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Yun-nan la révolution à Ta-ly

Yun-nan la révolution à Ta-ly JOURNAL DE M. SALVAT Missionnaire Apostolique.
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    Yun-nan la révolution à Ta-ly

    JOURNAL DE M. SALVAT
    Missionnaire Apostolique.

    7 décembre 1913. Ce soir on vient me prévenir qu'une contre-révolution se prépare. Tout est prêt, les principaux chefs ont bu le sang de poule en commun, signe de non défaillance. On n'attend plus qu'un ordre pour que les soldats du Si tao (Ouest) se lèvent, afin de protester contre l'élection de Yuen Chi kai. Sen Ouen serait encore à la tête du mouvement. On me dit que demain ou après demain, le soulèvement commencera par la garnison de Ta-ly. Il aurait commencé plus tôt, mais le télégramme qu'on attendait de la capitale n'est pas encore venu.

    8 décembre. Je commençais mon action de grâces lorsqu'un chrétien arrivant en coup de vent m'annonce que la canonnade s'entend du côté de l'est. Aussitôt la panique est dans l'assistance. Je mets de mon mieux tout le monde au calme. Les soldats sont entrés en ville après avoir tué plusieurs de leurs chefs. La trésorerie est livrée au pillage et chacun tâche de remplir ses poches. La population est réveillée par les coups de fusils. Les plus courageux entre ouvrent les portes, mais vite les referment à la vue de cette soldatesque effrénée qui court les rues. Un soldat, ami de la maison, arrive par la porte du jardin, me prévient que je n'ai rien à craindre et en courant me donne le nom du chef de la rébellion Iang-houe-ou. Celui-ci avait fait ses preuves lors de l'insurrection première de Ten-yue et sa gloire avait été éphémère.
    A 9 heures du matin, trois soldats arrivent pour me protéger, disent-ils.
    A 11 heures les rues reprennent leur aspect habituel. Les boutiques s'agrémentent de quelques drapeaux. Ces cinq couleurs qui flottent au vent ne réjouissent nullement mes yeux. Le noir me frappe, et de suite ma pensée se porte vers les familles qui pleurent peut-être déjà la mort de l'un des leurs. Les prisonniers viennent d'être délivrés. Encore une engeance qui va prêter main-forte aux révolutionnaires.
    A 6 heures du soir, une certaine panique règne dans la ville. Le bruit a couru que les principales demeures devaient être pillées, puis incendiées. Ma maison devient un refuge. Je donné asile à tous les arrivants, à demi morts de frayeur ; mais défense est faite d'apporter quoi que ce soit qui puisse attirer la convoitise des soldats qui sont devant ma porte. Ces derniers se montrent pourtant très aimables. Je fais connaissance avec un certain nombre de soldats natifs de Tchao tong, Ko-kouy, Long-ki. Ils se souviennent d'un missionnaire nommé Hiao (mon nom) qui a prêché dans le nord du Yun-nan. Ils jurent leurs grand dieux de me protéger en cas d'alerte et pour nie témoigner leur affection ils veulent me confier leurs dépouilles que je refuse. Deux richards de la ville, mes voisins payens, m'amènent leurs femmes et leurs enfants ; eux-mêmes mettent leur vie sous mon drapeau sans couleur.
    Voici également quelques directeurs des écoles gouvernementales, entre autres un nommé Ly dont le frère est actuellement sous-préfet à Yun-nan-sen. Je case tout ce monde comme je peux, et à 10 heures, grand silence.

