Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Ascèse et apostolat 1

Ascèse et apostolat Ut fructum afferatis et fructus vester maneat (Joan. XV, 16)
Add this

    Ascèse et apostolat

    Ut fructum afferatis et fructus vester maneat
    (Joan. XV, 16)
    _____

    Aux Missions Étrangères, nous avons toujours formé une famille, famille unie desprit et de cur, quoique physiquement dispersée sur tant de plages diverses. Et, pour que cet esprit de famille ne sanémie pas trop parmi nous par labsence et la séparation, voici que le Bulletin vient faire le trait-dunion en nous apportant périodiquement le témoignage que nous ne sommes pas oubliés de nos frères, mais que le lien de la prière et du souvenir demeure bien vivant parmi nous Or, quand une famille est assemblée, sur quoi, de préférence, roulent ses entretiens ? Les sujets vitaux dabord ; viendront ensuite les questions de simple utilité.

    *
    * *

    Chez nous, nous sommes tous missionnaires : directement ou indirectement, nos travaux à tous tendent à létablissement et aux progrès de lEvangile parmi les païens. Cest même pour être plus sûrement missionnaires que nous avons fait choix de notre chère Société et lui avons demandé de diriger notre zèle et nos travaux. Et missionnaires, pêcheurs dhommes, nous tenons à ne pas lêtre à demi, à ne pas nous exposer à revenir tristes, les mains vides, inféconds et dupés, dût-il nous en coûter les dernières aises compatibles avec la fonction. Qui voudrait, en effet, au jour du rendement des comptes, être obligé de se dire en présence du Maître qui la envoyé : In vanum cucurri ; dans mes mains, pas le moindre épi pour les greniers du Père céleste. Cependant je me suis donné, dépensé, me semble-t-il, et où sont mes fruits ? Toute fonction humaine doit, pour aboutir, sexercer à la lumière dune théorie juste : lapostolat, qui est la plus haute, ne saurait faire exception. Repassons donc ensemble notre théorie.

    *
    * *

    Missionnaires, nous ne sommes pas seulement prêtres : nos titres, comme nos devoirs, sétendent plus loin. Nous sommes apôtres, évangélistes, hérauts de la Bonne Nouvelle. Le ministère de la prédication évangélique est notre gloire distinctive : Euntes docete... prædicate Evangelium. Les saints Pères exaltent à lenvi la grandeur, la sublimité de lapostolat. Avec les Saintes Ecritures, ils appellent le missionnaire, qui, comme les premiers Apôtres, sen va de contrée en contrée fonder, de nouvelles églises le héraut du Christ, la nuée lumineuse, guide du voyageur. Pour eux les prédicateurs de lEvangile sont des semeurs déternité, satores æternitatis, la semence quils jettent lèvera en fruits déternité :
    satores verborum, sed messores morum. Le don de Dieu est multiple, dit lhistorien Eusèbe ; il se mesure aux desseins et à lappel de Dieu dans les âmes... Le don de Dieu est partout, mais éminemment, de préférence, avec une richesse étonnante, dans le sacerdoce ; et comme, de toutes les prérogatives du sacerdoce, celle de lapostolat est la plus élevée aux yeux mêmes de Dieu, il sensuit que le don de Dieu est avant tout dans lapostolat : posuit Deus in Ecclesia primum apostolos. Aussi, dans lEglise du Christ, lapostolat tient-il la place dhonneur : cest un privilège divin. En lui est la plénitude des grâces et de la sagesse ; il embrasse et pénètre tous les mystères de la foi : aperuit illis sensum ut intelligerent ; le Maître leur a confié tous les secrets : omnia quæcumque audivi a Patre meo, nota feci vobis. Et nest-ce pas lapostolat que saint Paul nomme toujours parmi les grâces gratis datæ que le Saint-Esprit dispensait aux fidèles pour lédification de la communauté : prirnum apostolos, secundo prophetas. Lapôtre est le Légat du Christ : pro Christo legatione fungimur ; celui qui prête loreille à notre prédication, qui ajoute foi à notre parole, écoute et entend le Christ lui-même : Qui vos audit me audit. Et Jésus, notre Maître, notre Mandant, na-t-il pas été lui-même le premier Apôtre ? Evangelizare pauperibus misit me ; missus... ad oves quæ perierunt domus Israel. Et, si ces rapprochements ne suffisent pas pour nous persuader de la grandeur de notre mission, prêtons loreille aux déclarations de Notre Saint Père le Pape Benoît XV, que lon a appelé le Pape des Missions. Il commençait ainsi sa lettre sur la Propagation de la Foi : Belle et sainte mission entre toutes que, sur le point de retourner à son Père, Notre-Seigneur Jésus-Christ confiait à ses disciples en leur disant : Allez par tout le monde et prêchez lEvangile à toute créature. Nimis honorati sunt amici tui, Deus !

