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Au Japon entrouvert : Journal du P. Mounicou (1856-1864) 5 (Suite et Fin)

Au Japon entrouvert : Journal du P. Mounicou (1856-1864) (Fin) 26 Juillet 1862. Arrivée du Monge, commandé par M. le comte dHarcourt, capitaine de frégate. Musique, etc. etc. 7 août. Jécris à M. le Ministre pour le prier denvoyer le Monge à Lioutchou. Son Excellence massure que le Monge fera ce voyage au retour de Hakodadé, où il va remplir une mission quelconque.
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    Au Japon entrouvert : Journal du P. Mounicou (1856-1864)
    (Fin)
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    26 Juillet 1862. Arrivée du Monge, commandé par M. le comte dHarcourt, capitaine de frégate. Musique, etc. etc.

    7 août. Jécris à M. le Ministre pour le prier denvoyer le Monge à Lioutchou. Son Excellence massure que le Monge fera ce voyage au retour de Hakodadé, où il va remplir une mission quelconque.

    9 août. On minvite à profiter du Monge pour aller faire une visite à M. Mermet à Hakodadé. Loccasion est belle. Jaccepte la proposition. Je membarque le 9 au soir.

    10 août. Départ du Monge pour le nord par un temps menaçant. La matinée est assez belle, mais le vent augmente à mesure que nous avançons vers la pleine mer. Pluie torrentielle; le baromètre descend à vue dil ; nous tombons dans un typhon qui nous met à deux doigts de notre perte. Leau embarque de tous côtés, toutes les cabines sont inondées. Le charbon casé sur le pont est enlevé de sa cloison et ballotte en tous sens, il descend dans la machine, se répand dans tout le faux pont... La machine ne peut plus marcher. Le gouvernail se casse. Un moment je crois tout perdu, je me recommande à saint Laurent et au Cur de Jésus. Peu à peu le calme revient et on peut soccuper de nettoyer la machine. Ce travail dure plus de 24 heures. Tandis que les mécaniciens sont occupés de ce côté, léquipage installe un gouvernail de fortune. Ce nest quaprès 36 heures que le navire reprend sa marche,

    12 août. La prudence demande que nous marchions à petites journées. Nous filons entre 4 et 6 nuds ; le temps nous favorise, la mer est belle. Le gouvernail, nétant pas trop secoué, fonctionne dune manière satisfaisante.

    15 août. Vers les 11 h. du matin nous jetons lancre dans le port de Hakodadé. En lhonneur de la Saint-Napoléon on pavoise, on tire le canon. Les Russes pavoisent aussi. Tiffin chez le Consul anglais, le Consul et lAmiral russes sy trouvent. Le Commandant du Monge, deux passagers et moi, partageons la collation donnée en lhonneur de lempereur. Le soir, dîner à bord du Monge.

    25 août. Nous serions partis sans un petit accident qui nous a retardés jusquà 5 h. du soir. M. Blekman veut embarquer un cheval ; la douane sy oppose. Le Commandant lexige et descend avec les embarcations armées en guerre. Le cheval est embarqué et le gouverneur est obligé de faire des excuses.

    28 août. Vers les 5 h. nous arrivons au mouillage dans le port de Yokohama. A peine arrivés, nous apprenons la présence à terre dune compagnie de zéphirs et dun certain nombre de soldats anglais, envoyés pour la protection des Légations. Le Monge doit rester dans ces mers jusquà nouvel ordre.

    29 août. Le choléra sévit à Yokohama et à Yedo ; nombreuses victimes.

