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Appréciations sur la crise chinoise

Appréciations sur la crise chinoise En France, pays dignorance paresseuse en matière exotique, il arrive, fait nouveau, que bien des personnes, impressionnées par les nouvelles venant de Chine, demandent à ceux qui ont vécu là-bas si ce qui sy passe est grave et de nature à créer pour la paix du monde un danger de plus.
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    Appréciations sur la crise chinoise

    En France, pays dignorance paresseuse en matière exotique, il arrive, fait nouveau, que bien des personnes, impressionnées par les nouvelles venant de Chine, demandent à ceux qui ont vécu là-bas si ce qui sy passe est grave et de nature à créer pour la paix du monde un danger de plus.

    A la question, posée dans ces termes généraux, la réponse ne peut être quaffirmative. Il se passe en Extrême-Orient quelque chose de très grave, gros de conséquences incalculables. Habitué, depuis quinze ans surtout, à entendre parler du gâchis chinois, le public français croit simplement quil sen déroule à cette heure quelque nouvel épisode. Non, cest tout autre chose. Le gâchis, trop longtemps prolongé, a abouti à un déclenchement : le déclenchement dun mouvement qui ne sarrêtera plus.

    Le mouvement est de nature essentiellement nationaliste : le nationalisme est la forme moderne de la xénophobie des ancêtres, avec une orientation toute récente et marquée vers les procédés extrêmes du bolchevisme, dont lexpérience russe a manifesté lefficacité incomparable en matière de créances à effacer et de traités à mettre au panier.

    La genèse est donc celle-ci : à lorigine, un sentiment ; beaucoup plus tard, une doctrine ; hier enfin, une explosion. Le sentiment, vieux comme la race elle-même, cest le mépris de létranger. Nen tenons pas rigueur aux Chinois : où sont les peuples qui nont pas connu cet instinct ? Nen est-il plus aujourdhui qui nen fournissent, consciemment ou non, lexemple ? Les Chinois avaient lexcuse de leur pullulement immémorial sur un territoire immense, et de leur supériorité reconnue par les peuples voisins. Pour eux la Chine était le monde et le monde la Chine. Le reste, formé des yâng jen, des hommes de locéan, était quantité négligeable. On le regardait de très haut et, quand cette grenouille laissait voir sa prétention de se faire grosse comme le buf, on sen moquait, et, sil le fallait, on la chassait, sans dailleurs chercher à lui faire grand mal.

    Mais, au XIXe siècle, les illusions tombèrent peu à peu. La Chine saperçut avec stupeur quelle nétait pas à elle seule le monde. Nos aïeux avaient été moins choqués dapprendre que le soleil ne tourne pas autour de la terre que ne le furent les Chinois en constatant que leur empire nest pas le centre de lunivers. Il leur fallut près dun siècle pour se rendre à lévidence. Et plus saffirma à leurs yeux la puissance de ces étrangers si longtemps ignorés, plus ceux-ci leur devinrent suspects, indésirables et odieux.

    Le tort du gouvernement chinois fut de se refuser indéfiniment aux contacts devenus inévitables et aux adaptations nécessaires. Incapable de secouer ses illusions millénaires il ne chercha quà temporiser, à éluder linévitable, à jouer au plus fin. Passé maître dans lart de mettre en conflit les uns avec les autres les intérêts européens, il gagna pour lui un temps qui fut perdu pour son peuple. Cela ne pouvait durer toujours. Dune part, les Chinois, de plus en plus au courant, se rendaient toujours mieux compte de linfériorité où les maintenait leur régime administratif suranné ; de lautre, lemprise étrangère sétendait de plus en plus sur la Chine.

    Il ny a pas à nier que lextension dont on parle se soit faite trop souvent sans discrétion, sans désintéressement, parfois avec brutalité, insolence. Les faits sont là. Les Chinois y trouvent de justes sujets de plaintes. Pour circonstances atténuantes, létranger peut invoquer : au début, lirritation causée par les procédés inhospitaliers des Chinois, et plus tard la tentation irrésistible des profits que tant de ressources et de richesses négligées mettaient à sa portée : et de plus ne croyait-il pas de bonne foi apporter avec lui le bienfait contestable du progrès moderne ?

    Que fût-il advenu si le gouvernement chinois, à lexemple du Japon voisin, voyant clair dès le deuxième tiers du siècle dernier, eût donné à son admirable peuple lorientation qui simposait et favorisé les évolutions nécessaires ? On sait ce que représente dans le monde, en fait de puissance et dactivité, le Japon tel quil est aujourdhui. Mais que serait un Japon à la taille de la Chine, grand comme lEurope entière et plus peuplé quelle ? Devant lui le centre de gravité de lhumanité ne resterait pas longtemps où il est.

    Cest la double conscience dune énorme puissance latente, contrastant avec une humiliation injustifiée, qui a peu à peu transformé chez les Chinois des deux dernières générations la xénophobie primitive et barbare en nationalisme ultra-moderne. Cest un progrès assurément. Mais pour le mettre au point, il faudrait que les Chinois se laissent moins aller à imputer uniquement aux autres tout le mal dont ils souffrent et recherchent plutôt, pour la supprimer, la part dont ils sont eux-mêmes responsables.

