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A propos de l’érection d’une préfecture et de deux Vicariats Apostoliques Chinois au Sutchuen

A propos de l’érection d’une préfecture et de deux Vicariats Apostoliques Chinois au Sutchuen. La vive impulsion qu’ont donnée, en ces dernières années, à la formation des clergés indigènes dans les Missions, les Souverains Pontifes Benoît XV et Pie XI, porte déjà et portera les fruits qu’on est en droit d’en attendre. Aussi ne sommes-nous pas surpris de voir la question à l’ordre du jour. Elle passionne, peut-on dire, ceux qui s’intéressent à la conversion des pays infidèles.
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    A propos de l’érection d’une préfecture et de deux Vicariats Apostoliques Chinois au Sutchuen.
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    La vive impulsion qu’ont donnée, en ces dernières années, à la formation des clergés indigènes dans les Missions, les Souverains Pontifes Benoît XV et Pie XI, porte déjà et portera les fruits qu’on est en droit d’en attendre. Aussi ne sommes-nous pas surpris de voir la question à l’ordre du jour. Elle passionne, peut-on dire, ceux qui s’intéressent à la conversion des pays infidèles.

    Mais n’y a-t-il pas chez eux, parfois, quelque indiscrétion ? A les entendre, il semblerait vraiment que les Missions, privées de leurs conseils, n’ont jusqu’ici rien su faire ; que les sages directives de Rome ne suffisent plus aux Vicaires Apostoliques et aux missionnaires, mieux placés pourtant que qui que ce soit pour juger de l’application la plus fidèle qui puisse en être faite dans les Missions qui leur sont confiées. Car voilà qu’autour de ces directives bien des mouches se sont mises à bourdonner, qui rappellent celles qui, ail temps de la guerre, bourdonnaient à l’arrière leur stratégie prétentieuse. Beaucoup de ceux à qui la critique est aisée, — car elle est de leur métier, qui n’est pas le nôtre, — n’ont guère ménagé, de leurs bureaux de tout repos, à l’égard de ceux qui luttent au front toujours dur des Missions, les procès de tendance ou les capitolins avertissements.

    Les Vicaires Apostoliques et les missionnaires de la Société des Missions-Etrangères. qui, de 1702 jusqu’à nos jours, ont travaillé au Sutchuen, méritent-ils, pour leur part, le reproche d’avoir négligé, ou, du moins, relégué au second plan la formation d’un clergé indigène ? Auraient-ils oublié que la fin principale de la Société des Missions-Etrangères, — le premier de ses devoirs, écrivait naguère notre vénéré Supérieur Général, Mgr de Guébriant, — est, de par sa fondation, la création de clergés indigènes ? Les faits et les chiffres donneront, nous l’espérons, à cette question une réponse suffisamment éloquente.

    I. — Les Missions-Étrangères et le Clergé indigène
    de 1702 à 1860.

    Le premier Vicaire Apostolique du Sutchuen fut Mgr Artus de Lionne (1), de la Société des Missions-Etrangères. Sacré à Foutcheou ( Foukien ) en 1700, il fut appelé à Rome, pour traiter de questions touchant les Missions. Ne pouvant ainsi se rendre dans son Vicariat, Mgr de Lionne y envoya deux missionnaires de la Société des Missions-Etrangères, les PP. Basset et de la Baluère, auxquels furent adjoints deux missionnaires de la Congrégation des Lazaristes, MM. Appiani et Mullener. Ils arrivèrent au Sutchuen en 1702.

    Il restait alors fort peu de traces des chrétientés florissantes qu’un demi-siècle auparavant, avaient fondées dans cette province deux Pères Jésuites, les PP. Buglio et Magalhaens. L’invasion du fameux rebelle Tchang Hien-tchong, qui mit le Sutchuen à feu et à sang, les avait détruites ou dispersées. Nos missionnaires, soucieux dès leur arrivée de former des sujets pour le sacerdoce, ne pouvaient donc guère songer à les choisir au Sutchuen. Le P. Basset, ayant dû faire, en 1703, un voyage aux frontières du Chensi, en ramena trois enfants de vieux chrétiens, et le P. de la Baluère se chargea de leur éducation. Une persécution survint, qui contraignit les missionnaires à l’exil. Les élèves y suivirent le maître. Deux furent envoyés ensuite au Séminaire général des Missions-Etrangères, à Siam, où ils achevèrent leurs études. Ordonnés prêtres, ils revinrent travailler au Sutchuen, où, même sous l’épiscopat de Mgr Mullener, lazariste, ils continuèrent à dépendre de la Société des Missions-Etrangères.