    14 septembre. Tandis quune frégate et une chaloupe canonnière, précédées du Dupleix, corvette française, font leur entrée dans la rade, il se passe à Kanagawa une scène sanglante dont le récit fait frémir. Trois cavaliers et une amazone, ayant dirigé leur promenade du côté de Kanagawa, rencontrèrent le cortège dun des kerai du prince de Satsuma. 1 La dame reçut à la tête deux coups de sabre, quelle évita en se courbant ; elle en fut quitte pour un morceau de son chapeau, Ses compagnons, la voyant en danger, se précipitèrent entre elle et ses assaillants ; lun deux fut tué, un autre eut le ventre ouvert, le troisième eut les bras cassés. Ces deux derniers, ayant encore la force de se tenir à cheval, sécartèrent comme ils purent, laissant derrière eux Richardson, leur camarade, baigné dans son sang et qui fut un peu plus tard coupé en morceaux par les ordres de lintendant lui-même. La dame accourut au galop annoncer cette terrible nouvelle. Le Colonel Neale neut pas lair de sen émouvoir. On le supplia denvoyer sa cavalerie chercher Richardson, il hésita encore. Le capitaine Vys, ny tenant plus, prend sur lui la décision ; il court au galop au secours du malheureux, dans lespoir peut-être de le trouver encore vivant : il ne peut que recueillir des morceaux épars çà et là. M. de Bellecourt, toujours le premier à la brèche, arriva là aussi avec son monde. Des attardés du cortège princier, en voyant cet appareil de cavalerie et dinfanterie, voulurent faire les bravaches : quelques-uns payèrent de leur vie cette sotte forfanterie, une demi-douzaine restèrent sur le pavé. Cette vengeance était quelque chose, mais elle était loin de calmer lesprit public exaspéré. On aurait voulu courir sus à la troupe sauvage qui venait de signaler son passage par cet acte de barbarie, la mitrailler et semparer, sil y avait moyen de le prendre vif, du chef de cette milice. On était en force pour cela ; 25 hommes de cavalerie régulière, 60 de cavalerie improvisée parmi les résidents, avec une centaine dhommes dinfanterie : cétait plus quil nen fallait pour ce coup de main. La réparation eût été éclatante et on aurait ainsi pu conjurer de nouveaux malheurs. Mais le Chargé daffaires anglais et lAmiral se sont opposés à une mesure semblable. Que va-t-il résulter de tout cela ? Attendons ; lavenir nous le dira. Sil eût appartenu à M. de Bellecourt de prendre la direction de cette affaire, les choses se seraient probablement passées autrement.

    Navires en rade : de guerre, 8 (4 anglais, 3 français, 1 hollandais) ; de commerce, une dizaine.

    Les Anglais vont monter à Yedo au sujet de ces meurtres. Le capitaine du Rindoff est mort hier au soir ; son enterrement a lieu aujourdhui.

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    1. Le cortège était bien composé de samurai du clan de Satsuma, mais il escortait à Yedo un envoyé extraordinaire de lEmpereur Kômei au Shôgun Iemochi.


    30 septembre. Le Dupleix, commandé par M. Massot, capitaine de frégate, est parti aujourdhui pour Nafa, tant pour faire voir aux Lioutchouans que la France se souvient encore du traité de M. Guérin, que pour prendre MM. Furet et Petitjean, appelés au Japon.

    Le Dupleix a été précédé dun jour par une frégate hollandaise (vice-amiral Loopman), qui a pour but avoué de ce voyage léchange du traité de commerce conclu il y a 3 ans et quelques mois. Le commandant mavait offert ses services, quil ma été impossible daccepter devant le désir bien marqué de M. de Bellecourt de voir lhonneur de cette mission réservé au pavillon français. Les deux navires vont se trouver en même temps dans le port de Nafa, de sorte que la surabondance va exister là où la disette a sévi si longtemps ! Deo gratias !

    7 octobre. Une frégate russe appareille aujourdhui pour Hakodadé. Il y a 15 jours quelle est dans la baie. Le Consul de Russie est à bord. Jécris par cette occasion à . M. Mermet et lui envoie quelques commissions et des journaux.

    22 octobre. Le Dupleix est arrivé ce matin avec MM. Furet et Petitjean à bord. Ils ont été bien traités par le Commandant et son état-major. Leur santé est très satisfaisante. En attendant de nouveaux ordres, ils restent à Yokohama.

    15 décembre. M. Mermet écrit que, le 8 décembre, il fut frappé par son betto (palefrenier), auquel il avait fait des reproches sur la malpropreté de lécurie. Cet homme semporta au point de chercher à tuer M. Mermet, malgré la menace de ce dernier de tirer sur lui. Heureusement que la police arriva à temps pour le débarrasser. Lindividu fut écroué et M. Mermet fut en paix soigner sa blessure.

    1863

    13 Janvier. Aujourdhui, octave de lEpiphanie, vers 11 du matin, M. Furet est parti pour Nagasaki sur le brick hollandais Reinhardt. Il avait avec lui le petit domestique de M. Dury, dont il emporte aussi toutes les caisses. Son embarcation est restée à bord de la Dordogne. Prix du passage : 75 piastres pour lui et le petit domestique.

    10 février. Lembarcation de M. Dury a été confiée au capitaine de lEcho, transport de la marine impériale, venu ici pour les ambassadeurs japonais et allant à Nagasaki en route pour Saigon, où la guerre a recommencé.

