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Au Japon entrouvert : Journal du P. Mounicou (1856-1864) 4 (Suite)

Au Japon entrouvert : Journal du p. Mounicou (1856-1864) (Suite) 5 novembre 1860. A 7 h. du soir nous mouillons devant Yokohama. 6 ou 7 navires sont en rade. 6 novembre. Je descends pour la première fois. M. Girard est à Yedo ; il na pas de maison à Yokohama. LAgent consulaire français M. Loureiro, moffre lhospitalité.
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    Au Japon entrouvert : Journal du p. Mounicou (1856-1864)
    (Suite)

    5 novembre 1860. A 7 h. du soir nous mouillons devant Yokohama. 6 ou 7 navires sont en rade.

    6 novembre. Je descends pour la première fois. M. Girard est à Yedo ; il na pas de maison à Yokohama. LAgent consulaire français M. Loureiro, moffre lhospitalité.

    7 novembre. M. Girard arrive de Yedo : impossible dy trouver une maison. Japprends que M. Mermet 1 est venu de Hakodaté dans le courant de lété ; il se portait bien. Souffrances de M. Girard dans sa position dinterprète. Il fait bâtir une maison et bientôt il jettera les fondements dune chapelle. Il y a quelques catholiques dans la colonie. En attendant mieux, nous sommes réduits à célébrer la Messe dans une maison privée.

    13 novembre. Lambassade japonaise revient de New-York sur un grand vapeur américain. Mécontentement de létat-major en arrivant à Yedo ; les Japonais reprennent leur air de domination. Débarquement dune grande quantité de revolvers et de canons. Un officier américain entre au service des Japonais pour les former au tir du canon et des armes à feu. Les Consuls des autres nations le voient avec le peine ; mais les Américains sen glorifient.

    19 novembre. Translation des restes des Russes massacrés en 1859 du tombeau provisoire au monument qui vient de sachever. Tous les Consuls de Kanagawa 2 et les résidents de Yokohama prennent part à cette cérémonie, véritable démonstration politique.

    1. Du diocèse de Saint-Claude. Missionnaire du Japon en 1854. Rentré en France en 1864.

    2. Village à quelques kilomètres de Yokohama, où avait dabord été fixée la concession européenne.


    22 novembre. A 10 h. a.m. long tremblement de terre ; plusieurs secousses, direction nord-sud.

    25 novembre. A 11 h. ¾ p.m. forte secousse de tremblement de terre ; je nai pu distinguer la direction. Le comte de Mont-blanc assailli et volé par des matelots américains en plein midi dans Yokohama : plainte portée à bord et réparation.

    26 novembre. Le gouvernement japonais, informé des dommages que les chasseurs causent dans les champs, a cru devoir prier les Consuls dinterdire cet amusement à leurs compatriotes. Les uns, trouvant la réclamation juste, se sont empressés de notifier la défense, v. g. le Consul hollandais, M. de Polsbrok, sous peine de 200 dollars ; les autres, se croyant en droit de maintenir toute la liberté de leurs sujets, se sont inscrits contre la légitimité de défense, v. g. le consul anglais, M. Vys, qui, dit-on, aurait répondu quon neût pas à saviser darrêter un chasseur, de peur de quelque accident dont il ne répondrait pas. Forts de la protection de leur Consul, les Anglais ont continué leurs chasses. Les Japonais mécontents de ce procédé, ont voulu montrer quils étaient maîtres dimposer des règlements de police. Aujourdhui un Anglais sétant aventuré seul à quelque distance de Yokohama, a été arrêté par les yakounin. 1 Ils le ramenaient en chaise, les mains derrière le dos, quand survint un second Anglais, armé de pied en cap. En voyant son compatriote traité de la sorte, il crut devoir intervenir. Le revolver armé, il somma les Japonais de relâcher le prisonnier. La menace eut son effet ; il resta maître de son ami et, après avoir délié, sen revint tranquillement avec lui à la maison. Cet acte a été applaudi des uns et critiqué par un bien petit nombre.

