Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Actions de grâces

Actions de grâces
Add this

    Actions de grâces

    Depuis quelques années ma santé faiblissait. Sorti de la brousse, où le grand air et les courses incessantes entretenaient lappétit et la santé, pour fonder un séminaire pour la race dioy, javais donné à cette uvre tout mon cur, si bien que, seul durant 18 ans, avec un catéchiste pour les lettres chinoises, je ne pris quasi jamais de vacances. Aussi, quoique bâti, au dire des confrères, pour vivre cent ans, je dus avouer que larc a parfois besoin dêtre détendu, sinon la corde casse ; et cest ce qui est arrivé. Deux mois de repos forcé ne mayant pas remis à flots, Mgr dut moctroyer un voyage à Hongkong. Je partis le 1er avril ; Sa Grandeur espérait me revoir en Septembre, renfloué pour trente nouvelles années de mission. Moi aussi, je quittai plein despoir, laissant mon cur au séminaire aux pieds de Marie Immaculée, notre Patronne.

    Lon me disait : Sur la route il y a des bandits. Rien de moins douteux ; mais jusquici ils avaient respecté les Européens. Une seule fois ils avaient imposé les missionnaires de 3 piastres par tête et dix cents par charge de bagages et ils les avaient laissés aller. Trois piastres, me disais-je, ce nest pas un désastre. Je me mis donc en route, convaincu que les hauts plateaux du Yunnan, le vent, qui y souffle à décorner des bufs, auraient bientôt débarrassé ma tête des miasmes, qui sy étaient amoncelés depuis si longtemps ; et que la vue du chemin de fer, des vapeurs, surtout des autos et des aéroplanes, que je navais encore vus que sur le papier, me réconcilieraient avec la civilisation et me débroussailleraient.

    Les quatre premières journées de route furent tranquilles ; les pillards ne parurent pas, soit quil ny en eût réellement pas, soit que la proie leur parut trop maigre. Le cinquième jour, deux lieues avant létape ordinaire, jarrivai à la ville de Lopin. Cétait jour de foire. Aussitôt la chaise posée, me voilà entouré de curieux. Où va le Père ? A Yunnanfu. Impossible ! Il faut coucher ici et attendre : des milliers de brigands infestent le pays et détroussent les voyageurs, même de leurs habits. Cinq Anglais sont à lauberge attendant une escorte. Que le Père attende, lui aussi, pour partir avec eux. Jétais néanmoins décidé à continuer mon chemin. Mais les exhortations à nen rien faire furent si pressantes que je devins hésitant. Sur ces entrefaites, le boy des Anglais, descendus à lauberge, sétait joint à la foule pour me dissuader de continuer ma route et il minvitait à voir ses maîtres. Ainsi fut fait. Cétait le ministre protestant de Ganchouen avec sa femme, son fils, sa fille et une diaconesse. Voyageant avec de nombreux bagages, ils avaient voulu voir le mandarin local pour lui demander une forte escorte. Ce fonctionnaire, sans les voir personnellement, leur avait fait dire dattendre une occasion propice, et ils étaient là à se morfondre depuis 3 jours. A mon tour je fis saluer le mandarin, qui me fit répondre dattendre aussi. Après une telle réponse, je ne pouvais partir seul. Les jours suivants, parvinrent des nouvelles de plus en plus alarmantes : chaque jour des villages pillés et brûlés, des richards emmenés comme otages. Un pillage eut même lieu à deux kilomètres seulement de la ville où nous étions. Entre temps, arrivèrent 300 réguliers pour renforcer la garde nationale de Lopin, bien armés et abondamment pourvus de munitions. Nous avions espéré être escortés par eux. Notre espoir fut déçu. Nous neûmes pour escorte que 120 hommes, pris dans la garde nationale, que le mandarin envoyait à la rencontre dune caravane de marchands venant de Yunnanfu. Invités par le mandarin à nous mettre en route en pleine nuit, nous envoyons voir et demander si lescorte est elle-même prête à partir. Tous ces braves sont encore au lit, et ils nous font dire de prendre les devants. Nous préférons les attendre. Ce nest quau jour que nous partons, et nous ne sommes rien moins que rassurés en voyant notre escorte composée à peu près uniquement de jeunes gens inexpérimentés, qui savent à peine charger et décharger leur arme et qui nont jamais encore affronté le danger. Tout en marchant, plusieurs dentre eux pleuraient, dautres se plaignaient de navoir que de mauvais fusils. Les fréquentes exhortations de leurs chefs ne parvenaient pas à les rassurer ni surtout à leur donner lardeur guerrière.

