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Yun-Nan le district de San-pe-fou.

Yun-Nan Le district de San-pe-fou. Lettre de M. Letourmy, Missionnaire apostolique. La mission du Yun-nan vous est sans doute connue, mais le district de San-pe-fou ne l'est pas probablement. C'est pourquoi je veux vous en entretenir.
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    Yun-Nan
    Le district de San-pe-fou.

    Lettre de M. Letourmy,
    Missionnaire apostolique.

    La mission du Yun-nan vous est sans doute connue, mais le district de San-pe-fou ne l'est pas probablement. C'est pourquoi je veux vous en entretenir.
    En venant de France le jeune missionnaire ayant reçu sa destination pour le Yun-nan débarque à Haiphong et là prend le train qui le conduira en quatre jours, à Yun-nan sen, capitale de la province, et résidence du Vicaire Apostolique. Après un séjour plus ou moins long auprès de Sa Grandeur ; pour continuer sa route, il aura recours à des moyens de locomotion plus primitifs : il devra se confier avec ses bagages à la lenteur et à l'insécurité d'une caravane. Le quatrième jour de cette marche cahin-caha, après avoir traversé la plaine de Louliang, il aperçoit une autre plaine plus vaste et plus riche que la première, c'est le pays de Ku-tsin.

    De chaque côté, dans la direction nord-sud l'horizon est borné par deux chaînes de montagnes qui donnent à ce paysage l'aspect d'un gigantesque sillon. La plaine est arrosée par un des affluents du Si-kiang coulant dans le sens des montagnes. Ses eaux sont trop basses à la saison sèche et trop forte au moment des pluies pour être utilisées à la culture des rizières. L'eau fournie par les torrents de la montagne et les petits affluents est seule employée à cet usage tandis que le fleuve coule entre ses digues.
    En continuant notre itinéraire, l'on aperçoit de temps à autre des champs de maïs, de sarrazin, de haricots et autres céréales, dont la culture se fait en terrain sec. Mais la plus grande partie des terres sont des rizières dont la plupart donnent deux récoltes par an : celle de riz à l'automne et au printemps des fèves ou du froment.
    Le chemin traverse aussi des villages qui deviennent de plus en plus denses à mesure que l'on avance dans la plaine; si bien que parfois on sort d'un hameau pour entrer dans l'autre. A la fin de cette journée de route, on arrive à un village situé à peu près au milieu de la plaine. Là, on aperçoit une maison surmontée d'une croix; c'est un oratoire; c'est San-pe-fou (les 300 familles), la résidence du missionnaire chargé de l'évangélisation de toute cette plaine et de quelques régions montagneuses.
    La ville de Ku-tsin est encore à 10 kilomètres plus au nord-ouest. Des hauteurs voisines on en aperçoit les murs. Ne se trouvant pas sur une route de grand débouché, elle est fort paisible en temps ordinaire ; le commerce ne s'y fait guère que les jours de marché.
    Au Yun-nan, les chrétiens du pays de Ku-tsin ont la réputation d'être fervents. Lorsque les premiers missionnaires y apportèrent la Bonne Nouvelle, il y a quelques dizaines d'années, les conversions au christianisme se firent en grand nombre. Pour quelles raisons dans la suite et durant de longues années, cette première poussée de la grâce devint-elle moins féconde? Toujours est-il que le nombre des conversions alla baissant et parmi les baptisés mêmes, il y eut des défections. Cette année cependant, le nombre de chrétiens, donné dans mon compte rendu est encore de 720.

    Et, voici que ces derniers temps; grâce à Dieu, l'on me signale de plusieurs côtés des conversions. Ce mouvement viendrait, m'a-t-on assuré de l'admiration qu'excitent chez les païens les oeuvres de charité établies dans le district. Pourtant, ces oeuvres sont bien peu développées et encore à l'état d'embryon. Les plus remarquées par la population sont évidemment les dispensaires et les pharmacies, c'est-à-dire celles qui soulagent les misères corporelles. Généralement, les païens ne pensent pas tout d'abord à l'âme.

    La famine.