    1. Yakunin (caractères chinois), terme générique pour fonctionnaire, employé dune administration publique.


    27 novembre. Autre cas dinfraction à la prohibition de la chasse. Cest un nommé Moss qui est le délinquant. Il sen revenait vers 2 h. p. m. avec son gibier, que le domestique portait. Les yakounin, voyant le gibier entre les mains du serviteur, se saisirent de sa personne pour lui faire subir la peine que son maître aurait méritée. Celui-ci les prie de leur laisser le passage libre, ils refusent ; il semporte et les bouscule. Irrité de cette résistance, lun des yakounin dégaine son sabre. M. Moss le met en joue, lâche le coup et lui casse le bras. Les yakounin alors tombent sur lui, lassomment de coups et lemmènent dans une prison située entre Yokohama et Kanagawa. Le bruit de cet incident se répand bientôt. Le Consul anglais se porte sur les lieux et demande à voir le yakounin blessé pour lui porter secours et lAnglais assaillant pour sassurer de sa personne. On ne le renseigne ni sur lun ni sur lautre. Ce refus lembarrasse, il court de Kanagawa à Yokohama et réciproquement. Tous les Consuls sont informés. Grande inquiétude partout. On cherche, on demande : les Japonais refusent de sexpliquer. Enfin, sur les 8 h. du soir, MM. de Bellecourt 1 et Vys se décident à aller trouver le gouverneur lui-même. Cependant le Consul prussien vient offrir ses services en cas de besoin et les marchands se présentent en corps pour assister les Consuls de leur concours. Lémotion était grande. Les Consuls tâchèrent dapaiser les esprits et se rendirent seuls avec M. Girard chez le boungniau (bugyô). Il les reçoit avec politesse ; on sexcuse de part et dautre ; enfin le prisonnier est remis au Consul anglais sur sa parole de lui infliger une peine conforme aux lois de sa nation.

    Le même jour, un Chinois, qui avait lancé son cheval à toute bride dans les rues de Kanagawa, foule aux pieds un enfant, qui meurt quelques heures après.

    30 novembre. Il a été question ces jours-ci de mettre M. Moss dans une prison japonaise. Ce projet a excité les sympathies de la population de Yokohama en faveur du captif et une députation formée des plus zélés patriotes sest présentée à M. le Consul anglais pour le prier de renoncer à une mesure non moins opposée au sentiment national quà la conservation du prisonnier. M. Alcock 2 se trouvait alors chez le Consul anglais à Kanagawa. Après avoir tranquillisé ses compatriotes sur le sort de linculpé et les avoir rappelés à des idées moins chevaleresques, il leur promit davoir soin de M. Moss et de lenfermer dans un lieu relevant directement du Consul. Cest la première fois quon ressent le besoin dune prison dont le contrôle soit entre les mains des Consuls européens. Pour obvier aux inconvénients de ce genre, on va être forcé dimproviser un lieu de détention.

    1. Duchesne de Bellecourt, Chargé daffaires et Consul général de France au Japon de 1859 à 1864.

    2. Sir Rutherford Alcocq, Chargé daffaires dAngleterre.


    Le prévenu prétend que son fusil est parti par accident. Aussi il consent à ne demander aux Japonais quune petite somme de 25.000 piastres pour indemnité et réparation dhonneur.

    15 décembre. Contre lopinion des assesseurs, M. Alcock, de son autorité privée, a condamné M. Moss à lexil du Japon, 3 mois de prison à Hongkong et 1.000 piastres damende. Ce jugement a révolté les résidents anglais à ce point quimmédiatement après la sentence ils ont parlé douvrir une souscription en faveur de lexilé. M. Moss a été embarqué sur un navire de guerre.

    29 décembre. Inauguration de la maison bâtie pour la Mission par les soins de Mr Girard sur la concession de Yokohama.

