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Ascèse et apostolat 2 (Suite et Fin)

Ascèse et apostolat (Suite)
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    Ascèse et apostolat
    (Suite)
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    Oui, le missionnaire doit travailler activement à se sanctifier. Sil est un homme de vie spirituelle intense, sont zèle sera béni et fécond ; travaillant avec Notre-Seigneur, il aura en main une part de sa toute puissance ; les âmes se laisseront prendre à lirradiation de surnaturel émanant de toute sa personne ; mais, sil vit sans prière, sans intercession, sans offrande de réparation, il restera seul avec ses moyens humains et ses fatigues inutiles, sans fruits ou avec des fruits qui ne restent pas : et fructus vester maneat.

    Cest bien ainsi que comprenaient leur mission ces bons ouvriers de lapostolat, dont les fruits de salut persistent et durent encore sous nos yeux. Ils étaient bien convaincus que par eux-mêmes ils ne pouvaient que gâter luvre de la grâce, et, pour se rendre dignes de servir dinstruments à Notre-Seigneur, ils sefforçaient, par loraison et la pénitence, de sélever et de se purifier pour mettre à lunisson du premier agent leurs sentiments et leurs pensées. Ils gémissaient de leurs infidélités et les expiaient ; ils imploraient pour eux et pour les âmes que convoitait leur zèle la clémence divine. Saint François-Xavier, outre sa longue oraison du matin, ses prédications, ses courses à travers la ville et autres uvres de zèle terminées, se retirait à létage dun clocher de Malacca, et là, après avoir tiré léchelle à lui pour sassurer la tranquillité, il se livrait pendant des heures aux exercices de la vie intérieure et de la pénitence. Il se flagellait et expiait pour les pécheurs. Cest là quil obtenait de Dieu les nombreuses conversions que son zèle cueillait ensuite... Et, si celui-là est trop grand pour les pygmées que nous sommes, si sa trop brillante auréole éblouit notre regard, voyons ceux de chez nous : peut-être quelque esprit de corps ou souci de tradition nous portera à en imiter quelque chose. Mgr Pallu, que nous vénérons comme le père de notre Société, était un ascète tout adonné au perfectionnement intérieur. Ecrivant à un ami, Supérieur du Séminaire de Paris, alors tout récemment fondé, il lui tient ce langage : Nous sommes, dit-il, remplis de zèle, ce semble, pour aller battre les campagnes ; la charité de Jésus-Christ nous presse ; nous voudrions nous consumer pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Hélas ! Voyons un peu si nous rendons à Dieu toute la gloire quil demande de nous à lintérieur de notre cur et si nous travaillons autant quil le désire à la perfection de cette âme, quil nous a particulièrement confiée et dont il nous demandera un compte très exact, ne faisant point état de ce que nous aurons fait pour les autres, si nous avons négligé celle-là. O Dieu ! Quand saurons-nous bien prendre nos mesures ?... Voyons maintenant comment lui-même mettait ses théories en pratique. Sadressant de Madras à Mgr Lambert de La Motte, il lui rend compte de sa conscience et dit : Je nai pas de peine à passer mes deux heures du matin devant Dieu sans aucune autre pensée que lui même Nous avons surmonté les plus grandes difficultés du jeûne durant les chaleurs excessives de Massulipatam et de ce lieu ; nous ne nous en sommes dispensés aucun jour que ceux de notre arrivée Oh ! Si je savais bien me tenir entre les bras de Dieu et le laisser lui seul opérer son ouvrage ! Il eût même voulu, à la suite de Mgr de Béryte, faire de cet ascétisme la matière des statuts de la Société naissante ; mais on jugea à Rome quautre chose est la libre fidélité aux motions du Saint-Esprit et autre chose la dure lettre dun statut, et que les mortifications corporelles ne sont pas toutes compatibles avec notre vocation. Mais ceci est un autre ordre didées et ne devons-nous pas voir là un motif de plus dinsister sur les autres moyens de sanctification ? Laustérité, en effet, quoique très efficace, nest pas seule génératrice de sainteté. Cest à lunion de plus en plus étroite avec Dieu par la charité que nous aspirons. Pour parvenir à cette union, toutes les vertus nous sont nécessaires, vivifiées et mises en bouquet par la charité, qu est vinculum perfectionis.

    Veut-on maintenant connaître lesprit de détachement et de pauvreté de lévêque dHéliopolis ? Dans une lettre dAlep, au cours de lun de ses nombreux voyages dEurope en Asie et dAsie en Europe pour le service des Missions et de la Société, il dit : Jai emprunté dun pauvre garçon qui était en ma compagnie à Bagdad, 25 écus ;... de plus 85 écus dun mien serviteur. Et plus loin : Monsieur le Consul ma prêté 100 écus pour aider à payer les gages dun serviteur et pour nous faire habiller, étant, Monsieur Chameçon et moi, dénués de tout.

