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A la frontière Sino-Thibétaine

A la frontière Sino-Thibétaine En flânant de Yerkalo à Batang (1930) Depuis le départ du Père Nussbaum pour Siao Weisi, en octobre 1928, le Père Vincent Ly, tout en gardant son point dattache à Yerkalo, est plus spécialement chargé de lannexe de Batang. Durant toute lannée passée il chercha en vain le moyen de prendre contact avec son pusillus grex et quand, en janvier dernier, loccasion si désirée se présenta enfin, le brave Père me demanda de le remplacer pour une première visite.
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    A la frontière Sino-Thibétaine
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    En flânant de Yerkalo à Batang (1930)

    Depuis le départ du Père Nussbaum pour Siao Weisi, en octobre 1928, le Père Vincent Ly, tout en gardant son point dattache à Yerkalo, est plus spécialement chargé de lannexe de Batang. Durant toute lannée passée il chercha en vain le moyen de prendre contact avec son pusillus grex et quand, en janvier dernier, loccasion si désirée se présenta enfin, le brave Père me demanda de le remplacer pour une première visite.

    Dans laprès-midi du 20 janvier, jarpentais donc, une fois de plus, létroite vallée de Kionglong pour aller coucher au pied de la passe quil nous faudra franchir le lendemain. Le froid est vif à Ladatines mais les maisons thibétaines, avec leurs épais murs de terre battue, présentent un gîte relativement confortable. Nous sommes accueillis avec empressement par le maître de maison qui nous cède volontiers un coin de sa vaste cuisine. Nos hôtes sont tout à la joie de posséder, depuis quelques semaines, un petit-fils quil nous faut admirer et quon se passe de lun à lautre, comme un ballot. Dans la soirée, le fils de famille et les domestiques rentrent à la ferme, on lape le gruau, on fume quelques pipes, tout en échangeant les nouvelles. Un retardataire, tout déconfit, annonce quune vache du troupeau nest pas rentrée à létable : la conversation sarrête, comme par enchantement, cependant que le maître de maison consulte les sorts. Pour cette opération, il frotte entre ses mains son chapelet, le porte au front, paraît un instant se recueillir, puis le déroulant il compte attentivement les grains compris entre ses doigts et conclut triomphalement que la bête sest égarée en tel endroit où on la retrouvera le lendemain. Cette solution dissipe les craintes et la conversation reprend de plus belle jusquà ce quenfin les yeux sappesantissent de sommeil : on étale à tâtons quelques hardes, on jette quelques bûches dans lâtre et chacun de sétendre sur sa couche improvisée pour le sommeil de la nuit.

    Le soleil était déjà haut sur lhorizon quand mes compagnons de route qui avaient couché dans la vallée, arrivèrent en vue. Nos trois mulets sont sellés et nous prenons place dans la caravane. Immédiatement commence la montée à travers une forêt de sapins et de chênes verts. Après une heure de marche, nous entrons dans une clairière où la tête de la caravane sest arrêtée pour souffler avant daborder la rampe qui conduit au col. Je fais connaissance avec mes compagnons que la perspective darriver à Batang pour le nouvel an lunaire met en joie. Les Chinois se pressent autour dun immense brasier tandis que les indigènes qui préfèrent le chauffage central à une chaleur factice, absorbent de fortes lampées deau-de-vie dorge. Dans le groupe, je remarque une chinoise qui profite de la halte pour rajuster lélégante peau de renard qui lui tient lieu de coiffure et le masque qui la préservera des injures de lair. Avant de remonter en selle, les Chinois semmitouflent de passe-montagnes, de cache-nez ou simplement de leurs turbans pour éviter les émanations qui, à leur dire, se dégagent des hauteurs ; les Thibétains ne songent pas même à enfiler la manche de leur vêtement quils laissent flotter sur le dos et la caravane se déroule, comme un immense serpent sur les pentes. Les Chinois ballottent lamentablement sur leurs montures, sans mot dire, occupés quils sont à se boucher le nez ou la bouche. A la passe, les pieux lamaïstes jettent un caillou sur le cairn qui indique le point culminant en invoquant les divinités qui président à ces hauts lieux. Si daventure quelquun se permet délever un peu la voix, un fils de Han lui fait écho par une de ces malédictions dont il est prodigue car il croit fermement que tout bruit est de nature à causer une perturbation atmosphérique. Le vent est déchaîné et sur nos têtes les nuages glissent rapides. Le versant nord de la passe est, comme dordinaire, couvert de neige mais les animaux qui nous précèdent ont tracé la route et nous navons quà emboîter le pas. Partout où le sol est humide sétale un dangereux miroir de glace quil nous faut contourner. Au pied du col, jinvite le sous-préfet qui nous accompagne à partager mon menu et nous cassons la croûte pendant quun bloc de glace fond dans la marmite. Deux pauvres hères, fumeurs dopium que le passage de la montagne a visiblement épuisés, nous rejoignent et louchent dans la direction du campement. Deux tasses de thé bien chaud leur rendront un peu de vigueur pour continuer leur chemin.

