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Au pays des pagodes 2 (Suite)

Au pays des pagodes Coups de Crayon (Suite)
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    Au pays des pagodes
    Coups de Crayon
    (Suite)


    On lui perce les oreilles. Tout comme son frère, la Birmane a sa grande cérémonie, dun caractère tout différent, attendu quelle na pas le droit de prétendre à la perfection, tant que, par une succession de réincarnations, elle naura pas dabord acquis la dignité dhomme. Pour elle, la date mémorable dans sa vie est celle du percement des oreilles. A partir de ce jour commence pour elle une vie nouvelle. Adieu les jeux de fillettes, adieu la simplicité de lenfance ! Désormais, elle ne va plus seule, sa mère laccompagne. Elle marche à pas mesurés, sa toilette devient plus soignée, les poudres de riz, les eaux de senteur font leur apparition. Bref, elle cherche à attirer les regards...

    La cérémonie a lieu vers lâge de 12 à 13 ans. Comme pour toutes les autres fonctions civiles et religieuses, cest le Bedin-saya, dont nous avons déjà fait la connaissance, qui fixe le jour et lheure favorables. Les invitations ont été lancées... et acceptées : ny a-t-il pas un Pwé ? Et, qui sait ? peut-être un bon curry de viande de porc ! Le murmure de la foule, le bruit de la musique, les ordres croisés de ceux qui dirigent la fête, soudain sapaisent. Le devin vient de lever son petit doigt et de dire que le moment favorable est venu. Lopérateur sapproche de la jeune fille, passe laiguille à travers le lobe de loreille, soit en servant dun bouchon, comme en Europe, soit en la faisant glisser entre ses doigts. Une musique dexorcisme noie, au moment psychologique, les cris de la demoiselle, que parents et amis entourent et soutiennent. Loreille est percée. De temps à autre, on tournera et retournera la première aiguille laissée dans le trou, en y ajoutant chaque fois, pour lélargir, une minuscule tige de rotin ou un bout dallumette. A la longue, une assez large ouverture se fait et reçoit sans peine les fameux na-gat, gros tubes dor enrichis de pierres précieuses, lornement le plus prisé de toute belle du pays.

    Au temps des rois birmans, aux esclaves seuls on perçait les oreilles. On trouve encore de ces malheureux qui mettent leurs gros cigares dans leurs trous de leurs oreilles pendantes et difformes, avec autant daisance que le jeune apache pose son mégot sur le coin de la sienne. Cette cérémonie a, de nos jours, cessé davoir lieu pour les hommes.

    La main dans la main. Lamour est un tyran qui népargne personne, a dit Corneille. Bien cruel et démoralisant, en effet, est son empire sur tous nos Birmans ! Flirter, rire et samuser : telle est bien, jusquà 20 ans, la vie que mène le lu-byo, le jeune homme. Au reste, rien ne sy oppose : ni la coutume, ni les parents, nont-ils pas fait de même ? encore moins les passions naissantes. Du proverbe birman que je citerai plus loin en entier, il connaît juste ce qui le concerne : Aux jeunes les plaisirs, et il le suit à la lettre. De même que, dans nos pays tropicaux, une seule étincelle cause dépouvantables conflagrations, ainsi un seul trait de Cupidon allume de terribles incendies dans le cur des jeunes. La malheureuse flèche une fois décochée, que damours fugitifs, que dunions prématurées, que descapades, que de fugues ! Aucune honte, dailleurs, ne semble sattacher à ce libre commerce, à ce libertinage : cest la vie de garçon... Hélas ! cest souvent un cur flétri et un organisme à moitié ruiné que le jeune homme apporte en cadeau de noces à sa légitime