    1861

    2 Janvier. On fait courir le bruit parmi les Japonais que les Légations sont exposées à Yedo à la malveillance de quelques centaines de vagabonds que le gouvernement se sent incapable de maîtriser. En conséquence de ces rumeurs imaginaires, les autorités ont invité MM. les Ambassadeurs à se rendre au palais shôgunal, où ils seraient à labri de toute insulte. Ils nen ont rien fait. Alors, pour bien cacher leur jeu, les yakounin ont renforcé les postes chargés de la protection des Consuls. Tout en riant de ces démonstrations étranges, les intéressés nen sont pas moins sur le qui-vive. M. Alcock a expédié un vapeur à Changhay pour informer lAmiral en chef de cette alarme et de toutes les circonstances qui lentourent.

    12 Janvier. Le Monge, seul navire français dans le port de Yokohama, est parti ce matin, laissant à M. Duchesne de Bellecourt une garde de 2 hommes.

    14 Janvier. Un incendie se déclare à Yokohama dans la matinée ; le tocsin appelle les pompiers, qui se rendent maîtres du feu. Trois magasins ont brûlé. Le feu éteint, on entend le canon tiré de la maison du gouverneur. La population étrangère sinquiète, on a peur dune attaque, on court à la douane demander des explications. Cependant le Commodore prussien débarque ses matelots pour protéger la place, si besoin est. Heureusement leur concours fut inutile, le tir du canon nétant aucunement une menace.

    15 janvier. Un nouveau meurtre, dit-on a été commis à Yedo sur la personne de linterprète américain, Hollandais de nation. Il rentrait chez lui, sortant de la légation prussienne, où il avait passé la soirée, lorsquen pleine rue et sous les yeux de sa garde il est assailli par plusieurs yakounin. Un coup de sabre lui fend le ventre, il ne survécut que de quelques instants à sa blessure. Il était 11 h. du soir. M. Girard, averti à temps, put lassister à ses derniers moments.

    Ce meurtre donna à penser aux représentants européens. Après avoir tenu conseil ensemble sur le danger de la situation, ils saccordèrent à lunanimité, moins le ministre américain, sur la nécessité de quitter Yedo après avoir amené les pavillons, jusquà ce que le gouvernement japonais consente à prendre les mesures de sûreté qui mettent leur vie et celle de leurs subordonnés à labri de ces coups de sabres trop souvent tirés avec impunité. Or, comme le gouvernement ne voulut rien leur promettre à cet égard, ils sortirent de la capitale, évacuèrent Kanagawa et sétablirent à Yokohama en attendant des temps meilleurs.

    10 février. Les ministres sont toujours à Yokohama. Leur retraite intrigue les Japonais, sans les effrayer. Ils se préparent à toute éventualité par la concentration de troupes aux environs de Yokohama. Leurs greniers sont remplis de riz, quil entassent depuis deux ans.

    M. Duchesne de Bellecourt, lâme de cette démonstration pacifique, a renvoyé tous les yakounin de garde et les a remplacés par un détachement du transport la Dordogne. Cest peut-être trop détalage pour le peu de moyens dont il peut disposer.

    Les Prussiens ont enfin obtenu le traité quils sollicitaient depuis 5 mois. Il sera exécuté en 1863.

    20 février. Un officier supérieur de la Cour de Yedo vient à Yokohama proposer une entrevue, afin de remettre les choses sur lancien pied. La réunion a lieu chez M. Alcock, M. de Bellecourt et son interprète présents. Les Japonais proposent un terrain où toutes les Légations seraient réunies et une escorte pour leur défense, tirée de la garde du Chôgoun. De leur côté les ministres demandent quon les reçoive à Yedo avec les honneurs de la guerre, quà leur arrivée on les salue de 21 coups de canon. La réponse de Yedo nest pas encore arrivée.

    Les ministres parlent de faire le tour du Japon pour visiter les ports les plus commodes et surtout ceux qui ne doivent être ouverts quen 1868.