    L’un d’eux, M. André Ly, prêtre remarquable par sa science, sa vertu, son zèle, devait plus tard, de 1746 à 1756, durant un nouvel exil des missionnaires, administrer seul, ou presque seul, et soutenir au milieu de difficultés de toutes sortes, les chrétientés du Sutchuen et du Kouytchéou. Il consigna les détails de son administration dans un journal écrit en latin, et l’aisance avec laquelle il manie cette langue montre combien sa formation avait été sérieuse ( 2 ).

    Le P. Basset mourut à Canton, en 1707 ; quant au P. de la Baluère, il put revenir au Sutchuen en 1715, mais la mort l’enleva la même année.

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    (1) Fils du Ministre de Louis XIV.
    (2) Diarium Andreæ Ly. — Paris, Picard. 680 pages in-8o.


    De 1712 à 1742, la Mission du Sutchuen fut sous l’autorité de Mgr Mullener, lazariste. Il eut comme collaborateurs quelques missionnaires de différentes congrégations et, ce qui est admirable, quatre prêtres indigènes formés par ses soins. Car lui aussi eut grandement à cœur la formation d’un clergé indigène. Missionnaire, puis Vicaire Apostolique, il réunissait chez lui les enfants qui lui offraient quelque espérance, et, avec beaucoup de peine, au milieu des fréquentes et longues interruptions que réclamait l’exercice de son ministère, les enseignait lui-même. Trois de ses élèves au moins furent envoyés au Collège de la Sainte-Famille, à Naples ; et huit prêtres indigènes, à notre connaissance, lui durent le bienfait de leur éducation cléricale.

    A Mgr Mullener succéda, en 1742, un religieux dominicain, Mgr Maggi qui mourut bientôt, en 1744.

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    L’administration du Sutchuen fut alors confiée à Mgr de Martiliat, des Missions-Etrangères de Paris, qui, en 1739, avait été nommé Vicaire Apostolique du Yunnan. Si court que fut le temps de son administration, — car, en 1746, la maladie le contraignit à retourner en France, où il mourut, — il envoya plusieurs élèves au Séminaire général des Missions-Etrangères à Siam.

    Une violente persécution, qui sévit de 1746 à 1756, ne permit pas aux missionnaires de rester ou d’entrer au Sutchuen. Et quand, en 1753, un décret de la Propagande confia définitivement le Sutchuen à la Société des Missions-Etrangères, la situation semblait désespérée. C’est à peine s’il restait quatre mille chrétiens, dispersés dans les provinces du Sutchuen, du Kouytchéou et du Yunnan. Trois prêtres indigènes s’en divisaient alors l’administration.

    Mais Dieu suscita un apôtre qui allait restaurer, ou plus exactement édifier sur de nouvelles bases, solides désormais, l’Eglise du Sutchuen. C’était François Pottier, des Missions-Etrangères de Paris.

    Venu en 1756, il devait, comme Provicaire d’abord de Mgr Reymond, — mort avant d’avoir pu pénétrer à l’intérieur de la Chine, — puis comme Vicaire Apostolique, administrer pendant trente-cinq ans, au milieu de persécutions toujours renaissantes, ( il eut à subir lui-même la prison et les tortures, ) la Mission du Sutchuen, dont dépendaient encore le Yunnan et le Kouytchéou.

    Grâce à l’aide que lui apportèrent huit jeunes missionnaires venus de France et quatre prêtres chinois envoyés par la Mission du Foukien, qui était alors administrée par la Société des Missions-Etrangères, Mgr Pottier put non seulement créer et développer les œuvres d’évangélisation, qui firent de son épiscopat une période admirablement féconde (1), mais encore donner à son œuvre de prédilection, celle du clergé indigène, un essort sérieux et durable. Sous son impulsion vigoureuse, missionnaires et prêtres indigènes s’efforçaient de recruter des élèves offrant quelque espérance. Ils les prenaient à leur suite et faisaient prêter à ceux qu’ils trouvaient aptes le serment de persévérance. Ils les initiaient alors aux exercices spirituels et aux premiers éléments du latin. Ceux qui étaient demeurés fidèles dans cette première épreuve, prêtaient un second serment, d’obéissance, et étaient envoyés au Séminaire général des Missions-Etrangères à Siam ; puis, après sa destruction, en 1767, par les Birman, à celui de Pondichéry. Sur une trentaine d’élèves confiés ainsi au Séminaire général, onze au moins furent ordonnés prêtres et travaillèrent au Sutchuen.

