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Au pays de lEléphant Blanc

Au Pays de lEléphant Blanc
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    Au Pays de lEléphant Blanc

    Le pays de lEléphant Blanc, où je débarquai voilà quinze ans, ma toujours paru enchanteur. Les gens y sont doux, serviables et policés à leur façon. Un climat tropical jette du soleil perpendiculaire, douze mois par an, sur les habitants, sur la faune et la flore. Une plénitude de tons verts végétaux coupe les horizons invariablement bleus dété, violets de pluie ou pourpres dhiver. Les plaines y sont immenses, les forêts sans nombre, les montagnes nulles. Des pluies diluviennes fécondent le sol, alimentent canaux, rivières et fleuves, inondent annuellement le pays quelles fertilisent. Pas didée ni de trace de froid, de neige et de glace en cette zone torride, où lindigène se douche ou se baigne matin et soir, tout comme il mange deux fois le jour. Ce sont là, des gestes religieux, millénaires et ataviques. Le bouddhisme sy révèle par ses cortèges de talapoins jaunes et ses édifices cultuels à toits arqués. On y vit de bananes, de poisson sec, de saumure et de riz. Labondance règne ou semble régner partout, car les pauvres y sont relativement rares. Par contre, la lèpre et le choléra visitent endémiquement cette région où fleurit larbre à pain. La France et lAngleterre veillent en sentinelles sur ce coin charmant et lentourent de soins quasi maternels. Toutes les races du globe sy donnent rendez-vous, mais lAnglais et lAméricain dominent : bruyamment celui-ci par le ronflement de ses Fords et visiblement celui-là par le tonnage de ses navires. On y parle couramment langlais, élégamment le français, en dehors de la langue autochtone. La Société des Missions-Etrangères de Paris fonda vers 1664, en cette région, son premier séminaire indigène et sa première procure générale, tandis que les premiers membres de cet Institut y répandirent leurs prières, leurs aumônes et leurs souffrances : évangélique trinité toujours nécessaire à lapostolat même moderne. Depuis, des églises catholiques ont surgi, des uvres se sont multipliées, des îlots dâmes ferventes ont envahi la mer où, sur son lotus rose, émerge, méditatif, le Bouddha démeraude. Mais quand donc ces îlots se cohésionneront-ils pour ne former que le royaume du Christ-Roi ? Enigme troublante, indéchiffrable, apocalyptique.

    Ah ! ce nest pas que cette charmante région dAsie ne séveille à la civilisation matérielle et que les conditions sociales ne jettent un vernis somptueux sur lhérédité séculaire primitive, où lâme se révèle païenne ou bouddhiste ! Mais, nous voudrions mieux que du physique et du destructible quand nous parlons de civilisation, car celle-ci nest-elle pas en réalité un bloc de croyances et dinstitutions chrétiennes, contre lequel doit se briser le flot profane et barbare ? Que peu importe donc à un peuple nouveau dêtre gonflé de ses richesses, dêtre fier de sa science et présomptueux de ses progrès, sil na pas, circulant dans ses veines, le sang du Christ ; idéalisant ses idées, lEvangile du Christ ; et dirigeant sa volonté, lEglise du Christ. La primauté du spirituel fait, seule, les grandes heures des nations et leur procure paix et prospérité. Hélas ! trois fois hélas ! le royaume où jhabite ne reconnaît pas encore beaucoup cette primauté : on en jugera.

    Des fêtes de jour et de nuit viennent, en effet, de se célébrer, interminables, durant novembre, à loccasion de larrivée dans la capitale dun Eléphant blanc. Blanc ? comme le ton sépia sorti dune rotative ; comme un cache-poussière après une randonnée saharienne ; comme un jaune savonné de Cadum. Enguirlandé de jasmins et de gardénias, ligaturé de cordelettes dor, saturé de canne à sucre, lEléphant blanc a quitté sa jungle et, par train spécial, a gagné sa capitale, notre capitale, au milieu dincroyables adulations. Ce terme na rien dexagéré. On pourrait même presque le remplacer par celui dadorations, si lon adorait ici quelque chose ou quelquun, Mais tout le monde sait quadorer cest reconnaître la Divinité pour sabaisser devant Elle, et jamais personne au royaume des Hommes Libres ne consentira, certes, à sabaisser. Un prince du pays le proclamait récemment en parlant du catholicisme, qui ne saurait disait-il devenir la religion nationale, car elle commande dadorer Dieu et de shumilier devant Lui, ce qui nest pas digne dun être libre de chez nous ! Les plus hauts dignitaires du royaume ont servi lEléphant blanc dans des vases dor, les princes du sang lont escorté, le roi la sacré en lui versant sur le chef leau lustrale. Les scribes royaux ont chanté son génie, exalté ses vertus et réclamé sa protection pour le royaume. Est-ce trop davancer que dix millions de francs ont été dépensés durant ces jours fastes ? Nous sommes loin dexagérer. On nous permettra, pour confirmer ce que nous avançons, de citer le texte dun des trois quotidiens anglais de la capitale : Le Daily Mail du 16 Novembre 1927. LEditorial porte : His Majesty and Princes welcome Elephant here : Sa Majesté et les Princes souhaitent la bienvenue à lEléphant. Puis, le journal continue: His Majesty the King, surrounded by Princes and Peers of the Realm, Dignitaries, Government Officials and members of the Diplomatic Corps, all in grand full dress uniform, this morning officially christened the baby White Elephant. The King bestowed on it the title of Phra Savet goja dejna dilok Prajadhipok puni ratna damri. Malgré notre répugnance traduisons : Sa Majesté le Roi, entourée des Princes et des Pairs du Royaume, des Dignitaires et des Fonctionnaires du Gouvernement, des Membres du Corps Diplomatique, tous décorés et en grande tenue, a, ce matin, officiellement baptisé le jeune Eléphant blanc. Le Roi lui a conféré le Titre de Son Excellence lEléphant albinos, mâle et précieux du Roi Prachatipok qui tient larc spécial (qui gouverne admirablement) !

