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Yun-nan : Un coin du Yun-nan pendant lexpédition européenne à Pékin

Yun-nan : LETTRE DU P. SALVAT Missionnaire apostolique Un coin du Yun-nan pendant lexpédition européenne à Pékin UN COMPLOT On multipliait chaque jour les engins de guerre ; les routes étaient couvertes de porteurs dangereux et de soldats indisciplinés et arrogants; à la vue de ces préparatifs énormes, la population trépignait sur place, discourant avec véhémence, la haine et la rage se lisaient sur tous les visages.
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    Yun-nan :

    LETTRE DU P. SALVAT

    Missionnaire apostolique

    Un coin du Yun-nan pendant lexpédition européenne à Pékin

    UN COMPLOT



    On multipliait chaque jour les engins de guerre ; les routes étaient couvertes de porteurs dangereux et de soldats indisciplinés et arrogants; à la vue de ces préparatifs énormes, la population trépignait sur place, discourant avec véhémence, la haine et la rage se lisaient sur tous les visages.

    Nous avions soin de ne pas nous montrer, sentant bien que la moindre imprudence pourrait entraîner les plus terribles conséquences, et nous exhortions nos gens à la discrétion la plus absolue. De longs raisonnements nétaient pas nécessaires pour leur faire comprendre que lorage planait sur nos têtes. Ils navaient quà prêter loreille et ils étaient renseignés sur les intentions de nos voisins païens. Ceux quils avaient aidés, nourris même au commencement de lannée ne cherchaient plus quun prétexte pour se débarrasser de leurs bienfaiteurs. La reconnaissance nest pas le partage des païens.

    Cependant quoique chargés comme des mulets, les porteurs de munitions étaient mal payés, et sur leur route, encouragés du reste par lattitude des soldats, ils ne se gênaient pas pour gruger les aubergistes. Malheur à ceux-ci quand ils protestaient; leurs boutiques étaient mises au pillage et les gens bien souvent rossés dimportance. Des chrétiens qui demeuraient non loin des oratoires de Tien-pa-teou et de Pa-eul-ngay furent ainsi traités. Ayant exigé, peut-être en termes trop énergiques, la valeur de quelques bols de riz, ils entendirent le cri de: Mort aux chrétiens! Retentir soudain autour deux. La maison fut saccagée, les tablettes chrétiennes furent foulées aux pieds par ces mécréants et les membres de la famille qui navaient pu séchapper, furent garrottés et conduits au mandarin chargé daccompagner les munitions. Ce dernier, inaccessible aux sentiments de commisération, fit appeler le chef du marché voisin, qui lui aussi nattendait quune occasion de montrer sa haine contre le christianisme. Ensemble ils tracèrent le plan suivant :

    On supposerait quaprès avoir pris leur repas chez les chrétiens, les porteurs avaient remarqué la disparition de quelques caisses de munitions, et quaprès plusieurs heures de recherches, lesdites caisses avaient été découvertes dans le galetas de lauberge chrétienne. De là, bagarre entre chrétiens et soldats, et victoire de ces derniers, qui, pour se venger, avaient mis la maison au pillage.

    De plus, on insinuerait que les chrétiens navaient agi que sous limpulsion des Pères des environs, et surtout du Père européen qui réside à Tien-pa-teou, à quelques ly seulement de la grandroute. Les deux hommes rédigèrent ainsi un rapport que lon expédia au gouverneur de la province, en le priant de donner lordre dexterminer les chrétiens. On raconte que le chef du marché fit alors porter secrètement deux caisses de munitions dans le fameux galetas, et daccord avec le chef de lescorte, envoya quelques hommes reconnaître le délit. Pendant ce temps, les chrétiens qui avaient pu séchapper de lauberge couraient porter plainte au mandarin du lieu. Celui-ci prit note de leurs doléances, mais il ne fit rien pour arrêter à linstant ce torrent de calomnies. Il retint au contraire les fugitifs, et lon dit même quil les mit aux fers. Averti probablement, lui aussi, du complot, il attendait sans nul doute les ordres de ses supérieurs.



    LE P. MANDART ATTAQUÉ

    Les bandits furent encouragés par ce premier succès, et leurs chefs, qui jusqualors sétaient peu fait connaître, jetèrent le masque. Leurs noms volaient de bouche en bouche; tout le monde racontait leurs anciens exploits: ils ne devaient faire quune bouchée de nous tous, ces foudres de guerre! Ils lancèrent leurs cartes et tous les bandits des environs et dailleurs se donnèrent rendez-vous chez eux. Pendant plusieurs jours les festins se succédèrent durant lesquels, selon la coutume, tous ces hommes se reconnurent pour frères et jurèrent de mourir plutôt que de trahir la cause sainte quils avaient embrassée.

