Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Au pays des pagodes 1

Au pays des pagodes Coups de Crayon Perplexe, tourmentée, insaisissable, est lâme birmane. Pénétrer à fond dans le fouillis inextricable de ses croyances, en découvrir lenchaînement et la raison, fixer une fois pour toutes ce kaléidoscope innombrables couleurs, hic jacet lepus ! Vagues sont ses idées, creuses ses pensées, nulle sa conception des grands problèmes de la vie ; bref, lâme du birman nous échappe : cest un papillon.
Add this

    Au pays des pagodes
    Coups de Crayon


    Perplexe, tourmentée, insaisissable, est lâme birmane. Pénétrer à fond dans le fouillis inextricable de ses croyances, en découvrir lenchaînement et la raison, fixer une fois pour toutes ce kaléidoscope innombrables couleurs, hic jacet lepus ! Vagues sont ses idées, creuses ses pensées, nulle sa conception des grands problèmes de la vie ; bref, lâme du birman nous échappe : cest un papillon.

    Aussi bien, jetées au hasard, sans ordre ni suite, comme tout ce qui vit et se meut par ici, ces quelques lignes nont dautre prétention que de crayonner les traits saillants de son caractère, desquisser ses us et coutumes les plus connus, et de jeter un coup dil rapide sur les pratiques principales de sa vie religieuse. Si, on ne peut le nier, le bouddhisme plane sur tout, imprègne les idées, détermine et dirige les actions, forme comme latmosphère des choses et des êtres, il nen est pas moins vrai quune forte croyance aux nats ou esprits, se mêle à son Credo bouddhique et lui fait pratiquer ensemble deux religions qui, semble-t--il, devraient sexclure et se condamner.

    Neiges. Tropiques. Race. De notre Mission de Birmanie Septentrionale, les neiges du Thibet couronnent la tête, les montagnes du Yunnan et la rapide Salouen gardent, à lest, le flanc droit, celles de lArakan et le non moins rapide Chindwin, le flanc gauche, tandis que le majestueux Iraouaddy décrit de nombreux méandres au milieu du pays que nous habitons, et, après nous avoir baignés de la tête aux pieds, nous quitte à Minhla, pour continuer sa course vers le Sud. Des peuplades qui vivent sur les hauts plateaux, peut-être un jour sera-t-il possible de faire le croquis. Pour le moment, nous sommes dans limmense plaine sétalant le long des deux rives de lIraouaddy ; ses habitants seuls nous intéressent. Nous sommes aussi aux tropiques : intense est la chaleur, la plus grande partie de lannée. Le thermomètre monte facilement jusquà 42 et 45 degrés à lombre, et il nest pas rare daller se coucher à 10 heures du soir avec 35º de chaleur.

    Ils sont de race mongole, les Birmans, nous assurent lethnologie, larchéologie et la linguistique. Ce doit être vrai. En effet, de leurs recherches combinées, il résulte que du grand tronc mongolien seraient issues, comme autant de rameaux, les diverses races qui habitent 1Indochine. Pour ne parler que des plus proches de nous, de grandes vagues migratrices ont, au cours des siècles, envahi les unes les rives du Mékong (rameau laotien), les autres les rives du Ménam (rameau siamois), dautres les rives de la Salouen et de lIraouaddy (rameau birman).

    Le Birman birmanisant se trouve seul en Haute-Birmanie, dans les districts de Shwebo, Sagaing, dans les villes et les environs dAva, dAmarapura, et à Mandalay, la dernière capitale du royaume. Personne nignore que cest de Shwebo que partit le fameux Alaungpra, pour aller, à différentes reprises, soumettre aux armes birmanes, les royaumes du Sud et du Delta. Toujours victorieux, il rêva même la conquête de Siam. Son second fils, Sin-Pyu-Shyin, réalisa le rêve du vieux conquérant, prit dassaut Juthia en 1767, fit même prisonnier Monseigneur Brigot avec une partie de ses chrétiens et les conduisit a Ava , sa capitale. Le Birman donc est le peuple vainqueur qui a peu à peu imposé sa langue, ses us et coutumes, aux races soumises.