    Cette année la famine a sévi dans toute la région avec une terrifiante rigueur. L'année dernière au moment de moissonner le blé, une inondation noya la récolte. Ensuite, la pluie qui continua durant de longs jours, empêcha la plantation de nombreuses rizières et ravagea celles déjà plantées ; de même, le maïs ne put être semé et là où il fut mis en terre, une fois germé, il s'étiola, si bien que beaucoup eurent peine à recueillir leur semence.
    Cette année, au printemps, au moment de la floraison du blé, est survenue une gelée qui a empêché le grain de se former dans l'épi. Voici donc trois récoltes successives, complètement nulles. Aussi, aux mois de juin, juillet et août, la misère était grande. Les herbes, les racines et les feuilles d'arbres dont les effets nuisibles n'étaient pas redoutés furent avidement recherchées et recueillies pour devenir la nourriture des affamés.
    Même un jour, un villageois en bêchant son champ arriva sur une veine de kaolin. Voyant la finesse et l'onctueux de cette terre il s'imagina de la mêler à de la farine pour en faire des galettes et s'en nourrir. Aussitôt le bruit se répandit que la déesse Kouang-in, touchée de pitié pour le peuple, était venue le gratifier de cette nourriture que l'on baptisa du nom de
    « Kouang in mien ». Durant un mois, il y eut telle affluence de pauvres gens venant y faire des provisions que la veine fut vite épuisée.
    Mais cette fantastique farine ne répondit point à la renommée que lui fit le premier empressement des malheureux. Ceux qui en avaient mangé ne ressentirent pas aussitôt les mauvais effets de cet aliment nouveau. Bientôt pourtant, l'absorption de terre engendra des malaises, puis des maux d'entrailles et enfin une obstruction intestinale qui pour beaucoup fut mortelle.

    Les crimes dans la famille.

    L'on sait, que clans ces pays idolâtres les parents usent envers leurs descendants du droit de vie ou de mort. C'est ainsi qu'un enfant est parfois jeté à la voirie comme un vulgaire paquet d'ordures. Cette année, cette abominable coutume s'est pratiquée sur une plus large échelle encore. Les années où la misère est moins grande les infanticides n'ont lieu en général que les premiers jours après la naissance du bébé. Ces derniers temps nombre de fillettes de dix ans et plus ont perdu la vie de la main de leurs propres parents. Ainsi Foi assure qu'à Ué-tcheou, petite ville située à 20 kilomètres au sud de San-pe-fou en plus des enfants en bas âge au moins 20 petites filles ont été jetées au fleuve. D'autres parents plu humains, afin d'avoir moins de bouches à nourrir, les vendaient pour quelque argent.
    On voyait aussi le mari incapable de subvenir aux besoins de la famille, partir sous prétexté de faire quelque petit commerce dans un autre pays, n'envoyer jamais ni nouvelles, ni argent et laisser sa femme et ses enfants aux prises avec la misère.
    Un jour, quelqu'un revenant de voyage, vint me dire que le long de sa route il avait vu une femme jetée au fond d'un précipice d'où elle ne pouvait sortir. Comme je le grondais de ne l'avoir pas aussitôt retirée de là, il me répondit n'avoir pas osé prendre sur lui une pareille démarche de peur de voir les parents de cette personne venir lui susciter des ennuis. Il lui avait demandé comment elle était tombée dans ce gouffre profond de 7 à 8 mètres. « C'est telle personne de ma famille, lui répondit-elle, qui était venue avec moi jusqu'au bord de ce trou et m'a poussée dedans ». Mais pour quelle raison ? « Parce qu'à la maison il n'y a rien à manger. Je suis ici depuis huit jours et depuis ce temps je n'ai rien pris ». J'envoyai aussitôt quelqu'un avec une mesure de riz pour la malheureuse. Je fus trouver les chefs du village et les pressai de ne pas permettre chez eux pareille abomination. Ils firent d'abord des difficultés, mais enfin recherchèrent l'auteur de cet attentat et l'obligèrent à sauver sa victime.

    Les mendiants.

    A cette époque, nombre de familles furent réduites à la mendicité et s'en allèrent au hasard demander l'aumône, là où elles croyaient la misère moins grande. C'est ainsi qu'à Ku-tsin, ville d'environ 15.000 habitants, on vit de divers côtés affluer ces pauvres gens couverts de haillons et pouvant à peine se tenir debout. En quelques jours, il en arriva plus d'un millier. Le mandarin ne daigna pas se soucier d'eux ; les riches païens, et les gros commerçants trop occupés à profiter de la misère générale pour grossir leur magot, en vendant leur grain à des prix exorbitants, ne trouvèrent pas moyen eux non plus de venir en aide à ces malheureux.
    Pendant le jour, ils allaient de porte en porte et n'obtenaient guère que des mépris et des insultes. Le soir venu, ils logeaient là où ils pouvaient, clans les pagodes, sous les portes de la ville, dans la rue, etc.
    Le lendemain ils recommençaient à mendier jusqu'au jour où n'ayant plus la force de marcher, ils restaient étendus sur la terre nue et rendaient là le dernier soupir_ Chaque jour il en mourait régulièrement 20 à 30.
    En cette occurrence il aurait fallu disposer de ressources considérables pour soulager tant de misères. C'est pourquoi il fallut se borner. Le catéchiste qui est en ville allait matin et soir faire une ronde avec du riz et des médicaments pour les plus nécessiteux. C'était évidemment bien peu de chose, mais ce peu était tout de même apprécié de ceux à qui il s'adressait et aussi par du reste de la population peu habituée à un tel dévouement.
    Cette charité nous permit d'administrer le baptême à bon nombre de moribonds. Bien rares en effet, furent ceux qui refusèrent l'eau régénératrice. Elle disposa également plusieurs familles à embrasser une religion qui inspire le dévouement.

