Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Yun-Nan Paris

Yun-Nan Paris LES NOCES D'OR DU P. CHIROU DIRECTEUR DU SÉMINAIRE DES MISSIONS-ÉTRANGÈRES Mon cher Père,
Add this
    Yun-Nan Paris
    LES NOCES D'OR DU P. CHIROU
    DIRECTEUR DU SÉMINAIRE DES MISSIONS-ÉTRANGÈRES

    Mon cher Père,

    L'autre jour, je parcourais la petite brochure, revêtue d'une couverture de couleur jaune rouge, qu'on appelle l'État de la Société des Missions Étrangères et qui contient toutes les listes des missionnaires du Japon, de la Corée, de la Chine, etc. C'est une distraction qui ne manque pas de charme : on y revoit le nom de tous les anciens confrères de Paris... Ah ! Oui, un tel, je me souviens; il était près de moi en classe, maintenant en Corée. Et celui-là, en Mandchourie; quelles bonnes promenades nous avons faites ensemble. Et cet autre au Tonkin; puis un quatrième, un cinquième...
    Tout en égrenant des souvenirs, je faisais glisser sous mes doigts les pages du petit livre et j'arrivais à la fin, à la liste des directeurs du Séminaire de Paris : le P. Delpech, Supérieur, le P. Pernot, l'ancien des anciens, le P. Chirou... le P. Chirou, un vieux missionnaire du Yun-nan, un de mes prédécesseurs ;... parfaitement... né en 1828, prêtre en 1852, en 1852, il y a cinquante ans, juste ;... alors il va faire ses noces d'or en 1902...
    Je pense que vous y avez songé et que vous allez en son honneur célébrer une fête superbe. Ah! Le bon, l'excellent P. Chirou, s'il était ici! Dites-lui donc qu'il vienne nous voir un peu.
    Rien de plus facile que le voyage de Paris au Yun-nan en ce commencement du vingtième siècle. Il ne faut plus, comme autrefois, en 1852, il y a cinquante ans, il ne faut plus s'enfouir dans une affreuse barque chinoise, sous des ballots de thé ou de coton et, toujours en crainte des douaniers et des mandarins, contrefaire le muet, ou le sourd, ou le malade, en traversant le Kouang-tong, le Fo-kien, le Hou-nan, le Su-tchuen pour débarquer au nord de notre province, à vingt jours de marche de la capitale. Car c'est là le voyage que fit le P. Chirou, dans sa belle jeunesse. Il lui suffirait aujourd'hui de prendre un joli bateau à vapeur jusqu'à Lao-kay, de là à Man-hao une barque légère, puis six ou sept jours à cheval et il serait à Yun-nan-sen.
    Il est vrai qu'il ne retrouverait plus guère de ses compagnons d'autrefois. Il y a longtemps qu'ils sont morts, et le P. Dumont, et le P. Huot, et le vieux patriarche de Long-ki, Mgr Ponsot, qui en recevant la nouvelle de sa nomination épiscopale, avait, dit-on, chanté le Loetatus sum in luis quoe dicta sunt mihi.
    Mais il reverrait encore Mgr Fenouil qui le précéda au Yun-nan. Il retrouverait agrandis et embellis les postes dont il fut le curé : Ko-kouy où il apprit le chinois, Tchao-tong, Tchen-hiong et Fa-tcheou, la petite chrétienté du Kouy-tcheou dont il prenait soin. Il visiterait à Houang-ko-chou et à Tienpa-teou, où il demeura pendant quelques années, les enfants baptisés par lui et qui sont maintenant des hommes mûrs et seront bientôt des vieillards. Il irait certainement faire un petit pèlerinage à Tchen-fong-chan où, à cette époque, était situé le séminaire dont il fut le Supérieur.
    Supérieur du séminaire au Yun-nan, en ce temps-là, c'était peut-être plus compliqué qu'aujourd'hui, quoique la maison eût seulement une trentaine d'élèves ; mais il fallait être, tout à la fois, économe, professeur de troisième, de seconde, de philosophie, de théologie, etc, et supérieur. Il fallait aussi être commandant de forteresse ; vous avez bien lu : commandant de forteresse, et vous vous demandez comment cet excellent P. Chirou, la paix et le calme en personne, pût se transformer en guerrier.
    Vous oubliez qu'il est du Béarn, la patrie de Henri IV, le pays voisin des comtés de Comminges et des clans de Bigorre, célèbres par leurs hommes d'armes, batailleurs de rude trempe et de vaillante épée. D'ailleurs, il n'avait pas le choix ; il devait défendre son séminaire et les chrétiens des environs contre les attaques des sauvages, espèces de brigands redoutables, connus sous le nom de Man-tze, devant lesquels fuyait la police chinoise. Et puis, il avait pour auxiliaire, j'allais dire pour lieutenant, ce Poitevin, capable de frapper d'estoc et de taille, le P. Chicard, dont les lettres ont fait la fortune... de leur éditeur.
    Après le supériorat du séminaire, la cure de Long-ki échut à notre cher Père, Long-ki, la ville épiscopale et la cathédrale du Yun-nan, avec ses 3,500 chrétiens bien instruits et bien formés. Il était là lorsque du Séminaire de Paris vous l'avez appelé, en 1869, pour le placer parmi vous.
    Je ne m'en plains pas, puisque grâce à lui, je suis au Yunnan ; mais en vérité je voudrais bien le revoir... Enfin, il y a tant de choses que l'on désire et que lon nobtient jamais.
    S'il ne peut venir passer ici quelques mois, pour que nos chrétiens qui sont un peu les siens lui souhaitent les dix mille prospérités, et que les missionnaires lui disent leur affection et leur respect à l'occasion de ses noces d'or, ne manquez pas de l'assurer que tous nous pensons à lui, que nous prions pour lui, et que nous sommes heureux de faire revivre quelque chose de sa charité, de la droiture de son jugement et de la perfection de sa modestie.
    Et voilà, mon cher Père, comment en parcourant les listes des missionnaires de notre Société, j'ai rencontré le P. Chiron, et comment j'ai laissé parler mon cur, pendant une heure, qui n'est pas une heure perdue, parce que le souvenir des bons exemples est toujours un profit.
    Quand vous rendrez compte dans les Annales des Missions Étrangères des noces d'or de mon ancien compatriote yun-nannais soyez assez bon pour m'en envoyer un exemplaire. Si vous y joigniez la photographie du héros de la fête, vous seriez fort aimable, comme vous l'êtes... quelquefois

    PARIS YUN NAN

    Puisque vous me croyez capable d'être aimable... quelquefois, je veux, mon cher Père, aujourd'hui vous donner raison. Je vous adresse le portrait de celui qui fut, il y a un demi-siècle presque une petite éternité votre prédécesseur en ces régions de noms pittoresques et peut-être harmonieux, qu'on appelle Houang-ko-chou et Tchen-fongchan.
    Comme vous l'avez pensé, nous célébrerons ses noces d'or. La fête aura lieu le 6 mars ; elle sera modeste et pieuse comme le héros, qui aurait mieux aimé la faire seul, solennisant ce jour de grand souvenir uniquement par une prière plus fervente. Notre affection et notre vénération ne l'ont pas permis ; elles ont voulu une messe solennelle avec deux directeurs de notre Séminaire pour diacre et sous-diacre.
    Continuez, mon cher Père, à vous rappeler les exemples de nos anciens dans la carrière apostolique, ce sont des lumières qui éclairent et réchauffent, et contribuent à nous, garder dans l'esprit de notre sainte vocation.

    1902/120-126
    120-126
    Chine
    1902
    Aucune image