    A létape de Ngulkhio, nous retrouvons les voyageurs qui nous ont aimablement réservé lune des maisons du hameau. Cest précisément celle où je loge ordinairement mais, depuis ma dernière visite, la mort a fait des vides au foyer. La réception nen est pas moins cordiale et le deuil nempêchera pas, à la veillée, filles et jeunes femmes de déployer leurs talents de bayadères. Pendant notre repas, elles entrent et sortent affairées, senhardissent bientôt à solliciter lautorisation de danser en notre présence et sans attendre notre réponse, tournent en cadence. Javoue que la séance qui suivit mintéressa bien plus que la danse. Il sagissait de répartir entre les danseuses le montant de la collecte : quune division est donc une opération compliquée même avec le chapelet qui remplace labaque et les cailloux qui représentent les dizaines et les unités !

    Tout voyageur qui traverse le territoire de Dzongnghun na garde doublier daller présenter ses hommages au supérieur de la lamaserie voisine, Son Emanation Kongkar. Pour ne pas violer la consigne, nous irons faire visite au Maître de lheure. Sogun est blotti entre deux contreforts de montagne sur un étroit plateau. Malgré son mur denceinte et ses bastions, la lamaserie ne tiendrait pas longtemps sous le feu dune troupe qui occuperait larête que nous franchissons. Nous sommes aux portes du monastère et le maître de céans nous fait poser un peu plus que de raison. On mexpliquera quà la nouvelle de larrivée dun étranger, il avait voulu dérober à ses regards quelques caisses compromettantes. Pour nous faire oublier cette fâcheuse impression, Kongkar nous vient recevoir sur son palier et nous introduit en personne dans les cellules quil a fait préparer. Sogun est à la fois monastère, camp retranché, marché et tribunal, la discipline ne saurait donc être sévère. Ces jours derniers, le supérieur du couvent qui cumule les fonctions de chef de la garde nationale et de grand juge venait enfin, après deux mois de plaidoiries, de trancher un procès qui défraya longtemps la chronique locale : en août de lannée passée, les lamas de Sogun avaient pris fait et cause en faveur dun petit chef de la frontière Yunnanaise débouté par ses pairs et avaient envahi le marché dAtentze. Sur le chemin de la vendetta, ils avaient rencontré femmes et enfants de leurs ennemis, les avaient ramenés en otages à Sogun pour obliger le parti adverse à prendre langue et à apurer de vieux comptes.

    Dans ce pays on ne peut se présenter devant un personnage, même pour une simple visite de politesse, les mains vides. En demandant une audience à Kongkar nous lui envoyons nos cadeaux, il nous invite sur le champ à passer chez lui. Ses appartements sont situés au second étage pour que le vulgaire nait ni loccasion ni la tentation de marcher ou dhabiter au dessus de lui. La pièce dans laquelle il nous reçoit tient de la chapelle et du boudoir ; les murs sont couverts de fresques, les tables et casiers, de statuettes, amulettes et autres objets religieux qui feraient la fortune dun amateur de bibelots. La divinité tutélaire du Thibet, Paldun Lhamo, préside à ce musée et semble partager ce rôle avec le Panchan Lama et un panache chinois dont les photographies sont accrochées au mur. Un jeune bonzillon de 5 à 6 ans se glisse dans notre groupe et va sans façon sasseoir aux pieds de Kongkar. Cest un tchrulkou ou réincarnation dun lama qui, durant sa vie mortelle, fut le maître de Kongkar. On lui décerne le titre de Koujou, malgré son jeune âge, et tout à lheure, en flânant dans les ruelles de la lamaserie, je rencontrerai Son Honneur, en train de jouer avec un groupe de bonzillons de son âge.