    Le P. Mandart et moi nous nous efforçâmes de ranimer le courage des chrétiens. Après leur avoir exposé la triste position dans laquelle nous nous trouvions, bien quils la connussent déjà, nous fîmes nos préparatifs, très résolus à vendre chèrement notre vie.

    Nous touchions à la fin du mois daoût, lorsque je reçus un courrier de Tien-pa-teou porteur de ces quelques mots tracés par le Père Mandart. « Oratoire attaqué, tout est sauvé, les bandits sont dispersés.» Ne pouvant moi-même me rendre auprès du Père, parce que les routes nétaient pas sûres, jenvoyai sur-le-champ le même courrier demander de plus amples renseignements. Voici ce qui sétait passé :

    Non loin de la résidence du missionnaire se trouve un marché, Lo-ngan, où tous les bandits des environs sont à peu près à demeure.

    Dun bout de lannée à lautre, ils exercent leurs ravages, le maire du village les ayant pris sous sa protection. Lorsque leurs forfaits dépassent une certaine mesure, le mandarin envoie les satellites qui, bien entendu, trouvent toujours le nid vide. Achetés pour quelques ligatures, ils rentrent chez leur maître à qui ils racontent que tout est tranquille. Il y a bien eu pillage, incendie, meurtre même, mais les bandits sont introuvables, ils ont passé la frontière; ce ne sont pas des gens du pays.

    Probablement que les satellites, doivent, en cachette, offrir quelque cadeau au mandarin, car, à leur récit, ce dernier ferme les yeux lair satisfait: na-t-il pas rempli son devoir?

    Lorsque, après lattaque de lauberge chrétienne, ils eurent appris que le mandarin commandant de lescorte, avait demandé en haut lieu lextermination des chrétiens, les bandits tinrent conseil et résolurent dun commun accord de piller loratoire. Le jour fut fixé, après que lon eut consulté les entrailles dun poulet. Un chrétien faisait partie du conciliabule, se disant lui aussi prêt à marcher avec les bandits. On festoya comme dhabitude, et après bien des libations, ces généreux et braves frères se séparèrent en attendant le glorieux jour. Mais le chrétien alla immédiatement trouver le Père et lui dit :

    « Père, tenez-vous prêt pour demain, les bandits vont arriver. Je suis sûr de la chose, car jétais présent à la délibération ».

    Le P. Mandart répondit quil ne craignait rien; tous ses préparatifs de défense étaient achevés. Un peu plus tard, le catéchiste de la résidence vint saluer le Père et lui donna à peu près les mêmes nouvelles: « Du reste, dit-il, je viendrai moi-même, ce soir, vous tenir compagnie. »

    Le soir venu le P. Mandart recommanda à ses chrétiens de bien veiller, et il envoya à son orphelinat une invitation de se réfugier à loratoire où la sûreté était plus grande. Les Chinois ne croient au malheur que lorsquil est arrivé; les petites filles voulurent rester chez elles.

    La moitié de la nuit se passa dans le calme.

    A demi rassuré et croyant peut-être que le danger était conjuré momentanément, le Père rentra dans sa chambre, et après avoir dans une ardente prière mis sa personne et son oratoire sous la protection divine, il sendormit. Heureusement pour lui, avant de rentrer, il avait laissé quelques personnes aux aguets.

    On était au 26 août; vers quatre heures du matin le Père entend soudain une voix enfantine qui criait près de sa fenêtre :

    « Père, Père, levez-vous, les voleurs sont arrivés ».

    Dun bond le missionnaire sort de sa chambre, tenant sa robe, dont il se revêt, il monte au haut de la tour et regarde. Les voleurs étaient en effet dans le lointain, et on les voyait avancer.

    Les païens des environs se tenaient déjà sur les coteaux les plus proches, prêts à se mettre du côté des voleurs, si ces derniers étaient les plus forts. Tout en remettant sa robe, le P. Mandart se souvient quil a oublié son calice; il court chercher cet objet si précieux pour lui; au même moment, le personnel de lorphelinat, averti en toute hâte, se précipitait dans lenceinte.

    Quand le Père eut vu tout son monde autour de lui, il remonta au sommet de la tour. Déjà les bandits avaient commencé leur oeuvre de destruction. On nentendait que les bruits des tuiles quils brisaient et des ustensiles quils détruisaient.