    Mais, à cette sublimité de lapostolat, que de douleurs sont jointes ! Car, si la conversion dune âme est assimilée pour lapôtre à un enfantement, filioli mei quos iterum parturio, comment appeler les souffrances et les travaux qui en sont inséparables pour lui ? Ne sont-ils pas les douleurs de cet enfantement ? In dolore paries filios. Séparations et déchirements dabord. Quand le Maître de cette vigne appelle un ouvrier, il sexprime toujours par des mots qui crucifient la nature : relinque,... exi. Il affirme solennellement que, si lon ne renonce, si on nabandonne, on nest pas digne de Lui, ni capable de son uvre. Quoi ! Mon père, ma mère ? Les joies de la famille, les relations de lamitié, les aises du home natal, et cette ambiance de la patrie dont nous sommes si pénétrés quelle semble ne plus faire quun avec nous ? Autant dattaches, autant dobstacles ; relinque, exi ! A ce prix seulement tu pourras porter les fruits attendus

    Avec le cur lesprit doit, lui aussi, renoncer et sacrifier. Exclu généralement de toute coopération au mouvement des idées de son temps, le missionnaire devra même se priver de la jouissance de le suivre de loin et den faire vivre sa pensée. Bien plus, faute de pouvoir lui fournir lexercice et laliment, ne risque-t-il pas de voir sanémier ses facultés, sémousser sa sagacité ?

    Voilà donc le missionnaire mort à son pays et à ses proches, à qui il nappartient plus, que, selon toute apparence, il ne reverra plus ; mais, sur le chantier de ses travaux, dans le champ quil devra fertiliser de ses sueurs, que de peines desprit, que de désolations de cur lattendent encore ! Chaque jour il lui faudra mourir à soi-même, renoncer non seulement à toutes les délicatesses ou légitimes besoins du corps, mais aussi à toutes les nécessités du cur et de lesprit. Il naura souvent pas de demeure fixe, à peine un asile passager ; il naura pas de relations, point damis, point de confidents. Il lui faudra lutter sa vie durant contre un climat meurtrier, contre les bêtes malfaisantes et, qui pis est, contre les hommes ennemis de son uvre plus encore que de sa personne... Dans sa tâche ingrate et ardue aura-t-il au moins le réconfort que lui donnerait la compagnie de ses frères ? Dans ses tournées apostoliques, le missionnaire sera des semaines, parfois des mois sans voir un confrère, sans rencontrer une personne dont la communauté de sentiments et didées lui serait un soutien. Ah ! il faut avoir savouré la coupe de cet isolement pour en apprécier toute lamertume, le pesant ennui, lanémiant marasme, le noir effrayant de certaines heures ! A qui demander un conseil ? Où trouver un encouragement ? Où le soutien du bon exemple et de lémulation ? Oh ! la solitude, nécessaire peut-être à certaines uvres, bonne à quelques âmes particulièrement douées ou soutenues, est une dure épreuve pour la commune faiblesse. Et cependant, cette cuisante souffrance, le missionnaire, se couvrant de précautions jalouses et comptant sur la protection de la grâce, laccepte pour la conversion des païens et lextension du royaume de Dieu.

