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Yun-nanla religion des A-chi

Yun-nan la religion des A-chi PAR LE P. LIETARD Missionnaire apostolique. Les A-chi, au milieu desquels j'ai le bonheur de vivre depuis quatre ans, font partie de la grande famille Lolo, si répandue au Yun-nan. Je ne vous parlerai pas de leurs origines, assez obscures du reste ; le P. Vial l'a fait avec une compétence beaucoup plus grande que la mienne. Je veux vous entretenir de leur religion ou, si vous aimez mieux, des superstitions de ces braves Lolo de la tribu A-chi.
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    Yun-nan

    la religion des A-chi
    PAR
    LE P. LIETARD
    Missionnaire apostolique.

    Les A-chi, au milieu desquels j'ai le bonheur de vivre depuis quatre ans, font partie de la grande famille Lolo, si répandue au Yun-nan. Je ne vous parlerai pas de leurs origines, assez obscures du reste ; le P. Vial l'a fait avec une compétence beaucoup plus grande que la mienne. Je veux vous entretenir de leur religion ou, si vous aimez mieux, des superstitions de ces braves Lolo de la tribu A-chi.
    Auparavant deux petites remarques : 1° N'ayant jamais vécu au milieu de vrais et purs Chinois, je ne puis savoir ce qui se passe chez eux ; ma prétention n'est donc pas de soutenir que tout ce qui va suivre est vraiment indigène ; à mon avis, du moins dans mon district, les indigènes ont emprunté plusieurs coutumes aux Chinois et vice versâ. 2° Les A-chi n'ont plus de livres, il est par conséquent difficile, n'ayant pas les caractères sous les yeux, de déterminer toujours le sens exact d'un mot. Pour obtenir un certain à peu près, il faut recourir à des gens qui souvent n'en savent pas plus que vous. Si plus tard je reconnais m'être trompé, je vous en avertirai en toute sincérité. Puis-je mieux faire ?

    ***

    Y-sou est le dieu des A-chi, ils lui ont adjoint une compagne ; car ces braves gens ne peuvent se mettre dans ta tête qu'on puisse vivre pour autre chose que pour le mariage. Le premier se nomme Y-sou-po, Y-sou male, et la seconde Y-sou-mo, Y-sou femelle. D'ailleurs dans la conversation, la maman Y-sou est toujours laissée de côté.
    Y-sou est réellement le dieu créateur du ciel et de la terre : c'est un dieu bon qui ne fait jamais de mal à personne. On en parle souvent quand on veut raconter un événement heureux ; on dit alors avant de commencer à narrer : « Y-sou-po na vou, merci à Y-sou ». Par exemple : « Cette année notre maïs est beau, Y-sou-po na vou, tsi kou ngo hi ho mon tcha ».
    Dans le catéchisme j'appelle Dieu : « Mou-sa-po » traduction littérale de l'expression chinoise : « Tien-Tchou » Maître du Ciel. Eh bien ! J'ai eu toutes les peines du monde pour l'introduire. Je demandais par exemple :
    Qui a créé le ciel et la terre ?
    C'est Y-sou-po, me répondait-on invariablement, surtout les vieux.
    Mais non, répliquais-je, ce n'est pas « Y-sou-po » c'est Mou-sa-po »
    Mais, Père, Mou-sa-po c'est notre Y-sou-po.
    Comme il est censé ne faire de mal à personne, les A-chi, en gens pratiques et timides, ne lui rendent aucun culte direct, du moins à ma connaissance.
    Ils ne sacrifient qu'aux inférieurs de Y-sou-pu, qui sont : Mi-sy-po (esprit de la terre) et Po-sy-po (esprit de la montagne).
    Chaque année, à la deuxième ou à la dixième lune, au jour du cheval ou du rat, suivant les villages, a lieu la fète du « Midij ». Midij est la pierre sacrée.
    Elle est placée dans le bois sacré, appelé « midij lay be ». Ce bois n'est interdit au peuple que le jour de la fête. En temps ordinaire tout le monde peut y aller. Et souvent c'est là que les particuliers vont faire les superstitions dont je parlerai tout à l'heure. Mais il est toujours défendu d'y couper des arbres, ce qui porterait malheur au village.
    Quelques jours avant la fête, les chefs de famille se réunissent. On prend des sapèques chinoises, qui portent d'un côté deux caractères et de l'autre quatre. Chacun à son tour les agite dans les deux mains fermées, à peu près comme chez nous quand on joue à pile ou face, puis on les laisse tomber à terre. On compte celui qui a le plus de caractères ; à nombre égal, on recommence. Celui qui a obtenu le plus de caractères, est choisi par le sort comme « Mi-sy-po » c'est-à-dire comme devant représenter l'esprit de la terre.
    Au jour fixé, on choisit une brebis ou un porc, suivant les villages. Le Mi-sy-po doit avoir huit compagnons, choisis généralement parmi les plus vieux, et un sorcier Pi-mo. Ces dix individus, après avoir pris le repas du matin, se lavent le corps avec de l'eau dans laquelle on a fait tremper des fleurs odoriférantes. Vers le milieu du jour, ils se rendent à la forêt, le Mi-sy-po en tête, le sorcier en côté, et les huit compagnons derrière conduisant la brebis ou le porc. A tout autre individu il est défendu d'approcher.
    Arrivés an pied de l'arbre sacré, les huit acolytes disposent un siège en feuilles. Le Mi-sy-po y prend place. Il ne peut plus alors que manger, causer et fumer ; pendant trois jours tout travail lui est interdit. Le sorcier se met en prières, puis les huit tuent la bête ; ils font autant de parts qu'il y e de familles dans le village. En même temps, ils choisissent un os de la cuisse sur lequel ils laissent quelques lambeaux de chair et suspendent cet os à l'arbre sacré ; ensuite les huit compagnons portent les parts dans la maison commune du village ; chaque famille viendra prendre la sienne dans la soirée.
    En retournant, à la forêt, ils emportent le repas qui leur a été préparé. Ils y font honneur avec le Mi-sy-po et le sorcier, puis fument et causent joyeusement.
    Le soir, quand tout le village est revenu des champs, les dix hommes vont dans la famille du Mi-sy-po qui leur offre à dîner. Pendant qu'ils passent dans les rues, il faut enfermer tous les chiens, car si un de ceux-ci se permettait, d'aboyer contre le Mi-sy-po, il arriverait malheur.
    Le lendemain, la famille du Mi-sy-po invite à dîner les chefs de famille du village, en retour chacun de ces chefs doit lui apporter un demi-litre de vin.
    Après sept jours, les neuf individus se rendent de nouveau à la forêt avec le sorcier ; et celui-ci, par ses prières, rappelle l'âme de chacun de ces braves qui l'y avait laissée.
    Je ne suis pas encore parvenu à traduire les prières récitées par le sorcier en cette circonstance : ce sera pour plus tard.