    Arrivés à Tsintolo, nous comptions continuer après une courte halte, car létape est longue jusquà Setsong. Mais nos braves navaient pas encore déjeuné ; et ce nest quà 11 heures seulement que nous pûmes nous remettre en route. Le pasteur, comme sous lempire dun sinistre pressentiment, me disait fréquemment : Je crains un malheur. Les soldats de lescorte ne sont que des enfants ; jamais ils ne pourront se battre. Nous navons à compter que sur protection de lEsprit qui est au ciel. De mon côté, je mettais mon espoir en Marie Immaculée et dans les prières de nos Pères et de mes élèves. je fis un vu à la Très Sainte Vierge, et désormais le chapelet ne quittera pas ma main.

    Depuis plusieurs années, la montagne de Pienchan est le repaire danciens soldats débandés. Avant darriver au village de Pienchan, la route doit franchir deux cols, dont les abords sont embroussaillés de petits sapins, derrière lesquels il est facile de se dissimuler. Si nous avions été attaqués à lun de ces cols, personne de la caravane ne serait sorti vivant de laventure. Marie Immaculée, sans cesse invoquée, veilla sur son enfant.

    Nous grimpâmes donc la côte. Mais, avant de passer le premier col, vu lheure déjà avancée, nous décidâmes de passer la nuit dans un petit village, jadis prospère, mais plusieurs fois saccagé et incendié, qui se trouvait là. A grandpeine nous y trouvâmes le riz suffisant, mais de légumes point. Les sentinelles étant postées aux bons endroits sur la route et dans les fourrés, nous nous étendîmes tout habillés sur nos literies, posées sur la terre nue ; car ni lits ni planches disponibles dans cette localité. Plusieurs fois nos sentinelles aperçurent celles des brigands, ils en étaient glacés deffroi. Aussi de bon matin, après un maigre déjeuner, il fallut toute léloquence du chef de la garde pour décider ses hommes à marcher ; ces pauvres jeunes gens faisaient peine à voir tant ils étaient pâles. Plusieurs fois je demandai au chef si réellement il pourrait nous protéger. Daprès lui, il ny avait aucun doute à avoir ; bien plus, les brigands qui oseraient lattaquer étaient des hommes voués à la mort !!!!

    Tantôt en chaise, tantôt à pied et un chapelet succédant à un autre, javançais avec mes compagnons, précédés dune cinquantaine de soldats et suivis du reste de la troupe.

    Voici le premier col. Les plus braves de lescorte avec le chef fouillent les coins et les recoins. Pas âme qui vive ; et pourtant sur la route il y a encore des charbons allumés. Ils nous craignent, conclut le chef, allons de lavant ! Et la marche reprit, et les chapelets aussi.

    Nous voici au second col. Nouvelles investigations ; deux ou trois hommes sont vus, fuyant devant nous, mais personne qui soit là à laffût pour nous surprendre. Victoire ! clame le chef, nous navons plus rien à craindre. Et nous arrivâmes au village de Pienchan, où nous goûtâmes du meilleur appétit.