    Mais cet envoi de jeunes gens à un Séminaire général si lointain ne pouvait aller, on le devine aisément, sans de graves inconvénients. Aussi Mgr Pottier se décida-t-il à fonder à Long-ki, au Yunnan, en 1780, un séminaire proprement dit, le premier de la Mission. Des persécutions locales le firent bientôt transférer à Lo-lan-kéou, au Sutchuen. Les humbles ressources de la Mission ne permirent pas au début d’y recevoir plus d’une dizaine d’élèves. Mais si grande était l’importance que Mgr Pottier attachait à cette œuvre, qu’il n’hésita pas, pour lui donner de l’accroissement, à vendre une propriété de la valeur de 700 taëls, que la Mission possédait à Gan-io ; ce qui permit à quarante prêtres indigènes environ, d’y recevoir, de 1780 à 1814, leur formation totale ou partielle, et cela au milieu de troubles et d’alertes continuels.

    Plusieurs prêtres indigènes furent toutefois ordonnés sans avoir été soumis auparavant à la discipline d’un séminaire. La formation acquise auprès des missionnaires qui s’étaient chargés de leur éducation leur donna accès au sacerdoce, bien qu’ils n’eussent que des notions fort rudimentaires de latin (2). De ce nombre furent le Bienheureux martyr Augustin Tchao, et- Benoît Sen, qui mourut, confesseur de la foi, dans les prisons de Sutin, en 1786. C’est au Vénérable Moye, dont ils étaient les fervents disciples, que tous deux durent leur formation.

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    En 1785, la persécution redouble d’intensité. Mgr de Saint-Martin, nommé en 1780 coadjuteur de Mgr Pottier, est arrêté avec trois missionnaires ; ils sont conduits sous escorte à Pékin et incarcérés. Les PP. Devaut et Delpon succombent dans leur prison ; Mgr de Saint-Martin et le P. Dufresse ne peuvent rentrer au Sutchuen que trois ans plus tard. Mgr Pottier, que la Mission du Sutchuen honore à juste titre comme son véritable fondateur et le créateur de son clergé indigène, va recevoir au ciel, en 1792, la récompense de ses longs travaux. Douze prêtres indigènes ont reçu de ses mains l’onction sacerdotale. En 1801, Mgr de Saint-Martin meurt à son tour, après avoir, durant les neuf années de son administration épiscopale, imposé les mains à neuf lévites chinois.

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    (1) A sa mort, en 1792, la Mission du Sutchuen comptait près de 14.000 confessions annuelles. — V. Vie et Apostolat de Mgr Pottier, par L. Guiot. — Téqui, éditeur,
    (2) Mgr Pottier avait obtenu de Rome la faveur de pouvoir ordonner six prêtres sachant seulement lire le latin et ne le comprenant pas ; on les appelait les prêtres non-latins.


    Mgr Dufresse lui succède. Il convoque à Chungking, en 1803, le premier Synode de Chine. Sur 14 prêtres présents, 13 étaient indigènes ; et les statuts qui y furent élaborés, furent jugés si sages et si bien adaptés à la vie apostolique que Rome les proposa comme règle de conduite à tous les missionnaires de Chine.

    Sous la paternelle direction du P. Hamel, son premier supérieur, le Séminaire de Lo-lan-kéou prospérait ; mais il ne pouvait contenir plus de vingt élèves, et les ressources de la Mission ne permettaient pas de l’agrandir. Mgr Dufresse eut alors recours au Collège général des Missions-Etrangères, qui venait d’être transféré dans l’île de Pinang, en Malaisie. Le Bienheureux, dont l’ambition était de donner chaque année deux nouveaux prêtres à l’Eglise du Sutchuen, voulait ainsi suppléer à l’insuffisance de Lo-lan-kéou, faire donner aux élèves plus capables une éducation cléricale plus complète, et réserver surtout à ses séminaristes un asile de toute sûreté, pour le temps des persécutions toujours menaçantes.

    Le Séminaire général de Pinang ne trompa point l’espoir que le Sutchuen mettait en lui : de 1808 à 1860, près de cinquante de ses prêtres y achevèrent leur formation cléricale ; et, dans les diverses fonctions de leur ministère, ils se montrèrent en général, par leur piété, leur zèle, leur vertu éprouvée, ouvriers exemplaires. Mais Mgr Dufresse ne put voir ces heureux fruits de sa sollicitude ; s’il eut la consolation de conférer l’ordination sacerdotale à 18 clercs indigènes, ceux-ci n’avaient reçu que l’éducation donnée par le Séminaire de la Mission.

