leur morgue en vous regardant de très haut ! Le nouveau régime a tout nivelé, et souvent un préfet nest que lhumble serviteur des chefs militaires qui le font trembler sous leurs menaces et exigent de lui de fortes contributions.

    22 mai. Ce matin, au moment de notre départ, le gardien de la Mission vient me demander le baptême, prétextant quil est bien vieux et quil lui est très difficile daller voir le Père chinois de Touanpo. Ses raisons sont valables. Je lui fais passer un examen sommaire de la doctrine chrétienne, auquel il répond de façon satisfaisante et je verse sur son front leau régénératrice. Je nai pas le temps de faire davantage, car nous partons. Jen écrirai au curé de Touanpo, qui, à la prochaine occasion, suppléera les cérémonies du baptême.

    Vers midi nous atteignons Tchonggankiang (caractères chinois), dont les montagnes environnantes forment le plus beau panorama. On croirait voir de loin des fortifications titanesques qui sélèvent très haut vers le ciel. Entre deux chaînes de montagnes et au fond dune gorge profonde coule une rivière que nous passerons sur un pont composé de chaînes scellées profondément dans la pierre et sur lesquelles sont jetées transversalement des planches qui forment le tablier du pont.

    Nos porteurs passent la rivière en barque et nous arrivons presque en même temps à lentrée du marché de Tchonggankiang. La rivière que nous venons de traverser forme ici un coude brusque et prend la direction de lest, tandis que nous tournons au nord-est pour nous diriger vers Tchenyuen. A quelque distance dici elle se réunit à une autre rivière venue de Touyun, pour former avec elle un important cours deau que nous retrouverons plus tard à Sankiang.

    La rivière de Tsonggan est navigable à partir dici et, avant que le pays ne fût désolé par les incursions des brigands, Tsonggan était le port de Kouiyang. Les commerçants de la capitale faisaient venir par eau jusquici les marchandises de Shanghai, ce qui diminuait de beaucoup le prix du transport. Lopium venu du Kouytcheou sembarquait ici ou à Hiase et en quelques jours les petites barques miaotse le transportaient à Hongkiang, dans le Hounan. Mais ce temps est déjà loin. Cétait lâge dor. Les brigands ont complètement arrêté le commerce du fleuve, et cest pourquoi à Kouiyang nous payons tout à un prix exorbitant.

    Tsonggan paraît avoir peu souffert des incursions des brigands et nous pouvons facilement acheter le nécessaire pour faire notre repas de midi. Nous payons tout très cher, il est vrai, mais nous pouvons faire un repas passable.

    Nous devons bientôt repartir, car létape est encore longue. Nous arrivons à Houangpin à la tombée du jour et à peine sommes-nous entrés en ville que nous apprenons la présence, à dix lys dici, dune forte bande de brigands à laquelle les soldats sont partis donner la chasse. Dieu nous a visiblement protégés et nous devons le remercier du fond du cur de nous avoir fait éviter ces indésirables.

    La Mission catholique possède deux terrains à Houangpin. Le premier fut acheté il y a plus de vingt ans par le P. Thibault ; mais il était trop insuffisant et plus tard le P. Motel réussit à en acquérir un plus vaste et plus central, sur lequel il construisit une maison destinée à devenir la résidence du missionnaire. Malheureusement ce dernier ne put venir sy installer et, entre temps la ville ayant été prise par les barbares noirs, ils y mirent le feu et notre maison ne fut pas plus épargnée que les autres. Depuis lors elle na pas été reconstruite, de sorte que létat de la mission catholique à Houangpin nest guère plus brillant quà Louchan. Quand donc verrons-nous de nouveaux missionnaires venir en grand nombre pour entreprendre sérieusement la conversion de ces vastes pays ?

    Houangpin forme le centre de la région habitée par les He-miao, tribu si intéressante, dont les murs sont tout à fait différentes de celles des Chinois. Ils occupent plusieurs sous-préfectures : Houangping (caractères chinois), Cheping (caractères chinois), Tchenyuen (caractères chinois), Taikong (caractères chinois), Lyping (caractères chinois), Yontsong (caractères chinois), Yongkiang (caractères chinois), Hiakiang (caractères chinois), Toukiang (caractères chinois), Tankiang (caractères chinois), et Patchai (caractères chinois). Ce vaste pays occuperait à lui seul de nombreux missionnaires, et il serait désirable quil formât une Mission séparée, qui pourrait adopter des moyens appropriés à cette race toute spéciale et si différente des Han. La connaissance de leur langue exigerait une étude approfondie, dont seuls pourraient venir à bout des missionnaires uniquement consacrés à lévangélisation des Miao.

    Cest à Houangpin que commence le champ daction qui nous a été assigné par le Comité de secours aux faméliques. Mais nous ne pouvons nous arrêter longtemps et nous avons juste le temps de faire visite au mandarin local pour le prier dorganiser son Comité, auquel nous remettrons les secours destinés à Houangpin. De retour à notre auberge nous recevons bientôt la visite de quelques notables désignés par le mandarin pour saboucher avec nous. Nous ouvrons nos caisses pour la première fois depuis Kouiyang et nous remettons à ces notables la somme de 2.000 piastres contre un reçu en bonne et due forme. Cette opération terminée, il est plus de minuit et il est temps de prendre son sommeil. A la vérité, nous sommes fort exposés à être pillés pendant la nuit, car cette auberge délabrée na même plus de porte sur la rue : elle a été enlevée par les soldats et emportée je ne sais où. Je confie notre sûreté à mon Ange gardien, il saura bien nous protéger.

    (A suivre)
    A DARRIS,
    Miss. de Kouiyang.


    1927/23-35
    23-35
    Darris
    Chine
    1927
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