    Mais, du moins, au bout de sa carrière, quand il sentira les ombres du soir sallonger sur sa vie, Dieu lui épargnera-t-il ce deuil du père qui a engendré des fils ingrats, lamertume de fiel et dabsinthe portée aux lèvres de lHomme-Dieu ? Peut-être, au sein dun peuple toujours infidèle, énumérant les lâchetés, les obstinations, les résistances ouvertes ou masquées, et hélas ! les trahisons et les apostasies ; voyant le Sang de Jésus rendu presque infécond par la malice des hommes, il baissera la tête, écoutant avec tristesse résonner en son cur un écho de léternel gémissement des envoyés de Dieu : Curavimus Babylonem et non est sanata. Et ainsi sachèveront ses jours : Dies mei sicul umbra declinaverunt, et ego sicut fnum arui... Il mourra peut-être parmi des étrangers, qui ne sauront ni comprendre son sacrifice, ni alléger ses dernières souffrances, et des mains mercenaires seules creuseront sa tombe, dans une terre non bénie, semblable jusquà la fin à son Maître, lHomme de douleurs !

    Mais, moyennant cette rançon, quils sont beaux, quils sont riches, les fruits de notre apostolat ! Le grain de froment, mort en terre, lève maintenant en abondante moisson : ici-bas, lEvangile annoncé, témoignage rendu à la vérité, le corps mystique du Christ accru, Dieu plus connu, mieux honoré... ; au ciel, les âmes sauvées, le temple vivant de ladorable Trinité édifié, lhonneur de notre aimable Sauveur rétabli, sa passion glorifiée, son ineffable amour exalté !... Aux yeux de la foi, ces résultats valent toutes nos souffrances, tous nos sacrifices, et les dépassent même autant que le ciel est an-dessus de la terre. Non sunt condign... ; car nos peines sensibles et finies sont suivies et payées de profits spirituels et éternels. Par le ministère de lapôtre moderne, comme au temps où Dieu, pour assurer le développement de son Eglise récemment plantée, larrosait de miracles ; comme aux jours où le Précurseur envoyait ses disciples interroger le Sauveur, les aveugles voient, les sourds entendent, la nouvelle de consolation est annoncée aux pauvres. Et bienheureux les instruments de cet uvre, si, jusquà la fin, ils ne se sont pas laissé scandaliser par lapparente stérilité de leur sacrifice : venientes autem venient cum exsultatione... Par le moyen de cet apostolat, des milliers de fils naissent ici à lEpouse du Christ, qui la consolent des défections des vieux pays. Quil est doux au missionnaire de contempler cette accession continuelle des peuples à lEglise, comme une Epiphanie sans cesse renouvelée ! Et alias oves habeo... illas oportet me adducere... et fiet unum ovile et unus pastor. Indiens et Chinois, Annamites et Japonais, du Nord et du Sud, peuples et races apportent leur or, leur encens et leur myrrhe au nouveau Roi que leur a montré létoile de notre prédication. Et ces élus, vainqueurs du paganisme et de son chef, en dense procession sacheminent aux parvis éternels pour y chanter devant le trône de Dieu et de lAgneau leur cantique nouveau. Ils forment là cette foule innombrable que le Voyant de lApocalypse nous a décrite, triée de toutes les nations et tribus, de tous les peuples et de toutes les races : et palmæ in manibus eorum... Voilà les résultats ! Qui les estimera petits ? Et ce spectacle nest-il pas de nature à consoler le missionnaire de tous ses déboires, de toutes ses douleurs ?

    Toutefois ces résultats, quoique fruits de notre apostolat, ne sont et ne peuvent être exclusivement notre uvre. Parmi nous personne nest assez ignorant du mécanisme du salut pour le penser ou assez téméraire pour le prétendre. La conversion dun païen, la justification dun pécheur, un simple degré dascension spirituelle dans une âme, sont uvre exclusive de la grâce, et cette uvre demande plus de puissance que la création du monde. Que pouvons nous, misérables créatures ? Que peuvent nos faibles travaux dan-cette entreprise toute divine ? On voit bien que, par des mouvements faux ou maladroits, nous puissions, sinon en empêcher, du moins en retarder les heureux effets ; mais comment oser penser que notre action si bornée puisse atteindre ainsi aux réalités éternelles ? Lhomme pourrait donc donner ce quil na pas ou ce quil na que par accident. Nous pourrions donc produire par nous-mêmes dans les âmes la vie surnaturelle, vie divine, participation de la nature de Dieu ; divinæ consortes naturæ ? Non, il y faut la puissance créatrice : cest le rôle propre de Notre-Seigneur... Ego sum vita... Ego veni ut vitam habeant.