    23 février. La concession européenne étant entourée deau de toutes parts, on ne peut y entrer ou en sortir que par deux ponts soigneusement gardés par les Japonais. A côté dun de ces ponts il y a une palissade de pieux destinée à barrer le chemin pratiqué le long du canal intérieur. Or aujourdhui M. Duchesne, sétant avisé de faire une ronde de ce côté-là, a voulu passer par cette barrière. Sur le refus des gardiens de louvrir, il commande à son domestique de la renverser. Aussitôt dit, aussitôt fait. Furieux de ce manque de convenances à son égard, il entre dans le poste, jette à la porte tous les fusils et ordonne à lun des gardiens de le suivre à la douane pour y être puni. A la douane, on répond à M. le Consul général que cet officier a fait son devoir. Peu satisfait de la sentence, il reprend son prisonnier et lemmène chez lui. Cependant le capitaine Vys, Consul anglais, informé de ce qui se passe, dit à un interprète quon ferait bien de faire des excuses à M. de Bellecourt, si on voulait sauver la vie à cet homme, car ces diables de Français, ajouta-t-il, sont capables de le fusiller en 5 minutes. Il nen fallut pas davantage pour porter le yakounin à la réparation demandée. On promit des excuses et la chose sarrangea.

    2 mars. Les représentants anglais et français sont repartis aujourdhui pour Yedo sur linvitation officielle du go rôdgio.1 A leur arrivée à la capitale, les navires à bord desquels ils seront salueront le pavillon japonais de 21 coups de canon ; les fort rendront le salut, chose inouïe jusquici. Les ministres, ayant accepté la proposition quon leur en a faite, seront logés dans un local spacieux, bien palissadé et gardé par un détachement de la garde du Shôgun, dont la bravoure reconnue imposera aux soi-disant vagabonds qui ont tant de fois et toujours impunément rougi leur sabre dans le sang dEuropéens.

    7 mars. A 9 h. du soir, Natal, gardien de pavillon au service de M. de Bellecourt, a été lobjet dune tentative dassassinat. Au moment de se coucher, il jette par instinct un coup dil dans son lit ; à peine ce mouvement est-il exécuté quil entend un coup de pistolet parti du dehors, dont la balle, après avoir fait voler la vitre en éclats, va se loger sur la paroi opposée, juste dans la direction où il était avant de bouger. Plus irrité queffrayé dun si lâche attentat, il sarme vite de son revolver et court après le malfaiteur, mais le drôle nétait plus là et il fut impossible de retrouver ses traces. Lautorité japonaise na fait aucune recherche malgré les réclamations du Consul.

    1. - Go Rôjû (caractères chinois), (litt les 5 vieillards), les 5 membres du Conseil du Shôgun.


    23 mars. Dans la nuit du 23 au 24 une rixe sest élevée entre quelques Chinois et des japonais. Ceux-ci, plus violents ou plus forts, tuèrent un Chinois.

    24 mars. Vers 3 h. du matin, tremblement de terre à fortes oscillations dans la direction nord-sud.

    27 avril. Un Français, nommé Antoine Faucherie, récemment attaché à la Légation de France, est mort à lhôpital, en refusant les secours de la religion.

    28 avril. Le Vice-consul, M. de la Tour du Pin enseigne de vaisseau, écrit officiellement à M. Girard pour lui demander une réponse écrite dans le cas où il jugerait à propos de priver le défunt de sépulture religieuse. M. Girard a refusé une pareille réponse, et lenterrement a eu lieu sans son concours. Mais M. Duchesne de Bellecourt et autres ont invité un résident français à faire lenterrement : ce M. Garnier sy est prêté de la meilleure grâce. La Dordogne était représentée par un fort détachement de marins et quelques officiers ; M. de Bellecourt menait le deuil ; après lui marchaient ses interprètes et les résidents français. Le ministre improvisé suivait immédiatement la bière, en récitant des prières, son livre à la main.

    30 juin. Les Français ont cabalé contre nous depuis cette malencontreuse affaire ; ils nont plus mis les pieds à léglise et ils ont essayé de détourner les catholiques étrangers de lassistance à la messe ; mais le bon sens de ces demniers les a soutenus : ils ont résisté à la séduction.