    9 décembre. Nous avons tous passé, semble-t-il, une bonne nuit. Aucune alerte n'est venue nous déranger. N'importe, les tristesses et les angoisses sont les mêmes qu'hier, et de bonne heure on entend quelques coups de feu du côté de l'est. La population est sur le qui-vive.
    La grande école gouvernementale a été dévalisée, un professeur et cinq élèves tués. On ne comprend rien à cet état d'anarchie. Y a-t-il un chef ? Si oui, pourquoi ne pas réprimer de tels désordres.
    Hier dans la nuit, grande conférence entre les chefs qui, dit-on, ne savent plus où donner de la tête. On parle d'une petite république régionale, comme du temps de la guerre des Musulmans.
    Les soldats envoyés à Hia-kouan se sont mutinés entre eux, 11 blessés et quelques morts. Toutes les communications sont interrompues. Ordre est donné à la poste de suspendre ses courriers jusqu'à nouvel ordre. Tout ceci est de mauvais augure, pourquoi ? Les soldats sont sans chefs reconnus. Ils rôdent en patrouilles, de deux, quatre, huit hommes, tâchant toujours de remplir ou leur ventre ou leurs poches.

    J'ai huit hommes chez moi. Mer protègent-ils, ou convoitent-ils mon maigre mobilier ?
    Un édit a été publié : quelques mots en l'air sur la prospérité future du peuple et c'est tout. Il est vraiment curieux qu'une population de 25 à 30.000 âmes se laisse influencer par quelques vauriens.

    10 septembre. Il fait un froid à fendre des pierres. Je n'ose allumer du feu dans ma chambre qui serait bientôt envahie.
    Au cantonnement, rien encore de déterminé. Hier on voulait désigner un Ly, ancien général d'ici, comme gouverneur de la région. Ce Ly a refusé tant d'honneurs, se récusant à cause de son grand âge, 70 ans. Les lettrés se tiennent à l'écart, et aucun d'eux ne sort de sa réserve pour venir donner un coup de main. Mauvais présage pour le nouveau gouvernement.
    A 4 heures du soir, je rentre, je viens de faire seul mon tour de ville. Les rues sont désertes, les boutiques presque toutes fermées. Les gens déménagent. Le télégraphe de Yun-nan sen et de Ten-yue est coupé, pas encore d'accès aux communications extérieures. Les remparts qui nous entourent sont fermés dans un cercle de baïonnettes impossible à franchir. Payens et chrétiens se réfugient chez moi. Je suis débordé. A la grâce de Dieu !

    11 décembre. Aujourd'hui on doit former la garde nationale. A qui va échoir la gloire d'un Lafayette. Le mandarin civil n'a pas encore paru ; il est question aussi de lui chercher un remplaçant, mais qui ? Les lettrés de la ville se tiennent toujours pour la plupart cachés, les autres se drapent dans une indifférence que Confucius admirerait. Hier au soir, exécution d'un pétroleur. Il n'est pas le seul de son espèce.
    Le mandarin civil a son remplaçant. C'est un nommé Mao, natif du Kouytcheou et, dit-on, secrétaire de son prédécesseur. Ce dernier est toujours caché on ne sait où. Il doit réfléchir sur l'inconstance et la fragilité des grandeurs humaines.
    Il est de plus en plus avéré que ce sont les Ko-lao-houi, les Ko-ti-ho (francs-maçons) qui ont fomenté le mouvement actuel. C'est la classe des Tang-uien houi qui détient actuellement le haut du pavé. Jusqu'à quand ?
    Le franc-maçon Iang s'est rendu aujourd'hui à Hia-kouan, craignant des désordres. Pour le moment il ne veut pas qu'on inquiète le peuple. Il doit rentrer ici dans la soirée. Pour ma part je suis toujours dans le même état, très incertain du lendemain. Advienne que pourra.