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    De 1814 à 1820, la plus violente des tempêtes secoue et brise la jeune Eglise du Sutchuen, qui compte déjà plus de cinquante mille chrétiens et 31 prêtres indigènes. Pasteurs et fidèles sont traqués et condamnés à une vie cachée ou errante. Le Séminaire de Lo-lan-kéou est anéanti, son petit troupeau dispersé. Mais son souvenir brillera désormais de l’auréole qui couronne le front de ses enfants martyrs. Parmi ceux-là en effet, qu’y a formés le bon P. Hamel, trois partagent le sort de leur évêque Mgr Dufresse et de leur confrère Augustin Tchao, scellent leur foi de leur sang, et l’Eglise les a, en même temps que les Bienheureux Dufresse et Tchao, proclamés Bienheureux (27 mai 1900). Ce sont les Bienheureux Joseph Iuen, Paul Lieou et Thaddée Lieou. Huit autres prêtres indigènes périssent dans la fuite, dans l’exil ou sous la cangue.

    Là-bas, aux confins du Sutchuen et du Yunnan, au bord d’un ravin sauvage, dans la solitude des ruines, une tombe est restée debout, aux pieds de laquelle le missionnaire s’agenouille avec émotion. “Ici repose, dit l’inscription, Thomas Hamel, prêtre français, mort en 1812, qui, pendant 32 ans, en ce lieu même, se dévoua à la formation du clergé indigène”. — Ainsi donc, il y a plus de cent ans, un missionnaire a consumé, dans cette retraite perdue, 32 ans de sa vie, à l’œuvre du clergé indigène. Il a formé un séminaire de martyrs, et il les a précédés au ciel pour y préparer leur couronne.

    Devant de tels souvenirs de famille, combien pèsent légères sur la conscience des missionnaires du Sutchuen les critiques, qu’à eux, aussi bien qu’à tous leurs confrères de Chine, on a si peu ménagées !

    Ne lisions-nous pas, il y a peu de temps, dans un journal catholique, ces lignes effarantes : “L’Eglise en Chine. Elle s’organise pour créer un clergé indigène. Neuf séminaires fonctionnent déjà, trois sont en construction et trois autres en projet”.

    Et sur les neuf séminaires signalés comme étant en activité, aucun ne relève de la Société des Missions-Etrangères ! A la lecture de cet entrefilet, les nombreux lecteurs du journal auront naturellement conclu que, jusqu’ici, les missionnaires de Chine, — et ceux de la Société des Missions-Etrangères en particulier — s’étaient fort peu intéressés à cette œuvre du clergé indigène. Et c’est ainsi que s’écrit l’histoire par les historiens tendancieux !

    Lorsqu’en 1820, il fut donné à la province de jouir de quelque accalmie, la Mission du Sutchuen se trouvait avoir perdu ; dans la tourmente, presque la moitié de son personnel. Mgr Fontana, puis Mgr Pérocheau, s’appliquèrent à relever les ruines. Le Séminaire de la Mission fut reconstitué, mais bien loin, à Moupin, à l’extrémité de la province, dans les marches thibétaines, où ne pourrait guère l’atteindre la haine des persécuteurs. Le premier Supérieur en fut le Bienheureux Imbert, qui fut nommé ensuite évêque de la Corée, où il reçut la palme du martyre. Les élèves les mieux doués continuaient à être dirigés sur Pinang pour y recevoir une éducation plus parfaite.

    De 1820 à 1861, une trentaine de prêtres indigènes furent ordonnés par Mgr Fontana, et 38 par Mgr Pérocheau.

    Pour résumer cette première période, la Société des Missions-Etrangères, depuis qu’elle fut chargée de l’évangélisation du Sutchuen jusqu’en 1861, forma et donna à cette province environ 115 prêtres indigènes.

    A cette date, la moisson, féconde par le sang de nos martyrs, avait germé et grandi ; la Mission du Sutchuen comptait déjà soixante-dix mille chrétiens. Aussi les Missions du Yunnan et du Kouytchéou, rattachées depuis plus d’un siècle à celle du Sutchuen, avaient-elles été, en 1843 et 1849, rendues à leur autonomie. Et, en 1856 et 1861, le Sutchuen venait d’être lui-même partagé en trois Vicariats Apostoliques (Sutchuen occidental, oriental, méridional) (1).

