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Voyage de Ta-Tsien-Lou à Ya-Tcheu 2 (Suite)

THIBET RELATION DU P. DÉJEAN (I) Missionnaire apostolique Voyage de Ta-Tsien-Lou à Ya-Tcheu par la petite Route de Tien-Tsuen Deuxième journée (suite) : La montagne des 24 zigzags. Un piège à loup. Une nuit à Kan-keou
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    THIBET

    RELATION DU P. DÉJEAN (I)

    Missionnaire apostolique

    Voyage de Ta-Tsien-Lou à Ya-Tcheu par la petite

    Route de Tien-Tsuen

    Deuxième journée (suite) :

    La montagne des 24 zigzags. Un piège à loup.

    Une nuit à Kan-keou


    Après avoir passé le fameux pont de Lou-tin-kiao, je traverse le marché et prends la direction de la petite route. De suite, il faut commencer à gravir une pente assez douce d'abord et bientôt plus raide ; après trois quarts d'heure de marche, nous franchissons un petit col, puis nous quittons la grande vallée de la rivière pour redescendre un peu et nous engager dans une vallée latérale moins large. On suit généralement le bord d'un petit torrent qui va se jeter dans la rivière Lou ; de loin en loin, on aperçoit quelques rares maisons, quelques pauvres champs, un tout petit village.
    Nous montons toujours, mais insensiblement. Tout à coup le torrent se bifurque ; une montagne à pic se dresse devant nous. C'est Eul-che-se-pan, la montagne des 24 zigzags, ainsi nommée parce que la route pour la gravir forme 24 lacets. Le point de vue est magnifique, mais terrifie le piéton : c'est par là qu'il faut passer.

    (1)Voir les nos 5, 6 et 7.

    Pas dé presse, tin bon petit pas régulier, de temps en temps une courte pause debout : voilà la manière d'aller loin et de monter haut, sans être à bout de forces. J'applique cette théorie que l'expérience m'a apprise, et je monte, monte toujours. C'est raide ; à quelques endroits, la route borde le précipice, et je ne m'étonne pas d'entendre raconter que, parfois, des porteurs lourdement chargés, perdant pied, sont précipités et tués sur le coup.
    On m'a dit qu'un arbre unique s'élève au sommet de la montée. Je l'aperçois : il me semble déjà que nous arrivons. Un lacet, puis un autre, et un autre encore... l'arbre passe et repasse ; j'étais trop pressé! Peu à peu il grandit, il parait très rapproché ; cette fois nous allons l'atteindre. Erreur d'optique, illusion de piéton sur les dents! Il faut grimper, grimper toujours. Enfin, nous y sommes. Nous faisons une petite halte pour nous reposer et jouir du point de vue ; nous apercevons assez près de nous à vol d'oiseau les premières maisons du village où nous devons coucher. La route ne monte plus, ou à peine, mais suit, en formant quatre lacets, le flanc de la montagne ; nous sommes moralement arrivés.
    Après un instant de repos, nous reprenons notre marche d'un pas alerte. Soudain, au contrebas de la route, dans un champ, j'aperçois une espèce de grande cage aux larges barreaux, qui m'intrigue fort. On me dit que c'est un piège à loup, et on m'explique le mécanisme du système.
    La cage est divisée intérieurement par une cloison à claire-voie. Dans l'un des compartiments qu'on a soin de fermer, on place un chien qui, cela va sans dire, aboie douloureusement. Messire loup accourt, se pourléchant les babines. Il rôde un moment comme s'il étudiait la question ; il devine au toucher qu'à l'autre extrémité la porte d'entrée est mobile, et bêtement il se glisse dans la cage pour attraper le chien. Peine inutile! La cloison l'arrête ; la porte mobile est retombée sur ses derrières, et le voilà pris. Chien et loup hurlent et gémissent à l'unisson... mais en ce moment la cage est vide, et je n'ai jamais eu l'occasion de la voir occupée par les prisonniers.
    Messire loup, n'écoutez mie
    Mère tançant son fieu qui crie.

    Les loups français savent cela, et depuis longtemps : je dirai à mon tour au loup chinois :

    Messire loup, n'écoutez mie
    Chien pleurnichant, roquet qui crie.

    Cependant nous marchons toujours et rondement. En fin de compte, ces lacets que nous avions embrassés d'un regard sont plus longs à parcourir que nous ne l'avions supposé. Encore une illusion d'optique ! La nuit va tomber ; il bruine lorsque nous arrivons à Kan-keou. J'ai eu du flair en partant plus tôt que je ne devais raisonnablement. On m'avait dit qu'il y avait trois lieues et demie seulement à parcourir ; j'estime, montre en main, que nous avons fait de quatre lieues et demie à cinq lieues.
    Le village de Kan-keou (vallée sèche) mérite son nom. Il parait cependant avoir une certaine importance : il est tête de ligne pour ceux qui se disposent à franchir la montagne, comme pour ceux qui l'ont franchie, pesamment chargés. Nous choisissons une auberge connue de mes suivants, et bientôt je suis installé dans une chambre presque convenable.
    C'est aujourd'hui le 9 de la première lune chinoise, nous sommes donc encore dans les premiers jours de l'an. Pourvu que mon hôte n'aille pas se mettre en tête de me souhaiter la bonne année, en m'offrant les neuf plats traditionnels! Juste, avant mon souper, voilà le bourgeois qui arrive m'apportant avec solennité la boite ronde aux neuf compartiments remplis chacun de pâtisseries différentes. Il s'excuse de ne pouvoir mieux traiter un grand homme : il me prie du moins de goûter ses mauvais gâteaux et de daigner accepter pour les faire passer, une petite goutte de ta-kin-tsieou (1). J'aurais bien mauvaise grâce à refuser, d'autant que c'est le maître lui-même qui me fait les honneurs. Tout en dégustant le fameux vin ta-kin et en grignotant des croquignoles, nous causons un peu. Je me trouve en pays de connaissance.