    Mais tout passe, tout casse, tout lasse, même la vie de garçon ! Un jour, il faut se ranger. Trois sortes de fiançailles peuvent avoir lieu. Quelquefois les parents se chargent eux-mêmes de choisir un parti pour leurs enfants ; dautres fois, ce soin est laissé à un agent matrimonial ; le plus souvent, les jeunes gens se passent de tout concours et concluent laffaire eux-mêmes. Restent alors certaines difficultés à aplanir, car, ici comme ailleurs, la question du mariage en soulève bien souvent. Il faut régler les dépenses que les parents doivent supporter, dresser la liste des cadeaux à faire à la jeune fille le jour du mariage. Et ce ne sont là encore que les préliminaires. En quoi consiste, à proprement parler, la cérémonie du mariage ? En ville, chez les riches, certaines coutumes dimportation européenne ont un peu modifié lédition originale du rituel birman. Des musiques militaires, des discours, des compliments, des toasts, des bars où whisky, bière, gâteaux, sont servis à souhait, des Pônnas qui maintenant joignent les mains des futurs : autant de notes exotiques qui ont enlevé à la cérémonie une bonne part de sa simplicité dantan. Mais, chez les gens de la campagne, cette simplicité sest conservée, quoique, là comme en ville, la cérémonie ne revête aucun caractère religieux. Evidemment le devin en fixe le jour et lheure favorables, mais cest tout. Un repas commun tient lieu de mairie, déglise, de témoins et de registres. Accroupis ou assis face à face, en présence de leurs parents, amis et invités, les futurs conjoints se donnent la main droite, joignant paume contre paume, mangent dans le même plat, se passent réciproquement une chique de lé-pet (thé confit) en témoignage de laide et du support quils se donneront dans la vie. Le père du jeune homme apporte les présents destinés à lépouse et les lui remet : ils sont mariés. Inutile de dire que le pwé et la musique vont leur train, deux jours avant pour préparer la fête, deux jours après pour la conclure. Si les nouveaux mariés doivent rester ailleurs que chez leurs parents, ils sont sûrs de trouver sur leur chemin des cordes tendues par leurs amis, qui demandent un pourboire et, layant obtenu, vont trinquer à leur santé. Si, par malheur, il leur était refusé, gare la nuit suivante ! quelle avalanche de pierres sur le toit des jeunes époux !

    Combien de temps durera cette union ? Dans bien des cas, pas longtemps. Le caractère du Birman est si changeant, même et surtout peut-être en affaires de cur, que pour une dispute, une colère, pour un rien, il plante là femme et enfants. Il se remarie, elle se remarie, et tout est arrangé.

    La polygamie nest pas chose inconnue. Elle existait à la cour royale et chez les hauts fonctionnaires de lEtat : le riche birman daujourdhui sen souvient encore et na garde den laisser perd la tradition.

    Vérité en deçà, erreur au delà. On ne voit presque rien juste ou dinjuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés délévation du pôle renversent toutes les jurisprudences. Un méridien décide la vérité... En écrivant ces lignes, Pascal pensait-il aux Birmans ? Il est fort probable que non. Pourtant est-ce le climat, le pôle ou le méridien ? le fait est quils ont du juste et de linjuste, de lerreur et de la vérité, une notion fort différente de la nôtre.

    Le marchand roule son acheteur sur toute la ligne. Lhomme daffaires remplit ses coffres aux dépens de ses clients. Le juge ou lavocat, tant quils nont pas reçu le petit billet bleu, renvoient les leurs aux calendes grecques. Lentrepreneur ne fournit pas les matériaux promis ou, sil le fait, ils sont de mauvaise qualité. Louvrier tire au flanc toute la journée ; le soir venu, il demande une avance dargent pour le lendemain, mais avec lintention bien arrêtée de pas reprendre son travail. Le coolie emporte tout ce qui lui tombe sous la main. Jusquau cuisinier qui vous fait payer double prix un vieux morceau de buf ou de buffle, bon tout au plus à ressemeler les souliers.

    Au pauvre cultivateur des bois, le riche Birman prête à 100 %, et, si le malheureux ne peut pas rendre, le cas, hélas ! narrive que trop souvent, alors le créancier met la main sur ses récoltes et le force à vendre le peu de bien quil possède. Tout le monde se plaint de cet état de choses, mais personne ne fait rien pour y remédier : cest la mentalité du peuple.