    Quel est donc le rôle de lapostolat, le rôle du missionnaire ? Rôle sauveur aussi, mais rôle secondaire, et qui doit seffacer derrière le Maître, derrière le vrai Sauveur. Il consiste à écarter les obstacles à la grâce, à préparer ses voies ; à annoncer, à présenter le Maître qui arrive sur nos pas : Rectas facite semitas ejus. Misit illos ante faciem suam. Ce rôle convient à notre faiblesse : il suppose une vocation spéciale, qui nous met dans la compagnie immédiate de Jésus, et une grande somme de secours et de grâces. Cependant cette fonction de précurseur doit saccompagner, se doubler en nous dun office de médiateur et dintercesseur. Cette tâche de réparation et dintercession peut, il est vrai, être assumée par toute âme pure et fervente, mais elle est plus naturelle, comme postulée et nécessitée dans lapôtre, ministre des décrets sauveurs : dispensatores mysteriorum Dei....

    La justification est une seconde création, une deuxième naissance, renati, nova creatura. Dieu seul justifie par sa grâce toute-puissante ; mais, cette grâce de salut, qui la méritera aux âmes ? Qui lattirera sur elles ? Dautre part, ces païens, que nous voulons amener à la foi, ont besoin, pour examiner la doctrine et se décider à brûler ce quil ont jusque là adoré, de grands secours de lumière et de force : qui les leur obtiendra ? Méritée au Calvaire et surabondamment pour toutes les âmes, de par une loi spéciale de la Providence, loi toute de miséricorde et damour, la grâce du salut doit encore être impétrée par luvre de lhomme. Depuis saint Paul, qui sattachait à parfaire en lui ce que, par amour pour nous, le Christ Jésus a laissé à accomplir dans sa salutaire passion, on la compris ainsi dans lEglise, et surtout les grands convertisseurs dâmes. Car, si le Christ est le Chef, nous, nous sommes les membres. Notre-Seigneur na-t-il pas toujours demandé aux âmes privilégiées de son Cur de sattacher à mériter et intercéder pour les pécheurs ? Sainte Catherine de Sienne, qui en avait reçu mission expresse de Dieu, convertissait tant dâmes partout où elle passait, par ses seules pénitences et ses oraisons enflammées, que trois confesseurs, attachés à ses pas par le Pape, suffisaient à peine à les réconcilier. Et ne dit-on pas que sainte Thérèse, sans sortir de son couvent, convertit autant de païens que saint François-Xavier ? Et les Carmélites, ses filles, nont-elles pas pour mission de prier spécialement pour la conversion des pécheurs ?

    Mais cet office de médiateur et de co-rédempteur convient surtout à lapôtre et sharmonise avec son rôle de ministre de la grâce, quil complète et féconde. Cest à cette fonction que Dieu a attaché la fécondité de son apostolat ; sans ce moyen surnaturel de la prière et de limpétration, tous les autres font faillite. Avec lui, au contraire, les moyens humains les moins proportionnés deviennent opérants et sauveurs : sine me nihil... Lumières, forces, ressources, succès, tout sera donné par surcroît à qui aura foi aux moyens surnaturels :
    quærite primum regnum Dei. Les premiers apôtres nont pas fait autrement : Flecto genua mea ad Patrem... ut det Christum habitare perfidem in cordibus vestris (Eph. III, 17). Ainsi donc le devoir dintercéder et de réparer sajoute, dans le missionnaire, à celui dannoncer son Maître et de lui préparer les voies. Cest ainsi que sont libellées ses instructions ; cest ainsi quil doit les lire, à peine de faire fausse route et de ne porter ses coups que dans le vent. Et, pour peu quil ait été admis dans lintimité de Jésus, son Maître, cest la reconnaissance et lamour qui lui font un devoir dentrer dans cette voie. Ne pouvant rendre à son divin Ami ce bienfait de la Rédemption, il le reporte avec dévotion sur les âmes. Ne doivent-elles pas faire partie du Corps du Christ, leur Sauveur ?