    ***

    Passons maintenant aux enterrements et aux cultes des ancêtres.
    Pour les enfants il n'y a aucune cérémonie spéciale. Aussitôt mort, le bébé revêtu de ses beaux habits, s'il en a, est roulé dans une natte et porté en terre par deux ou trois voisins.
    Les vieillards acceptent la mort comme une nécessité ; pourvu qu'on leur fasse un bel enterrement ils sont heureux ; plus quelqu'un est âgé, plus on le fête à sa mort.
    Dès qu'on croit qu'un malade va mourir, on le revêt de ses plus beaux habits, en criant et en pleurant.
    Aussitôt qu'il est décédé, on lui attache les pieds et les mains, et on lui couvre la figure d'un masque en étoffe, sans doute pour ne pas effrayer les vivants. Il est ainsi exposé sur une natte au milieu de sa maison ; si le cercueil est prêt, il y est bientôt déposé, et tous les vêtements, tous les atours sont places sur lui ou à côté de lui ; sinon, on les brûlera près du tombeau.
    Les A-chi ne vivent pas avec les morts ; ils en ont grand peur, les enfants surtout.
    Le jour des funérailles se fait attendre plus ou moins longtemps, selon la fortune de la famille, qui, si elle est attendra la récolte, afin de pouvoir bien traiter les invités.
    Enfin l'époque est fixée ; la veille de la cérémonie, à un endroit propice au milieu ou à côté du village, on construit une petite tente, recouverte d'étoffes ; on y porte le cercueil, et dès le soir arrivent les villages où habitent les proches parents. Les trompettes, les flûtes, les hautbois, les fusils, les boites à canon, les pétards les danses du lion, du tigre, de la tance, du bâton, du couteau des sapèques : rien ne manque a la fête. Les femmes seules entourent le cercueil et pleurent.....sans larmes ordinairement.
    Le lendemain, les autres villages invités arrivent avec le même cérémonial ; à l'arrivée, il faut offrir à dîner à tout le monde ; au départ également. Pour un vieillard ordinaire, on invite au moins cinq ou six villages.
    Chaque parent doit apporter une chèvre et un peu d'argent : les étrangers, du riz et d'autres céréales.
    Les chèvres sont égorgées immédiatement devant le cercueil : les vivres sont déposés à côté, plus tard ils seront portés dans la famille ; devant le cercueil, sur une table, sont placés des cierges en graisse de buf, et sur un grand plateau une quantité de petits bols contenant des pâtisseries, des fruits confits, du riz, du vin, etc., toutes choses qui sont offertes au défunt.
    J'ai ouï dire qu'à certains endroits, il y avait des sorciers qui priaient. Je crois le fait exact, mais jamais je ne l'ai vu.
    Quand tous les invités sont arrivés et ont bien dîné, les danses recommencent. Enfin le cercueil est porté en terre, au son de la musique, mais avant de parvenir à la fosse, et après avoir parcouru quelques centaines de mètres seulement, tout le monde revient au village et on se met à table. Seuls les porteurs et les très proches parents vont jusqu'au lieu de l'inhumation. Ils y creusent une petite fosse comme chez les Chinois : ils y placent le cercueil et le recouvre de terre et de gazons. Près du tumulus ils mettent une petite cruche de vin, ou un bol de riz...