    12 décembre. Quel beau jour se lève. Pas un nuage dans le ciel ; un gai soleil luit sur nos têtes. Les montagnes environnantes se sont drapées ces derniers jours d'un joli manteau blanc. On serait heureux d'aller jouir à l'extérieur du beau spectacle que doit présenter le panorama de Ta-ly, mais un bruit sec nous rappelle qu'une balle de fusil ou de revolver vient d'éclater. Il faut donc rester chez soi.
    J'ai beau interrogé, la situation ne s'éclaircit guère. Deux cents hommes doivent aujourd'hui partir pour, Tchou-hiang, à mi-route entre Ta-ly et Yun-nan-sen.
    Pas de nouvelles de l'extérieur et pas moyen de communiquer. Aucun courrier n'ose se mettre en route, car on perquisitionne, on dévalise les piétons à outrance.
    Hier au soir, Iang, le chef actuel, craignant une mutinerie, a ordonné à tous ceux qui avaient des armes de les rendre. Le plus grand nombre s'est soumis ; mais les autres, ou les ont cachées en prévision de l'avenir, ou les ont jetées soit dans les champs, soit dans les ruisseaux soit, même dit-on, dans le lac où les fuyards, les poches pleines, se rendaient pour passer en barque de l'autre côté et de là dans un lieu plus sûr. Hier aussi, exécution d'un malheureux soldat trahi par un de ses compagnons ; son butin n'était pas conforme à l'égalité.
    Les artilleurs que l'on avait placés à Hia-kouan, en prévision d'un conflit, viennent de s'enfuir.
    N'ayant nullement pris part à la révolution, ils ont filé de nuit sur Yunnan-sen. Ils ont, dit-on, avant leur départ, enlevé les culasses des deux canons mis à leur disposition. La trésorerie ici étant vide, Iang s'est rendu à Hia-kouan et en est revenu avec 16 ou 18 charges d'argent, une valeur d'environ 180.000 francs, prise dans les banques, sous caution, la sienne. De plus, des officiers ont été envoyés dans les salines de Pi-ien-tsen, et à Heou-tsen chercher l'argent qu'on estime à 25 charges, donc 250.000 fr. Ils auront de quoi festoyer quelques jours, et puis... le saut périlleux !

    13 décembre. Je me suis rendu hier au soir au télégraphe. « Impossible, Monsieur, pas de communication. Mais quoi, puisque tous les Yun-nanais n'ont qu'un seul et même drapeau républicain. Impossible, Monsieur, ordre formel du chef ».
    Mes soldats gardiens viennent de me quitter. Ils font partie d'un groupe désigné pour Hia-kouan et peut-être plus loin. J'ai voulu en garder deux que je connaissais de longue date et qui tenaient d'ailleurs à rester.
    « Inutile d'insister me fait répondre l'officier, une seconde garde vous sera donnée immédiatement, mais ces deux hommes doivent suivre la compagnie ». C'est le revolver au poing et entouré d'une vingtaine de vieux loups affamés que ce jeune exalté répond à mon envoyé, qui me revient tout tremblant,
    La garde nationale est formée. Le télégraphe est ouvert à tout le monde, mais défense d'envoyer de télégrammes en d'autres langues que la langue chinoise.

    14 décembre. Toute cette nuit l'ouragan a soufflé avec fureur. Ce matin on me raconte des histoires épouvantables. Le prétoire de Tong-tchouan à l'est de Ta-ly aurait été pillé comme celui de Ta-ly, et le mandarin du lieu, conduit par quelques énergumènes non loin de là, à Chang-kouan, où on l'a pendu après lui avoir fait avouer où étaient son argent et ses affaires précieuses. Quelques lettrés ont envoyé un télégramme à Yun-nan-sen pour atténuer les graves affaires d'ici, prétextant que ce soulèvement n'était que contre l'augmentation des impôts.
    Le gouverneur aurait répondu chinoise ment, c'est-à-dire précédant l'envoi du télégramme suivant : « C'est très bien, je tiens compte de vos utiles et précieux renseignements. Prenez soin du peuple en attendant que j'envoie des délégués sur les lieux ». D'où second télégramme des chefs disant : « Vous pouvez envoyer un délégué, mais surtout pas de soldats, pas d'année avec lui ». La garde nationale est formée et quelques armes leur ont été livrées. C'est un ramassis de va-nu-pieds qui n'inspirent aucune confiance.
    Nouvelle bagarre à Hia-kouan, nouveaux blessés.
    On me permet de télégraphier à mes supérieurs, mais en chinois, et défense de parler révolution. Je m'abstiens donc de communiquer.
    Les protestants viennent de m'envoyer un homme. Ils voudraient prendre le large. La route est-elle sûre ? Echapperaient-ils aux bandes de pillards qui courent la campagne ?
    Ils voudraient me pousser à être un intermédiaire conciliant entre Yunnan sen et Ta-ly. Je m'enferme dans une réponse prudente, mais ne puis m'empêcher de leur faire voir qu'actuellement nos personnes sont peu de choses, que nos conseils pèseraient bien peu dans la balance.
    Des escouades de soldats sont envoyées dans toutes les préfectures et sous-préfectures environnant Ta-ly. Elles vont casser les anciens mandarins, les dévaliser sans doute, et en mettre d'autres de la couleur du jour. Les denrées augmentent de prix, les caravanes n'osant plus entrer en ville de peur d'être réquisitionnées. Et puis, gare à qui possède une monture à peu près passable. De suite un soldat s'en empare sous prétexte d'être porteur de dépêches.
    Six hommes de la garde nationale arrivent. Ils viennent prendre soin de ma personne.
    Le drapeau des nouveaux révolutionnaires flotte au vent. Il est rouge et porte les quelques caractères : le Si Tou Ly (République régionale de l'Ouest). Le grand chef fait prier tous ces jours-ci dans les pagodes. Il prie les poussahs de bénir son entreprise.