    Voici maintenant la descente. Après les déclarations rassurantes du chef de notre escorte, mabandonnant à un sentiment de sécurité, je commençais un chapelet dactions de grâces, quand un cri retentit : Des gens armés sortent de Siaochekiao et semblent fuir devant nous. Nous continuons notre chemin. Mais après avoir passé le village, qui est à cheval sur la limite des territoires de Lopin et de Setsong, et le ruisseau qui coule là, voilà que les prétendus fuyards de tout à lheure sont sur nos pas, et, se mettant en ligne, tirent sur nous. Dautres sortant du village nous mettent en joue. Les porteurs affolés, déposant chaises et bagages, courent se mettre à labri de la fusillade. Une balle traverse ma chaise de part en part, mais sans matteindre. Mon guide, un chrétien dune fidélité à toute épreuve et dun dévouement sans bornes, maide à sortir de chaise et, me tenant par la main, mentraîne vers la montagne. Un instant de retard et jétais perdu. Tandis que la fusillade continue et que les balles sifflent autour de nous, mon guide et moi, nous continuons notre course aussi rapide que le permettent mes faibles jambes. Je tombe, mais je me relève. Sans cesse stimulé par mon compagnon, quoique essoufflé, je reprends ma course, appelant Marie Immaculée à mon aide.

    Je croyais avoir couru assez longtemps pour être enfin à labri des balles, quand japerçois inopinément, à un tournant, un bandit nous mettre en joue et faire feu. Ni le guide ni moi ne sommes touchés. Nous revenons aussitôt sur nos pas pendant quelques instants ; ensuite, dans le but de dépister notre agresseur, nous nous enfonçons vivement dans un ravin, que nous suivîmes je ne saurais dire pendant combien de temps, pour courir ensuite à travers les champs de blé et colza dans la direction de Setsong. A un moment donné japerçus notre pauvre escorte débandée et fuyant devant les brigands qui la poursuivaient. Au début de laffaire, les nôtres avaient essayé de faire face aux bandits, mais bientôt, leur chef prenant la fuite, tous lavaient suivi en désordre. Ils ont à déplorer la mort dune dizaine des leurs et la perte dune vingtaine de fusils.

    Pendant que jétais à considérer, atterré, la débâcle de lescorte, un nouveau coup de fusil éclate tout à coup derrière nous. Nous nous tâtons mon guide et moi ; grâces à Dieu nous sommes indemnes. Malgré Létat de fatigue extrême où je me trouve, limminence du danger me donne de nouvelles forces et, toujours tiré par mon compagnon, je reprends ma course. Peu après, jai la surprise aussi agréable quinattendue de rencontrer mes porteurs de chaise ; ils mavaient repéré, je ne sais comment, au cours de ma fuite, et me rejoignaient portant mon bagage (heureusement fort léger), quils sétaient divisé, et ma literie, quils avaient eu la présence desprit de retirer de ma chaise. Mon guide, exténué, pleurait de pouvoir plus me tenir et me tirer par la main. Alors les porteurs, poussant jusquau bout leur dévouement, prirent sa place. Mais, me voyant incapable de marcher, ils me portèrent à tour de rôle sur leur dos jusquà une lieue de Setsong ; là, nous rencontrâmes la garde de cette ville, envoyée durgence à notre secours. Cétait le salut.

    Mais comment moi, qui ne pouvais faire à Lanlong que de courtes promenades, ai-je pu fournir une course de plusieurs lieues à travers champs et ravins dépourvus de sentiers ? Comment les deux coups de fusil, tirés sur moi presque à bout portant, ne mont-ils pas atteint ? Tous ceux à qui dans la suite je raconterai cette aventure diront et je dirai avec eux : Le doigt de Marie Immaculée est là. Je lui dois la vie, et plus que jamais je dois lui témoigner mon amour et la faire aimer.

    Mais quétaient devenus mes compagnons de route ? Le ministre voulut sauver sa femme ; celle-ci prit dans ses bras sa fillette, quune balle frappa mortellement juste à ce moment. La pauvre mère, effrayée, resta comme clouée au sol, incapable de fuir. Le ministre courut alors se cacher dans un ravin tout proche. Les bandits ly poursuivirent, et, layant rejoint, lassommèrent. Après lavoir dépouillé de ses habits, ils le lardèrent de coups et laissèrent son cadavre ainsi mutilé dans le ravin. Quant aux autres, aussitôt entourés et mis dans limpossibilité de fuir, ils furent ensuite emmenés par les bandits qui sapproprièrent aussi leurs bagages. Seul javais échappé providentiellement, grâce à la protection spéciale de la Très Sainte Vierge Marie.