    ***

    J'ai dit que les femmes seules pleuraient. Voici un spécimen de leurs lamentations, avec la traduction à peu pros littérale.
    A ma connaissance les A-chi ne portent pas de deuil ; seulement après l'enterrement, le fils aîné choisit une racine d'orchidée, en coupe la longueur de huit nuds, si le défunt est un homme et la longueur de neuf nuds, si c'est une femme ; puis il l'enferme entre deux pièces de toile comme dans un sac ; cela symbolise l'image du défunt, et on le dépose à la montagne, dans une grotte.
    Lorsque dans la famille il y aura un malade, on ira dans cette grotte faire des sacrifices aux ancêtres ; car cette maladie est un signe que l'un des parents morts a besoin de quelque chose, et il rappelle ses devoirs à l'un de ses descendants.
    Les A-chi croient donc à une autre vie ! Mais quelle est cette vie ? Ils n'en savent rien et ils ne s'en occupent guère !
    Et maintenant pour terminer, une petite question. Les A-chi, en se faisant chrétiens, abandonnent ils facilement leurs superstitions ?
    Il est bien difficile de répondre d'une façon absolue et précise. Comme le Normand, je dirais volontiers oui et non.
    Ils abandonnent aisément les superstitions purement indigènes, mais ils ont beaucoup plus de peine à quitter celles qu'ils ont empruntées aux Chinois: Alors ce sont de drôles de chrétiens ? Drôles, non, pas plus que certains Français de ma connaissance. Ils ne sont pas parfaits, et de plus ils sont néophytes, c'est-à-dire nouveaux dans la foi. Et vis-à-vis d'eux, je m'inspire de ces très sages paroles de Mgr Pallu, le principal fondateur de la Société des Missions Etrangères : « Il ne faut pas agir comme certains missionnaires... A peine ont-ils purifié leurs néophytes dans les eaux du baptême, qu'ils voudraient les voir tous dépouillés du vieil homme.... Or voyant que certains ne remplissent pas à la lettre les lois ou divines, ou ecclésiastiques, voilà le découragement dans leur cur...... Dès lors, craignant sans cesse que de nouveaux baptisés négligent de célébrer dignement le jour du Seigneur, ou ne violent le jeûne, ils refusent de baptiser ceux-là mêmes qui sont convenablement instruits des saints mystères... Je les avertis de se bien souvenir que l'esprit de la Sainte Eglise, n'est pas de porter les missionnaires à les (lois positives) faire observer dans toute leur rigueur, mais bien à user de quelque indulgence envers ceux-là qui, hier et avant-hier, ne connaissaient ni Dieu ni l'Eglise ».
    Et ailleurs : « La Sacrée Congrégation enseigne qu'on peut changer en sacrés les rites profanes des Gentils... En conséquence, si parmi les rites païens le plus grand nombre ne peuvent être tolérés, il s'en trouve quelques-uns qu'on peut changer, il faut faire son choix ». Grâce à ces principes que j'applique de mon mieux, je ne me désole pas si les A-chi conservent quelques défauts, et j'ai bon espoir que tôt ou tard ils seront de très dignes enfants de Dieu et de l'Eglise.

    1903/91-97
    91-97
    Chine
    1903
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