    Chacune de ces Missions allait avoir désormais son Petit et son Grand Séminaire propres et indépendants. Missionnaire du Sutchuen oriental, notre relation se restreindra dorénavant dans les limites de la Mission de Chungking ; mais les statistiques témoignent que les Missions séparées, tout aussi fidèles à notre commun et glorieux passé, n’ont pas montré moins de zèle et de constance pour le recrutement et la formation du clergé indigène.

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    (1) En 1910, du Sutchuen méridional fut détachée la Mission du Kientchang, dont le premier Vicaire Apostolique fut Mgr de Guébriant. Un Séminaire y fut aussitôt fondé, qui a déjà donné plusieurs prêtres.


    II. — Le Clergé indigène de la Mission de Chungking
    de 1861 à 1929.

    Le démembrement du Sutchuen en trois Vicariats laissait à la Mission de Chungking 18 prêtres indigènes. Un des premiers actes de son Vicaire Apostolique, Mgr Desflèches, fut la création, à Choui-ia-tang et à Pékochou, d’un Petit et d’un Grand Séminaire.

    Le nombre des élèves y augmentant sans cesse, les deux établissements ne furent bientôt plus suffisants pour contenir les étudiants. Tant pour économiser le personnel enseignant que pour réduire les dépenses, on décida donc de les réunir en un seul Séminaire dont l’emplacement fut fixé à Pékochou, et le P. Gourdon, supérieur du Petit Séminaire, fut chargé des constructions nécessaires. En 1876 les travaux étaient terminés ; les élèves entraient dans le nouvel établissement, dont le P. Gourdon reçut la direction générale.

    Sous son administration intelligente, douce en même temps que ferme, l’œuvre du Clergé Indigène de la Mission de Chungking entra dans une période de prospérité, qu’à notre avis, il eût été difficile à cette époque de surpasser. On visa à atteindre d’aussi près que possible, soit dans les programmes, soit dans les règlements, à la perfection des séminaires de France. Dans ce but, Mgr Desflèches avait doté l’établissement d’une bibliothèque qui ne laissait guère à désirer. Outre de nombreux ouvrages de littérature latine, de théologie, de philosophie, etc.... elle contenait toute la Patrologie de Migne. La langue latine était non seulement la langue officielle des cours, mais celle encore, et obligatoire même, pour les classes inférieures et pour les récréations.

    Grammaire latine, texte d’Exercices, adaptés à la langue chinoise, faisaient défaut : le P. Gourdon crée dans son séminaire une imprimerie qui, grâce à sa ténacité, ne cessera de se développer, jusqu’à devenir ce qu’elle est aujourd’hui, notre belle imprimerie de la Mission. Il compose une grammaire latine, en usage encore dans plusieurs séminaires de Chine ; édite des ouvrages classiques ; imprime en langue chinoise des livres de piété, autant pour l’édification des chrétiens que pour celle de ses élèves (1).

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    (1) En 1898, les travaux de l’imprimerie devenant de plus en plus nombreux, le P. Gourdon dut quitter la direction du Grand Séminaire pour s’y donner tout entier. — 50 prêtres indigènes environ lui durent leur formation sacerdotale ; et, parmi eux, nombreux étaient encore les survivants qui, au jour de ses noces de diamant, en 1926, purent lui dire : “Les prêtres que vous avez formés à la science et à la piété forment aujourd’hui la plus belle couronne de votre sacerdoce”.


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    Mais, alors que le P. Gourdon pouvait être fier de son œuvre, une terrible bourrasque se déchaîna en 1886, qui, en même temps que nos établissements de la ville de Chungking, anéantit le Séminaire de fond en comble. Les élèves purent fuir à temps et regagner leurs familles ; mais l’un des professeurs, le P. Ouvrard succomba dans la fuite d’émotion et de fatigue.

    Le cœur de l’évêque, Mgr Coupat, était brisé devant tant de ruines accumulées. Fallait-il donc encore recommencer ! Et le P. Gourdon, toujours doux et toujours fort, dont la foi intense ignorait la lassitude ou le découragement, lui disait : “Consolez-vous, Monseigneur, nous recommencerons !”

    Et, aussitôt le calme revenu, il recommença. Aussi, dès l’année suivante, Mgr Coupat pouvait-il écrire : “Lorsque nos Séminaires, la vie et l’espoir de la Mission, furent dispersés par les persécuteurs, j’invitai chaque prêtre à s’occuper avec soin de ces élèves du sanctuaire, chacun dans son poste respectif. J’ai le bonheur d’annoncer que nos élèves sont de nouveau réunis. Ils sont installés à la campagne, dans une maison que nous possédons à Cha-pin-pa. Avec quelques réparations, elle a été vite adaptée à son nouvel emploi provisoire”.