    Le Birman semble né avec le mensonge sur les lèvres. Des courbettes, il en fait en veux-tu en voilà ; des tinbas-paya, des oui, maître, il en dit à pleine bouche ! Quant à dire la vérité, jamais ! Le mauvais exemple, dailleurs, vient de haut. Un de leurs proverbes ne dit-il pas Pongyi-thabet, ayet chaukse, le bonze a dit quil viendrait dans trois jours, mais il ne sera pas ici avant soixante? Le disciple ne peut pas être au-dessus du maître, nest-ce pas ? Aussi il ment, jure, se parjure tout le long du jour. Ses payas-su (je jure par le Seigneur !) ses mogyos-pyit (que le tonnerre me frappe !) sont si fréquemment employés dans les conversations que personne ny ajoute foi.

    Lun des plus terribles serments rapportés par lhistoire est peut-être celui que le Birman prête devant les tribunaux. Ceux qui, au temps des rois du pays, le composèrent, savaient certes à quelle sorte de gens ils avaient affaire, et cest tout dire. Le gouvernement anglais, dans lespoir dobtenir de laccusé une lueur de vérité, la conservé tel quel. En voici un ou deux extraits : Que moi et tous mes parents soyons frappés de toutes les maladies..., si je ne dis pas la vérité. Que nous devenions tous fous, lépreux, sourds, aveugles..., si je ne dis pas la vérité... Que nous soyons jetés sur le coup dans labîme de lenfer..., si je ne dis pas la vérité... Quaprès dinnombrables existences, lorsque je redeviendrai homme, je devienne lesclave, des autres cent mille fois..., si je ne dis pas la vérité !... Faut-il le dire ? en dépit de ces imprécations à faire dresser les cheveux, tous les jours on trouve, rôdant autour des tribunaux, de pauvres individus qui font le métier de faux témoins et vivent de cette triste profession. Les juges le savent ; ces parjures font leur désespoir ; mais ils ny peuvent rien, car, dit la loi, savoir un fait et pouvoir le prouver sont choses tout à fait différentes.

    Chasse aux mérites. Très généreux, hospitalier, charitable, est par contre le disciple de Bouddha. Jeune, il a joui de la vie ; homme mûr, il a été mêlé à bien des transactions douteuses, pour ne pas dire déshonnêtes ; vieux, il veut gagner le plus de kuthos, le plus de mérites possibles, pour se laver, se purifier de toutes ses souillures et parvenir, après de nombreuses existences, au paradis bouddhique. Les proverbes sont, dit-on, la sagesse des nations. Or le fameux proverbe birman : Aux jeunes, les plaisirs ; aux hommes dâge mûr, les affaires ; aux vieux, la dévotion ! il veut quil soit sa règle de conduite jusquau bout. Aussi bien, les bonzes ne lui prêchent quun seul précepte : laumône. Ny seraient-ils pas un peu intéressés ?... Quoiquil en soit, les riches bâtissent des pagodes pour le Bouddha, des monastères pour les bonzes, des abris pour les passants. Les pauvres offrent des fruits, des fleurs ; ou bien encore, le long des routes, sous un arbre ombreux, entretiennent des vases remplis deau pour étancher la soif des voyageurs. En général, le Birman ne vit pourtant quau jour le jour. Largent, il laime pour satisfaire sa gloriole ; mais économiser, mettre de côté, folie !...

    En plus du swun quotidien quil fournit aux bonzes, toujours pour gagner du mérite, à certaines époques de lannée, en particulier après la moisson, en grande pompe, sur des chars bien décorés, au son de la musique, ne faut-il pas que tout le monde le sache ? lui ignore encore complètement le conseil évangélique : Nesciat sinistra tua quid faciat dextera tua, il porte ses ahlus (présents) au monastère de son choix. Ce seront des chaises, des nattes, des tapis, des balais, des sacs de riz, des rouleaux détoffe jaune, des crachoirs, etc.

    Danse macabre. Rien de plus choquant aux yeux des Européens que la manière dont les Birmans enterrent leurs morts. Les cérémonies qui accompagnent les funérailles sont moins une manifestation de deuil quune occasion de réjouissances publiques.

    Lorsque le défunt a rendu lâme, on lave son corps, on lie ensemble les deux pouces, les deux orteils, et on le roule dans une pièce neuve de coton blanc, la figure seule restant découverte. On lui met entre les dents une pièce de monnaie pour payer le péage à Caron...