    La lamaserie de Sogun est une agglomération dune centaine de cellules autour de deux temples, dont lun, qui sera le principal, nest pas encore achevé. Par cellule il ne faut pas entendre une pièce unique mais bien une maison particulière avec cour, écurie, cuisine, chambres et souvent un petit oratoire plus ou moins luxueux, suivant la fortune du propriétaire. Les lamas ne sont pas tenus à la résidence et la plupart dentre eux, les jeunes surtout, préfèrent la vie au grand air à la vie conventuelle. Ils ne font acte de présence à la lamaserie quà lépoque des réunions générales, passent le reste du temps dans leurs familles et se livrent au commerce, voire au brigandage.

    Le temple avec son péristyle surmonté dun moucharabieh est précédé dune cour rectangulaire sur laquelle, aux jours de fêtes, les lamas transformés en acteurs, jouent leurs mystères et miment les hauts faits des dieux. Temple et cellules sont entourés dun mur denceinte dun kilomètre de tour ; dans ce camp retranché, quelques maisons basses sont réservées à la troupe chinoise qui, en principe, devrait surveiller les agissements des lamas et les maintenir dans lordre, mais qui, en fait, ravitaille les lamas en armes et munitions, dès quil leur prend fantaisie dorganiser un raid. Actuellement deux délégués du Général Ma sont ici ; ils ont pour mission denlever aux lamas les armes quils ont empruntées des soldats chinois, on dit quils se contenteront de les marquer dune estampille et quils ont encore trouvé le moyen daugmenter larsenal du bouddha vivant, en lui vendant sept fusils. Business is business !

    En longeant les ruines de la vieille lamaserie, détruite en 1921, je me remémore les meurtres et brigandages qui ont désolé la région, depuis lors, et à la vue de ces temples et cellules reconstruits, sépulcres blanchis, qui étalent leur faste insolent à mes pieds, je veux espérer que les lamas jouiront désormais en paix du fruit de leurs pillages.

    De retour en notre cellule, je trouve le sous-préfet aux prises avec ses administrés qui refusent de transporter les charges de sel que Messieurs les délégués voudraient diriger sur Batang, aux frais des corvéables. Au repas suivant, Kongkar porte la même antienne, en guise de toast, à ses invités, qui cherchent en leur fertile imagination, les moyens datténuer les rigueurs du décret. Le mandarin et moi nayant point dimpedimenta nous ne sommes pas dans lobligation duser de diplomatie pour quitter Sogun et lun des délégués, dans sa hâte de se séparer de son partenaire, a obtenu, moyennant finances, lautorisation de poursuivre sa route, avec sa dizaine de charges.

    Dans la vallée de Dzongnghun, nous joignons une escouade de soldats indigènes au service de la Chine (tou pin) ; elle est chargée daccompagner un important convoi. Il va sans dire que les soldats ont ajouté au convoi un certain nombre de charges de sel, riz, huile etc. qui, transportées par corvée, leur rapporteront un bénéfice intéressant. A la halte, nous leur exposons la décision de Kongkar quils accueillent avec un sourire, car avec leurs fusils, ils se font forts, à lavenir comme par le passé, dimposer leurs volontés aux récalcitrants. Nous remontons le ravin dOlong et, chemin faisant, le sous-préfet constate avec plaisir que ses administrés ont ouvert de nouveaux terrains à lagriculture. Dans laprès-midi, le ciel se couvre et la neige nous accompagne jusquà Diagnitines. Dans ce hameau, tout le monde est à la noce, le sexe fort a fait honneur à la dive bouteille. Sur notre passage, une rixe éclate et les femmes usent de toute leur éloquence pour faire remettre au fourreau les coupe-coupe dégainés. A la nuit, les notables en habits de fête, viennent sexcuser près du mandarin de nêtre pas allés à sa rencontre et la jeunesse, qui nest pas fatiguée davoir tourné en rond une partie de la journée, prend à cur décourter notre sommeil (les nuits sont si longues à cette époque de lannée).

    Nous voulions partir de bonne heure pour éviter le vent qui chaque après-midi, souffle en tempête sur le plateau voisin, quand au lever, nous apprenons que les corvéables ont abandonné les charges de notre distingué délégué et ont filé avec leurs bêtes de somme. Courir après eux est inutile, tempêter le serait plus encore ; le sous-préfet intervient et décide notre compagnon à louer une caravane pour porter ses charges à létape suivante. La palabre a duré toute la matinée et à cause de ce contretemps nous abordons le Bongla sous une rafale qui nous reçoit à larrivée et ne nous lâchera que deux heures plus tard. Impossible de se tenir à cheval, le vent pénètre partout malgré nos fourrures et nous fouette jusquà los. Mes compagnons pestent contre les corvéables et, en mon for intérieur, je voue aux gémonies tous ces officiels chinois et leur clique qui ne peuvent faire un pas sans songer au commerce et au gain quil leur vaudra.

