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A la frontière Sino-Tibétaine 3 (Suite)

A la frontière Sino-Tibétaine II. 1911-1913 (Suite)
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    A la frontière Sino-Tibétaine
    II. 1911-1913
    (Suite)

    La Révolution anti-dynastique. Après le départ de Tchao eul fong pour Chengtu, son lieutenant, Fou houa fong, chargé par intérim du Gouvernement des Marches tibétaines, se dirige sur Taou où les pasteurs des plateaux troublaient, par une lutte sans trêve, la paix du pays. Un bataillon savance sur la lamaserie de Yukho et sen empare. De Taou, le Commissaire Impérial rejoint la route du sud, passe à Hokheou où deux français, Messieurs Kérihuel et Auffray, jetaient un pont sur le Yalong, et rentre au camp de Batang où lavait devancé la nouvelle de la révolution anti-dynastique.

    A loccasion dun emprunt signé par le Gouvernement de Péking avec les nations étrangères, les nationalistes répandent le bruit que les Mandchous ont vendu la Chine aux étrangers et réclament largent quon avait souscrit pour la construction des voies ferrées. A Chengtu, lautorité de Tchao eul fong paraît, un instant, calmer les esprits quand, dans les derniers jours daoût, la grève devient générale. Le nouveau vice-roi proclame la loi martiale et les réformistes font appel aux sociétés secrètes toujours prêtes à profiter des circonstances.

    Dans la vallée du Tongho, porte orientale des Marches Tibétaines, les frères maçons sorganisent. Le mandarin du district de Luting, M. Pao hien ting, fait cerner la maison dun des maîtres de lOrdre et y appose les scellés. Tant quil demeura à son poste, les francs-maçons nosèrent pas mettre les ordres de la capitale provinciale à exécution, mais son supérieur hiérarchique, le préfet de Tatsienlu, layant appelé près de lui et remplacé par un homme sans énergie, ils eurent dès lors beau jeu.

    La ville de Tatsienlu est dans un état dagitation fiévreuse, marchands chinois et tibétains se retirent nombreux sur les montagnes voisines, les chercheurs dor, flairant dans la Révolution une bonne aubaine, envahissent la place et obligent le préfet à leur ouvrir les greniers publics.

    Le consul de France, Monsieur Bons dAnty, de retour dun voyage dans la région de Tanpa-Taou, presse lévêque de se retirer en pays tibétain, avec les Religieuses franciscaines de Marie et les séminaristes. Le dimanche 24 septembre, la caravane prend tristement le chemin de Tongolo, à 4 étapes à louest de Tatsienlu. Deux jours plus tard, tandis que le Père Goré, rappelé durgence de Taou où il était en visite, ralliait son poste de Chapa, une rumeur plus vive éloignait de Tatsienlu les Pères Valentin et Ouvrard, préposés à la garde des établissements de la mission.

    Les frères maçons de la région de Tien tsuen, informés du départ du mandarin de Luting, passent la montagne Ma-gan, détruisant sur leur route les poteaux de la ligne télégraphique. Au village, leur première visite est pour le prétoire ; le délégué mandarinal, plus mort que vif, se rend en leur compagnie à la pagode Tchen houang, jure à la face du dieu tutélaire dépouser les intérêts de la Ligue et de convoquer les 48 sections de la garde nationale. Séance tenante, on élit les membres du bureau régional et les villageois viennent sinscrire sur les listes de la nouvelle société. Les gardes nationaux, drapeaux en tête, à lappel du sous-préfet envahissent le marché de Lutingkhiao où dautres bandes les viennent rejoindre. On estime quil y a 2000 hommes sous les armes. Comme il est impossible de nourrir tant de bouches, les miliciens sont autorisés à rentrer dans leurs foyers, après avoir pris lengagement de répondre à lordre de mobilisation.

    Cependant à Tatsienlu, lévêque, de retour avec quelques missionnaires, semploie auprès du préfet et du roitelet indigène pour faire revenir la colonie de Tongolo car la situation est plus critique en pays tibétain quà Tatsienlu. Le roi de Kiala, affilié aux Réformistes qui lui promettaient de le rétablir dans ses droits, venait en effet de lever ses partisans et quittait la ville pour se mettre à leur tête. De son camp de Lagong il donne lordre de ramener les membres de la mission cependant que le préfet envoyait une section de soldats pour les protéger. A la vue de cette troupe, les Tibétains prennent peur et abandonnent caisses et voyageurs de lautre côté de la montagne de Chéto. Force est de chercher des animaux dans les villages voisins, ce qui retarde dun jour le passage de la montagne. Le Père Léard parti le premier ne peut atteindre lauberge et passe la nuit blotti dans les neiges, comme une marmotte de Maurienne. Les autres voyageurs souffrirent plus encore, ils eurent les yeux aveuglés et un soldat de lescorte, trop légèrement vêtu périt au sommet de la montagne. Enfin, après trois semaines dabsence, tout le personnel de la mission était de retour à Tatsienlu.