    Musique, parents, amis, invités, arrivent ; quelques bonzes aussi. Leur présence à la maison mortuaire cest la croyance, en tiendra à lécart, jusquau jour de lenterrement, tous les mauvais esprits qui pourraient venir tourmenter le mort. Si la pauvreté de la famille en deuil lexige, on apportera, pour contribuer aux frais des funérailles, qui du riz, de la viande, qui des fruits, des cigares, du bétel...

    La musique joue, le cercueil se fait dans la rue, devant la maison du défunt. Les hommes fument, boivent le thé, jouent aux dominos. Les femmes, par accès intermittents, hurlent et se lamentent. Ce tohu-bohu dure deux ou trois jours. Les préparatifs terminés, à midi, le cortège sébranle vers le cimetière. En tête, les présents pour les bonzes, portés sur des chars ; suit la musique, plus que jamais tapageuse et assourdissante ; parents et amis, en désordre, entoure le cercueil placé sur une charpente en bois ou en bambou, que six ou huit solides gaillards portent sur leurs épaules. La danse macabre commence. Les femmes qui, en quittant la maison mortuaire, suppliaient le cher disparu de ne pas les quitter, de revenir, redoublent, sur un ton plus haut et plus touchant encore, leurs appels désespérés. La musique accélère le mouvement et, à sa cadence, le cercueil, à laide de solides coups dépaules, saute, tourne, retourne en avant, en arrière, à droite, à gauche. Dans lardeur que mettent les porteurs à bien remplir leur rôle, il arrive parfois quil vient sécraser à leurs pieds...

    Arrivés au zayat du cimetière, les présents sont placés devant les bonzes, qui récitent alors les cinq préceptes de la Loi. Lun des plus proches parents verse ensuite quelques gouttes deau en disant : Que le défunt et tous les assistants partagent le mérite des offrandes. et des cérémonies que nous faisons ! Les bonzes se retirent, emportant leurs présents. Seuls les plus proches parents du décédé accomplissent les derniers rites : ils balancent trois fois le cercueil de lest à louest sur la tombe ouverte et le font glisser dans la fosse.

    Cette indifférence que les Birmans montrent devant la mort sexplique par leur croyance quaprès le trépas, le karma du défunt, cest-à-dire ses bonnes ou ses mauvaises actions le feront renaître sous la forme dun être nouveau. Tant quil na pas atteint le nirvâna, il doit passer par une série de 36 existences. Aussi bien, la peur de la damnation éternelle est exclue de ses pensées, et la mort ne leffraie pas...

    De nos jours la coutume à peu près générale est denterrer les morts. La crémation, qui récemment encore, se pratiquait sur une vaste échelle, est désormais presque exclusivement réservée aux bonzes de grand mérite, aux chefs des monastères ; car le bonze, lui, ne meurt pas ; il retourne tout bonnement au royaume des dieux (Devas). Cest pour cette raison que la grande cérémonie de la crémation dun bonze, cérémonie qui dure quelquefois huit jours et où des sommes folles sont dépensées, sappelle Pongyi-byan, le retour vers la grande gloire.

    Le mystère du bouddhisme Il y a quelque 30 ans, le bouddhisme était fort à la mode ; on en parlait beaucoup, on en écrivait tout autant. De savants orientalistes traduisaient les livres sacrés bouddhiques et donnaient au monde lettré une idée assez exacte du bouddhisme tel que lenseignèrent le fondateur et ses premiers disciples. La Lumière de lAsie devait jeter dans le monde un éclat si brillant que cen était fait à tout jamais des autres systèmes religieux : lombre, loubli, la poussière, les couvriraient tôt ou tard. De mirobolantes théories étaient échafaudées sur lenseignement de Bouddha : lhomme avait enfin trouvé le secret de se libérer de la souffrance et de la mort !