    Inutile de certifier quune foule de 200.000 personnes, au moins, a participé de près ou de loin au spectacle de la cérémonie et que la police fut impuissante à maintenir lordre. La suite de lEléphant blanc comprenait sa mère, un singe blanc, porté en palanquin par quatre dignitaires et un corbeau blanc. Nous najouterons pas que le train spécial, camouflé de branches darbres, fut mis au pillage, à son arrivée, par le peuple, heureux de posséder des petites et des grandes reliques ligneuses froissées par la trompe de la bête sacrée. Le wagon-salon de lEléphant blanc était muni de ventilateurs et relié à un wagon-citerne, contenant quelques vingt tonnes deau fraîche pour le bain de lanimal. Ses laquais, en uniforme bleu de Prusse à boutons dor et parements rouges, le brossaient constamment ou lui donnaient à satiété lherbe fraîche, des sapotilles, de la canne à sucre pelée et des noix de coco, dont il dégustait avec un visible plaisir leau sucrée. De temps en temps, le croassement du corbeau blanc et les gesticulations du singe blanc attiraient lattention de Son Excellence lEléphant qui, seulement âgée de dix-huit mois, se réfugiait, timide encore, contre sa mère, et, la trompe relevée, suçait à longs traits le lait maternel.

    Mais pourquoi le blanc fascine-t-il lasiatique, qui ny reconnaît peut-être pas toujours un symbole de pureté, mais y incruste lidée de mort, dimmortalité et de transmigration ? Léléphant blanc, le corbeau blanc jouissent de privilèges inouïs. Serait-ce que ces animaux posséderaient en eux les phénomènes qui constitueraient lessence, la substance vitale antérieure dun héros, dun roi, dun sage en passe de devenir un Bouddha ? Sans nul doute ; et, si lon fait tant dhonneur à cet albinos, cest par respect pour le sage, le roi ou le héros quil renferme, et par peur aussi de sattirer les malédictions du futur Bouddha, si lon en venait à le mépriser. Etre éléphant blanc, cest donc personnifier un génie bienfaisant, un dieu-lare, un porte-bonheur, ou, si lon osait cette irrévérence : une mascotte. Les Annales des Brahmes racontent que Phralaong, avant de naître Bouddha, vint lui-même choisir la place de sa naissance et déterminer la princesse qui, nayant jamais goûté daucune boisson enivrante, serait sa mère. Il ne trouva digne de lui que Maia, femme du roi Thoudandana. Or, pendant que tout le pays de Kapilawat célébrait la fête de la constellation Outarathan, la reine, après avoir accompli tous les rites de la fête, se sentit fatiguée, se retira dans ses appartements, sendormit et fit un rêve. Elle se vit tout à coup transportée dans une grotte creusée dans la fameuse montagne Himawouta. Subitement, Phralaong, le futur Bouddha, qui errait dans une montagne voisine, sapprocha de cette grotte sous la forme dun Eléphant blanc. Sa trompe portait un lis blanc. Par trois fois il fit le tour de la couche royale, puis, ouvrant le flanc droit de la reine, il sy cacha mystérieusement. Bientôt réveillée, Maia raconta son rêve au roi Thoudandana, son maître et mari. Alors celui-ci donna lordre à soixante-quatre Pounhasbramines dexpliquer ce songe. Leur interprétation fut que la reine enfanterait le Bouddha dans dix mois, mais quelle mourrait sept jours après, ses entrailles ne pouvant plus porter dêtre plus parfait que le Bouddha. Tout sétant accompli selon la prédiction, lEléphant blanc, depuis cette époque, reste prodigieusement vénéré. Lidée primitive nen demeure donc pas moins superstitieuse et bouddhiste. Aussi bien léléphant blanc, comme le merle blanc, le loup blanc, est un animal de rêve, de roman, de gracieuse légende, mais que lon révère et que lon craint. Il doit son intronisation royale à ses quelques mouchetures plus claires sur le ventre, à ses yeux laiteux, à sa gueule dun rose pâle, à ses pattes tavelées, qui lui donnent une vague physionomie café au lait. Découvrir un éléphant blanc, au début dun règne, signifiera que le nouveau règne sera prospère et fertile en bénédictions. Encore faut-il, du moins, que ce proboscidien sacré vive heureux, choyé, sans contrainte et que nulle maladie natteigne son auguste carcasse. Quun éléphant blanc vienne à mourir, en effet, cest dabord un deuil national et, de plus, lannonce de terribles calamités. Aussi que de prières ont-elles été adressées au soleil, à la lune, à lair, au vent, à la pluie, etc., etc., pour que tous ces éléments soient favorables à son Excellence. Les mets, à Elle destinés, ont été vérifiés, leau aromatisée, son palais purifié des moustiques et de toutes bestioles. Oui, son palais, car lEléphant blanc en possède un, plusieurs même, ainsi quune armée de serviteurs attachés à son service. Il a son majordome, son maître de musique, ses masseurs pour le bain journalier, son porte-parasol, ses écuyers tranchants. La bête sacrée les regarde débonnairement, les apprécie suivant les services quils lui rendent ou la joie quils lui causent, les flagelle aussi de sa trompe ou les écrase de son auguste pied.