    Plumes de paon. Taille moyenne, bien prise, teint bronzé, pommettes saillantes, yeux noirs en amande, nez court et épaté qui lui rend la face plate, lèvres fortes, longs cheveux débène, barbe clairsemée : à ces traits vous reconnaîtrez lhabitant du pays des pagodes. Le paon fut toujours lemblème de la nation. Il figurait sur armes du royaume, le drapeau, la monnaie, les monuments publics : le paon reste encore le signe de ralliement de toute la race. Vaniteux, fier, bouffi dorgueil, tel est le jeune homme ; coquette et richement parée, voilà la jeune fille. Celle de la ville passe des heures entières devant le miroir, à faire toilette, se farder, se parfumer, se teindre les cils, se faire belle, sadmirer. Moins favorisée, sa sur de la campagne nira cependant jamais aux champs sans sa petite fleur au coin de loreille et, sur la figure, une forte couche de tanaka (pâte jaune extraite de larbrisseau de ce nom) pour déjouer les rayons dun soleil tropical qui ne pourrait que lembrunir encore.

    Très simple, leur costume les habille à ravir. Le passo des hommes, le lungyi des femmes, en soie, rouge tendre, rose, bleu clair, orange, vert, sont dun effet merveilleux. Le petit veston blanc, porté par les deux sexes, ajoute une note de plus à la gamme de toutes ces couleurs. Une bande de soie, tachetée de brillants dessins, enroule lépaisse et longue chevelure que les hommes portent en chignon, un peu penché sur le côté gauche. Les femmes jettent négligemment sur leurs épaules une longue pièce détoffe de soie légère, tombant presque sur les pieds, que leur démarche dodelinante gracieusement balance. Elles vont nu-tête, les cheveux noirs de jais artistiquement roulés et entourés de chapelets de fleurs de jasmin ou autres. De jolis parasols japonais ou birmans, quelles portent avec beaucoup de grâce, leur servent plutôt de parure que dabri contre les ardeurs du soleil. Aux jours de fête, joignez-y bijoux, colliers, bracelets, babouches fleuries : il vous faudra alors un papillon comme palette pour la peindre dans toutes ses couleurs.

    Ephémère des pays chauds ! Beauté factice ! A 35 ans, elle est grandmère. Séché, le tanaka ; évaporée, leau de senteur ; mortes, les fleurs ! Le cerveau creux, lâme vide, elle prie le Bouddha de la faire devenir homme dans sa prochaine bawa (existence) ou, oh ! Point grande son ambition... le chien dun Anglais. Ils sont si bien soignés, les chiens des Anglais ! On les conduit à la promenade en voiture, en auto ; surtout ils sont si bien nourris ! Tandis quelle ! Combien le poète avait raison :

    La grâce, la beauté ne sont que dun printemps ;
    La laideur est solide et croit avec le temps.

    Le tawtha, lhomme des bois, est entièrement tatoué, de la ceinture aux genoux, de multiples dessins bleus foncés reproduisant toutes sortes danimaux légendaires. A le voir au loin dans les champs le lungyi roulé entre les jambes et attaché à la ceinture pour se rendre plus leste au travail, on le dirait vêtu dun joli caleçon bleu marin. Sur la poitrine et les épaules, aux poignets et aux chevilles, de petits carrés rouges, piqués de points bleus, de lettres et chiffres cabalistiques, sont supposés le rendre invulnérable contre les morsures mortelles, voire même les balles de fusil. Léphèbe efféminé des villes, que la douleur et la fièvre causées par lopération épouvantent, de nos jours se passe de tatouage...

    Sans-souci. Il na jamais lair en pénitence, le Birman. Se fouler la rate, se faire de la bile, jamais ! Accroupi sur sa natte, en compagnie de quelques amis, la théière installée au milieu, la boîte à bétel à côté, un long cigare aux lèvres : voilà un homme heureux. Comme pas un, il sait jouir de ce doux farniente.

    Du temps, il na aucune notion ; les heures, les semaines, les mois ne comptent pas. Comme son Bouddha, dont il a partout limage devant les yeux, il rêve, repose, dort. Le fleuve Oubli coule à pleins bords, linonde tout entier.