    16 décembre. Du côté de Nieou-kui et de Yen-tsin, existerait une véritable anarchie. Les douanes, les octrois, les prétoires seraient tous dévalisés par les premiers coureurs venus. On voit des individus qui la veille étaient en prison, se balader aujourd'hui en ville, le fusil sur l'épaule et la gibecière pleine de cartouches, car on lève toujours des soldats en masse, Les télégrammes de Yun-nan-sen sont plutôt comminatoires. Ils disent de bien protéger le peuple, qu'ils condamnent tel ou tel impôt et qu'on va envoyer des délégués.

    17 décembre. Des édits viennent d'être affichés par lesquels on défend absolument de déménager ; mais du côté de Hia-kouan l'exode continue. Qui en chaise, qui à cheval, qui à pied, chacun cherche un refuge, les femmes, les jeunes filles surtout. Personne ne croit à la stabilité du nouvel état de choses.
    Aujourd'hui, grand dîner dans la pagode. Le chef Iang fête son avènement et remercie ceux qui lui ont donné un bon coup de main. Discussion sur l'envoi d'un délégué à la rencontre de celui qui vient de la capitale et serait Sie-jou-i d'après les uns, Han-uin-fong d'après les autres. On le dit suivi de deux régiments ; si ces troupes sont fidèles, quel joli coup de balai ; mais gare à la défection.
    A Hia-kouan, mort de quelques soldats joueurs. Ils se sont égorgés entre eux, les perdants ne voulant pas reconnaître leur mise qui était assez élevée. Un cabaretier a été victime d'une de leurs balles perdues.
    Le vieux Ly, ancien général de Ta-ly, qu'on voulait nommer gouverneur de la région et qui avait énergiquement refusé, vient d'accepter d'être mis à la tète de la garde nationale. C'est lui qui a prêté son nom pour envoyer les télégrammes mitigés à la capitale. Il ne se croit pas bien sûr du jeu qu'on lui fait jouer ; et ayant manifesté, dit-on, ses craintes, sa plus, jeune femme vient de s'empoisonner, certaine qu'elle aura sa sépulture avant la débâcle finale.
    J'ai reçu aujourd'hui la visite du chef. Il s'était fait accompagner d'une trentaine d'hommes, baïonnette au canon. L'entrevue a été cordiale. Il a tenu à me dire : « Je ne suis à la tête que par la volonté de lettrés. Plus tard, a-t-il ajouté en me quittant et me serrant fortement la main, plus tard peut-être aurai-je besoin de vous ». Cette parole qui en d'autres circonstances n'aurait été qu'une simple formule de politesse, m'a rendu rêveur.