    Après Mgr Pallu, voyons un autre modèle, qui, pour être resté toute sa vie dans le rang, semble plus proche de la plupart dentre nous. Le vénérable Père Moye ne resta en Chine que dix ans ; mais, au bout de ces deux lustres, dans le vaste district qui lui avait été confié, il avait doublé le nombre de ses chrétiens, malgré une peste et une famine qui en avaient enlevé un grand nombre. Et dans ce troupeau de néophytes, sa parole ardente, que son exemple rendait encore plus persuasive, faisait fleurir la piété et la vertu. Les apostats revenaient au giron de lEglise, les tièdes à la pratique fervente. Les vocations au sacerdoce et à la virginité naissaient, pour ainsi dire, sous ses pas ; tous ses chrétiens faisaient preuve dune foi héroïque. En Chine, comme en France, il fut linstrument dont Dieu se servit pour fonder une pieuse association de vierges institutrices, qui depuis ont rendu tant de services aux églises du Setchouan. Cependant quest-ce qui donnait à laction du pieux P. Moye sur les âmes tant defficacité, soit dans les prédications publiques, soit dans les exhortations privées ? La sainteté de sa vie, sans contredit ; la grâce divine, quattirait sa prière continuelle ; les moyens surnaturels, en un mot, car, pour les moyens humains, lusage devait en être réduit à moins que rien, la persécution sourde ou déclarée nayant cessé de sévir sur son troupeau pendant ces dix années. En revanche, le bon P. Moye attirait sur son zèle les bénédictions du ciel par lintensité de sa vie intérieure et sa grande austérité. Son recueillement était tel quil priait et travaillait sans que rien pût le détourner de lattention aux choses célestes. Il gardait ordinairement un profond silence et, sil devait le rompre, ne parlait que des intérêts de la gloire de Dieu et du salut des âmes. Il affectionnait surtout parler de la passion de N.-S. et ses exhortations à la pénitence et à la mortification touchaient ses auditeurs, qui voyaient sur sa chair les stigmates de ses rudes flagellations. Il était vêtu dhabits grossiers, ne faisait que passer à table, couchait sur la dure et ne sapprochait jamais du feu, même dans la saison la plus rigoureuse. Et tout ce dont il se privait, il le distribuait en aumônes, réservant ses prédilections aux enfants, aux malades et aux pauvres les plus abandonnés.

    Sanctifions-nous donc, apôtres, missionnaires, pour être dignes de notre vocation et la réaliser pleinement. Et où irons-nous puiser notre sanctification, sinon dans le Sacré-Cur de Jésus, source de toute vie ? Ne sommes-nous pas ces curs qui lui sont consacrés et dont, en paroles si touchantes, il sest plaint quils loubliaient, curs quil voudrait transformer par son amour pour ensuite féconder et couronner leur zèle ? Nen doutons pas, par la dévotion à son Sacré-Cur, notre divin Sauveur se propose de dégager ses prêtres des scories de la vie mondaine et de les amener à la sainteté de leur état. Il ne veut pas que nous nous contentions dêtre des prêtres corrects, plus ou moins fidèles ; il ne veut pas que nous glissions dans le formalisme dune régularité louable en elle-même, mais trop souvent inerte et sans flamme. Il entend nous faire sortir dune existence terre à terre ; il nous appelle à la grande vie ; il nous veut zélés et sacrifiés, nobles et généreux ; il nous veut brûlants ; il nous veut conquérants.

    Pour cela, il nous mettra dans la fournaise ; il nous fera entrer par le fond de notre âme dans la douloureuse et formidable lutte dont lenjeu est le salut des âmes ; lutte engagée non pas contre la chair et le sang, mais contre les esprits de ténèbres ; lutte sans trêve ni repos, pleine dangoisses secrètes et de déchirements intimes, mais où surabondent les consolations aussi ; lutte inaugurée par la prière qui fait violence au ciel et continuée par le glaive de la prédication et tous les moyens que suggère un zèle ardent ; lutte qui consume le cur de lapôtre et boit lentement son sang.

    A ceux quil veut jeter dans cette fournaise, Jésus dit : Voici mon Cur avec sa plaie et ses flammes, mon Cur surmonté dune croix et encerclé dépines. Cette croix et ces épines, je les ai portées dès mon entrée dans le monde, ayant le zèle de mon Père outragé par les péchés des hommes. Ayez, vous aussi, cette croix plantée dans vos curs ; quils sentent, jour et nuit, la piqûre de mes épines !

    Prêtons loreille à ces pressantes suggestions. Au nom de notre amour de Dieu et des âmes, donnons-nous entièrement et avec constance à ce dessein miséricordieux du divin Cur. Alors, sur terre et au ciel, nous verrons les fruits de notre apostolat, car notre apostolat sera fructueux et ses fruits resteront : ut fructum afferatis et fructus vester maneat !

    Henri CROUGNAL,
    Miss. Apost.


    1922/262-266
    262-266
    Crougnal
    France
    1922
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