    On a dit de lui quil était paresseux. Comme tous les gens des pays chauds, il ne fait pas exception à la règle commune. Souvent aussi, sil laisse à lIndien ou au Chinois le monopole de certains travaux, cest un peu par fierté : son aw-za, sa dignité, en souffrirait. Surtout il ne veut devenir lesclave de personne. Bon nombre demplois encore lui répugnent et, quoique obligé, le pauvre sentend, de faire le coolie, il faut bien vivre, le mot sonne mal à ses oreilles et reste toujours pour lui un terme de mépris.

    Une chose quil aime par dessus tout, cest la liberté. Vous ne pouvez jamais vous fier à lui, compter sur lui. Il sera à votre service pendant quelques mois, peut-être quelques années, puis un beau jour, sans rime ni raison, il prend la poudre descampette. Lamour de lespace lattire ; les aubes dorées, les midis étincelants, les couchants empourprés lappellent, le fascinent ; tout amant de la nature nest-il pas poète ? Il brise alors ses chaînes, va, court, vole vers la liberté, semble létreindre pour nembrasser, hélas ! Le plus souvent que le vide et la misère.

    Il sort pourtant de sa somnolence lorsquil se croit lésé dans ses droits ou insulté. Malheur alors à celui qui la fait sortir de ses gonds ! Comme la vipère quun malencontreux passant a dérangée dans le gazon, il mord et tue. Il a de ces rages à allumer un incendie à plusieurs lieues à la ronde. Il se sert dun langage, la femme surtout, dune violence et dune obscénité à mettre en fuite un escadron de cavalerie. A-t-il, par hasard, caressé un peu trop la dive bouteille, le dah ou coutelas, son arme ordinaire dattaque et de défense, se teint bien vite du sang de son adversaire.

    Ils sont au pwé. Ils sont sûrement nés sur les tréteaux, nos Birmans. Le pwé, le fameux pwé : pièce de théâtre, comédie, tragédie, danses, jeu de marionnettes, fête religieuse ou profane, le pwé est toute leur vie. Cest comme une mauvaise fée qui sattache à leurs pas et les suit du berceau à la tombe : elle préside à leur naissance, les conduit en triomphe au monastère, célèbre leur hymen et joyeusement les accompagne ad paires... En doutez-vous ? Ecoutez. Un officier de police, ayant longtemps servi dans le pays et bien placé pour les juger, me demandait un jour si je savais pourquoi les Birmans aiment tant le pwé. Sur ma réponse négative : Voici, me dit-il. Après avoir créé les peuples de la terre, Dieu, une fois, les fit défiler devant lui, afin de leur distribuer certains dons et traits de caractère qui pour toujours les distingueraient les uns des autres. Aux Français il donna la clarté dans les idées, le jugement droit, lesprit ouvert, le cur noble et généreux ; aux Anglais, le goût du business, la ténacité dans lentreprise, la passion du sport ; aux Allemands, lorgueil national, la duplicité, la fourberie, lesprit de mensonge ; aux Italiens, la finesse, lart de la musique, de la peinture, de la combinazione. Quand le tour des Birmans fut arrivé, pas de Birmans. Où sont-ils ? demanda le Créateur. Ils sont au pwé, répondit quelquun. Ah ! Ils sont au pwé ; eh bien ! Quils y restent ! Et ils y sont encore, terminait en souriant mon spirituel narrateur.

    Sous forme allégorique et dun beau coup de pinceau, voilà le Birman tout craché. Ajoutez-y la passion du jeu de toute espèce, combats de coqs, courses, régates, voilà bien le fils de son père !

    Ils sont au pwé ! Allons-y donc, nous aussi, pour un instant, car les migwés birmans, lampes myopes et fumeuses, auraient vite fait de nous suffoquer : le goût âcre des fritures de toutes sortes mijotant dans lhuile, que des bandes de cuisiniers ambulants offrent aux spectateurs, nous couperaient lappétit pour longtemps. Que le va-et-vient, le rire, les plaisanteries des lu-byos, jeunes gens en quête damourettes, ne nous arrêtent pas ! Aux coins dun carrefour en ville, aux abords dun village à la campagne, quelques tréteaux en bambou sont érigés : voilà la scène. Lon sassied où lon peut. Fauteuils dorchestre, galeries et baignoires, premières et deuxièmes loges, se trouvent confortablement installés sur le plancher des vaches.