    Mais non ; tant de sagesse outrepasse les capacités de la nature humaine. On ne voit quune chose et on la voit bien, car elle crève les yeux, cest que, parmi les sources de la richesse nationale, plus dune, et des plus importantes, est sous la coupe de létranger. De plus, chez celui-ci, habitué à tout diriger et à toujours commander, on devine à chaque instant le sentiment dune supériorité qui ne veut pas être contestée et qui nadmet même pas le principe de légalité des races. On sen indigne et, à juste titre, on sirrite des abus souvent criants quentraîne cet orgueil : exploitation effrénée de lhomme par lhomme, dénis de justice, salaires insuffisants, mauvais traitements, et le reste. Et lon en vient à trouver intolérable ce dont les générations précédentes saccommodaient tout bonnement : linstallation des Européens dans les Concessions des ports ouverts, dans les territoires à bail, dans ladministration des Douanes, des Chemins de fer, des Compagnies Maritimes, en un mot, partout.

    Seulement cette situation nest pas simplement un fait : elle comporte des droits, fondés sur des textes précis où la Chine a mis sa signature, acquis par un travail intelligent et prolongé et consacrés par le temps. Pour avoir servi de prétexte à des abus trop réels, ces droits nen existent pas moins.

    Comment sen débarrasser ? La Chine y eût, sans aucun doute, réussi par un processus lent, tranquille et patient, conforme à son génie, si la révolution nétait pas venue en 1911 interrompre lévolution que lancien régime, éclairé par la crise des Boxeurs et ses conséquences, se résignait enfin à permettre, à favoriser, à diriger. Lhistoire dira on la déjà oublié, comment, aux dernières années de la célèbre douairière Tse-Hi et pendant la courte régence qui suivit, il y eut en Chine un véritable épanouissement de progrès. Grâce à la survivance dune autorité encore toute-puissante et dès lors éclairée sur les besoins du pays, tout sorganisait sans secousse : ce qui devait tomber tombait, ce qui devait rester restait. Ceux qui vivaient alors dans le pays eurent limpression quune force irrésistible allait, en moins dune génération, faire de la Chine une nation moderne, unie et puissante entre toutes, dont le monde se disputerait les bonnes grâces, si bien que les avantages exorbitants, acquis ou conquis par les nations étrangères, nauraient bientôt plus quà disparaître sans bruit, comme la neige aux rayons du soleil.

    Malheureusement pour la Chine, ces réformes arrivaient trop tard. La Jeune Chine avait eu le temps de naître et de grandir, et nétait pas dhumeur à attendre le sage aboutissement de lévolution commencée. Sortie des écoles modern style, dont je dirai simplement que les catholiques ne portent par la responsabilité, elle voulait arriver ; il fallait quelle arrivât. Ce fut la révolution de 1911.

    Depuis lors cest le gâchis dans la ruine de lautorité et le conflit déchaîné de tous les arrivismes. Lautorité centrale est impuissante. Les provinces, livrées aux compétitions des chefs militaires, sont la plupart du temps divisées en plusieurs obédiences. A peine si, dans quelque zone privilégiée telle que le Chansi, lhabitude sest prise, pour le plus grand bien du peuple, de vivre en paix, comme autrefois, sous lautorité forte et bienfaisante dun dictateur avisé. Demander quel parti lemporte sur lautre serait une question vaine : ce ne sont pas les idées qui luttent, mais les intérêts.

    Il est cependant une formule que tous acceptent et pour laquelle tous rivalisent de ferveur, cest la formule nationaliste : la Chine aux Chinois. Les honnêtes gens lacceptent, parce quelle implique une idée vraie et des revendications justifiées ; la canaille laccepte, parce quelle rappelle et réveille la haine contre ces étrangers enrichis auxquels il serait si bon de faire rendre gorge ; le peuple laccepte, parce quil trouve naturel de rendre les barbares responsables de ses maux, et les chefs de toutes catégories lacceptent, parce quelle fait bien sur leur drapeau, quelle leur donne du crédit à bon marché et quelle répond au fond à leur propre sentiment pour ces étrangers que leur présence un peu partout, leurs droits acquis, leurs traités et leurs créances surtout, rendent si gênants. Quant à distinguer entre étrangers et étrangers, cest laffaire de la diplomatie, qui peut trouver son compte à ménager lun pour mieux nuire à lautre ; mais ce nest rien sur quoi lon puisse faire fond. Quand, par exemple, un consul vante les sentiments pro-français du potentat local et éphémère quil est forcé de ménager, on peut sourire... Passons.