    L’œuvre des séminaires continuait ainsi son cours.
    Mgr Coupat, qui, en 1883, avait succédé à Mgr Desflèches, ne put survivre longtemps à de si lourdes épreuves. Il s’éteignit en janvier 1890. Les deux épiscopats avaient donné à la Mission 51 prêtres indigènes, dont 40 ordonnés par Mgr Desflèches.

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    Mgr Chouvellon, Vicaire Apostolique de Chungking de 1891 à 1924, fut non seulement le créateur des trois établissements d’éducation cléricale dont nous jouissons aujourd’hui, mais sa sollicitude toujours en éveil ne négligea aucun moyen qui pût assurer à ses Séminaires un recrutement toujours plus intense, et une formation plus parfaite.

    Un nouveau Petit Séminaire fut construit à Tientche, dans le district de Chungchow, et recevait en 1893 ses premiers élèves. Deux ans plus tard, l’Ecole probatoire, où nos jeunes aspirants au sacerdoce, tout en achevant leurs études élémentaires de littérature chinoise, se préparent, par les premières études du latin et une formation spéciale, à l’entrée au Petit Séminaire, s’installait dans les nouveaux bâtiments élevés sur les ruines de Pékochou. Et, en 1913, la moderne construction de Tse-mou-chan, à deux lieues de Chungking, recevait les élèves du Grand Séminaire. L’ère du provisoire était terminée.

    Mgr Chouvellon avait souhaité de ne mourir qu’après avoir imposé les mains à 72 disciples. Dieu combla son désir. Car 73 prêtres indigènes de la mission de Chungking reçurent de ses mains l’onction sacerdotale. Y a-t-il beaucoup d’évêques missionnaires, à qui il ait été donné d’offrir à Dieu et à leur Eglise semblable couronne ?

    On connaît l’exclamation admirative, qui jaillit des lèvres de S. S. Benoît XV, lorsqu’un vénérable Vicaire Apostolique de Chine lui eut dit avoir ordonné 40 prêtres : “Quoi ! vous avez ordonné 40 prêtres indigènes !... des prêtres chinois ! — Eh oui ! Saint-Père, des prêtres chinois, des Chinois de Chine !”— Combien plus vive encore et plus spontanée eût été l’admiration du Pontife, si Mgr Chouvellon eût pu lui confier : “Très Saint-Père, j’ai imposé les mains à 73 Chinois, et tous bien de Chine !”

    Depuis la mort de Mgr Chouvellon, ( 1924 ), nos séminaires ont donné vingt nouveaux prêtres à la Mission, ordonnés soit par les Vicaires Apostoliques voisins pendant la vacance, soit par Mgr Jantzen, notre Vicaire Apostolique actuel.

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    Résumons cette seconde période qui n’a trait qu’à la Mission de Chungking. Ses Séminaires lui ont donné, de 1861 à 1929, 154 prêtres indigènes, — dont 80 vivent encore.

    La Mission de Chungking comptant actuellement 63.000 chrétiens, c’est un prêtre indigène pour 800 chrétiens. Et cette proportion est en réalité plus belle, si l’on considère que, il y a vingt ans, le nombre des chrétiens était inférieur de 12.000 à ce qu’il est aujourd’hui. D’autre part, nos divers établissements ecclésiastiques de Chungking contenant actuellement 175 élèves, il. en résulte qu’une moyenne de 360 chrétiens fournit un séminariste. Est-il beaucoup de diocèses, en Europe ou en Amérique, dont la population catholique puisse accuser de semblables pourcentages ?

    Peut-être, dès lors, quelque écrivain de notre jeune église catholique chinoise se permettra-t-il un jour, fier de la comparaison, de donner au clergé des vieilles nations chrétiennes ses directives au sujet du recrutement sacerdotal !

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    Ainsi donc, les Vicaires Apostoliques et les missionnaires de la Société des Missions-Etrangères, qui ont travaillé au Sutchuen, n’ont pas cessé un instant, — au milieu d’incessantes persécutions et de difficultés de toutes sortes, — de faire aller de pair avec les œuvres d’évangélisation, celle qui demeura toujours leur premier but, nous allions dire leur raison d’être, la création d’un clergé indigène. Nous avons vu se succéder la belle lignée de nos Vicaires Apostoliques : aucun n’a passé sans avoir donné des prêtres au Sutchuen. Chaque année, de nouvelles ordinations sont venues combler les vides que fait la mort, suppléer à la pénurie des missionnaires, et même étendre plus loin le champ de l’apostolat.