    (1). Alcool très estimé des Chinois et fort cher; s'extrait, dit-on, du blé.

    L'aubergiste, avant de venir s'établir ici, avait habité Ta-tsien-lou ; il a connu l'évêque Tin (Mgr Chauveau) et l'évèque Py (Mgr Biet) ; il connaissait parfaitement tels et tels chrétiens ; il sait nos règles et un peu nos croyances. En voilà donc un qui a, sinon clairement vu, du moins entrevu la lumière! Mais il serait bien inutile, en passant, de faire avec lui de la controverse ou de le sermonner pour lui prouver qu'il doit se faire chrétien : je crois qu'il fume l'opium. Après le dessert chinois, l'apéritif, si vous voulez mes gens me servent mon souper ; ensuite je donne la pièce à mon hôte, et tout le inonde se retire pour se chauffer autour d'un grand feu de bûches. De loin en loin, on apporte dans ma chambre une bonne pelletée de braise brûlante, que l'on dépose dans une marmite en fer à cadre de bois, ou poêle chinois, sans tuyau qui, d'ailleurs, n'est pas nécessaire, l'air passant partout. Dans une chambre bien close, je suis l'ennemi né de ce système de chauffage, mais dans cette chambre à plafond ouvert, vraiment, c'est très supportable.
    A la veillée, toute la famille de mon hôte se trouve réunie avec mes gens ; on devise de choses et d'autres, et j'entends tout. Un moment, la vieille grand'mère qui connaît Cha-pa, raconte une de ses impressions de voyage. Telle année, dans tel but elle avait bonne jambe alors elle se rendait à Cha-pa. De Kiao-chang à Cha-pa, 200 mètres ; la route surplombe le fleuve en corniche à pic et s'éboule assez souvent. Ily a là un petit passage ennuyeux et difficile, un pli de terrain qui, du sommet de la montagne, descend raille jusqu'à l'eau du fleuve.
    Au-dessus de la route, il y a encore un peu de terre, en contrebas, c'est la roche nue ; en cet endroit, le chemin se rétrécit et ne forme plus qu'un étroit sentier, rendu plus dangereux par les petites pierres et le gros ; ravier dégringolant de la montagne. Telle est encore la route aujourd'hui, telle elle était le jour où grand'mère s'y présenta. Arrivée à ce passage critique, les jambes lui fléchissent ; elle hésite un moment, mais elle avise la petite idole tutélaire que la confiance publique a placée dans un petit pagodin sis tout à côté. Elle invoque le pou-sa ; le pou-sa la protège ; elle passe heureusement et même sans peur.
    « Oh! Cest bien vrai, allez, dit grand'mère à son auditoire ; il y a quelquefois un pou-sa qui nous protège ». Témoignage d'une âme naturellement chrétienne! Oui, il est bien vrai que nous avons tous un ange gardien, et je compte sur lui, car j'aurai plus d'un passage autrement dangereux à passer que celui de la grand'mère. Combien de chrétiens oublient ce céleste gardien qu'ils connaissent pourtant, mais qu'ils honorent si peu ; tandis que les pauvres païens qui le connaissent si mal, s'efforcent par tous les moyens, pagodins, ex-voto, bâtons d'encens de se rendre favorable le malin qui a su prendre sa place à leurs yeux.
    Je procède à mon coucher : c'est toute une opération. J'étudie l'endroit propice, c'est-à-dire l'endroit où la neige qui tombe, discrètement il est vrai, ne m'atteindra pas. Il me faut transporter dans le coin opposé ma couchette déjà préparée. C'est fait, et je disparais littéralement sous un monceau de couvertures, habits, besaces, etc... moins le bout du nez, car impossible à moi de m'endormir à la thibétaine, roulé en boule sous les couvertures. Os homini sublime dedit : c'est beau, même en dormant, de porter haut le front ; toutefois, pour le quart d'heure, c'est fort gênant. Je n'ai qu'en partie réussi dans mon transbordement : une poussière imperceptible de neige vient me chatouiller désagréablement le visage. Voilà un cas que je n'avais pas prévu ; une moustiquaire, que d'ailleurs je n'ai point, serait à peine un remède. Vu la nécessité, je consens forcément à me voiler la face à l'aide d'un mouchoir ; mon nez bien proportionné on me l'a toujours dit le soulève suffisamment pour permettre de respirer à l'aise et de flairer l'ennemi.

    (A suivre.)

    1899/82-85
    82-85
    Chine
    1899
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