    Ce que lon voit aujourdhui en Chine, cest donc une mêlée générale et confuse dintérêts en confit et, sous cette confusion générale mais superficielle comme les tempêtes de lOcéan, les couches profondes dun grand peuple qui reste lui-même, séveille à la conscience de sa force, pressent ses destinées et sirrite des restrictions quapportent à sa liberté les chaînes quil sest laissé imposer par les traités, les concessions, les contrats de tout genre consentis aux étrangers. Dans son sein les sages ne manquent pas qui comprennent les avantages quen somme la Chine a retirés de ces accords et le danger quil y aurait à les dénoncer brutalement et prématurément. Mais leur voix narrive pas à dominer luniverselle clameur : Fuori barbari ! Et la faiblesse, ou pour mieux dire, linexistence dune autorité centrale vraiment digne de ce nom et consciente de ses responsabilités, ne laisse à aucune influence modératrice et calmante le moyen de sexercer.

    Il faut donc se débarrasser de létranger, de ses créances et de ses traités. Cest le delenda Corthago ! Et si quelque chef y réussissait quelque part, ne fat-ce que partiellement, il y gagnerait un prestige devant lequel ses rivaux nauraient plus quà rentrer sous terre.

    La Russie Rouge a compris le parti quelle pouvait tirer de cet état de choses et son meilleur espoir est aujourdhui dans la bolchevisation de la Chine. Elle y a travaillé dès la première heure, organisant sa propagande dans la Chine du Nord, alors même que ses propres territoires étaient encore pour une large part au pouvoir des réactionnaires, et, par lintermédiaire ingénieux dune république éphémère, lEtat-tampon de Tchita (ou République dExtrême-Orient), elle ébaucha avant la lettre des relations diplomatiques avec le gouvernement chinois. A son agence de Pékin elle affectait ses meilleurs pionniers. La semence a germé. Les milliers de jeunes gens si imprudemment accueillis en Europe en France surtout, et mis en contact avec les milieux les plus avancés du socialisme occidental bolchevisant, ont rapporté dans leur pays lidée que la société capitaliste agonise et que, pour la remplacer, une société nouvelle doit naître dans les pays de race jaune, préservés jusquici, pour le salut de lhumanité, de la corruption occidentale. Et, trouvant en rentrant chez eux fraternellement tendue la main des soviets russes, ils la saisissent sans scrupule. Peut-être la formule moscovite nest-elle pas bonne en Chine pour lusage interne ? On le verra bien ; mais pour lusage externe elle est dune efficacité merveilleuse : car elle suffit, la preuve en est faite, pour passer impunément léponge sur les traités anciens ou récents, supprimer les créances et déclarer périmés tous les droits acquis. Que pourrait-on imaginer de mieux ?

    Tel est le mouvement qui a été déclenché au printemps dernier. Il est gêné, retardé dans son développement par la résistance désespérée des intérêts quil menace et qui sont énormes, ceux de lAngleterre surtout ; il est, selon les cas et les occasions, tantôt servi, tantôt contrarié par lanarchie qui divise les provinces chinoises ; il est possible quen se déroulant il évolue dans des directions imprévues. Mais, encore une fois, il est déclenché et il ne sarrêtera plus : soit plus tôt, soit plus tard, parmi des convulsions plus ou moins violentes, il aboutira à des changements profonds dans les conditions économiques, sociales et politiques de lExtrême-Orient et à des modifications radicales dans les positions respectives des deux races, la jaune et la blanche.

    Devant ces éventualités redoutables que pouvons-nous faire ? Peu en apparence, beaucoup en réalité. Groupons-nous plus résolument que jamais autour de la seule force capable de tenir tête à ces nouveaux orages et de fournir le seul point solide où sappuieront les reconstructions de lavenir. Est-il besoin de la nommer ? Cest lEglise catholique. Son passage bienfaisant à travers tant de siècles, le rôle quelle a tant de fois joué dans la formation des peuples, sa constitution si forte dans sa simplicité, sa doctrine toujours inchangée et sûre delle-même, le calme défi quelle oppose à toutes les attaques du dehors ou du dedans, laccueil maternel et égal pour tous quelle fait à toutes les races, rien de tout cela nest ignoré des grands peuples païens de lExtrême-Orient. Ils en sont étonnés ; puissent-ils en être fascinés ! Car, entre toutes les qualités que nous leur reconnaissons, le bon sens nest certes pas la dernières. Ils nadmettront pas longtemps, si jamais ils ladmettent, quune société puisse se passer dune morale et quune morale tienne debout sans une religion. Et le jour viendra où, comparant les efforts qui pendant des siècles se seront donné carrière sur leur sol, ils sapercevront que celui du catholicisme a été le plus désintéressé, le plus patient, le seul vraiment religieux. Ils le comprendront mieux si nous leur donnons ici, en France, le spectacle dune cohésion compacte, disciplinée, agissante entre catholiques, et si leurs étudiants, espoir de leur avenir, aux prises chez nous avec tant de difficultés et de dangers dordre matériel, intellectuel et moral, voient plus souvent la main des catholiques se tendre fraternellement vers eux pour les arracher aux milieux où ségare et se désoriente leur jeunesse pourtant si riche de sains atavismes, de vive intelligence, dactivité courageuse et de patriotique idéal.

    (Nouvelles Religieuses) J. de GUÉBRIANT,
    Arch. tit. de Marcianopolis,
    Ancien Vic. Apost. de Canton.

    1926/140-146
    140-146
    Guébriant
    Chine
    1926
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