    Deux sortes de représentations théâtrales tiennent toujours laffiche : les zats et les yok-thays. Les premiers sont des drames tirés, soit de lune des 510 préexistences fabuleuses du Bouddha, soit de quelque événement remarquable dans la vie de certains rois ou héros indiens. Ils nont doriginal que leur longueur désespérante : huit nuits entières ne sont souvent pas de trop pour en arriver au dénouement. Les seconds sont des jeux de marionnettes dune moralité plus que douteuse, mais dont le peuple, hélas ! Raffole. On entend de ces plaisanteries que souligne un Ah ! formidable, stupide et bestial, poussé par la foule entière, et qui, pour sûr, ne sentent pas leau de Cologne. Au reste, ces pwés sont le rendez-vous ordinaire des lu-zos, mauvais caractères, des pickpockets, des repris de justice, des fauteurs de désordres. Cest là que se préparent ou se font tous les mauvais coups.

    Dun caractère plus doux et plus innocent sont les anyein et les nyein-pwés ou danses birmanes. Aux sons dune harpe du pays, au rythme de leur chant, des groupes de jeunes filles figurent des ballets-pantomimes gracieux et charmants. Lanyein-pwé est toujours montré aux visiteurs de marque comme la plus caractéristique expression de la grâce et de la beauté birmanes.

    Et toutes ces représentations ne vont pas sans musique. Flûtes et clarinettes aux tons aigus et criards, tambours, grosses caisses, gongs de toute dimension et résonance, cymbales, castagnettes en bambou, et universum genus musicorum, forment un orchestre unique au monde. Lorsquil bat son plein, vous diriez le diable, chassé de lenfer, renversant, agitant, secouant, brisant avec rage toute sa batterie de cuisine.

    Le chant nest pas agréable aux oreilles européennes. Il consiste en une série de neumes rapides, la voix montant et sarrêtant soudain sur une note longue et haute, pour descendre en Heu ! Heu ! Saccadés et entrecoupés, et mourir en une finale douce et plaintive. Ce sont des soubresauts, des exclamations, des soupirs. Les voix sont toutes nasillardes.

    Tout comme au bon vieux temps ! La Birmanie compte 9.158.932 cultivateurs. Avec le même vieux genre dinstruments dont, de temps immémorial, se servaient ses pères, celui de chez nous laboure paisiblement ses champs de riz, plante, moissonne et récolte, sans se laisser nullement allécher par les réclames bruyantes des firms anglaises, et américaines, avides de lui vendre, à bon marché ! Les dernières découvertes de lindustrie agricole. On a beau lui faire voir les avantages quil en retirerait, le tawtha ne comprend pas, ne veut pas comprendre : cest le thonzan, la coutume de faire ainsi. Au repiquage du riz des troupes entières de femmes et jeunes filles, dans leau et la boue jusquaux genoux, sont activées au travail par un groupe de musiciens et dhistrions : cest le thonzan et, pour une fois aussi, le travail va bien plus vite... et on samuse.

    Ceux qui manient le rabot et la scie se sont fait un nom dans la sculpture sur bois. Certains frontons et panneaux, au vieux palais royal de Mandalay et dans quelques monastères célèbres, méritent ladmiration des connaisseurs. Par contre, figée, toute de convention, est la peinture murale, la seule qui existe, de nos artistes birmans. Légendes de Gaudama, enfers bouddhiques, exercent seuls leur imagination et leur pinceau. Immuables, impassibles, sans traits ni vie, toutes les statues du Bouddha semblent sorties dun même moule. Ici, comme en presque tout le reste, peintres et sculpteurs suivent le thonzan

    La femme est née marchande. Dans les grands bazars, les petits marchés, cest elle qui est toujours assise devant létalage. Elle vend avec une malice ravissante. Selon que lacheteur est birman, indien, chinois, shan, métis ou européen, elle change de langage, surtout de balances, et, dun tournemain, roule son client quel quil soit : cest le thonzan... Dans la jungle, son petit bazar sur la tête, elle va de village en village, vend et revend maintes petites denrées pour subvenir aux besoins de la famille : cest son métier, cest le thonzan.