    A Pamoutang, nous rencontrons le capitaine de la garnison de Yentsing et deux jeunes gens, élèves de lécole coloniale en stage à la sous-préfecture pour sinitier aux arcanes administratives. Partis huit jours avant nous, ils sont retenus dans ce hameau par les corvéables qui refusent de transporter leur sel. Notre capitaine a eu beau présenter des passeports en règle, ils sont sans valeur sur le territoire de Batang dont relève le hameau. Dans la soirée, le sous-préfet fait appeler les notables qui, en décembre, administrèrent une volée de coups à lun de ses employés. Il se trouve que notre maître de maison est mêlé à cette affaire et il est convenu quil dédommagera sa victime à notre retour. Au moment où jallais menfouir sous mes couvertures, notre hôte sapproche de mon lit et me présente une tasse darak (eau-de-vie dorge) dont il me vante les vertus somnifères... Merci !

    Sur le plateau de Bong, malgré un froid piquant et la glace des ruisseaux, la route, à travers les champs qui ne seront ensemencés quen avril-mai, est facile. Nous passons en vue des ruines de lancien établissement de la mission quon abandonna, il y a quelque cinquante ans, sur les injonctions des chefs thibétains un peu trop soucieux de la sécurité des missionnaires. Notre capitaine et sa suite, qui, de guerre lasse, ont abandonné leurs charges aux soins dun interprète, nous rejoignent dans le ravin de Khongtsétines. Au village, ils doivent changer les oulahs (animaux de corvée). On sempare des animaux de selle et les corvéables tirent démocratiquement au sort pour savoir à qui écherra tel ou tel ballot. Pour ce faire, ils remettent une de leurs jarretières au chef du village qui charge un enfant de les répartir, puis chacun reconnaît sa propriété et, en ahanant lie sur sa bête la charge qui lui revient. On tire de même à la courte paille pour savoir qui portera en supplément une lanterne tempête, une cuvette et autres objets hétéroclites.

    De la passe nous dominons la vallée du Fleuve Bleu et apercevons là-bas à un coude, le village de Tchrououanong que nous natteindrons que demain soir. Au-dessous du col, la route dévale dans un ravin profondément encaissé, le ruisseau est pris par la glace. Un autre sentier mieux exposé sétire à flanc de montagne pour piquer ensuite droit sur Tergatines. Cest ce sentier que nous suivons ; au pied de la montagne la température est plus douce et les champs dorge offrent déjà leur tapis de vert tendre. A la veillée, les danseuses du village ont eu lheureuse inspiration de préférer la joyeuse compagnie du capitaine et de ses acolytes à la nôtre, mais les chants et les rires, quoique affaiblis, nous tiennent éveillés une partie de la nuit.