    Eh ! oui, bien belles, toutes ces théories ! Seulement le bouddhisme des Pitakas ou livres sacrés est quelque peu différent de celui quobserve la masse du peuple ; seulement encore, le bouddhisme de Birmanie est tout autre que celui de lInde, du Thibet, de la Chine, du Siam, de Ceylan et des autres pays. Ici, comme partout ailleurs, le génie du peuple, les vieilles superstitions, les anciennes croyances, ont introduit dans la pratique de la religion des rites et des usages en complet désaccord avec lenseignement de Bouddha. Sans doute, il peut être intéressant détudier en chambre le bouddhisme classique et délaborer de brillantes théories à travers les verres grossissants de limagination ; mais, pour connaître et juger la vraie mentalité dun peuple, il faut le voir observer au jour le jour sa religion telle quil la comprend.

    Le bouddhiste birman nie lexistence de lâme, au sens chrétien du mot. Il admet quà la conception une substance spirituelle ou consciente est formée en même temps que le corps ; mais, pour lui, cette âme nest quun manaw ou sixième sens et, tout en le considérant comme très important, il le place cependant dans la même catégorie que la vue, louïe, lodorat. Il lappelle leik-pya, esprit-papillon. Cet esprit peut être bon ou mauvais et quitter à volonté la personne dans laquelle il vit ; il peut revenir, se poser dici de là, bref, papillonner.

    La doctrine du karma, cest-à-dire de linfluence que les bonnes ou mauvaises actions ont eue dans le passé, exercent dans le présent et auront dans une prochaine existence, cette doctrine est universellement reconnue et admise par tous. On ne peut mieux la résumer quen citant les paroles que le Milinda Panha attribue à Gaudama lui-même : Chaque être a son propre acte ; chacun est le fruit de son propre acte ; chacun est lhéritier de son propre acte ; chacun est le fruit du sein de son propre acte ; chacun est parent de son propre acte, et chacun a comme maître des maîtres et protecteur son propre acte. Ce sont leurs propres actes qui distinguent les hommes et les divisent en haute et basse condition. Rien détonnant après cela que le Birman attribue tout au karma. Existence, prospérité, adversité, pauvreté, maladie, sont pour lui le fruit, le résultat de ses bonnes ou mauvaises actions. Cela frise de bien près le fatalisme...

    Une autre croyance, tout aussi générale, est celle quils ont en la métempsycose. Des âmes vivent partout dans dautres corps. Si, en théorie, le Birman ne peut expliquer comment cette transmigration sopère, en pratique, tous les jours il donne des preuves quil y croit. A lheure matinale où le bonze passe devant sa maison pour mendier sa poignée de riz, la ménagère ne manquera jamais den verser une autre dans le creux ou entre les branches dun arbre pour nourrir, qui sait ? peut-être lâme de quelque parent. Le corbeau, mal élevé, goulu et vorace, il se moque bien, lui, de lâme du parent, lestement se lingurgite et dun ton haut, impérieux, toujours gouailleur ; en réclame une autre. La bonne femme le voit, le laisse faire ; cest peut-être en lui quhabite lâme de ce parent... Quand les dames birmanes, accroupies lune derrière lautre, quelquefois cinq ou six à la file, font, dans leur longue et épaisse chevelure, la cueillette des totos, leurs doigts agiles et délicats déposent doucement à côté le malheureux parasite qui sest laissé pincer. Lécraser ? vous ny songez pas ! Cest peut-être lâme de grandmère, qui était venue se réfugier dans la luxuriante forêt de cheveux de sa petite-fille... Si un serpent se faufile dans quelque coin de la maison ou derrière quelque meuble, on le prie gentiment de se retirer, on laccompagne poliment jusquà la porte ; cétait peut-être lâme de grand-père qui venait rendre visite au vieux foyer... Et les chiens, quon ne tue jamais ! Nen parlons pas ; ils sont par trop nombreux et trop dégoûtants...

    O nirvâna (le neikban des Birmans) ! que de flots dencre tu as déjà fait couler et feras couler encore ! Cest la tour de Babel des idées, cest la Chimère aux trois têtes. Tot homines, quot sensus, donnait, je crois, en exemple, le vieux Lhomond. Ce nirvâna, que, daprès nos conceptions chrétiennes de la vie future, lon aimerait à se représenter comme un paradis, nest pas du tout cela au point de vue bouddhique. Car, le nirvâna nest pas un lieu ; cest létat de béatitude de celui qui par son propre effort est arrivé au complet détachement de tout, sens et désirs, joie et souffrance ; de celui, en un mot, qui est devenu un saint parfait, un Ahrat.