    Actuellement notre Grand Séminaire compte 46 élèves, dont quelques-uns, ayant satisfait aux six ans d’étude, sont employés comme professeurs au Petit Séminaire, à 1’Ecole probatoire ou dans les écoles paroissiales. Au Petit Séminaire, six divisions forment un total de 50 étudiants, tandis que l’Ecole probatoire a peine à contenir ses 79 élèves.

    Les programmes de ces établissements sont conformes, autant que faire se peut, aux prescriptions du droit canon, et aux instructions données en ces derniers temps par les Souverains Pontifes.

    Pour que nos prêtres indigènes ne puissent se trouver, dans les sciences profanes et la littérature chinoise, en état d’infériorité avec les élèves des écoles gouvernementales ou les étudiants qui reviennent de l’étranger, on donne au Petit Séminaire l’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur, tels que les programmes prescrits par les circulaires ministérielles les ont mis en vigueur dans les écoles officielles.

    Est-il besoin d’ajouter que cette œuvre des séminaires a pesé et pèse encore lourdement sur le budget de nos Missions du Sutchuen. Tant de fois elles ont dû assumer la charge des constructions, des reconstructions après les désastres ! Maintenant encore, elles doivent supporter les frais, annuellement fort onéreux, de l’entretien des établissements constitués, et ceux même, en majeure partie, de I’entretien des élèves, auxquels les familles, pauvres en général, sont loin de pouvoir subvenir totalement.

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    Les chiffres et les faits publiés ci-dessus montrent d’une façon évidente que les Vicaires Apostoliques n’ont rien négligé, dans cette partie de la Chine, pour former un clergé indigène aussi bon, aussi nombreux que possible. Peut-on du moins leur faire le reproche de n’avoir considéré dans leurs prêtres chinois que des subalternes, tout au plus bons à être des vicaires placés sous la direction des missionnaires européens ? Les faits, encore ici, parleront d’eux-mêmes.

    Consultons le plus ancien compte rendu annuel d’administration spirituelle, concernant cette Mission, qui soit entre nos mains.

    C’est celui de 1903. Cette année-là, 26 missionnaires et 34 prêtres indigènes exerçaient dans les paroisses le saint ministère. Or, sur 4 paroisses qui se divisent la population chrétienne de Chungking, — la première ville de cette Mission comme importance et comme population, siège de la Préfecture et de la résidence épiscopale — 3 sont dirigées par des prêtres indigènes. Dans le reste de la Mission, sur 32 villes sous-préfectures où il y a une église, 19 ont comme titulaires des curés indigènes et 13 seulement des missionnaires ; les autres européens employés au ministère paroissial occupent des postes de campagne. A maintes reprises, au Sutchuen, la direction des Ecoles probatoires, et même celle des petits Séminaires ont des prêtres indigènes ; et actuellement, dans ces établissements, les prêtres indigènes professeurs sont aussi nombreux que les missionnaires.

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    Bien que, dans cette dernière partie de notre travail, nous ne parlions que de la Mission de Chungking ( Sutchuen oriental ), il nous serait facile de montrer que les autres Vicariats de la province se sont appliqués avec le même zèle et le même succès au recrutement du clergé indigène.

    La dernière division du Sutchuen ayant eu lieu en 1910 par la création du Vicariat de Ningyuanfu ( Kientchang ), comparons les chiffres de cette époque avec ceux du dernier compte rendu.

    Prêtres indigènes Séminaristes
    1911 1928 1911 1928
    Sutchuen Occidental (Chengtu )…. 47 66 120 170
    Sutchuen Oriental (Chungking)….. 48 74 130 175
    Sutchuen Méridional (Suifu )……. 13 39 87 101
    Kientchang (Ningyuanfu )………. 3 7 13 38
    111 186 350 484

    Le même travail de statistique, opéré pour les Missions d’IndoChine, donnerait des résultats au moins aussi concluants. La cause est donc entendue.

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    Accusera-t-on les Missions-Etrangères d’avoir trop longtemps hésité à choisir parmi ses clergés indigènes et à proposer au choix de Rome des prêtres capables d’être évêques et de gouverner une Mission ? Sans mentionner cet évêque indochinois ( Mgr Perez ) que, dès l’année 1691, les Missions-Etrangères, refusant de présenter un des leurs au Saint-Siège, firent élever à l’épiscopat et nommer Vicaire Apostolique de la Cochinchine, rappelons que, au Sutchuen même, Mgr Kerhervé, en 1764 proposa comme évêque M. André Ly : “Il s’acquitterait mieux que moi de cette fonction”, écrivait-il.