    En dehors du village, nous croisons un cortège nuptial ; un garçon dhonneur, fusil en bandoulière, saute prestement de cheval et nous ferme la route. Il nous faut payer un droit de passage, comme dans la chanson. Nous atteignons la rive droite du Fleuve Bleu qui, en hiver, ne fait pas mentir son nom. Au village de Gunra, durant notre halte, le centurion se plaint amèrement de lincurie du sous-préfet de Batang auquel il a, à maintes reprises, porté plainte contre le village voisin qui, de temps à autre, enlève sans scrupule vaches ou chèvres. Un petit examen oblige laccusateur à avouer que lui et ses administrés ont bien, eux aussi, quelques peccadilles sur la conscience. En fin de séance, comme le quartier nest pas très sûr, le centurion envoie deux gardes nationaux pour nous ouvrir la route. Ils nous attendent au confluent de la rivière des Sanguen avec le fleuve, pour réclamer leur pourboire, et nous indiquent sur la grève deux hommes armés qui gardent un paisible troupeau de vaches pour nous laisser entendre que leur démarche na pas été inutile. En face de Tchrououanong, bêtes et gens prennent place à bord de la barque récemment reconstruite pour le bénéfice des voyageurs, par les soins de Kongkar qui a su, du reste, rentrer dans ses débours. Dans la bicoque qui nous sert de gîte arrive bientôt une délégation du village avec les petits présents dusage, les bateliers qui la composent se plaignent de nêtre plus payés de leur service et dêtre, par surcroît, accablés de corvées. Sur la cour sont empilés sacs de céréales et dé sel, on ne sait ni quand, ni comment on les pourra livrer au village voisin. Le lendemain cependant un convoi dânes et de bufs sallonge sur la route des bords du fleuve, en direction de Lhé. De temps à autre, buf ou âne, sous le poids de sa charge, saffale dans le sable et les coups de pleuvoir sur son échine pour laider à se relever ! Sur notre droite senfoncent, en des ravins profonds, des pistes qui trop souvent déversent des bandes de pillards. Ce nest pas du reste dhier que le brigandage est un sport à la mode ; déjà, en 1881, le Père Brieux tombait sous les coups des brigands à lentrée de la vallée de Lamda où il avait dressé sa tente pour la nuit. Il nest que midi quand nous arrivons au hameau de Lhé ; si nous ne nous attardons pas trop nous arriverons aujourdhui à Batang. Par suite de la négligence de notre domestique, le pot de lait qui devait rehausser notre menu, se répand sur le feu, ce qui, paraît-il, constitue une grave offense envers le dieu du foyer. La ménagère sempresse de jeter quelques grains de sel qui au contact du feu, pétillent, pour apaiser sa colère ou du moins détourner son attention. Nouvelle palabre entre les corvéables et quelques soldats chinois, cette fois ; les premiers se plaignent toujours de la corvée et les autres dêtre volés, comme en plein bois, par les corvéables : compensation occulte dirait un casuiste. Nous nattendons pas la fin du débat et remontons en selle. Sur la rive opposée du fleuve, dimmenses troupeaux de moutons, dans leur transhumance, sabreuvent aux eaux claires du Fleuve au Sable dor (Kin Cha kiang). Le col du Coucou que nous gravissons a, depuis toujours, été le théâtre de pillages à main armée et, comme mus par une crainte inconsciente, nous dévalons rapidement sur le versant Nord. Tout danger est maintenant écarté et nous laissons nos mulets remonter au pas la vallée que les colons chinois avaient jadis ouverte et quils ont abandonnée devant les menaces et les voies de fait des indigènes. Nous entrons dans la petite cité de Batang, à la tombée de la nuit, neuf jours après notre départ de Yentsing. Cest un record de petite vitesse que battront encore nos compagnons lâchés en cours de route et qui mettront de 15 à 20 jours pour couvrir 150 kilom. Ils auront, les pauvres ! passé le Konien (nouvel an lunaire dans un misérable hameau !!

    Depuis les temps déjà lointains où Yongtchen rattacha à lempire le Thibet Oriental (1727), la Chine na cessé de tenir garnison à Batang. Quand, dans les dernières années du règne de Kouangsu, il fut question de former la province du Sikhang, Tchao eul fong proposa au Trône de faire de Batang la capitale de la nouvelle province. Durant les années qui suivirent la campagne de 1905, Batang connut une ère de prospérité : on construisit un immense yamen sur les ruines de la lamaserie, on créa des écoles, on attira des marchands, des ouvriers et des défricheurs ; on réunit Batang au Setchouan par une ligne télégraphique, etc.. La révolution anti-dynastique vint interrompre luvre si bien commencée et, depuis lors, la contrée na plus retrouvé la paix. Tantôt les soldats se révoltent, tantôt, sur un point ou sur un autre, les indigènes luttent pour reconquérir leur liberté et indépendance. Le Gouvernement provincial abandonnant ses représentants, la gabegie commença et dure encore ; les officiers font commerce des terrains confisqués, empruntent de grosses sommes aux marchands et aux riches indigènes, vendent même des armes au plus offrant. Quand la situation à la frontière paraît inquiétante, ou quune campagne de presse excite le chauvinisme, le Gt provincial envoie une poignée dhommes qui suffit à peine à boucher les vides faits par la mort ou la désertion.