    A Hokheou, lingénieur du pont et son contremaître, abandonnés de leurs ouvriers, sétaient retirés sur la rive droite du Yalong, pour éviter de tomber aux mains des bandes qui avaient juré de les écorcher vifs. Du 8 au 27 octobre, jour et nuit, ils montent la garde, à tour de rôle et ils se disposaient à se retirer dans la direction de Batang quand la troupe chinoise les vint heureusement délivrer. Sans perdre de temps, les Chinois bombardent les positions ennemies tandis que deux sections passent la rivière en aval et coupent la retraite aux révoltés qui périrent misérablement. A la nouvelle de cette défaite, le roi tibétain senfuit vers lest et gagne la vallée du Siao King.

    Persécution à Taou et Louho. Tchao eul fong, à son passage à Taou, avait donné ordre au supérieur de la lamaserie de renvoyer 300 lamas connus pour leur mauvaise conduite et infligé aux chefs indigènes une amende de 10.000 roupies pour frais de corvées. En septembre, les soldats de la garnison avaient été rappelés à Chengtu où le nouveau vice-roi comptait sur leur fidélité. Les chefs indigènes relèvent la tête, réclament largent quils ont livré et le registre de limpôt. Le mandarin aux abois cède à leurs exigences et on pouvait considérer laffaire comme terminée quand la nouvelle que le roi de Kiala est entré en lutte pour reconquérir son indépendance se répand dans la région. Le 2 octobre, le Père Davenas prévoyant le danger, se dispose à partir : il est trop tard, les indigènes en armes gardent toutes les routes. Il distribue quelque argent à ses chrétiens et répondant à linvitation du mandarin, il se rend au prétoire. Dans la nuit les révoltés envahissent la résidence de la mission quils pillent et livrent aux flammes, de là ils se portent sur le prétoire quils entourent. Quelques fusils les tiennent en respect et au point du jour il est question de saboucher avec les émeutiers. Larrivée de nouvelles bandes rend inutile cette démarche. Les habitants de Taou, les ennemis de la veille, craignant sans doute que les nouveaux venus, après sêtre débarrassés des Chinois, ne leur cherchent noise à eux-mêmes, assument le rôle de protecteurs des Chinois.

    Le 17 octobre, le bataillon du Commandant Hia arrivait à marches forcées de Batang et débouchait à Jentakeou, à mi-route entre Taou et Louho. On assure quils pillent tout sur leur passage et que craignant de se mesurer avec les gens de Taou ils ont pris la direction du nord. Les révoltés décident dagir, ils se ruent sur le prétoire et à laide déchelles pénètrent par le toit. Le Père Davenas congédie ses deux serviteurs après leur avoir donné une dernière absolution et dans un acte fervent dabandon à Dieu soffre à ses bourreaux. Tout commentaire ne peut que déparer le simple récit de cette agonie mais lesprit se reporte involontairement à la scène du Jardin des Olives : les railleries du prétoire et aussi les cruautés ne devaient pas être épargnées et combien longtemps elles devaient durer ! Les énergumènes se sont emparés du missionnaire, ils lui arrachent la barbe jusquau dernier poil, le traînent sur la véranda, lui assènent sur la tête un coup violent qui létend sans connaissance et baignant dans son sang, on lui arrache tous ses vêtements et quand il revient à lui, il sent autour du cou deux mains qui cherchent à létrangler.

    Deux indigènes compatissants laident à se relever et sous les coups il est conduit à lentrée du prétoire où il retrouve lun de ses serviteurs quon a attaché à une barrière. Le froid est vif, le missionnaire grelotte de tous ses membres, on lui procure une légère robe de toile qui na dautre avantage que de couvrir sa nudité. Une demi-heure plus tard, le sinistre cortège se dirige sur la lamaserie où le missionnaire est reçu par des cris sauvages. On délibère, les uns sont davis de le fusiller sur place et allument déjà les mèches de leurs fusils quand deux personnages inconnus les détournent de lexécution de leur dessein. Il faut pourtant se débarrasser au plus tôt de ce prisonnier : on délibère encore et il est arrêté quon le jettera à leau.