    30 mars. Une escadre anglaise a jeté lancre dans le port de Yokohama à la fin de mars. Elle a pour mission de venger les attentats dont les Japonais se rendirent coupables en 1862.

    8 avril. Le colonel Neale envoie une dépêche à Yedo pour demander : 1o une somme de tant pour les matelots tués à la Légation ; 2o lextradition des officiers qui ont le plus trempé dans le meurtre de Richardson. Il accorde 20 jours au gouvernement pour délibérer. Ce terme expiré, il prendra des moyens coercitifs si la réponse est négative ou simplement évasive.

    11 avril. La réponse est connue à la Légation, mais le public ne possède encore aucun renseignement. On sattend à quelque chose de sérieux. M. de Bellecourt a convoqué les sujets français pour les mettre au courant de la situation, les engager à se tenir prêts à tout événement et à déposer au Consulat le bilan des biens meubles et immeubles quils possèdent à Yokohama.

    23 avril. Sur la demande de la Cour de Yedo, le colonel Neale a accordé un sursis de 15 jours. Cest donc le 11 mai que lultimatum doit expirer.

    27 avril. Lamiral Jaurès arrive ce matin avec la frégate Sémiramis. Donc 3 navires français en rade : Sémiramis, Dupleix et Dordogne.

    Lambassade Suisse est arrivée hier sur un navire hollandais. Cest sous la protections de la Hollande que la Suisse va conclure son traité de commerce avec le Japon. Il paraît que les bruits de guerre qui courent les rues ne sont pas une raison suffisante pour détourner le gouvernement dentrer en négociations avec un nouveau pays. Au contraire, il saisit cette occasion pour prouver ses bonnes intentions et surtout son assurance en face des éventualités dune brouille avec lAngleterre.

    2 mai. Les Japonais ayant demandé un nouveau sursis, le colonel Neale a répondu négativement et une canonnière est allée à Yedo porter cette réponse.

    3 mai. La canonnière est de retour. Le Dupleix part demain pour Shanghai. Il escorte la Dordogne, destinée à servir de ponton sur la rivière de Shanghai. Je lui ai remis 2 caisses et des lettres pour Nagasaki.

    5 mai. Conférence à bord de la Sémiramis. Deux des gouverneurs (bugyô) de Yedo et M. de Bellecourt y assistent. Aujourdhui dès le grand matin, nous voyons passer sous nos fenêtres des Japonais chargés de malles, paquets, portes, nattes, etc. Ils fuient, emportant avec eux ce quils ont de plus précieux, persuadés quils sont dune guerre imminente. A 10 h. toutes les boutiques étaient vides, pas moyen dacheter quelques pieds de corde. Cette évacuation soudaine na rien de rassurant. Nous reprenons lencaissement de nos objets. Dans la soirée un domestique, rentrant dune commission quil était allé faire, nous dit dun air mystérieux que nous ferons bien de hâter lemballage et de nous embarquer au plus tôt. Si la conférence na pas abouti à un accommodement, ce sera le parti le plus sage ; nous le suivrons. Mais quil en coûte de tout quitter, église, maison, etc !

    6 mai. La ville est presque totalement désertée par les Japonais ; tous les approvisionnements manquent ; cest à peine si lon peut trouver quelques légumes, et les bouchers européens nont de buf que pour les besoins de deux jours. Les marchands se hâtent dembarquer leurs marchandises, les coolies courent les rues par centaines.

    Les Japonais qui, ayant contracté avec les Européens, ont craint de tout perdre dans la débâcle générale, se sont portés chez leurs débiteurs pour réclamer leurs dettes. Un de nos voisins refuse de solder ses créanciers : ils le saisissent et lemportent ; un soldat irlandais les rencontre dans la rue et le dégage. Chez un Français, M. Dupontés, agent de la maison René, les choses ne se passent pas aussi pacifiquement. Il faisait bâtir un mur denceinte dont le dernier paiement ne devait seffectuer quà la fin des travaux. Or les travaux se trouvant suspendus par force majeure, les maçons ont réclamé de largent au prorata de leurs travaux, et, comme M. Dupontés refusait, ils ont, sans doute, insisté de manière à le fatiguer. Pour se débarrasser deux, il les aura menacés du revolver (ils étaient six, dit-on) ; mais la vue de cette arme, loin de les effrayer, les irrita : lun deux, plus hardi sans doute, aura cherché à le désarmer ; le coup part et lhomme est blessé à la poitrine. Survient le Consul : témoin de cette lutte, il passe son revolver à M. Dupontés ou tire lui-même sur les Japonais ; le poste accourt ; on tire un troisième coup. Bref le malheureux tombe frappé de trois balles. A 8 h. il vivait encore, malgré ses blessures, dont la gravité nétait pas bien constatée.