    Poisson pourri. Au reste, le menu nest pas très compliqué, des plus simples est la nourriture. Pas de caste, pas dablutions, pas de repas à part : la famille mange ensemble et mange de tout. Accroupie par terre, les mets posés sur une simple natte ou sur une petite table haute seulement de quelques centimètres, les pinces dAdam pour cuiller et fourchette, rapidement et dun bon appétit, elle avale la pitance quotidienne. Pauvre, ce sera une écuellée de riz cuit à leau, quelques feuilles bouillies, assaisonnées avec le fameux nga-pi, pâte de poisson pourri. Riche, elle aura en plus de bons fruits et légumes, avec un curry plus succulent. Si, à loccasion dune fête, et les fêtes sont nombreuses, lhomme du peuple a la bonne fortune de tomber sur un curry de viande de porc, oh ! Alors.., roulé Brillat-Savarin ! Que valent ses talents culinaires auprès dun tel plat ?... Wun-thadé, le ventre se réjouit, et il manifeste son contentement par des éructations qui sont pour lui le témoignage de lultime satisfaction et la façon gracieuse de remercier lhôte qui la si bien traité. Le mot wun entre dans beaucoup de combinaisons pour exprimer, soit la joie, la jouissance, le plaisir, soit le regret, lanxiété, la tristesse, la ruse, comme pour signifier que le ventre est le siège des sentiments.

    Bonne aventure. Ne croyez pas aux sorciers et devins, car ce sont des fripons, a dit quelquun. Pourtant y en a-t-il de cette engeance dans le pays ! Rien de trop surprenant à cela. En effet, aux temps lointains et nébuleux du Bouddha, des Pônnas ou brahmes sadonnaient déjà à létude de lastrologie et de lart divinatoire. Appelés plus tard par les rois birmans à la cour royale, ils en furent nommés les professionnels attitrés et, de nos jours encore, le Gouvernement anglais leur confie la tâche détablir le calendrier birman et de fixer la date de certaines fêtes officielles. Leurs prédictions font foi et sont en tout points suivies. Cest ainsi quen avril dernier ils nous annoncent la visite sur terre du Prince des Nats (Thagya-Min) pour le vendredi 13, à 9 heures 5 minutes et 25 secondes du soir, et son retour vers le royaume des esprits pour le lundi suivant, à 1 heure 5 minutes et 36 secondes du matin. Et, en toute sûreté de conscience, nous observâmes la fête aux heures indiquées.

    Ces pônnas ou brahmes sont, en Birmanie, les plus réputés et les mieux payés parmi les diseurs de bonne aventure. Ils vivent en petites communautés, ont conservé leur langue, leur costume indien, leur caste, et pratiquent leur hindouisme. Ce sont eux qui tirent lhoroscope du nouveau-né, horoscope écrit sur des feuilles de palmier, précieusement conservé, et auquel on aura toujours recours pour déterminer dune manière infaillible le jour et lheure propices pour accomplir les grands actes de la vie. Ce fameux horoscope explique tout, est la clé de tout. Un médecin birman, appelé auprès dun malade, commence dabord par examiner son horoscope, et lausculte ensuite. A deux malades couchés dans la même chambre, affligés de la même maladie, disons la petite vérole, il donnera des médecines et prescrira une diète différente, suivant quils sont nés sous telle ou telle étoile. Linfluence de létoile est telle que le même bouillon, qui guérit lindividu né le lundi, aurait un effet fatal sur un autre né le mardi.

    Les Birmans ont une foi aveugle en tous ces bédins-sayas ou devins. Sagit-il de donner un nom au nouveau-né, de régler un mariage, de construire une maison, de lancer un commerce, dentreprendre un voyage ; vite chez le pônna...De jeunes brahmes, apprentis-devins, plusieurs fois la semaine, parcourent les rues de la ville, sarrêtent au seuil de la porte des fervents bouddhistes, récitent en leur langue quelques formules de prières, souhaitent bonne chance à toute la maisonnée, distribuent des feuilles vertes dun arbre rappelant assez notre laurier et comme lui symbolisant la victoire, et, en récompense, ils reçoivent une poignée de riz.