    6 juillet. M. Alcock, de retour à Nagasaki de son voyage à HongKong, où il était allé soutenir son honneur compromis par lannulation du jugement porté par lui contre M. Moss, a voulu revenir à Yedo par terre. M. de Vys, Consul anglais se mit de la partie, et leur voyage seffectua aussi heureusement quils pouvaient le désirer. Ils étaient accompagnées de 2 ou 3 Anglais touristes. A loccasion de ce voyage, peut-on présumer, la Légation anglaise a été attaquée dans la nuit du 5 au 6 juillet par une troupe de Loonin.1 Deux membres de la Légation ont été blessés assez grièvement. A cette nouvelle M. de Bellecourt est parti pour la capitale sur un brick hollandais. La Dordogne et un aviso anglais restent à Yokohama pour protéger la ville en cas de besoin.

    Apparition dune comète ; son faisceau de lumière, faible à son lever, va sallongeant et devient de plus en plus brillant à mesure que la nuit savance. Elle a passé à très peu de distance de la Grande Ourse. Sa course journalière paraît uniforme ; elle occupe un tiers de la voûte céleste.

    1. Rônin (caractères chinois), samurai qui, volontairement ou non, quittaient le service de leur maître et soffraient à quiconque avait besoin dhommes déterminés pour tenter un coup daudace.


    8 juillet. On dit que, ce matin, entre 10 et 11 h. il y a une éclipse de soleil. Je ne men suis pas aperçu. La comète paraît ce soir entre le premier cheval du char et létoile polaire.

    29 Juillet. Vers 11 heures du soir, secousse de tremblement de terre forte et prolongée ; temps calme, couvert, humide, un peu froid.

    30 Juillet. A 9 heures du matin, le vent du sud se lève. Le thermomètre monte rapidement : en moins dune heure il marque une différence de 3 degrés Réaumur.

    21 octobre. 1 h. 1/2 du matin, tremblement de terre de durée peu considérable. Cétait une suite de secousses régulières du nord au sud. Aujourdhui le thermomètre monte rapidement ; le temps est un peu couvert et calme.

    1er novembre. M. Vavion, chancelier de la Légation de France, aborde à Yokohama. Une garde à cheval de 15 hommes protège la Légation anglaise.

    8 novembre. Grand dîner chez M. de Bellecourt. Nous sommes invités : cest la première fois que je reçois cet honneur. A cette occasion le mur de séparation a été renversé ; quelques visites subséquentes à M. le Ministre et à M. Faucon, commandant de la Dordogne, ont suffi pour nous remettre dans les meilleurs termes.

    12 novembre. M. Vavion tombe malade : il est atteint dune dysenterie assez grave.

    1er décembre. Le malade va mieux. M. le Consul vient à la messe, M. le ministre arrive trop tard. Le soir nous dînons chez le commandant Faucon avec M. de Bellecourt et MM. Siebold père et fils.

    M. Vavion retombe vers le 6 de ce mois ; la maladie prend un caractères de gravité qui fait craindre pour la vie. Il agrée mes services quelques jours après Noël et reçoit les sacrements. Un mieux se manifeste, puis la langueur sempare de lui et le mène au tombeau. Il mourut le 23 ou le 24 janvier.

    1862

    12 janvier. Jour mémorable par la bénédiction de léglise du Sacré-Cur de Jésus à Yokohama. M. de Bellecourt y assiste avec ses employés, le commandant de la Dordogne, son état-major et un piquet de matelots. Les Japonais se montrent curieux de la visiter. Mais, pensant quil est prudent de ne pas se montrer trop facile, tant pour le respect dû au lieu saint que pour éviter tout éclat compromettant aux yeux du gouvernement japonais, nous tenons la porte fermée et ne louvrons que rarement aux visiteurs. Peu à peu les sollicitations se multiplient et nous cédons au courant : aussi, vers la fin du mois, les Japonais, voyant quil leur était permis dentrer, faisaient-ils procession du matin au soir.