    18 décembre. Aujourd'hui dans la soirée, je suis revenu de Hia-kouan où je m'étais rendu. Ma présence a réconforté les quelques nouveaux chrétiens qui se trouvaient dans cette localité. Là aussi j'ai fait mon tour de ville et ai remarqué que sous une certaine indifférence la population est sur le qui-vive. Les boutiques sont bien ouvertes, mais le commerce est mort. Les soldats vont et viennent et tout le monde se tient à l'écart de leur arrogance.
    A mon arrivée ici j'ai trouvé un télégramme de Yun-nan-sen. « Quid turbatio ?» (Qu'en est-il de vos troubles). Que répondre ? Les télégrammes sont censurés et on ne peut communiquer qu'en chinois. Impossible d'exprimer ma pensée, d'écrire ce qu'il en est au juste. « La révolution nouvelle se fait, on me protège, je vais bien ». Cette réponse, je l'ai communiquée moi-même au chef lang, qui l'a laissée passer après force salamalecs. J'ai donc vu le grand homme dans son repaire, établi dans le prétoire de ancien grand homme musulman. Quel désarroi dans sa tanière ! Quels ligures patibulaires ! Quels cris de bêtes fauves on entend dans les profondeurs de ce grand palais. J'ai remarqué que tout le monde avait le droit de dire son mot.
    Iang est un homme de petite taille, aux yeux noirs, habillé très simplement à la chinoise, sauf sur la tête un chapeau de vieux cocher de fiacre Voici un drapeau que vient d'afficher un nommé Leao, avec des caractères qu'on peut traduire : « Aujourd'hui fleurit au grand jour la grande franc maçonnerie chinoise, que chacun y adhère pour conserver et sa vie et ses biens ».
    En voici un autre d'un nommé Ma: «Yun-nan. Ie-si, Tou-ly. Yun-nan République régionale de l'Ouest.

    19 décembre. On cherche toujours des soldats, et les officiers sont choisis au petit bonheur. Les plus féroces brigands se promènent vêtus d'habits ornés de trois ou quatre galons.

    20 décembre. La journée s'annonce radieuse, pas un nuage dans le beau ciel bleu qui nous entoure. En attendant que les nouvelles extérieures m'arrivent, je vais faire un tour dans mon petit jardin :

    O mon petit jardin, la terre immense est belle ;
    Des roses par milliers ont fleuri loin de nous.
    L'Océan tout gonflé d'étincelants remous
    A respirer l'odeur de ces roses m'appelle,
    Là-bas, au pur miroir d'un golfe bleu de ciel,
    Dans le charme imprécis des visions lointaines
    Et des temples légers aux colonnes de miel.
    A ton enclos, jardin, nos pas bornent leurs courses,
    Car ton ombre limpide a la douceur des sources.

    « Et comment allez-vous par ici ! » Oh ! Elle est connue cette voix qui me tire brusquement de mon rêve. « Quel plaisir de vous voir, bien cher Père Piton ». Toujours gaillard et bien portant, l'ancien caporal supporte vaillamment en soldat, et en apôtre surtout, les tribulations du jour.
    Mon confrère et moi nous nous racontons les nouvelles. Chez lui on est plus calme qu'à Ta-ly, mais on redoute la présence des bandes armées qui mettront tout au pillage.

    21 décembre. Aujourd'hui le chef républicain a fait donner à grands coups de tam-tam l'ordre qu'il rejetait le drapeau aux cinq couleurs, et que son drapeau à lui, son nouveau drapeau était rouge, portant au milieu le caractère Ham.
    A cette nouvelle les chefs lettrés du marché se sont réunis, et après délibération sont allés trouver cet anarchiste et lui ont fait comprendre que rejeter le drapeau aux cinq couleurs serait rejeter la doctrine des Tong-min-houi, par conséquent de Sen Ouen. D'où nouvelle proclamation que, par respect pour Sen Ouen, on garderait encore l'ancien drapeau signe de liberté. Pauvre Sen Ouen que de choses on lui fait porter !