    Le Père invoque la divine Providence et commande de se défendre. Les brigands sortirent aussitôt de lorphelinat, et se mirent à tirer avec leurs petits fusils, en criant toutes sortes dinjures. On y répondit par un premier coup de feu; lémotion du tireur était si grande quil navait pu viser: il tire un second coup. Le résultat fut-il meilleur? On ne sait trop. Mais en entendant ces deux coups de fusil, les voleurs jugèrent que l'oratoire était défendu vaillamment et tous reprirent le chemin par lequel ils étaient venus. Ils emportaient cependant quelque butin, et en défilant devant loratoire, ils lancèrent encore des projectiles qui natteignirent personne. Après leur départ le P. Mandart envoya un courrier au mandarin militaire de Tan-teou qui arriva dans laprès-midi avec tous ses hommes. Tien-pa-teou ressemblait ce jour-là à une véritable citadelle. Les enseignes étaient déployées au vent, et les clairons lançaient dans les airs leurs sons éclatants.

    Le mandarin se montra charmant, il reconnut devant tous le courage de lhéroïque Père et promit de le protéger à lavenir. Le lendemain il se mit à la recherche des voleurs, mais toujours hélas! à la chinoise; cest-à-dire quil les laissa séchapper au vu et su de tous.



    SIÈGE DE PA-EUL-NGAY

    Les bandits défaits à Tien-pa-teou ne se tinrent pas pour battus. L'humiliation de n'avoir pu pénétrer dans l'oratoire redoubla leur rage. Ils se promirent d'y retourner plus nombreux. En attendant, je fus investi.

    Heureusement les chrétiens enhardis par la victoire de Tien-pa-teou se montraient plus courageux, ils paraissaient redouter beaucoup moins l'invasion des barbares.

    Je fis élever les murs qui entourent mon orphelinat et après avoir fait une certaine provision de poudre et de plomb, je m'en remis aux mains de la Providence. Des espions venaient de temps en temps examiner mes travaux et s'en retournaient effrayés de la résistance que nous allions offrir.

    « C'est un duel à mort qu'on nous prépare à Pa-eul-ngay, » disaient-ils.

    Deux familles chrétiennes se cantonnèrent dans leurs maisons, véritables citadelles, voisines de la mienne: nous devions mutuellement nous prêter main-forte. Pour nous attaquer, les voleurs étaient ainsi obligés de se diviser, et s'ils ne se divisaient pas, ils devaient absolument passer dans un ravin, véritables fourches caudines.

    De tout temps Pa-eul-ngay avait joui d'une grande tranquillité. Le maire du marché est catholique. C'est un homme juste, aimé et respecté de tous, païens et chrétiens. Sa renommée s'étend au loin, et au premier signal il pourrait réunir un certain nombre d'hommes sous son drapeau. Si les particuliers ne répondent pas à son appel, la garde nationale est obligée de lui obéir.

    Mais dans les circonstances présentes, le bonhomme ne se faisait pas illusion; tout le monde le trahirait. Son titre de chrétien lui serait jeté à la face; comme nous tous il devrait apostasier ou mourir.

    « Mourir s'il le faut, disait-il aux autres fidèles, mais fouler la croix, jamais. Réunissons tous nos efforts et tâchons d'arrêter le courant envahisseur. »

    Je fus averti que les brigands avaient fixé l'attaque au 5 septembre. Je réunis mes chrétiens : ensemble nous nous mîmes sous la protection spéciale des âmes du purgatoire, et chacun reprit ses travaux ordinaires. Durant la nuit on montait la garde à tour de rôle; tous les soirs, je faisais la ronde, examinant si tout mon monde était au poste; les passants devaient déclarer leurs noms.

    Le jour fixé était arrivé, les voleurs allaient se mettre en marche; mais voilà que les aruspices consultés se montrent défavorables. S'ils marchent, avait-on lu dans les entrailles des victimes, ils seront vaincus.