    Le colonel de la place, blâmé par ses supérieurs hiérarchiques qui lui reprochent sa trop longue inaction, se décide, en septembre dernier, à aller châtier les révoltés de la corne sud-est de son territoire. Comme il na quun régiment squelettique composé de vieux chinois, fumeurs dopium, et de troupes indigènes peu sûres, il fait appel à une fraction du peuple qui a de vieux comptes à régler avec ses voisins. Trois cents cavaliers répondent à lappel et en attendant, quinze jours durant, que les Chinois aient achevé leurs préparatifs, pillent les hameaux du voisinage. Sur le théâtre des opérations, les alliés restent sous la tente, réservant leurs forces pour la curée. Après la victoire chinoise, ils réclament une indemnité pour leur concours et rentrent dans leurs foyers avec leur butin. Les Chinois laissaient une trentaine des leurs sur le terrain et ramenaient autant de blessés au camp de Batang. Pour apaiser les mânes des héros morts durant la campagne, le Colonel organisa une cérémonie civique au cours de laquelle on déposa leurs tablettes dans un panthéon en miniature où elles voisinent avec celles dun prince impérial, Kinhoua, du maréchal Karpi et de son lieutenant le duc Yo qui bataillèrent dans ces parages, il y a deux siècles, et celles de Fong tsuen et de Tchao eul fong qui tentèrent dorganiser la contrée vers 1905.

    La campagne du Colonel Ma eut du moins pour résultat de hâter lenvoi dun bataillon de secours qui, traversant au cur de lhiver le plateau de Maoya, perdit 76 hommes dans les neiges. Malgré ces pertes sensibles, le renfort arrive à temps car le régiment ne comptait plus que 300 hommes dont le tiers au moins est inapte au service. Malheureusement les nouvelles recrues sacclimatent difficilement et se prennent à regretter le riz blanc des plaines Setchouanaises.

    Dans ce coin reculé de la Chine coloniale, le virus xénophobe na pas infecté les officiels chinois qui conservent de bonnes relations avec les étrangers, mais la politesse et la réserve qui faisaient naguère le charme de leurs relations disparaissent trop souvent pour faire place à un sans-gêne plus démocratique sans doute. On vous reçoit sans façon et après les banalités dusage on vous plante devant votre tasse de thé pour continuer une partie de cartes. Durant le repas, la conversation tourne facilement aux grivoiseries, et il nest pas rare quaprès boire, certains convives ne sinjurient comme de vulgaires porteurs de chaises.

    Les indigènes savent mettre à profit, pour leurs fins particulières, cette animosité qui règne parmi les officiels chinois. Ainsi la lamaserie dont les terrains avaient été confisqués a reconquis sa propriété, morceau par morceau : on constata un beau jour que les planchers et les cloisons de lancien yamen avaient disparu, un peu plus tard, quun pan de mur sétait écroulé, puis quune aile du bâtiment avait été la proie des flammes, et le tour fut joué.

    Le Gouvernement plein de généreuses intentions envoie ordre sur ordre, prescrivant la mise en valeur des Marches thibétaines, mais oublie de donner les fonds que nécessite pareil travail. Pour former les indigènes aux vertus civiques, on publie à Nanking un journal thibétain, on a ouvert des écoles et on déverse sur la contrée un flot de délégués de tout poil qui ne peuvent que constater le marasme, sans y apporter remède. Actuellement une jeune fille est en mission diplomatique au Thibet, doù elle doit regagner la Chine par la voie des Indes, pour prendre part à une réunion du Bureau des Affaires Mongoles-Thibétaines que président Nien si chan et le Panchan Lama.

    Quand, en 1865, les missionnaires catholiques furent chassés du Thibet, ils se fixèrent à proximité de la frontière, en territoire chinois. A Batang, leur situation resta longtemps précaire, les quelques chrétiens quils avaient amenés avec eux, effrayés des menaces dont ils étaient lobjet, se retirèrent lun après lautre. Malgré les secours que distribuèrent les missionnaires, lors du tremblement de terre qui détruisit la cité, en 1870, les lamas ne manquèrent pas de les rendre responsables du cataclysme. Trois ans plus tard, ils durent se retirer à Tatsienlu et ne furent admis à réoccuper le poste quen 1876. Pendant les dix années qui suivirent, les ouvriers apostoliques gardèrent une maison vide jusquà lépoque de la campagne anglaise au Sikkim qui eut sa répercussion à la frontière orientale. En juillet 1887, la situation devenant intenable, les Pères Giraudeau et Soulié se confièrent au chef indigène qui facilita leur fuite. Ce ne fut quaprès dix ans de démarches et de diplomatie quils purent rentrer à Batang et relever leurs ruines. Après lentrée des Anglais à Lhasa, lessai de colonisation autour de Batang fut le signal dune révolution et le Père Mussot avec ses chrétiens fut enveloppé dans le massacre des Chinois. La répression fut prompte, les missionnaires eurent enfin lespoir de récolter dans la joie la moisson que leurs aînés avaient semée dans la peine. La révolution anti-dynastique vint éloigner les ouvriers et disperser le petit troupeau quils avaient formé con amore. La disparition tragique du Père Behr, le meurtre du Père Théodore Monbeig et lincendie de la résidence marquent les années de 1908 à 1915 dun trait de sang et de feu. Le Père Tintet, optimiste par vocation sinon par tempérament, sefforce de développer le poste et se flattait dy réussir quand la mort le couche dans la tombe (1920). Son successeur continuera son uvre durant huit années encore jusquau jour où lautorité décidera de rattacher Batang à la station de Yerkalo.