    A côté de la classe choisie des pônnas, de nombreux Birmans exercent le métier de devins, sorciers, conjurateurs et le reste. Ils jettent des sorts, préparent des philtres, vendent des potions magiques, des charmes, qui opèrent toutes les merveilles. Ils débitent aussi des prières très efficaces, cela va de soi ; mais les formules écrites moitié en pali, moitié en birman, commençant toutes par le mot magique sanscrit Om jouissent dune efficacité sans égale. Nombreux encore sont les bonzes qui étudient les sciences occultes et lalchimie. Ils font dautant plus de dupes que la robe jaune quils portent et leur prétendue science des livres sacrés leur donnent plus de prestiges auprès dun peuple simple et naïf.

    Baptême bouddhique. Comme chez la plupart des anciens peuples, les noms de famille sont inconnus en Birmanie. Le nom du père naccompagne jamais celui de ses enfants, et les descendants de ces derniers recevront à leur tour un nom différent de celui de leur père. Doù un brouillamini peu ordinaire pour sy reconnaître dans les familles nombreuses. Ce qui complique encore la situation, cest que le rituel birman na pas de règles fixes. Sans doute, au jour de la naissance ou peu de temps après, le fameux horoscope lui en impose un ; mais plus tard, dans le monde, il le portera rarement : les parents eux-mêmes en choisiront un autre. Daucuns, à loreille musicale, tiennent à ce que tous les noms de leurs enfants riment entre eux. Dautres, à lâme poétique, leur donneront le nom dune fleur, dun oiseau, dune vertu, dun métal ou dune pierre précieuse. Mais si, par malheur, plusieurs enfants de la même famille viennent à mourir, voilez vous la face, Musique et Poésie, le dernier-né sera gratifié du nom de chien, de singe, de chat, de rat, de cochon. Sûrement le mauvais esprit ne voudra pas de ces ignobles créatures et... lenfant vivra longtemps !

    Sir George Scot, dans son ouvrage de grande valeur, The Burmans, his life and notions, nous donne une tout autre version. Daprès lui, les noms ne sont pas distribués au hasard. Une ou plusieurs lettres de lalphabet, avec leurs différentes combinaisons, sont assignées par la coutume à chacun des jours de la semaine, de sorte que les enfants nés le lundi recevront tous un nom commençant par la ou les lettres fixées pour ce jour, et ainsi de suite. Un exemple ou deux. Le lundi avec sa lettre K nous donnera Maung NGWE KHAING, Mr Brin dargent ; Maung KAUK, Mr Courbé ; Ma KWE YO, Mlle Os de chien ; Ma KHIN, Mlle Aimable. Le mardi avec sa lettre S fournira Maung Po SIN, Grand Eléphant ; Ma SO, Mlle Méchante, etc, Tous ces noms sont jolis, nest-ce pas ? Que dites-vous de Mr Comme son père, de MMlles Clarté du soleil, Tendre, Affection, Savante, Froide ? Et celui-ci, comme bouquet, Mr Vieux Pot ? Tous ces noms existent et sont, avec fierté, portés par les personnes de lun ou lautre sexe qui en sont affublées.

    La grande Corbeille du Savoir. Si le Birman sait lire, écrire et compter, lexception est assez rare, il le doit à ses écoles monacales. Celles du Gouvernement et des différentes confessions, établies un peu partout dans les centres importants depuis lannexion anglaise, nont que bien peu affecté dans les campagnes lancienne méthode denseignement.

    Arrivé à lâge de raison, lenfant est envoyé au Phongyi-kyaung (mnastère), où à tue-tête et pendant des mois, il chante le Thinpon-gyi la grande Corbeille du savoir, lalphabet. Si, en tournée, vous apercevez au loin, dans la plaine, un verdoyant bouquet darbres doù partent des sons discordants, vous pouvez dire sans crainte de vous tromper : cest lécole, cest le monastère du village.