    Le Bienheureux Dufresse s’informait auprès du P. Hamel si, parmi les prêtres qu’il avait formés, il en était qui fussent dignes d’être proposés pour l’épiscopat. N’avait-il pas lui-même, dès 1803, montré ce que l’on pouvait obtenir d’un clergé chinois bien dirigé, en menant à bonne fin ce fameux Synode du Sutchuen, où, sur 14 Pères, 13 étaient Chinois, et qui n’en resta pas moins officiellement la norme des Missions de Chine jusqu’à une époque récente ?

    Si, pendant les 40 ou 50 années qui suivirent, les Vicaires Apostoliques se montrèrent très réservés sur cette question délicate, qui donc, s’attribuant une compétence supérieure et bravant le ridicule de son rôle, oserait leur reprocher de n’avoir pas brusquement livré à leur autonomie des chrétientés sortant à peine des catacombes ? Alors que seuls les missionnaires européens jouissaient, grâce aux traités, d’une sorte de statut légal et d’une sécurité précaire, quelle eût été la condition d’un évêque chinois au regard des mandarins, même de rang inférieur ?

    “Orgueil de race”, a-t-on osé écrire malgré tout. A cette injure nous n’opposerons qu’un fait, facile à contrôler puisque tout récent. En 1922, lors des conférences préparatoires au Concile de Shanghai, qui se tenaient à Suifu, il fut demandé, au nom des missionnaires français du Vicariat de Chungking, que de cette Mission fut détaché un Vicariat indigène. D’où vint l’opposition qui fit ajourner le projet ? Des prêtres chinois délégués eux-mêmes.

    Comment, d’ailleurs, la question se posait-elle à cette époque avec un tel renouveau d’actualité ? Aurait-on oublié la Visite Apostolique que le Pape Benoît XV, avant de publier sa Bulle Maximum illud, fit faire en 1919-1920 par un Vicaire Apostolique du Sutchuen, qu’il venait de transférer à Canton ? Visite Apostolique, installation d’un Délégué du Saint-Siège en Chine, tenue du premier Synode général de Chine, nomination des premiers évêques chinois : qui ne voit l’enchaînement ? Nul ne s’étonnera donc que, même avant l’Encyclique Rerum Ecclesiœ, la question de Vicariats chinois à ériger au Sutchuen ait été posée entre les évêques de cette province et le Supérieur de la Société des Missions-Etrangères.

    Dès l’année 1924 chacun des trois Vicariats de Chengtu, Chungking et Suifu, présentait un projet mûrement étudié de partage de son territoire en deux, une moitié devenant Vicariat chinois sous un évêque chinois. Deux raisons surtout n’ont permis l’aboutissement de ces projets qu’après ceux de régions moins éloignées : 1o le désir qu’entretint longtemps S. Exc. le Délégué de venir personnellement étudier la question sur place et les circonstances qui, à diverses reprises, l’empêchèrent d’exécuter ce dessein ; 2o l’étendue des territoires proposés pour les Vicaires indigènes, jugée beaucoup trop grande par la S. C. de la Propagande.

    Désormais tout est fixé. Bonne volonté des missionnaires, bon esprit des prêtres et des chrétiens chinois, prudence du Délégué Apostolique, sagesse du Saint-Siège, ont abouti à une triple décision qui réalise au Sutchuen le vœu des fondateurs de la Société des Missions-Etrangères et que les missionnaires saluent comme le couronnement de leurs longs et durs travaux.

    Voici en quels termes le Cardinal Préfet de la S. C. de la Propagande annonçait au Supérieur des Missions-Etrangères l’érection des deux Vicariats Apostoliques de Chouenking (Shungking) et de Wanhsien et de la Préfecture apostolique de Yachow : “Ces nouvelles “Missions indigènes représentent un succès aussi important que flatteur pour votre Société, “qui recueille aujourd’hui les fruits de nombreuses années de labeur apostolique.

    “Il m’est donc agréable de profiter de cette circonstance pour exprimer à Votre Seigneurie et à votre Société la plus vive reconnaissance de la Propagande”. Deo gratias !

    L. BOURGEOIS, SUPÉRIEUR
    DU GRAND SÉMINAIRE DE CHUNGKING.


    1929/644-658
    644-658
    Bourgeois
    Chine
    1929
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