    22 décembre. De bonne heure, le chef républicain Iang-tchouen-koui vient me voir suivi de sa garde. Il me parait très inquiet. Ses yeux sont encore plus hagards qu'à l'ordinaire. Il a quitté son ancien costume et d'après son accoutrement il me semble qu'il s'est préparé à prendre la clef des champs à la moindre alerte.
    Après les salutations d'usage, il me demande à brûle-pourpoint si hier dans la journée je n'ai pas reçu un télégramme. Sur ma réponse négative qui est véridique, il me montre un canevas de télégramme qu'il vient de tirer des poches de son veston. Ce n'est pas mon écriture ni ma langue, car l'exposé est en anglais ; de plus la carte chinoise qui l'accompagne n'est pas la mienne, elle porte le nom du pasteur protestant. Mon regard ne fléchit nullement devant le sien.
    Ses sourcils se relèvent, et sans autres explications, il me dit qu'il se rend chez les Anglais. J'ignore quelle explication lui a été donnée là-bas.
    En ville, sous un calme apparent, c'est le même désarroi et les mêmes craintes. Hier c'était la question du drapeau, aujourd'hui c'est la question de la garde nationale que le chef veut désarmer et disloquer. Les lettrés s'interposent encore, surtout le commandant de cette garde, l'ancien général Ly. Des soupçons pèseraient-ils sur elle ?
    Dans la soirée, exécution d'un pauvre paysan. Il s'était laissé aller à discuter en plein café sur le nouvel état de choses, et crânement avait dit que ces pauvres fous jouaient leur tête. Il disait vrai, mais, accusé, il a payé de sa tète le trop de volubilité de sa langue. Un régime de terreur commencerait-il, et des bandes noires seraient-elles aux écoutes ? Défense à mes gens de sortir, et surtout ordre formel de tenir leur langue à la poche.
    Un nommé Ly, directeur de la grande école gouvernementale de Ta-ly, frère, dit-on, du sous-préfet de Yun-nan-sen qui depuis le commencement des désordres s'est réfugié chez moi avec toute sa famille, m'arrive à 3 heures du soir : « Père, me dit-il, tenons-nous sur nos gardes, il va y avoir du nouveau certainement. Quoi donc ? C'est tout ce que je sais, me dit-il.