    Se repliant alors, ils allèrent attaquer une de mes stations Hou-ye-pin, où j'avais quelques pauvres familles chrétiennes; celles-ci eurent le temps de se sauver dans la montagne, et pendant plusieurs jours, elles y vécurent sans abri, et sans autre nourriture que de l'herbe. Les brigands installés chez ces malheureux, pillèrent tout ce qu'ils trouvèrent et profanèrent grossièrement les saintes images ; après, ils décidèrent de venir chez nous, le 8, fête de la Nativité. La veille de ce jour, j'eus un certain nombre de chrétiens à confesser, et à tous je recommandai de prier la bonne Mère de nous venir en aide. Marie si bonne, si puissante, eut pitié de nous, elle entendit le cri de ses enfants. Une pluie tomba d'abord doucement, puis ce fut un torrent d'eau qui s'abattit sur nous. Tout débordait, les routes inondées étaient devenues impraticables; nous étions encore sauvés. Nous chantâmes un Magnificat d'actions de grâces.

    Pendant quelques jours nous fûmes tranquilles. Les brigands ne pouvant voyager, restaient cantonnés chez leur chef. De temps en temps quelques-uns venaient nous surveiller, et en rentrant chez eux, ils racontaient que nous ne cessions de tirer, ce qui était au moins extraordinaire, car il était expressément défendu de lancer n'importe quel projectile, à moins de danger. Volontiers s'il ne faut pas faire remonter ce fait à l'imagination chinoise, j'en remercierai les âmes du purgatoire auxquelles je m'étais adressé.

    Les chrétiens, de plus en plus confiants en la divine Bonté, se relâchaient de leur vigilance; la plupart étaient rentrés chez eux et se remettaient à l'ouvrage, lorsque le 15, en plein midi, on annonça l'arrivée des voleurs. J'étais seul chez moi. Dire quelle fut mon angoisse en ce moment est chose impossible.

    Que faire? Les pillards n'étaient plus qu'à quelques ly, et personne n'était rentré ; petits et grands, hommes et femmes étaient dans les champs. Vite je les fis appeler; ils accoururent aussitôt. L'une portait son bambin tout effarouché de cette course insolite; l'autre traînait son cochon, sa seule fortune; un troisième apportait même son poulailler; tous avaient leur marmite où le riz était à demi cuit. En d'autres temps ce spectacle aurait excité le rire ; mais l'heure n'était pas à la gaieté.

    Dès que la porte fut fermée, chacun prit son poste. J'allais et je venais, consolant les uns, réconfortant les autres. Tout à coup avec ma lunette j'aperçus dans le lointain une bande ennemie qui au lieu de se diriger vers nous, prenait la route de Long-ky. Que se passait-il? On nous apprit que les ban dits s'étaient jetés dans une pagode et avaient blessé grièvement un des bonzes qui s'opposait à leur entrée. Un autre bonze était vite monté à Teou-cha-kouan pour avertir le mandarin qui, plus brave que ses collègues, était venu avec ses hommes attaquer les voleurs, dont le chef avait été pris et garrotté après une vraie bataille. Privés de leur chef, les brigands harcelés par les soldats de Teou-cha-kouan, se dirigeaient sur nous, lorsqu'ils reçurent par un des leurs l'avis de prendre la tangente, parce que le mandarin de Tan-teou averti du danger que je courrais, venait à mon secours.

    Ce jour-là arrivèrent en même temps deux courriers, l'un de Chan-tien-pa, l'autre de Ta-kouan porteurs chacun d'une missive. La nouvelle s'était répandue dans ces parages que nous avions été bloqués pendant trois jours. Croyant que le siège continuait, deux bons païens amis du chef de la garde nationale de Gai-tien-pa, nous proposaient leur aide. Nous leur sûmes gré de leur démarche, mais nous refusâmes bien poliment leur offre pour le moment.

    Comme à Tien-pa-teou le mandarin qui, avait-on dit, devait nous porter secours, fit semblant de poursuivre les bandits durant une demi-journée. A son retour il vint me voir, je le reçus poliment, mais froidement, et ne pus m'empêcher de lui demander devant tout le monde pour quelles raisons il ménageait ces perturbateurs de l'ordre.

    « L'Empereur, lui dis-je en substance, n'a fait paraître aucun décret contre les chrétiens; votre gouverneur n'a tenu aucun compte des attaques calomnieuses dirigées contre nous, votre devoir est donc de nous protéger et de nous protéger d'une façon énergique ». Le bonhomme protesta de son bon vouloir et termina sa phrase embarrassée en disant que nous pouvions compter sur lui.