    Le travail du ministère ne saurait donc absorber tout le temps de mon séjour à Batang ; pour animer ma solitude jai invité le sous-préfet de Yentsing à loger sous mon toit et les longues veillées de février autour du poêle avec un hôte aimable et lettré feront date en mon souvenir.

    Nous avions décidé de prendre le chemin du retour après les fêtes du nouvel an, c.-à-d. après le quinze de la première lune, quand les difficultés se présentèrent et nous retinrent jusquau 5 mars. En dehors de la bourgade, de nombreux groupes damis viennent une dernière fois souhaiter bon voyage aux partants et leur offrir le coup de létrier. Nous sommes en nombreuse compagnie ; les deux aspirants fonctionnaires, le capitaine de Yentsing, une escouade de toupin, quelques marchands etc.. Il est près de onze heures quand nous prenons congé du colonel Ma et de son état-major ; comme létape nest pas longue nous arrivons encore de bonne heure à Lhé.

    De Lhé à Tchrououanong (4 lieues) le fleuve calme comme un lac est navigable : au lieu de fournir des animaux de selle et de bât aux voyageurs on les embarque avec leurs bagages. Quant à nous, nous longeons la rive gauche du fleuve à dos de mulet et arrivons à Tchrououanong, sur le coup de midi. Au moment où nous nous préparions à traverser le fleuve, le vent sélève et dans sa violence balaie sur nous une nuée de sable. Accroupis dans la barque nous tournons le dos à la rafale mais nos animaux quon avait eu peine à embarquer, piaffent dimpatience et regagnent la rive où ils ont le pied plus sûr. Le grain est passé, le soleil reparaît, il nous faut de nouveau harceler nos bêtes pour les décider à rembarquer. Sur la rive opposée, on nous invite à différer notre départ pour permettre aux corvéables de réunir les animaux dont la caravane a besoin. Les tou pin (soldats indigènes) visitent les écuries et étables à la recherche des oulahs, ils réclament vingt animaux de selle et trente de bât, bien quils naient besoin quà peine de la moitié. Pour amadouer ces Messieurs, les villageois leur offrent du vin et des provisions de bouche et emploient à leur adresse les circonlocutions honorables du vocabulaire thibétain. Le temps passe, il ne nous reste plus quà chercher un abri pour la nuit. Notre népo ou maître de maison qui saide de béquilles, saute dun groupe à lautre pour rétablir la paix et, à sa vue, chacun se rappelant quil fut estropié dans une circonstance analogue, se calme à ses exhortations. Il est convenu que la caravane se divisera pour se reformer sur le plateau de Bong où les animaux sont nombreux.

    Durant la nuit, deux hommes sont arrivés de Batang ; ils sont à la recherche de quatre soldats déserteurs qui avaient profité, pensait-on, de notre départ, pour lever le pied. Nous faisons partie du premier convoi et dune traite nous atteignons Tergatines où nous attendrons en vain nos compagnons. La glace du ravin a commencé de fondre et nous pouvons laborder sans danger. A Khongtsétines, le chef de la garde nationale se multiplie pour diriger le service de la corvée. Un pareil zèle ne doit pas être désintéressé ; il aborde en effet le sous-préfet et lui annonce quil ira sous peu en commerce aux Salines : le sous-préfet ne pourrait-il, pour une fois, lautoriser à convoyer quelques charges de sel, sans payer la gabelle ?

    Quand, dans la soirée, nous arrivons à Pamoutang, la caravane est de nouveau au complet ; déjà un groupe occupe la maison que nous nous réservions, nous allons chez la voisine qui paraît enchantée de laubaine et à la veillée excitera de la voix et du geste ses fils et ses filles à danser pour nous faire oublier les fatigues de la route et doubler sa recette.