    23 décembre. 5 heures du matin. Un coup de fusil, puis une vive fusillade. Réveillé en sursaut, je m'élance dans la cour intérieure. Pas de doute, au repaire des bandits se joue une tragédie matinale. A 6 heures, on frappe à ma porte. On demande un lettré qui se trouve chez moi. Je vais introduire le visiteur. C'est le fils du maire de la ville. Nous étions déjà vus, car il était venu plusieurs fois prendre le thé chez moi. Il m'explique qu'une contre-révolution vient d'avoir lieu. Un nommé Tchang-e-kouen, aidé d'un autre chef Ly-fei-pang, natif du Kiang-sou, s'est dévoué avec une poignée d'hommes et nous a délivrés du régime de brigandage. La ville est tranquille, pas de pillage, seulement deux ou trois morts. Mais le chef franc-maçon Iang a disparu.
    A 7 heures, un lieutenant suivi de 16 hommes m'arrive. Ordre lui a été donné de se poster devant ma porte. Peut-être craint-on que ce Iang ne vienne se réfugier chez moi. Les hommes présentent les armes à mon arrivée et de suite prennent la faction. L'ancienne garde s'humilie, et à mon tour je la prends sous ma protection. Aucun mal ne lui sera fait.
    A 8 heures, le crieur public passe dans les rues ; par quelques coups de tambour il attire l'attention : « Que chacun s'occupe tranquillement de son commerce, qu'on ouvre les boutiques comme autrefois, mais que chacun se hâte de livrer les armes ou qu'il a trouvées ou qu'il a cachées, et surtout ordre formel de livrer Iang, disparu pendant la bagarre. Mille piastres à celui qui le remettra entre les mains du chef actuel ».
    Je vais célébrer la sainte messe et j'invite les quelques chrétiens moins curieux, qui sont restés à la maison, à la prière qui doit être une prière d'action de grâces. Nous l'avons échappé belle.
    A 9 heures, j'envoie un chrétien avec ma carte saluer Tchang-e-kouen et Ly-fei-pang, héros de la journée. Mon homme revient et me dit que le jeune vainqueur me prie de me rendre au cantonnement.
    Je me rends à l'invitation. J'entre dans ce palais où j'étais venu, il y a quelques jours à peine, et malgré l'heure matinale et la bagarre de ce matin, pas de brouhaha. Chacun est à son poste et à son affaire. Je suis introduit. Le vainqueur tout couvert de sueur et de poussière, sentant encore la poudre, me serre fortement la main et m'explique en quelques mots brefs et précis la trame de son odyssée. Il me prie de lui pardonner d'avoir été quelques jours avant le commensal du trop fameux Iang. « Il le fallait, dit-il, pour mener à bien le projet que je nourrissais. D'ailleurs j'avais disparu deux jours de ce repaire ». Il me prie d'avoir confiance, car il n'a nullement peur des soldats extérieurs incapables pour la plupart de tenir un fusil. Les autres, ajoute-t-il, reviendront. Je le quitte, car de tous les côtés on vient lui demander des ordres. En sortant je fais un tour de ville ; les visages me semblent réjouis. En foule on se rend devant la maison de l'ancien chef, aujourd'hui en fuite. Les cloisons ont été brisées, les portes enlevées, toute la famille a disparu. Quelques parents ont été pris. On les met à la question, inutilement, car ils ignorent tout. On a ligoté de même trois autres chefs, mais ils ne savent où est passé le grand frère qui, depuis deux nuits, ne se rendait plus au quartier général. Aurait-il eu vent de la chose. Oui, dit-on, il avait surpris une estafette, porteur d'une dépêche dans laquelle les grandes lignes du complot étaient tracées. Alors pourquoi pas de défense ? Car il avait le temps de tout préparer sinon pour le succès, du moins pour une bataille. A deux heures du soir, le nouveau général me rend ma visite matinale. Même thème de conversation que ce matin. Il a prévenu la capitale de sa victoire, et attend avec impatience les délégués. A leur arrivée, il va leur remettre l'administration des affaires, car il ne désire qu'une chose, rentrer dans le rang. « Vous pouvez télégraphier, dit-il, il n'y a pas de censure ». Il désire peut-être que j'annonce son fait d'armes.
    Les lettrés de la ville viennent me voir et me prient, eux aussi, de télégraphier au Consul de France, par l'intermédiaire de mon Evêque. Ils ont peur que le gouverneur n'ajoute nullement foi à leur télégramme de ce matin. Ah ! Ces braves chinois, ils sont d'ordinaire si friands de vérité, que même dans les affaires sérieuses ils doutent les uns des autres. Aimablement je me mets à leur service, mais je ne fais que traduire leur propre canevas, écrit de quelques coups de pinceaux tremblants.
    6 heures. Ordre de bien garder les portes, de bien faire la ronde autour des remparts, et à chaque chef de rue, ordre de bien faire attention aux pétroleurs.

    24 décembre. Quatre têtes viennent de tomber. On commence par exécuter les parents, qui ont avoué avoir aidé à l'évasion du rebelle. Les galonnés de ces derniers jours ont disparu. Nouvelle sensationnelle : on a trouvé le grand chef Iang. Il est dans une misérable masure, tout près d'une pagode à côté du lac. Il espérait pouvoir traverser le lac et prendre le large. Peine perdue, les sentinelles avaient couru plus vite que lui et défense aux barques de démarrer, jusqu'à nouvel ordre. Pendant un jour et une nuit, il avait donc rôdé comme une bête fauve se sachant traquée. Attirés par la prime de mille piastres, trois soldats ont voulu s'emparer de lui. Ils avaient oublié qu'il possédait deux bons revolvers Mauser. A la vue de ces armes, nos trois lascars n'osent se précipiter sur lui ni le fusiller à distance. Le rebelle s'enferme dans sa casemate qui n'a qu'une issue et nos trois soldats au lieu d'attendre du renfort et d'essayer de l'avoir vif, mettent le feu à la masure. Peut-être, sans le savoir, exauçaient-ils ses voeux. Bientôt, en effet, ils ne retirent qu'un cadavre tout défiguré, à moitié carbonisé. La nouvelle de sa mort se répand comme une traînée de poudre. Tout le monde veut voir une dernière fois celui qui avait tenu en respect, durant 14 jours, toute la population.
    Ce ne sont que des grappes humaines : hommes, femmes, enfants qui parcourent la rue du Tong-men. Tout à coup le cri : Le voilà, retentit. En effet le voilà porté par quatre hommes, escorté d'une escouade de soldats, baïonnette au canon, tout comme au temps de son pouvoir. Il passe, cette fois-ci méconnaissable, misérable cadavre.