    Il était évident que ces porteurs de globules nageaient entre deux eaux. Leurs regards étaient tournés vers le nord, car ils savaient que les armées alliées marchaient avec rapidité sur Pékin. La prise d'assaut de cette ville n'avait pas encore été annoncée officiellement; on croyait même que les troupes chinoises étaient victorieuses. Le peuple se laissait aller à de douces illusions: on racontait que les vaisseaux européens avaient été tous coulés, et que les maudits étrangers avaient presque tous péri. Les mandarins, pour la plupart du moins, partageaient les espérances du peuple, et en attendant que la nouvelle de la grande victoire fût proclamée sur tous les toits, ils se préparaient en secret à imiter leurs sanguinaires confrères du nord. Voilà pourquoi ils laissaient tout faire, les yeux grands ouverts, sans vouloir se prononcer encore ni pour ni contre.



    PILLAGES

    Battus à Tien-pa-teou, n'ayant pu arriver jusqu'à ma résidence de Pa-eul-ngay, privés de leur chef, les bandits se replièrent sur Long-ky où se trouvait un vaurien de grand renom et qui, lui aussi, tentait de semer la révolte. Chemin faisant, ils se jetèrent à l'improviste sur une de mes stations, Len-chouy-ky. Les chrétiens étaient aux champs, ramassant leur récolte. N'ayant pu se réunir assez tôt pour faire face au danger, ils se tinrent cachés. Les quelques personnes qui étaient restées au logis purent se réfugier dans la montagne, sauf une bonne vieille qui moins agile que ses compagnes fut prise, maltraitée, et obligée de préparer le repas des voleurs pendant que ceux-ci se livraient au pillage. Tout fut mis sens dessus dessous. Ce qui plaisait à leur convoitise était soigneusement ramassé, le reste était ou brûlé ou mis en morceaux: rien ne fut épargné, sauf un petit enfant, qui dut la vie à la pitié d'un païen.

    Le bébé avait été oublié endormi dans son berceau, quand les bandits le découvrirent, l'un d'eux le saisit violemment en s'écriant: «Voici ce que nous allons offrir à nos dieux lares. » Et prenant son grand coutelas, il s'apprêtait à immoler l'enfant, lorsqu'il lui fut brusquement enlevé.

    Retiré brutalement de sa couchette, le petit avait poussé quelques cris plaintifs qui attirèrent l'attention d'un païen, spectateur du pillage. Touché de compassion, celui-ci avait bondi et l'avait arraché des mains de son bourreau, en disant d'une voix indignée : « Et que vous a donc fait cet enfant âgé à peine de quelques mois, pour vouloir trancher le fil de ses jours? Est-ce sa faute à lui s'il est chrétien? Si vous voulez offrir à nos dieux une victime, il faut tourner ailleurs vos regards. Ce n'est pas la peine de verser un sang inutile, n'achevez pas de vous souiller par cet horrible forfait. »



    APOSTASIE ET FAITS EXTRAORDINAIRES

    Les chefs du marché voisin furent avertis de ce qui venait de se passer; l'un d'eux, homme assez puissant, était propriétaire du terrain cultivé par les chrétiens; il aurait pu, s'il avait voulu, désarmer les bandits, et leur faire restituer ce qu'ils avaient pris. On raconte qu'il osa s'asseoir à leur table et accepter sa part du butin. Il osa bien davantage, puisqu'il vint proposer à mes pauvres chrétiens d'apostasier et d'afficher en public les tablettes païennes.

    Les persécutés résistèrent à ces perfides discours; ils continuèrent comme par le passé à prier, même à haute voix, le vrai Dieu; mais le païen revint et cette fois il apportait les tablettes prêtes à être affichées.

    « Que vous importe ce papier, dit-il, vous pouvez continuer à adorer votre Dieu en particulier; la tourmente passée vous pourrez même rétablir vos enseignes ».

    Sur ce, il se leva et alla lui-même accrocher les tablettes païennes à la place où se trouvaient naguère les saintes images.

    Le maître de la maison, bouleversé par les émotions des jours précédents, stupéfait de limpudence de son propriétaire, craignant peut-être que celui-ci ne les chassât lui et les siens sil résistait, ne répondit rien et, la mort dans lâme, laissa le païen offrir seul de copieuses libations aux nouveaux dieux installés. Est-il nécessaire de dire que les dieux ne participaient nullement au contenu des coupes et que le païen et ses satellites les vidaient consciencieusement?

    Le même jour, dans la maison, commença à se produire une série de phénomènes très curieux. Vers midi, la famille se mit à table. Le repas commença silencieux, car tout le monde était triste de revoir les tablettes du diable; soudain un bruit confus se fit entendre, semblable au son dune voix sortant de sous terre, à lendroit même où était dressée la table, tandis que des gémissements plaintifs venaient du fond de la maison.