    Les maladies.

    Maintenant la famine est passée, mais une autre calamité lui fait suite : ce sont les maladies et principalement une fièvre du genre de la typhoïde mais moins dangereuse que celle que l'on voit en France.
    Les premiers jours le malade se plaint d'un malaise général avec un violent mal de tête; toute nourriture lui devient insipide, mais par contre il demande continuellement à boire, Aussitôt pris, il ne peut plus se tenir debout et est réduit à un état d'anéantissement complet. Ensuite après cinq ou six jours, la violence du mal s'aggrave jusqu'à faire perdre connaissance au patient. Si à ce moment il peut provoquer une sueur abondante, il y a espoir de le guérir, tandis que, dans le cas contraire, il ne reste plus qu'à le préparer à faire une bonne mort.
    Une fois cette fièvre introduite dans une maison, tous les habitants en sont atteints. Heureuses encore les familles dont tous les membres ne sont pas atteints simultanément, de sorte que quelqu'un puisse soigner les malades, car les païens ne connaissent pas le dévouement qui se sacrifie pour autrui, et il se rencontre bien rarement des voisins assez compatissants pour secourir les malades.
    La cause principale de l'abandon des malades est la crainte de la contagion. Les chrétiens, eux aussi, ont cette appréhension du mal, mais, au besoin, ils savent la surmonter.
    Dernièrement, j'appris que dans un village éloigné de 3 kilomètres de San-pe-fou, toute la famille de deux enfants que j'ai pris chez moi durant la famine était alitée : leur père, mère et deux frères, chacun dans un coin de la masure, était couché sur la terre nue n'ayant pas même une botte de paille pour s'en faire un grabat. J'envoyai voir un chrétien qui en d'autres circonstances a déjà donné des preuves de son dévouement; il leur donna des remèdes et des soins ; les quatre malades sont maintenant guéris. Mais dans ce village où il y a environ 80 familles, les morts ont dépassé la vingtaine.
    Dans la direction du sud, à 8 jours de marche d'ici, se trouvent les mines d'étain de Koué-kiou. Beaucoup de jeunes gens des régions de Ku-tsin et Sueii oui, y vont chercher du travail. Or, il y a une quinzaine, comme je revenais de chez mon confrère voisin, le P. Mongellaz, qui habite la plaine de Lou-bong, en arrivant à un village appelé Tchen-kia-oui j'aperçus sur le bord de la route des bottes de paille négligemment entassées. Je passais sans faire attention, quand j'entendis des gémissements. Tout d'abord je ne me rendis pas compte d'où venaient ces plaintes, je continuai ma route. Cependant comme ces cris étaient assez forts, je fus intrigué. Je revins sur mes pas, descendis de cheval, allai vers le tas de paille et soulevai une botte. J'aperçus alors un homme tremblant de fièvre. « Comment et pourquoi es-tu là ? Lui demandai-je. « Revenant des mines de Koué-kiou, me dit-il, je fus pris de fièvre, il y a cinq jours. N'ayant plus la force de continuer ma route et ne trouvant pas une famille qui consentit à m'accepter sous son toit je me couchai sur le bord du chemin. Hier soir, comme il pleuvait, quelqu'un me jeta cependant cette paille pour me couvrir.( Je me décidai d'emmener ce malheureux chez moi pour l'y soigner. Je cherche deux porteurs, l'un donne une raison et l'autre un prétexte de sorte que personne ne veut se charger de cette besogne, même moyennant un salaire.
    J'ai mon cheval et avec moi deux domestiques qui pourront le long du chemin soutenir mon malade pour l'empêcher de tomber. On hisse donc le pauvre homme sur ma monture, et tout doucement nous arrivons au presbytère.
    Depuis ce temps le malade s'est guéri et il a pu hier reprendre son voyage interrompu. Pendant sa convalescence, lui ayant demandé son lieu d'origine, il m'a dit être de Suen-oui. Lui ayant aussi parlé de la religion chrétienne et expliqué qu'en le recueillant ainsi mon but était de l'aider à sauver son âme, il m'assura de son intention bien arrêtée de se faire chrétien. En partant il me certifia ne pas pouvoir oublier ce qu'on a fait pour lui pendant sa maladie. D'ici quelques mois il reviendra, a-t-il dit, m'apporter des cadeaux pour me remercier. De plus, retourné dans son pays, il veut se faire prédicateur auprès de ses compatriotes, pour les exhorter à embrasser une religion qui enseigné à secourir le prochain aux prises avec la misère. Quant à lui, il se considère comme catéchumène. Puisse-t-il réussir dans ses exhortations et persévérer clans les bonnes dispositions. Je suis en effet bien désireux de m'installer dans cette région de Suen-oui où jusqu'ici on ne compte pas un chrétien. C'est peut--être le début.

    1923/71-76
    71-76
    Chine
    1923
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