    Tous les livres de classe ont trait à la religion de Bouddha. Cest donc avant tout une formation religieuse que reçoit lenfant. En langue pali ou birmane, il apprend par cur, sans les comprendre, des formules de prières quil répétera toute sa vie. Ce sont dabord les trois Joyaux : Je mets mon recours dans le Bouddha ; je mets mon recours dans la Dhamma (la Loi) ; je mets mon recours dans le Sangha (lordre des moines). Viennent ensuite les cinq préceptes : Ne pas tuer, voler, mentir, commettre ladultère, et sabstenir de boissons enivrantes. Il apprend encore les Mingala-Thot, le Chant du grand bonheur, et le Aung-khyin-shit-pa, le Chant des huit victoires. Ces deux célèbres poèmes sont lépitomé de toute léthique du bouddhisme. Si fréquente lécole un certain nombre dannées, on lui enseignera en outre quelques-unes des réincarnations de Bouddha, ou Zats. Ainsi équipé, lenfant restera bouddhiste toute sa vie.

    Il nest pas nécessaire, dit le Bouddha, que la jeune fille soit instruite ; les affaires du ménage doivent seules lintéresser ; aussi ne fréquente-t-elle lécole que depuis lannexion, et dans les villes seulement.

    En retour de linstruction quil reçoit gratis, lélève doit rendre certains services à son maître, tels que balayer le monastère, puiser de leau, et parfois même aller mendier le swûn, la nourriture du bonze.

    Lélève des villes, lui, nétudie plus la Loi. Un jour pourtant, comme son frère des bois, il entra au monastère, prit la robe jaune et devint homme. Il le fit sans enthousiasme, sans conviction, poursuivre le thonzan. Au pongyi-kyaung, où ses pères restaient des années, il ne fit quune courte apparition. Aussi, de base morale, de foi vraie, de profondeur de caractère, il nen a pas. Cervelle vide, il se jette tête baissée dans tous les mouvements politico-religieux à lordre du jour, pour satisfaire sa vanité, poser et en imposer aux autres. Raisonner sur la valeur et la responsabilité de ses actes, il en est incapable. Le peu dinstruction moderne quil reçoit dans les écoles neutres, il ne se lassimile pas : elle fait de lui un gommeux, un snob, en passe de devenir sous peu un déclassé, un raté.

    Prise dhabit. Un kaung-galay, un petit animal, est le bouddhiste, tant quil ne sest pas fait agréger à lordre de la robe jaune. Il lui faut donc, un jour ou lautre, quitter le monde et se faire moine, ne serait-ce que pour quelques jours, quelques heures. Il devient alors un croyant, upasaka, et alors seulement il peut acquérir des mérites. Il change son nom dhomme, reçoit un titre honorifique, indiquant par là que désormais il peut se libérer de ses passions et de la souffrance.

    Lentrée au monastère est de beaucoup lévénement le plus important dans la vie dun Birman, puisque, sous la robe jaune seulement, il peut remplir la Loi. Le temps le plus populaire pour la grande cérémonie du Shin-pyu (littéralement devenir embryon du Bouddha) est le commencement du Wa, carême bouddhique, allant du 15 juillet au 15 octobre. Le postulant doit avoir 15 ans. Des fêtes longuement élaborées sont données à cette occasion durant plusieurs jours. Bonzes et invités sont grassement nourris ; pwés et musique vont de lavant nuit et jour.

    Le grand jour arrive enfin. Le ko-yin (novice) est le roi du jour. Vêtu de ses plus riches et plus brillants habits de soie, achetés ou empruntés pour la circonstance, à cheval, en voiture, quelquefois même en palanquin, notre héros, aux sons dune musique assourdissante, accompagné dune foule immense de parents et damis, est triomphalement conduit par le plus long chemin aux portes du monastère.