    Le maître du logis se leva le premier pour regarder autour de lui, il eut beau fouiller tous les coins et recoins, aller dun point à un autre, revenir une seconde, une troisième fois, changer de place tout ce qui opposait un obstacle à sa vue, il ne put rien trouver; mais la voix continuait à se faire entendre et les gémissements devenaient de plus en plus plaintifs; ceux qui étaient là, païens et chrétiens, se regardaient les uns les autres, nosant se communiquer leurs impressions. Pendant la nuit, la chose revêtit un caractère plus effrayant, ce nétait plus une voix, mais plusieurs voix qui se répondaient, tantôt à lextérieur, tantôt à lintérieur; de temps à autre, la maison semblait être comme entourée desprits invisibles.

    Pendant trois jours et trois nuits, les mêmes bruits se firent entendre. On certifie que les païens des environs distinguaient de leurs demeures le son de ces voix. Quoi quil en soit, le matin du quatrième jour, on trouva pendu à la plus grosse poutre de létage supérieur, le cadavre dun voyageur qui, deux jours avant, avait demandé lhospitalité.

    Effrayé par la perspective du formidable procès quoccasionne, en Chine, une mort de ce genre, et touché de repentir au souvenir de la faiblesse de sa foi, le chef de la famille menvoya chercher par son fils aîné. Mis au courant de ce qui sétait passé, jordonnai denterrer le cadavre au plus tôt, et après avoir aspergé la maison avec de leau bénite, je prescrivis les prières habituelles. Le calme est revenu aussitôt, et plus rien ne sest produit depuis ce moment.



    LA PAIX. - RECONNAISSANCE A NOTRE CONSUL

    Enfin, la nouvelle de la prise de Pékin parvint jusquà nous; elle fut semblable à un coup de clairon. Obéissant à des ordres supérieurs, nos mandarins exhumèrent de leurs archives des édits qui devaient nous protéger, et capturèrent à limproviste, cette fois, bon nombre de bandits.

    Ainsi fut sauvé Long-ky, ancienne résidence épiscopale du Yun-nan.

    Mais il fallait autre chose quun coup de filet pour réduire les brigands, ils le prouvèrent bientôt. Ko-kouy fut attaqué, un certain nombre de chrétiens sétaient retirés dans lenceinte fortifiée bâtie jadis parle P. Chicard. Un bon Père chinois soutint si bien leur courage quils livrèrent bataille aux bandits. Ceux-ci durent quitter la place après deux jours de combat; ils avaient perdu plusieurs des leurs. Les chrétiens neurent pas un seul blessé.

    En apprenant le combat de Ko-kouy, aux portes mêmes de Tchao-tong, les grands mandarins résolurent enfin de sévir vigoureusement.

    Tancés vertement par M. Bons dAnty, consul de France à Tchong-kin, que nous avions averti par télégramme de notre situation critique, le colonel de Tchao-tong et le mandarin de Ta-kouan vinrent successivement nous rendre visite.

    A la nouvelle de larrivée du colonel de Tchao-tong chez nous, il ne fut question parmi les païens que dun prochain massacre de chrétiens. Daprès les mieux informés, ce grand globulé venait présider en personne à notre exécution. Néanmoins nous fîmes quelques préparatifs pour le recevoir dignement, car il arrivait avec toute sa suite, en grande pompe. Les païens, qui étaient venus très nombreux à la première entrevue, comprirent que le vent avait tourné. A la seconde visite, une liste des principaux meneurs fut dressée et remise par nous devant tout le monde au colonel, et le déplacement du mandarin de Ta-kouan qui avait favorisé les bandits fut énergiquement demandé. Nos démarches nont pas été inutiles et le concours du consul de France nous a été précieux.

    Quil me soit permis dexprimer ici à M. Bons dAnty mes plus chaleureux remerciements. Cest grâce à son dévoûment parfait que nous avons pu tenir jusquau bout et que nos chrétiens nont pas eu trop à souffrir.

    Les quatre principaux chefs ont été condamnés; le mandarin de Ta-kouan a perdu sa place, et jusquà présent na pu recouvrer son titre. Les bandits ne crient plus: Mort aux chrétiens! Ceux qui étaient trop compromis ont pris la fuite, les autres sont rentrés dans leurs tanières; la plupart sont au riz sec dans les prisons de Ta-kouan et de Tchao-tong, attendant que la paix soit définitivement signée.




    1901/235-247
    235-247
    Chine
    1901
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