    A mon arrivée à Setsong, la foule me témoigna spontanément sa sympathie. Au prétoire, où je reçus lhospitalité, le mandarin, indigné de ce qui était arrivé, ne cessa de vitupérer contre son collègue de Lopin, quil rendit responsable du succès remporté par les bandits. Il minvita à dîner ; mais, encore sous le coup des fortes émotions par lesquelles je venais de passer, je fus dans limpossibilité de faire honneur au repas si aimablement offert. Je priai le mandarin de soccuper du pasteur protestant et de sa fille assassinés ainsi que des membres encore vivants de sa famille aux mains des bandits ; il me promit de donner tous ses soins à cette malheureuse affaire.

    Quant à la continuation de mon voyage, il me conseilla dabandonner la route commerciale, où je risquais de faire encore de mauvaises rencontres (de fait, sur deux points de la route, deux partis de pillards étaient à laffût), pour prendre une autre route plus longue dun jour, mais peu fréquentée, partant beaucoup plus sûre ; du reste il me donna une escorte de 50 hommes pris sur sa garde, qui maccompagnèrent jusquà mi-route de Louisy. Parvenu à ce point, je rencontrai providentiellement (vraiment Marie Immaculée me continuait sa spéciale protection) un détachement des gardes du lieu, qui me firent escorte jusquà Louisy, dont le mandarin se montra lui aussi très aimable et me fit conduire par un peloton de son excellente garde jusquà proximité de la résidence du P. Rossillon, un ancien condisciple du Séminaire de la rue du Bac. Quelle douce et vivifiante soirée je passai chez ce gai et zélé confrère ! Il me fit oublier, en partie du moins, les tribulations par lesquelles je venais de passer. Les chrétiens lolos du Père, qui sont la terreur des bandits, se chargèrent de me faire parvenir sans encombre jusque chez le P. Deschamps, et ceux de ce dernier jusquà Keoukay, station de chemin de fer où je pris le train pour Yunnanfu.

    A lEvêché de Yunnanfu, où jeus le bonheur de passer les fêtes de Pâques, je fus lobjet des plus affectueuses et des plus charitables attentions de Monseigneur de Gorostarzu et du Procureur, le P. Guilbaud. Jamais je noublierai leurs bontés.

    Jallais poursuivre mon voyage, quand la nouvelle arriva que des brigands, réunis au nombre de 2.000 environ, venaient de couper la voie ferrée, de capturer deux Français de la ligne et menaçaient de faire sauter les ponts, si les otages quils venaient de prendre nétaient pas rachetés. Dans ces conjonctures, jeus de nouveau recours à Marie Immaculée et jintéressai à la chose les Surs de St-Paul de Chartres et leurs enfants. La Bonne Mère entendit tant de ferventes supplications en donnant la victoire aux soldats des généraux Long Yun et Fou Joyu, envoyés contre les bandits. Les réparations effectuées, les trains purent reprendre leur marche, mais, vu le danger encore possible, ils étaient gardés militairement.

    En arrivant à Laokay, à la vue du drapeau français, un grand merci, venant du fond du cur à ladresse de Marie Immaculée jaillit de mes lèvres. Comme marque tangible de ma reconnaissance, je me promis, dès ce moment, de faire connaître, par la voie du cher Bulletin, la protection si visible et si efficace, dont Marie Immaculée venait de me faire bénéficier. Puissé-je, ce faisant, augmenter la confiance de tous en Marie, des missionnaires surtout, qui courent tant de dangers et se livrent à tant de travaux pour promouvoir le règne des Curs Immaculés de Jésus et de Marie !

    G. VILLIATTE
    Missionnaire de Lanlong.
    1927/429-435
    429-435
    Villiatte
    Chine
    1927
    Aucune image