    Prière, intercession !... Mais seule la prière de lami a chance dêtre exaucée. Pour voir aboutir ces démarches dintercession, ne faut-il pas dabord plaire soi-même, sêtre rendu agréable à Celui qui tient en ses mains nos communes destinées ? Soyons donc des amis, comme notre très doux Maître nous en a donné lappellation. Donnons-nous du crédit auprès de Lui ; soyons celui quon voit entrer avec plaisir, dont la visite est agréable, désirée même ; que nos requêtes soient exaucées, nétant en nous que les gémissements de son Saint-Esprit.

    Et comment ? Vos amici mei estis si feceritis qu prcipio vobis. Si quis diligit me sermonem meum servabit. Tout, préceptes et conseils, ou du moins le plus possible, selon la grâce qui nous sera départie, car, sans nul doute, le degré dintimité correspondra aux efforts que nous aurons faits pour satisfaire ce bon Maître. Exacte et minutieuse observation des commandements et exercice des vertus de plus en plus vivant et intense.

    Cest donc la vie intérieure, âme de tout apostolat, qui nous est ainsi proposée, et non seulement dans son degré infime et fondamental, qui est la grâce sanctifiante, mais vigoureuse et sefforçant sans trêve à de nouvelles ascensions ; vie intérieure qui mette en jeu toutes nos facultés, en vue dextirper les péchés, les mauvaises habitudes, les vices et les passions de la nature corrompue ; en vue dacquérir du même coup les vertus par tous les moyens que prescrivent les maîtres de la vie spirituelle ; pour sexercer avec ardeur aux diverses pratiques de lascèse chrétienne : présence de Dieu, recueillement, oraison vocale et mentale, lecture spirituelle, examen de conscience général et particulier, exercices pieux, fréquentation du sacrement de Pénitence, et tous autres moyens indiqués comme indispensables pour atteindre la perfection ou cet état de pureté et de dépouillement intérieurs, de mort à soi-même, que Dieu attend de nous pour pouvoir librement agir en notre âme ; vie intérieure dont les éléments de base seront un recueillement profond, une mortification sétendant à tout lextérieur et à tout lintérieur, une humilité qui connaisse et aime sa misère, son néant. Sans ce recueillement, que nous devons garder aussi profond, aussi continuel que le permettent les fonctions du ministère des âmes dans les diverses situations qui peuvent nous être imposées, comment sauvegarder en nous lesprit de prière Cependant les fonctions même du ministère et de la prédication, à travers les mille et mille péripéties quelles comportent dans ces pays de missions, nous sont une source toujours jaillissante de distractions, de dispersion de nos facultés, de dissipation, en un mot. Ces occupations de lapostolat : prédication aux païens, administration des chrétiens, organisation de missions ou de conférences, tenue décoles ou de catéchuménats, pour être glorieuses à Dieu, ne nous éloignent pas moins, si nous ny veillons, de son service direct, de lattention à sa sainte présence, de la culture de notre intérieur. Saint Bernard, quon na jamais taxé dexagération, écrivant à Eugène III, son ancien disciple, et parlant des occupations du Pape, si nécessaires a lEglise et partant si glorieuses à Dieu, les appelle maudites : maledict occupationes qu te retrahunt a Deo. Il faut bien se livrer aux uvres, mais non point tout entier, et ressaisir encore aussitôt que possible le cur dispersé dans ses travaux. Il sagit pour nous de faire le calme, le silence dans notre esprit pour mieux entendre la voix de Dieu ; il sagit dapaiser les appétits de notre volonté excités par divers objets et dappliquer toute notre énergie à lunum necessarium. Et si nous navions à craindre que les distractions quimplique notre ministère ! Mais, au lieu de se reposer des travaux de lapostolat en se plongeant dans le recueillement et la vie de prière, nest-on pas tenté de se jeter dans la dissipation des visites, des voyages, des lectures de curiosité ou des conversations frivoles ? A ce jeu, les pensées du missionnaire ne deviendraient-elles pas terre à terre, imbues de naturalisme et mondaines ; à tout le moins, égoïstes, vaines et superficielles ? Lui-même ne risquerait-il pas dy perdre tout son bel enthousiasme ? Nen viendrait-il pas à déplorer sa pauvreté, à capituler devant les premières difficultés, à se scandaliser de son insuccès ? Ne dirait-il pas : Il ny a rien à faire, là où précisément tout est à faire ? Et voilà formulé en aphorisme irréductible le plus noble motif de la paresse et de labstention. Pauvre et chère âme apostolique ! Quest devenu lélan de tes jeunes années, que tu entretenais dans loraison et le recueillement ? Nen es-tu pas venue à le trouver théoriquement et pratiquement incompatible avec les dures réalités de la vie ? Et le vince in bono malum na donc plus de sens, en tout cas plus de saveur ? Tant il est vrai que, sans le recueillement, sans la vie intérieure, allais-je dire, car le recueillement la conditionne tellement quà labord on les prend lun pour lautre, le missionnaire glisserait dans la tiédeur comme à coup sûr, et il serait malaisé pour lui den remonter.