    25 décembre. Gloria in excelsis Deo. C'est le cri qui s'échappe de nos poitrines. Cri d'amour, de gloire et de paix, Et in terra pax hominibus bonae voluntatis. Ce chant éternel, bien des générations l'ont chanté avant nous, et bien d'autres le chanteront encore après notre disparition de ce monde. Les troubles de ces jours derniers ont empêché les chrétiens des stations voisines de venir. Ceux de la ville sont tous là ; du moins chaque famille est représentée. Ce devait être grande liesse aujourd'hui aussi en la ville de Ta-ly ; ainsi en avait décrété le perturbateur qui vient de finir tristement son règne si éphémère avec sa vie. Déjà il avait fait annoncer au son du tambour que ce 25 décembre toute la ville devait arborer ses couleurs. De grands festins devaient être préparés et donnés et un grand sacrifice, comprenant 7 boeufs dont un blanc, 7 chèvres, 7 cochons, devait être offert sur la place publique pour remercier les dieux protecteurs, ses dieux à lui. Ses projets sont anéantis.

    26, 27, 28, décembre. Le principal personnage disparu de la scène, le théâtre perd peu à peu de son intérêt. Le calme renaît.
    Les troupes de Iong-tchang sont arrivées et donnent la chasse aux soldats qui se trouvent sur la route de Ta-ly à Tchou-hiang. On raconte que du côté de Yuin-lan il y aurait eu bagarre. Les troupes envoyées par Iang auraient voulu soutenir l'honneur de leur grand homme ; mais prises entre deux feux, d'un côté par les soldats venus de Iong-tchang, de l'autre par les avant-gardes de Yun-nan-sen, elles se sont débandées. Il nous est arrivé aujourd'hui 2 à 300 hommes enchaînés trois par trois. La plupart des chefs ont été tués.
    Remercions le bon Dieu de nous avoir conservés, et puisse son saint Nom être à jamais glorifié et béni.

    11 janvier 1914. La rébellion dont je vous entretenais tout récemment est abattue. Depuis un demi mois le délégué de-la capitale est arrivé avec ses troupes, et en cours de route, il a fini de disperser les rebelles. Les passes des routes sont encore gardées et tous les recoins explorés, car il ne faut pas qu'une issue quelconque soit laissée à ceux qui ont failli au devoir. Aussi ce ne sont que recherches quotidiennes, qui inspirent la terreur aux plus innocents. Chaque chef de district doit répondre de la probité de sa population ; ici, en ville, chaque chef de rue doit inspecter toute famille de son ressort et rédiger en conséquence un écrit signé de sa main. Bien des fournitures militaires ont été perdues, volées, jetées, il faut que chacun fasse son possible pour que tout ce matériel se retrouve, sinon en entier, du moins en partie. De la sorte, les rebelles ne savent plus où se terrer.
    Tous ceux qui sont pris sont fusillés. Il y a quelques jours, on en a mitraillé quarante. Je dis mitraillé, et le terme est exact, car on les a placés devant une pièce de canon, dont le tir, hélas ! Na pas été rapide. Ainsi a fini la révolution de Ta-ly. Que la Providence nous préserve d'en voir d'autres.

    1914/115-126
    115-126
    Chine
    1914
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