    6 mai. Une conférence a lieu aujourdhui à bord de la Semi-ramis. Résultat connu : prolongation déjà accordée jusquau 23 mai.

    Quelques vols ont été commis par les domestiques des Européens. Impossible de pousser le gouvernement à mettre la police à leurs trousses.

    7 mai. Le capitaine Vys part pour Hakodadé en qualité de Consul britannique. Le calme revient ; un troisième sursis est accordé ; le bruit sen répand aux environs. Les Japonais rentrent en grand nombre ; les boutiques cependant ne se remontent pas : peu daffaires ; en écoule les soies quon a en magasin, mais toute commande est éludée sous de vagues promesses. Tout souffre.

    Les domestiques fuyards ont été remplacés, il reste peu de places vacantes.

    18 mai. On nous annonce que le Taikoun ne revient pas de Myako comme les ministres de Yedo lavaient annoncé pour gagner du temps. 10.000 hommes partent de la capitale pour Osaka ; ces troupes se composent des gens du Taikoun et des sujets de deux de ses vassaux dont les noms méchappent.

    22 mai. Le sursis accordé expire demain et le gouvernement japonais na fait aucune démarche de conciliation. On sattend à une nouvelle demande de répit et elle sera probablement accordée.

    Lamiral Jaurès fait venir des troupes de Chine et de Cochinchine, ainsi que tous les navires de sa flotte.

    La flotte anglaise augmente de jour en jour.

    Certains consuls américain, prussien, hollandais, ont cru à la possibilité dassister aux événements sans y prendre part. Cette illusion est tombée depuis que le gouverneur leur a déclaré que, si les Anglais attaquaient, il ne pouvait garantir la vie daucun résident, quelle que fût sa nationalité. Ainsi, au lieu dune nation dont le Japon était menacé, il en aura 5 ou 6 sur les bras et chacune delles réclamera sa part au jour de linventaire. Résultat: dépenses excessives pour le Taikoun, épuisement de ses finances, sans compter la vie des hommes qui périront dans la lutte.

    M. de Brandt, Consul de Prusse, attend une corvette de sa nation.

    31 mai. Le colonel Neale a eu, ces jours derniers, des conférences suivies avec le gouvernement de Yedo. Des avances lui ont été faites ; il augure bien de la situation. Comme pour célébrer le triomphe de leur diplomatie, les Anglais, après les Français, ont paradé sur la place ; on comptait à une revue 600 hommes sous les armes.

    1er Juin. Les Japonais, sous prétexte de surveiller des rônin autorisés à visiter la ville de Yokohama, y font entrer une force considérable, 1.000 hommes, dit-on, commandés par deux daymiôs dont les noms sont encore un mystère. Avec ce renfort, ils sont maîtres de la place et les Européens en danger ne peuvent plus compter sur les secours des navires, dont les compagnies de débarquement, quelque promptes quelles soient pour se rendre à terre, narriveraient quaprès un massacre général, si toutefois lenvie en prenait aux Japonais.

    Par cette démarche, le gouvernement de Yedo semble porter un défi aux représentants européens et leur dire : Vous avez voulu nous faire peur en portant le sabre haut, nous connaissons votre tactique ; vous savez menacer, mais vous êtes trop faibles pour agir. A notre tour !

    13 Juin. Après bien des pourparlers, les Japonais avaient promis de payer lindemnité, et aujourdhui un premier versement devait avoir lieu ; le Gorôgio sétait annoncé, ayant des communications importantes à faire. Le ministère ne paraît point, largent ne vient pas non plus ; mais un des gouverneurs de Yedo est envoyé pour donner des explications sur ces deux points et il signe une promesse solennelle exigée par écrit. Tout va pour le mieux ; la confiance renaît dans les esprits, on ne parle plus que de paix. Ce qui achève de porter à son comble la conviction des dispositions pacifiques du gouvernement japonais, cest le bruit quil fait circuler adroitement de caisses dargent envoyées de Yedo à ladresse des Anglais. La suite a prouvé que ce nétait là quun jeu.

    27 Juin. Un autre gouverneur se dit envoyé de Yedo pour annuler la signature de son collègue et retirer la promesse déjà faite. Il est impossible, dit-il, de payer un centime, tous les princes y sont opposés et le Taikoun nest pas assez puissant pour braver lopinion. Grande colère chez les Anglais ; ils déclarent que les hostilités vont commencer.