    28 janvier. La veille du jour de lan japonais un homme de Yokohama arrive vers le soir, fait sa petite offrande et sagenouille devant lautel. M. Girard, qui avait suivi tous ses mouvements sans faire semblant de rien, larrête à la sortie et lui demande ce quil a compris dans tout ce quil vient de voir. Je nai rien compris, répondit-il. Seriez-vous aise dentendre lexplication ? Certainement oui. Dès le soir même M. Girard lentreprend ? et trois jours durant cet homme fut fidèle à venir écouter la doctrine ; puis il cessa à cause de ses affaires.

    3 février. M. Girard adresse la parole aux visiteurs, qui semblent goûter les explications. En sortant ils racontent à dautres ce quils ont entendu ; le flot augmente alors et M. Girard est littéralement assiégé par des gens plus désireux dentendre la nouvelle doctrine que de parcourir en curieux lenceinte de léglise. Cet entraînement se prolonge de la sorte jusquau 18 du mois. Voyant cette persévérance, nous osions compter sur un succès prochain ; mais la divine Providence, dans ses conseils mystérieux, permit au prince de lerreur darrêter court cet élan des populations.

    19 février. Ce matin, un des domestiques nous annonce larrestation de quelques soi-disant malfaiteurs, qui étaient venus avec la foule ; quelques heures après, un autre entre tout effaré, criant quune trentaine de nos auditeurs des jours précédents ont été mis en prison. Laffluence qui continue encore aujourdhui nous empêche de croire à cette nouvelle ; mais bientôt nous en reconnaissons la vérité. Un de ces sbires si nombreux au Japon rôde devant la porte, pour prendre le signalement de ceux qui entrent sana se faire connaître.

    20 février. Nous célébrons un service funèbre pour le Roi de Portugal, à la demande de M. Clarke, vice-consul de cette nation. MM. les représentants des cours étrangères y assistent officiellement... Les Japonais, ayant entendu parler de cette solennité, se disposaient à y venir en foule ; mais les mesures du gouvernement ont causé un tel effroi que non seulement les curieux sabstiennent, mais les domestiques de M. Clarke refusent même de port des hibachi 1 dans la chapelle. Dans la soirée on nous apprend que le nombre des prisonniers sélève à une cinquantaine. Ces arrestations préoccupent les esprits ; tout le monde craint quil ny ait beaucoup de victimes. Sil en était ainsi, ces pauvres gens mourraient pour une cause dont ils sont malheureusement innocents, puisquils navaient pas encore eu le temps de se faire une idée exacte de la religion pour y adhérer jusquà mourir pour elle. Que le bon Dieu ait pitié deux !

    M. de Bellecourt, Ministre de France, a promis de faire une plainte officielle sur cette manière de procéder. Aura-t-elle quelque bon résultat ? Actuellement on ne peut pas lespérer. Néanmoins il est bon de prouver aux autorités quon ne sendort pas sur leurs méfaits et de leur insinuer que tôt ou tard le jour de la rétribution arrivera.

    1. Réchaud, brasero.


    21 février. M. Girard adresse une requête à M. le Ministre de France au sujet de ces arrestations, quon peut considérer comme une violation flagrante de larticle du traité qui autorise les Japonais à communiquer librement avec les étrangers, à entrer dans leurs maisons, etc.

    22. février. M. de Bellecourt a demandé lélargissement des prisonniers. Le gouverneur a répondu que cétait impossible, à moins que Girard ne sengageât à ne plus prêcher en japonais.

    23 février. M. de Bellecourt écrit au Ministre des Affaires Etrangères pour lui dire quil va engager M. Girard à sabstenir de prêcher en japonais jusquà ce que laffaire soit débattue entre les gouvernements et quen retour il attend la grâce des prisonniers.

    2 mars. Pas de réponse du Ministre. On dit cependant que les prisonniers ont été renvoyés chez eux. Vers 2 h. tremblement de terre bien prononcé ; les oscillations ont duré 2 minutes. La pluie tombe faiblement depuis ce matin, mêlée de neige et de grésil.

    6 mars. Le Ministre a répondu que ces hommes ayant été reconnus innocents, on les a mis en liberté, mais quune récidive se paierait de leur tête.