    Que pensent nos Birmans de ce fameux nirvâna inexpliqué et inexplicable ? Charles Duroiselle, qui a passé de longues années en Birmanie et est depuis longtemps maître ès choses bouddhistes, résume leur opinion de la manière suivante. La grande masse du peuple, dit-il, dont le bouddhisme est profondément imprégné de shamanisme, croit à une vie future après la mort de lAhrat. Dautre part, les moines savants qui ont écrit sur ce sujet, peuvent se diviser en trois groupes. Lun soutient et explique que le nirvâna est une extinction complète ; il le prouve par les Ecritures. Lautre enseigne que le nirvâna est une vie glorieuse déternel bonheur ; les Ecritures aussi en font foi. Le dernier enfin prétend que le nirvâna est le mystère du bouddhisme ; personne ne sait ce quil est réellement ; le Bouddha, sur ce point, na jamais été clair et précis, et les Pitakas le prouvent également. Ce dernier groupe est celui qui compte le plus dadhérents et tend à saccorder avec le premier. Tout cela a lair bien nébuleux, nest-ce pas ?

    Âme à deux compartiments. Le Birman a une âme à deux compartiments : lun pour les Nats, lautre pour le Bouddha. Quoique le culte des Nats ne soit pas sanctionné par le bouddhisme, il est en fait presque lunique culte. On ne parle que de Nats. Leur nombre est légion. Ils veillent sur le berceau de lenfant, sur les individus, sur les familles. Ils gardent et protègent les villages, les villes, les fontaines, les rivières, les lacs, les forêts... De petites poupées, vêtues dun chiffon rouge, armées parfois dun dah, à califourchon sur un petit cheval de bois ou de carton et placées dans de petites niches à lentrée dun pont, au coin dun étang, représentent ces esprits. Celui de la maison est chaudement logé sur une noix de coco, suspendue dans un coin. Il a toutes les attentions de la famille et la première bouchée de nourriture le matin sera pour lui. En voyage, les Birmans ne voyagent guère quen char, on lui donne la place dhonneur, on linstalle à lavant, pour que bufs, voiture et occupants, sous sa protection, soient toujours sains et saufs. Comme partout, il existe de bons et de mauvais Nats, et une partie du culte consiste à faire des cérémonies et des offrandes pour se rendre propices les mauvais et obtenir des bons des faveurs et avantages temporels. Tous les malheurs sont attribués à la maligne influence des premiers, tous les biens viennent des seconds. En cas de maladie, il faut chasser et conjurer lesprit mauvais ; alors seulement, le saya birman pourra guérir son malade. Toutes les actions sont faites sous linfluence de quelque Nat ; le Nat est à la racine de tout. Et maintenant, expliquez le bouddhisme, si vous le pouvez.

    De grandes fêtes ont lieu en lhonneur des esprits. Taungbyung, au nord de Mandalay, est le plus fameux sanctuaire des Nats de la Haute-Birmanie. Au mois daoût, des milliers et des milliers de pèlerins y affluent. Jeux de toutes sortes, danses burlesques, processions, prières et offrandes, se mêlent et se confondent dans un désordre indescriptible. De Mandalay, la police envoie des forces pour contenir la foule en délire. Trois jours durant, des scènes diaboliques, des cas de possession, divrognerie, dorgies sans nom, se passent sous les yeux de spectateurs ahuris. Et chaque famille doit y prendre part, en y envoyant au moins un de ses membres, pour éviter les malheurs qui, sans cela, ne manqueraient pas de survenir dans le courant de lannée

    Beaucoup plus innocente et dun caractère tout différent est la fête donnée, pendant la pleine lune davril, en lhonneur du Thagya-Min, ou prince des Nats, dont il a été parlé plus haut. On pourrait en vérité lappeler la fête des douches. Au coup de canon réglementaire annonçant cette grande visite sur terre, enfants de tout âge, surtout jeunes gens et jeunes filles, leurs pots deau à la main, se lancent des rincées homériques. Malheur à qui ose saventurer, dehors ! On a beau faire les gros yeux, montrer le poing, lever la canne, pouf ! au moment où vous vous y attendez le moins, vous voilà arrosé des pieds à la tête, au milieu des rires et des joyeux battements de mains de la bande qui a fait ce joli coup.