    Assis sous un grand dais, entouré dautres bonzes, le chef du temple le reçoit. Les bonzes tiennent tous soigneusement devant les yeux des éventails en forme de lotus pour se soustraire aux regards féminins. La nombreuse assistance fait aux bonzes ses trois shikos (prosternations) et la cérémonie commence. Le novice se dévêt de ses beaux et riches habits, se passe un morceau détoffe blanche autour des reins. On lui coupe les cheveux, on lui rase la tête, on la lave, on la frotte de safran. Entre temps les parents ont préparé le thingan, la robe jaune, la ceinture, le grand bol qui lui servira à mendier tous les matins sa nourriture de porte en porte. Lenfant savance, fait trois prosternations, lève ses mains jointes en signe de révérence, en pali, dans une formule apprise par cur, il demande au chef du monastère à être admis comme novice dans la sainte assemblée, afin de marcher plus sûrement dans le chemin de la perfection et darriver un jour au Neiban. Le chef lui remet ses habits de novice, on lhabille, et le voilà moinillon aussi longtemps que le cur lui en dira. Il arrive assez fréquemment que le ko-yin prend goût à sa nouvelle vie et ladopte. Il devient alors Pazin, fait des vux et sadonne à létude des livres saints, à la méditation, mais surtout... à la paresse. Douce et facile doit être la vie de ces messieurs de la robe jaune ! On en pte 106.429 en Birmanie, dont 11.000 dans la seule ville de Mandalay.

    Ces fêtes, décrites dun coup de crayon rapide, commémorent les plaisirs qui charmaient Bouddha dans son palais avant quil renonçât au monde et commençât sa vie dascète.

    Autrefois, tous les matins, de bonne heure, on les voyait, à la file indienne, leur grand bol à la main, les yeux modestement baissés, en grand silence, aller de porte en porte quêter la nourriture quotidienne. Aujourdhui on les voit encore, faisant la même corvée, mais à la débandade, causant, riant, lil et loreille bien ouverts pour tout voir et tout entendre. Ils sarrêtent au seuil des maisons, attendant que quelquun veuille bien en sortir et verser un peu de riz cuit, du poisson ou des légumes dans leur bol grand ouvert. Rarement on leur refuse, et la même opération se répète de maison en maison. Pas un mot à ceux qui donnent, pas même un merci. Nest-il pas, lui, le bonze, loccasion de leur faire gagner du mérite ? Chaque pongyi a sa route fixée à lavance, son quartier, ses habitués. Rentrés au monastère, la part du chef est mise à part, ils se divisent et mangent le reste ensemble avant midi. Passé ce temps, ils sont supposés ne prendre aucune nourriture solide.

    Comme le Bulletin de Mars 1922 la déjà signalé, lordre tant vanté de la robe jaune est dans un état de crise aiguë qui, un jour ou lautre, peut devenir fatale. Les règles du Wini, les observances religieuses, sont ouvertement violées. Au contraire de ce quelles défendent, bon nombre de bonzes possèdent de largent ou cherchent à en acquérir pour plus tard... prendre femme. Ils assistent aux pwés, aux courses ; ils voyagent en voiture, en auto ; lautorité, ils en font fi ! Des fainéants, des criminels, des agitateurs de tout acabit prennent la robe et sen servent pour créer ou maintenir le désordre. Sous ses plis jaunes, ils portent des poignards, attaquent les gens aux pagodes, se cachent de la police. Tous les 5.000 ans, paraît-il, un nouveau Bouddha doit venir sur terre pour rétablir la pure doctrine. Que le Messie attendu hâte le pas ! La maison est en feu.

    Il existe aussi un ordre de moinesses. On raconte que pendant longtemps le Bouddha refusa de les admettre ; mais, fatigué des demandes réitérées de sa mère adoptive, il finit par céder à ses instances et les recevoir au nombre de ses disciples. Elles suivent la même règle que les bonzes, vivent daumônes, portent lhabit jaune, mais dune nuance plus claire, et vont la tête rasée. Réciter certaines formules de prières plusieurs fois le jour, balayer autour des pagodes, bavarder et dormir : voilà à quoi se réduit leur vie religieuse. Elles vivent par petits groupes, ne rendent aucun service à la société, ne soccupent ni décoles, ni dorphelinats, ni daucune uvre charitable. On les appelle Methila-shin, titre que Mgr Bigandet, dans sa Légende de Gaudama, traduit par Dames du Devoir religieux.


    A. DARNE,
    (A suivre) Miss. de Birmanie Sept.


    1923/691-706
    691-706
    Darne
    Inde
    1923
    Aucune image