    Et notre esprit de mortification, quil sétende à tout et surtout au dedans. Avec son aide, nous pourrons réfréner les mouvements désordonnés de la nature, purifier de plus en plus nos sens et nos facultés intérieures, et nous mettre à même de mieux discerner et mieux accueillir les inspirations divines. Est-ce à nous quil faudra démontrer la nécessité de la pénitence pour obtenir la grâce, soit à nous, soit aux âmes que nous voulons sauver ? Nisi pnitentiam egeritis, omnes similiter peribitis. Hoc genus non ejicitur, nisi in oratione et jejunio. Sans doute, la souffrance toujours ressentie de notre sacrifice initial, les malaises et incommodités dont saccompagne notre transplantation dans ces pays du soleil, les mille misères et fatigues de notre apostolat sont une grosse pénitence. Cependant les âmes assez bien disposées pour rendre toutes ces souffrances méritantes et impétratoires de grâces ne voudront pas en rester là ; et les autres penseront toujours en avoir fait assez. Pourtant les paroles de Notre-Seigneur sont plus fermes et doivent nous être plus présentes que le ciel et la terre ; ces paroles que sa douce Mère nous a répétées chaque fois quElle a daigné se montrer sur notre terre : Pénitence ! Pénitence ! a-t-elle redit à la Salette, à Lourdes, à Pontmain. La pénitence est de rigueur dans un homme apostolique. Si notre ministère demeure infructueux, la cause nen est-elle pas dans le manque desprit de pénitence ? La conversion des peuples est le fruit de la mort à eux-mêmes de leurs missionnaires : Nisi granum frumenti mortuum fuerit, ipsum solum manet. Combien nous aiderait à faire pénitence lesprit de détachement et de pauvreté ! Se contenter dun pauvre mobilier, manquer quelquefois dun objet nécessaire, se réduire à le demander et à se le voir refuser, souffrir la faim et la soif par nécessité, sont de puissants antidotes de lesprit de suffisance et dorgueil si opposé à lintimité divine. Or nest-ce pas lesprit tout contraire que le monde cherche à nous infuser de plus en plus ?

    La vie intérieure ne salimente pas à de telles sources : elle vit doraison, dattention affectueuse à Dieu et aux motions de lEsprit, de vigilance sur soi pour rester fidèle et ne pas blesser lhôte intérieur ; elle vit damour, de confiance et dabandon. Par lhumilité, la crainte de Dieu, le recueillement, lesprit de détachement et de pauvreté, lâme se dépouille pour acquérir et conserver cette pierre précieuse. Elle meurt au monde, aux sens et à lesprit propre, pour que, de plus en plus, vive et agisse en elle lEsprit de Dieu. Et cest précisément cette vie de Dieu en nous qui constitue la vie intérieure.

    Henri CROUGNAL,
    (A suivre) Miss. Apost.


    1922/191-201
    191-201
    Crougnal
    France
    1922
    Aucune image