    Il y aurait mauvaise grâce à vouloir se fâcher : cest fait si innocemment ; et puis, il fait si chaud en avril que quelques bonnes douches ne font de mal à personne.

    Ces réjouissances de la rue ne font pas oublier le côté religieux de la fête. On se rend au monastère et on offre aux bonzes des pots deau fraîche et claire, avec pourrait-il en être autrement ? de nombreux présents. Il y a aussi la visite aux pagodes, et le lavage des images de Bouddha. Cette cérémonie sappelle Ye thun-pwé, expression au sens très large, qui comprend toutes les idées de propreté, beauté, majesté, repos, dont leau est le symbole. De la même manière, avec des pots deau et des fruits, les inférieurs vont offrir leurs respects à leurs supérieurs, les enfants à leurs parents et à leurs maîtres.

    Encore des dévotions. A lentrée de presque toutes les maisons, dans un endroit bien en vue, se trouve un petit autel dédié à Bouddha ; sa statue est entourée de chandelles et de fleurs. Soir et matin, les bougies sont allumées et les membres dévots de la famille y viennent faire shiko (révérence) et y réciter quelques formules de prières. Alors seulement le matin, la famille se met au travail, et, le soir, prend son repos.

    Il arrive parfois que quelques bouddhistes se réunissent dans une salle ouverte pour y prier en commun. A haute voix, à lunisson ils récitent de longues prières en pali. Les oraisons terminées, un membre de lassemblée se lève et de toute sa voix annonce aux absents quils peuvent partager leurs mérites ; quelques coups frappés sur le gong leur font savoir que cest accompli, et la foule des dévots se disperse, heureuse de lacte de charité quelle vient daccomplir.

    Lannée birmane se divise en 12 mois lunaires de 29 et 30 jours alternativement. Tous les 3 ans, on. ajoute un mois ou plutôt on double le mois de Juillet (Waso). La nouvelle année commence vers le milieu davril par la grande fête de Thin-gyan, où le Thagya-Min est supposé descendre sur la terre.

    Les Ubok-ne, jours fixés pour 1accomplissement du devoir religieux, sont les 4 quartiers de la lune. Les observer tous devrait être la règle de tout bon bouddhiste ; mais ne pas garder au moins les jours de la nouvelle et de la pleine lune, cest avoir divorcé avec tout ce quil y a de plus sacré, le Bouddha et la Loi. Ces jours là, dès deux heures du matin, des bandes de jeunes gens, frappant le gong, tant pis pour ceux qui sont dans les bras de Morphée ! portant sur leurs épaules une traverse en bambou à laquelle sont suspendus de jolis paniers dorés, parcourent les rues et mendient la nourriture des bonzes. Tout travail cesse. La foule des dévots, ils le sont tous un peu pour la circonstance, se rend à la pagode. Les jeunes samusent et font un agréable pique-nique : ceux dâge mûr parlent daffaires, achats, ventes, récoltes... Seuls les vieux méditent sur la Loi et, le chapelet bouddhique à la main, répètent sans fin lintraduisible et écurante formule : Aneissa, Dokka, Anatta, dont le sens est à peu près celui-ci : Tout passe, tout est misère, tout est néant ! Les femmes, toujours plus dévotes, se prosternent devant limage de Bouddha, lui offrent des fleurs quelles ne doivent pas sentir, des bougies quelles ne doivent pas éteindre.

    Le Carême, qui commence à la pleine lune de Juillet pour finir à la pleine lune dOctobre, nest pas, comme le mot semble le suggérer, un temps de jeûne et dabstinence. Cest tout simplement une période de lannée où les bouddhistes sont invités à remplir plus strictement tous leurs devoirs religieux. Fêtes et amusements publics devraient être suspendus, les mariages remis à plus tard, les affaires mondaines abandonnées ; seule la Loi devrait fixer lattention de tout vrai disciple de Bouddha. Hélas ! vieilles habitudes, que vous êtes fortes ! Le mardi-gras qui précède le Carême dure toute la saison. Un Carême pourra-t-il jamais convertir un Birman et le sevrer de ses plaisirs et de ses pwés ?...