    On a vu sans trop de surprise le corps diplomatique tout entier assister impassible et protocolaire à larrivée de lEléphanteau dans la capitale. Nul na pu deviner les sentiments intimes de ces représentants dempires, de royaumes et de républiques. On pourrait les soupçonner, mais passons. Le peuple lui, du moins, a manifesté son allégresse et des milliers de porcs ont été sacrifiés en lhonneur dun seul éléphant. Gâteaux safranés, bouillies au jus de citron, crevettes en saumure, bananes grillées, chauve-souris salées et caris pimentés ont fait les délices des estomacs plébéiens. Entre les repas, plusieurs sermons furent débités par des princes en théologie bouddhique qui est toute contenue dailleurs dans les soixante volumes du Trai-phum. Nul na ri ni souri. Le pachyderme sacré a tout entendu et ses petits yeux pleins de malice ont ironiquement erré sur la foule. Que na-t-il pu parler ! Nous aurions connu ses sentiments, ses goûts et ses préférences. Rendez-moi ma jungle et laissez-moi baréter à mon aise, aurait-il supplié. Jaime la tranquillité des bois, et mon palais doré me déplaît. Je prise les courses folles, où la souplesse de mon corps se développe au froissement de branches, et non ces processions solennelles où lon feutre mes pas de tubéreuses et dagapanthes. Rendez-moi ma liberté et ne me tenez plus captif ! Je suis roi des forêts profondes, suzerain du tigre et du léopard, je suis peut-être dieu des animaux, mais je ne puis me croire le vôtre. Ayez pitié de moi !!!

    Léléphant blanc na pas parlé. Personne na remarqué sa tristesse ni vu ses beaux yeux pleurer. Sa destinée se trouve consommée. Vivrait-il cent-vingt ans, comme lun de ses congénères, dont il va partager la solitude, quil sera toujours honoré, titré, fêté. Ses cornacs parfois lui manqueront de respect, en privé ; tous se laisseront piétiner par lui, en public, trop heureux de sacrifier leur vie présente en vue dune future, où ils renaîtront éléphants blancs peut-être. Dans quelques mois, toutes réceptions et cérémonies terminées, le souvenir de cet animal sacré sestompera et seules des cartes postales apprendront aux touristes quil existe un Eléphant blanc. Quelques marins gouailleurs de lOccident, venus en croisière navale, voudront alors lacheter à coup de dollars ; on sindignera de leurs propositions saugrenues, et le Ministre des Affaires Etrangères leur répondra, de la part de Sa Majesté le Roi, que lEléphant Blanc, qui symbolisait récemment encore dans les plis du drapeau national le génie protecteur de la Race et du Pays, ne consentira jamais à se laisser vendre et que la mort lui paraîtra toujours plus douce et plus honorable que la perte de son honneur ou de la moindre parcelle de sa liberté.

    L. A. CHORIN,
    Miss. apost. de Siam..


    1928/155-161
    155-161
    Chorin
    Thaïlande
    1928
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