    21 Juin. Ce matin le colonel Neale avertit M. de Bellecourt et les autres Consuls des mesures quil est résolu de prendre. Il signifie à ses nationaux quil ne leur accorde que 8 jours pour se préparer à quitter le pays, Yokohama ne pouvant être protégé. Les Français sont convoqués chez le Ministre pour recevoir cette communication. Lamiral Jaurès se charge de défendre le Comptoir. On a demandé la neutralisation de la ville ; elle ne serait accordée quà, la condition quil ny resterait pas un seul Anglais. Nous ne sommes pas invités à nous embarquer, mais force sera de le faire si la ville est attaquée par des troupes considérables, lAmiral nayant à leur opposer que quelques centaines dhommes.

    24 Juin. Après de nouveaux pourparlers, dont la teneur est restée dans le secret, les Japonais ont fini par payer les sommes exigées par les Anglais, et cest ce matin, au petit jour, que les caisses remplies de piastres ont été charriées de la douane à la demeure du colonel Neale. La paix sera donc maintenue. M. de Bellecourt nous communique dans la soirée une note du Gorôgio, portant que le Taikoun a reçu lordre de chasser tout le monde, quil remet la défense de Yokohama entre les mains des amiraux français et anglais, jusquà ce que les gouvernements dEurope soient informés par leurs ministres de létat des choses et de limpossibilité où se trouve le Taikoun dexécuter les traités en raison des partis hostiles aux Européens. Cest la tactique qui leur a si bien servi en 1861 et ils espèrent en 1863 être aussi heureux : les souverains dEurope sont trop bons pour vouloir exposer à la ruine un gouvernement qui leur a été si cordial. Ce quil y a détonnant dans tout cela, ce nest pas la comédie jouée par le Taikoun, mais bien la naïve crédulité de nos représentants qui mordent au leurre.

    10 Juillet. M. Girard nous arrive de son voyage en France. Les bruits de guerre qui retentissaient à Shanghai lors de son passage dans cette ville lont amené à y laisser le P. Laucaigne. Il jouit dune santé florissante. Il raconte quun vapeur américain parti dici au commencement du mois pour Shanghai a été attaqué dans la Mer Intérieure aux environs de Hyôgo par deux navires japonais, qui lont canonné jusquà ce que, forçant la machine, il se soit mis hors de la portée du canon. Il a reçu quelques avaries qui ne lont pas empêché de poursuivre sa route.

    11 Juillet. Cette nouvelle a été communiquée au Ministre américain par le gouvernement de Yedo. Immédiatement le général Pruyn a envoyé un navire de guerre pour poursuivre les agresseurs et les couler sils résistent, ou les déclarer de bonne prise comme corsaires.

    16 Juillet. On annonce que le Sinchan, petit aviso français, a eu le même sort que le navire américain. LAmiral, apprenant cette nouvelle, part immédiatement pour châtier les coupables, avec sa frégate le Tancrède. M. Girard est embarqué comme interprète.

    17 Juillet. La Méduse, corvette hollandaise, est arrivée dans la matinée. Elle revenait de Nagasaki par la Mer Intérieure ; à peine y était elle engagée quelle subit une attaque violente, quelle soutint une heure et demie contre 6 forts et 2 navires ; elle a perdu 4 hommes tués et plusieurs blessés. On parle dun nouvel envoi de navires de guerre pour aller purger et débarrasser la Mer Intérieure.

    19 Juillet. Le Wyoming est de retour ; il sest battu en brave ; il a eu des avaries, 4 hommes tués, 5 ou 6 blessés.

    24 Juillet. La Sémiramis revient de sa petite expédition : elle a ruiné une batterie ; le Tancrède a reçu quelques boulets. Un des soldats blessés au débarquement est mort 2 ou 3 jours après.

    1er août. On annonce le retour du Taikoun. M. Petitjean part pour Nagasaki sur le Monge.

    17 août. Bombardement de Kagoshima par la flotte anglaise : grandes pertes des deux côtés.

    20-29 août. La flotte anglaise rentre à Yokohama avec tout le personnel de la Légation pour attendre des ordres du gouvernement sur la conduite à tenir dans ce cas épineux.

    Septembre-octobre. Période dexpectative, au milieu de rumeurs semées çà et là pour augmenter la panique dans létablissement européen.