    De grand matin nous abordons le plateau de Pamoutang ; si nous évitons le vent nous narrivons pas à nous préserver du froid, malgré le soleil matinal.. Les Chinois préfèrent geler sur leurs montures plutôt que de se dégourdir les jambes. Un ravin et une nouvelle passe nous amènent au village de Diagnitines ou un bon feu de bois rend leur souplesse aux membres ankylosés. Après notre réfection, nous poursuivons notre route ; un tou pin ivre-mort cuve son vin un peu à lécart de la route et lun de ses amis lui rend le service demporter son fusil et dattacher son cheval à un arbre.

    A notre arrivée à Dzongnghun, nous apprenons que le bouddha vivant Kongkar préside un service religieux dans une famille du hameau. Il est déjà tard, nous remettons à demain la visite que nous ne pouvons décemment omettre. De bonne heure, Kongkar nous annonce son réveil en psalmodiant les versets sacrés et en agitant sa clochette. Nous escaladons léchelle qui conduit à son logis et notre hôte qui se pique de politesse nous reçoit à lentrée. Il reprend immédiatement possession de son lit qui lui sert de divan, tandis que son suivant le drape dune superbe étoffe de soie verte qui tranche sur le marron de la toge lamaïque et le gilet de brocart du tchrulkou. Nous parlons de Batang, de létat actuel des forces chinoises et Kongkar se flatte davoir ramené la paix dans le district. Il a récemment envoyé à Atentze une dizaine de satellites pour presser les réparations imposées aux plaideurs du dernier procès, mais il a lassurance que cette démarche namènera aucune nouvelle complication. Lavenir devait démentir ce pronostic et dans quelques jours nous apprendrons que les petits chefs indigènes dAtentze ont désarmé les gens de Kongkar et les retiennent prisonniers pour protester contre le jugement du tribunal de Sogun et réclamer la révision du procès. Pendant notre visite, les tou pin viennent en corps saluer le Bouddha Vivant ; ils déposent à ses pieds leurs cadeaux, font religieusement trois prostrations puis, à tour de rôle, sinclinent sous la main bénissante du lama. Alors sengage une petite conversation au cours de laquelle Kongkar recommande à ses fidèles de ne pas troubler la paix et pour ce, de ne pas trop lever le coude. Dépassant les conseils, le groupe entier jure de couper le vin durant trois mois, à partir de demain... serment divrogne !

    Kongkar va incessamment regagner sa lamaserie et nous invite à le suivre ; le sous-préfet qui a quelques affaires à régler, accepte linvitation pour lui et pour moi et nous prenons de conserve le chemin de Sogun. Cette année le calendrier thibétain est en retard dun mois sur celui des Chinois, aussi la lamaserie est-elle animée par les allées et venues des bonzes et dans le temple se suivent les exercices religieux pour attirer les bénédictions des dieux sur lannée nouvelle.

    Au moment de notre départ arrive un courrier de Batang qui livre à Kongkar une liasse de journaux chinois. Notre homme qui oncques ne fut disciple de Confucius dont il ignore jusquau nom, est fort embarrassé de ces paperasses dont il veut me gratifier. Sur une remarque que le papier sert à différents usages, il rit de bon cur et garde le tout. En arrivant à Ngulkhio, nous sommes surpris par une bourrasque qui oblige les Chinois eux-mêmes à mettre pied à terre et à arpenter, tête baissée, les deux derniers lis.

    Cest par un temps idéal que, le lendemain, nous remontons les pentes du Khiala : pas un souffle de vent et la route est libre de neige et de glace. A la passe, nous pouvons à loisir admirer le vaste panorama qui se déploie sous nos yeux : au-dessous des pentes dénudées, la forêt et un peu plus bas, dans la vallée, quelques champs dorge ; et pour fond de tableau, la ligne de pics et de dômes dune blancheur immaculée qui ferme lhorizon à louest. Dans la hâte du retour, nous pressons vivement nos animaux et à la bifurcation des routes de Pétines et de Yerkalo, en nous félicitant de lheureuse issue du voyage, nous nous séparons pour rentrer chacun chez soi et reprendre après 50 jours de flâneries, le trantran quotidien.

    FRANCIS GORÉ

    Mars 1930
    1932/158-172
    158-172
    Goré
    Chine
    1932
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