    Dernier coup de crayon. De Rangoon à Bhamo, sur la frontière chinoise ; de Bhamo à Mogok, au pays shan ; de Mogok à Falam, chez les Chin, la contrée est couverte de pagodes. Certaines villes et anciennes capitales, comme Mandalay, Sagaing, Ava, Amarapura, en sont littéralement remplies : nous sommes vraiment au pays des pagodes. Et, comme dans la chanson, il y en a pour tous les goûts : petites, moyennes, grandes, colossales. Il y en a aussi de très vieilles et de toutes modernes : tous les jours, dans un coin ou lautre de la Birmanie, de nouvelles surgissent de terre. De fortes sommes dargent sont ainsi chaque année follement dépensées, les Birmans ne réparant jamais les vieilles pagodes. Aussi illimité est le nombre de celles qui jonchent le sol de leurs ruines. Bâtir des pagodes, des monastères, est, nous le savons, le plus sûr moyen darriver au nirvâna : tout Birman qui veut faire son salut et possède quelque argent lemploiera généralement à cette fin. Ses concitoyens, pour un acte aussi méritoire, lui décerneront le titre de Kyaung-taga, bâtisseur de monastère, ou de Paya-taga, bâtisseur de pagode, titre qui ne le laisse nullement indifférent et pourrait bien être, chez certains individus, tout le leit-motiv de leur générosité. Ils ne devraient avoir dautre objet, en les bâtissant, que de rappeler aux fidèles la Loi et le Bouddha ; mais que de vanité, damour-propre, de vaine gloire, se glissent, ici comme ailleurs, dans toutes les uvres pies !

    Le vieux Pagan, avec ses 5000 pagodes et plus, de tout âge et de toutes formes, fait les délices des archéologues, épigraphistes et curieux. Elles sont toutes dun autre temps et dune autre civilisation. Les plus modernes ont, en général, ou la forme dun cône, ou celle dun temple. Celles de forme conique sont des tours, lourdes à leur base, montant en anneaux et amincissant leur contour à mesure quelles sélèvent en hauteur, pour se terminer en cône. Leur sommet, souvent doré, est recouvert dun hti ou parapluie en métal ciselé, entouré de clochettes et de petits miroirs, ressemblant beaucoup à linstrument de musique appelé chapeau chinois. Le tintement des clochettes quune brise légère agite, mêlé au bruissement des larges feuilles de palmiers et de cocotiers dont elles sont le plus souvent entourées, produit une musique douce et agréable. Mais cest tout. Dadorateurs à leur pied, point. Ce sont de simples vigies, montrant que partout doivent régner le Bouddha et sa Loi.

    Par contre, les pagodes bâties en forme de temple, attirent aux jours de fêtes et dadoration, dimmenses foules de dévots. Les gros et gras bouddhas, placés dans des niches au centre du bâtiment, reçoivent les shikos, les fleurs et les prières des fidèles. Il y en a parmi elles, qui ont une réputation mondiale. Rangoon a sa fameuse pagode Shwe-Dagon, connue du monde entier. Un jour, Loti y vint en pèlerinage. Mandalay possède aussi son célèbre Paya-Gyi. De la Birmanie entière et des Etats limitrophes, des milliers de pèlerins sy rendent annuellement. En gens pratiques, ils font dune pierre deux coups, cest-à-dire leurs dévotions et leurs emplettes. Car, comme au temple de Jérusalem, des vendeurs envahissent de leurs marchandises les longues galeries conduisant au centre de la pagode où se trouve le Grand Bouddha.

    Des millions dadorateurs se sont prosternés sur les dalles de leur parvis, des millions dautres y viendront encore, répétant comme ceux qui sont partis, cette négation suprême :
    Aneissa, Dokka, Anatta, dernier cri du désespoir !...

    A. DARNE,
    Miss. de Birmanie Sept.

    1923/763-778
    763-778
    Darne
    Inde
    1923
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