    5 octobre, dimanche. Bénédiction de la cloche de léglise du Sacré-Cur de Yokohama. Pour donner à cette cérémonie toute la pompe dont elle était digne, nous avions demandé le concours des autorités civile et militaire. Elles y ont répondu avec un empressement que je me plais à constater. M. de Bellecourt avec toute la Légation, M. lAmiral Jaurès avec tout son état-major de terre et de mer, les compagnies de débarquement de la Sémiramis et du Dupleix, un piquet de chasseurs, la musique du bord, etc. Les Ministres et Consuls des différentes nations se rendirent également à linvitation qui leur avait été faite. Outre la partie officielle, nous avons eu le plaisir de voir un grand nombre de personnes de toutes nations prendre part à la solennité. M. Girard a présidé à la bénédiction et a fait un petit discours. M. de Bellecourt était parrain et Mme Jaurès marraine ; Mr lAmiral la représentait à la cérémonie.

    14 octobre. Le 14 octobre a été signalé par un atroce assassinat en plein midi et probablement sous les yeux de plusieurs témoins. M. Camus, sous-lieutenant au 3e bataillon dAfrique, était allé, selon son habitude, se promener à cheval à une petite distance de Yokohama. Arrivé à un certain village, il fut assailli et coupé en morceaux. Un paysan porta à Yokohama la nouvelle de ce lâche attentat. Les Consuls se rendirent immédiatement sur les lieux. On trouva la victime horriblement mutilée. Le bras droit était à quelques pas du corps, une partie du cur avait disparu. Le corps, rapporté à Yokohama, fut exposé dans une des chambres de la Légation, où chaque résident put constater les plaies horribles du cadavre. Les chasseurs sont exaspérés ; ils veulent venger leur officier et demandent à marcher sur lheure même pour mettre tout à feu et à sang.

    15 octobre. Les obsèques de M. Camus furent magnifiques. Toutes les Légations, les Consuls, les états-majors de 22 navires en tenue, des piquets de marins français, anglais, prussiens, hollandais, les chasseurs dAfrique, la garde de M. Neale, les volontaires de Yokohama, tous ou presque tous les résidents étrangers, formèrent le cortège pour témoigner de la sympathie aux compagnons darmes du défunt. Cétait en même temps une démonstration solennelle vis-à vis des Japonais accourus en foule pour voir passer la procession. Les rues étaient combles. M. lAumônier de la Sémiramis officiait, assisté de MM. Girard, Mounicou et Laucaigne.

    1864

    16 Juillet, dimanche. Le 20e régiment au complet : les catholiques qui le composent remplissent léglise.

    19 août. Lambassade japonaise partie dici le 14 février pour remplir une mission auprès des cours européennes en relation de commerce avec le Japon, est revenue aujourdhui. Un engagement a été passé à Paris, tendant à louverture de la Mer Intérieure dans un délai de trois mois.

    25 août. On dit que le gouvernement, mécontent du retour précipité de ses ambassadeurs, les a mis au ban de lEmpire et quil nest nullement disposé à exécuter la promesse signée par eux à Paris au nom du Taikoun.

    De là grande colère des représentants des diverses puissances. Ils sont disposés à frapper le coup projeté depuis longtemps.

    28-29 août. La flotte alliée part pour Shimonoseki : elle comprend 2 vaisseaux anglais, 3 français, 4 hollandais et un bateau de rivière américain. M. Girard est à bord de la Sémiramis à titre dinterprète.

    Ici se termine le Journal du P. Mounicou.

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    Parmi les officiers aux ordres de lAmiral Jaurès se trouvaient MM. Layrle, Dupetit-Thouars, Lespès, Humann, tous devenus amiraux plus tard. Les engagements eurent lieu du 5 au 8 septembre 1863: en quelques heures les forts de Shimonoseki furent réduits au silence, puis démantelés. 7 matelots français périrent dans le combat. Ils furent enterrés sur la côte du Kyûshû, près de Moji et ce nest quen 1895 quun modeste monument a été élevé sur leur tombe.

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    Le P. Mounicou demeura à Yokohama jusquen 1866. A cette Epoque Mgr Petitjean lappela à Nagasaki, où il soccupa des chrétiens chinois en même temps que des japonais. En 1868 il alla reprendre, avec le P. Armbruster, le poste de Hakodate ; mais, obligé par la guerre civile, de le quitter, il fut nommé à Hyôgo (Kôbe), où il mourut le 16 octobre 1871.


    1927/268-280
    268-280
    Mounicou
    Japon
    1927
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