    1er avril. M. Girard sest embarqué sur le Golden Star pour aller à Hongkong et probablement en France, dans le but de plaider la cause de la religion auprès de lEmpereur.

    7 mai. Vers 4 h. du matin, secousse assez prolongée. Le temps semble changer : cest leffet ordinaire.

    10 mai. Arrivée du Docteur Léon Dury.1 Empressement de M. de Bellecourt. Dîner à la légation, etc. Grande joie du Docteur, qui se croit au comble de ses désirs.

    1. Léon Dury, dabord médecin de la marine à bord du Charles Martel ; fut vice-consul de France à Nagasaki de 1862 à 1870, puis professeur de français successivement à Nagasaki, Kyôto et Tôkyo. Mort en 1891, consul honoraire du Japon à Marseille.


    22 mai. Susceptibilité du Docteur ; il sindigne injustement contre le Ministre pour une raison futile qui paraît navoir dautre origine quune fierté mal placée.

    23 mai. Le Docteur est exaspéré. Il ne peut supporter une modification que le Ministre a cru (pour le plus grand bien de M. Dury) devoir apporter à son titre de vice-consul. Tout est perdu, lavenir lui apparaît dun sombre désespérant ; il na pas de terme assez sévère pour qualifier cette conduite ; il jure de se venger sil doit avaler ce quil appelle une humiliation. Impossible de lui faire entendre raison. Une visite au commandant de la Dordogne, avec lequel il a des explications, adoucit un peu son humeur ; il se calme, son cur souvre encore à lespérance. Je lui souhaite du succès, car ladversité labat, le désespère et le jette dans des transports de colère furibonde. Que le bon Dieu ait pitié de cette nature impressionnable, mais bien disposée.

    Je me suis enfin décidé à faire une démarche auprès de M. de Bellecourt pour le prier denvoyer la Dordogne à Nafa. Le commandant mavait refusé net ; le Ministre me répond dune manière plus polie, mais toujours dans le sens négatif. Ils prétextent des ordres de route impératifs : ils semblent oublier que ces ordres ont été mis de côté un mois entier soi-disant pour protéger la colonie. Ainsi ils ont pu, sans crainte de blâme, retenir le navire 30 jours au moins dans le port de Yokohama depuis lordre du départ, et ils refusent darrêter ce même vaisseau lespace de 24 heures dans le cours de sa traversée dici à Hongkong.

    Le navire anglais le Renard est dans nos eaux. M. Neale, secrétaire de la Légation britannique, est arrivé par cette occasion.

    31 mai. La Dordogne, partie le 25 mai, avait à peine 3 jours de mer quelle a essuyé un coup de vent qui lui a enlevé toute sa mâture et la forcée à revenir à son ancien mouillage. Elle y est arrivée dans la matinée.

    19 Juin. Le commandant Faucon laisse la Dordogne sous le commandement dun lieutenant de vaisseau et se rend à Changhai pour prendre celui de la division.

    27 Juin. Dans la nuit du 26 au 27, deux gardes de la Légation anglaise ont été assaillis par des malfaiteurs, lun est mort sur le champ, lautre est gravement blessé. Les agresseurs, pour arriver au lieu où se tenait la garde anglaise, ont dû traverser un poste de 500 yakounin affectés de par le Chiogoun à la sûreté de la Légation britannique. Comment les yakounin, qui, quand ils le veulent, savent si bien faire la garde, ont-ils permis à quelques désespérés de passer pour ainsi dire sur leurs corps pour aller commettre un attentat aussi odieux ? Quelque bonne volonté que lon mette, on ne peut sempêcher de les soupçonner de connivence, eux et toute la séquelle de leur gouvernement. Cette nouvelle attaque, les Anglais la laisseront-ils passer comme la première ? Patienteront-ils jusquà une troisième ou prendront-ils des mesures efficaces pour prévenir de semblables attentats ?

    (A suivre)



    1927/197-209
    197-209
    Mounicou
    Japon
    1927
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