    Le cortège prend la direction de la grosse rivière qui coule non loin du village, quand les deux protecteurs se présentent de nouveau et lobligent à revenir au marché. Les portes se ferment et il faut parlementer longtemps pour que lune souvre. Il fait nuit noire, une troupe de lamas à la lueur des torches, entraîne le missionnaire à la lamaserie et le conduit dans une vaste salle exposée à un vent glacial. Les mains liées derrière le dos, on le fait asseoir sur une planchette et ses geôliers, après lui avoir tourné les jambes autour dune colonne de sa prison, lui fixent les pieds par une chaîne.

    Durant deux nuits et un jour, le prisonnier restera dans cette douloureuse position. A bout de forces il demande quon lui relâche les pieds pour pouvoir sétendre sur la terre nue. On fait droit à sa demande, mais dans la suite il devra, deux fois encore, reprendre cette pénible étreinte. La captivité dura quinze jours, sans autre vêtement que la légère toge dont on la affublé, nayant pour nourriture quun bol de farine dorge délayée dans leau quon oublia même de lui procurer deux jours de suite ; il est étonnant que la victime nait pas succombé. La présence de létranger prisonnier attirait de nombreux visiteurs qui linjuriaient, lui crachaient au visage, lui lançaient de la terre. Certains lui disaient quils avaient une religion et nen voulaient pas dautre, lui demandaient le nom et le nombre de ses chrétiens. Le prisonnier, comme son divin Maître et Modèle, se taisait, attendant avec la sérénité du martyr lheure de la délivrance.

    Dans les premiers jours doctobre, à la nouvelle que la révolution sévit à Taou, le Père Hiong avait quitté sa résidence de Charatong pour prévenir le mandarin de Louho et lui demander sa protection. Celui-ci promet tout et prie le Père de rester au village, dans la maison quy possède la mission. Le 6 octobre, on apprend que les établissements de Charatong et les maisons des chrétiens ont été la proie des flammes. Le mandarin dont le repos était troublé par la présence du missionnaire lui enjoint lordre de senfuir. Mais où aller ? au sud, la révolte bat son plein, au nord, les princes des clans Hors arment leurs sujets. Quelques jours plus tard, la populace sameute et envahit la chambre du Père Hiong, fait main basse sur tout ce qui sy trouve, enchaîne le Père et ses deux domestiques, laissant quelques geôliers pour les garder. Pendant une semaine entière, les groupes de visiteurs se succèdent près des prisonniers, les abreuvent dinjures et agitent devant eux la question de leur mort.

    Vers le 20 octobre, le Commandant Hia arrive à Louho avec ses troupes, disperse les émeutiers et rend la liberté à leurs prisonniers. Le mandarin pour atténuer sa veulerie, pour ne rien dire de plus, leur propose lhospitalité que, dans leur dénuement, ses victimes acceptent.

    La paix revenue, les troupes chinoises descendent sur Taou où le bataillon du Commandant Nieou qui avait délivré Hokheou les rejoint. Après un sérieux engagement, les bandes se dispersent, abandonnant les lamas aux vainqueurs. Le commandant Hia réclame énergiquement la mise en liberté des prisonniers, mandarin, missionnaire et leurs gens, sous peine des plus grandes représailles. Les lamas pris de peur ouvrent les portes de leur monastère, les soldats chinois portent des vêtements aux captifs qui ne se rendent plus compte de ce qui se passe autour deux. Létonnement du missionnaire quand il revit le soleil fut celui de Saint Pierre au sortir de la prison dHérode : existimabat autem se visum videre. Le commandant chinois laccueillit avec grande compassion et lui prodigua, à lui et au Père Hiong qui le rejoignit peu après dans le camp chinois, tous les soins en son pouvoir. Les soldats chinois ne tardèrent pas à constater de la part des lamas des actes quils jugèrent hostiles, ils pillèrent la lamaserie et la détruisirent en partie.

    Durant la tourmente, les deux résidences de Taou et Charatong avec écoles et dépendances, les maisons des chrétiens avaient été détruites, quelques chrétiens avaient trouvé la mort, les autres étaient dispersés. Cétait une bien dure épreuve pour ces deux stations de fondation récente, mais les pasteurs se réjouissaient davoir été trouvés dignes de souffrir pour la cause du Christ.

    A Rongmhé Tchangou, le Père Charrier avait appris par la rumeur publique le départ des membres de la mission pour Tongolo et recueilli de la bouche des chrétiens en fuite le récit des événements qui sétaient produits à Taou et Charatong ; on disait même quà Tatsienlu lévêché et les autres établissements étaient réduits en cendres. Il prend la route de Tatsienlu pour sen assurer et est heureux de retrouver tout le personnel de la mission dans ses résidences.

    (A suivre.)
    F. GORÉ.


    1933/410-416
    410-416
    Goré
    Chine
    1933
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