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Voyage de Ta-Tsien-Lou à Ya-Tcheou par la petite route de Tien-Tsuen 2 (Suite)

THIBET RELATION DU P. DÉJEAN (1) Missionnaire apostolique. Voyage de Ta-Tien-Lou à Ya-Tciieou par la Petite route de Tien-Tsuen Deuxième journée (suite) : Le « fou-song » ou escorte officielle. On me dit que de Kiao-chang à Tien-tsuen il y a 24 lieues et de Tien-tsuen à Ya-tcheou 7 lieues. On me conseille d'aller coucher ce soir à Kan-keou à 35 lys ou 3 lieues et demie. Dans deux jours, je pourrai, forçant la marche, arriver à
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    THIBET



    RELATION DU P. DÉJEAN (1)



    Missionnaire apostolique.



    Voyage de Ta-Tien-Lou à Ya-Tciieou par la Petite

    route de Tien-Tsuen



    Deuxième journée (suite) :

    Le « fou-song » ou escorte officielle.



    On me dit que de Kiao-chang à Tien-tsuen il y a 24 lieues et de Tien-tsuen à Ya-tcheou 7 lieues. On me conseille d'aller coucher ce soir à Kan-keou à 35 lys ou 3 lieues et demie. Dans deux jours, je pourrai, forçant la marche, arriver à



    (1) voir le n° 5 (septembre-octobre) des Annales.



    Tien-tsuen ; le troisième jour, je monterai en chaise quelle félicité! Jai été une fois en chaise depuis que je suis au Thibet et j'atteindrai facilement Ya-tcheou. Voilà les plans! Je laisse done mon cheval, je divise mon modeste bagage entre deux jeunes porteurs, je serre la main à mes confrères, et je pars à une heure et demie pour arriver assez tôt à la première étape.



    Avant mon départ de Ta-tsien-lou, selon les règles que veut nous imposer le gouvernement chinois, j'avais fait avertir le mandarin de mon départ précipité, afin qu'il me donnât, s'il le voulait bien, un fou-song ou escorte officielle, à laquelle je ne tenais pas du tout. Cette escorte officielle peut être utile, même nécessaire à des voyageurs vêtus à l'européenne et ne connaissant ni les moeurs ni la langue du pays; pour le missionnaire, ce n'est presque toujours qu'un embarras. Mais notre vie est si précieuse, nous disent les mandarins, que s'il arrivait malheur, ils en seraient au désespoir, puisqu'on s'en prendrait à eux. Ils veulent clone à tout prix nous protéger c'est vraiment beau; nous protéger partout, toujours, envers et contre tous, voilà qui devient ennuyeux, par exemple : pour une visite de chrétiens, de malades. Tels sont les ordres supérieurs, et les mandarins locaux n'oseraient s'y soustraire. Cependant les plus intelligents s'entendent avec nous ; ainsi il est convenu que pour de petits déplacements, dans les limites de leur juridiction, on ne nous accompagnera pas; seulement prière instante de les avertir, quand nous voudrons entreprendre un voyage et passer de leur juridiction dans une autre. C'est plus raisonnable, mais encore inutile et quelquefois injurieux pour nous, car en fait voici comme les choses se passent.

    Le mandarin de X... d'où vous partez écrit à son plus proche voisin le mandarin de Z..., pour vous annoncer et confie sa lettre à un satellite qui vous accompagne. Quelquefois la lettre officielle, libellée par les scribes du tribunal, est ainsi conçue : « Le gendarme un tel est chargé de vous conduire le coupable un tel, missionnaire français du nom de... etc. » En outre, cette soi-disant escorte se composant ordinairement d'un pelé, d'un galeux, n'a vraiment rien d'honorable, d'autant que cette sorte de gens aime à profiter de leur mission pour gruger le peuple et vous rendre odieux.

    Je n'avais pas encore atteint le marché de Kiao-chang, je suivais les contours de la corniche étroite qui domine le fleuve, lorsque tout à coup, un individu luisant de crasse, que je ne connaissais pas, un fumeur d'opium traînant la savate et qui venait en sens inverse, me fait la salutation officielle, en me disant :

    « Grand homme, je...

    C'est bien, c'est bien, lui dis-je, tu es le fou-song envoyé par le mandarin pour m'accompagner ; voilà ton salaire. Maintenant avertis ton remplaçant que je file par la petite route. » Ainsi donc je voyageais depuis deux jours, et pour la première fois, j'apercevais l'homme qui devait m'accompagner et me protéger.



    Le pont de Lou-tin-kiao.



    Me voici arrivé au pont de chaînes de Kiao-chang, le pont géant, la merveille de la métallurgie chinoise. J'ai lu quelque part que certains de nos travaux anciens qui font l'admiration des générations, ont été cependant construits contre toutes les règles de la science, mais ils tiennent bon et depuis longtemps, et on leur pardonne. Peut-être le pont de Kiao-chang a-t-il été, lui aussi, construit contre les règles de la science, car je regarde comme certain qu'en Europe il serait condamné; il casse de loin en loin, mais jamais tout d'un coup; au total il tient. Que la science lui pardonne!

    La longueur de ce pont est, d'une rive à l'autre, de 120 à 130 mètres ; sa largeur, de 4 ou 5 mètres. Il est composé de douze chaînes de fer, grosses comme celles des grands navires : huit forment comme la carcasse du tablier; les quatre autres, -- deux de chaque côté, servent de garde-fou. Sur les chaînes du fond, il n'y avait primitivement que de minces planches plus ou moins écartées les unes des autres et liées aux câbles avec des cordes de bambou. Récemment, on a tant soit peu perfectionné ce trop simple appareil : au milieu du tablier, on a établi une sorte de dallage étroit, mais continu, qui permet aux chevaux de passer sans trop de difficulté.

    Ce pont modèle pour la Chine est tellement bien suspendu qu'il est toujours en mouvement : le pas d'un seul piéton suffit pour produire des oscillations très sensibles. Quand plusieurs personnes passent en divers sens, surtout si la peur fait précipiter le pas, les oscillations deviennent alors troublantes, car on voit l'eau sous ses pieds, à travers le tablier. Le garde-fou qui laisserait passer un boeuf entre ses deux chaînes, n'est pas pour vous donner confiance. Pour moi, je ne l'ai jamais touché de la main ; je file droit au milieu du pont, sans peur, mais jamais, je l'avoue, sans quelque petite émotion.

    Pourquoi les meuniers ont-ils un chapeau blanc? Pourquoi le pont de Kiao-chang a-t-il douze chaînes?...

    Il y a des questions dont la réponse se devine d'elle-même; d'autres, au contraire, sont insolubles au vulgaire. Le pont de Kiao-chang a douze chaînes, parce que l'empire chinois comptait, quand on le construisit, douze provinces. Chaque province a fait les frais d'une chaîne : c'est donc un pont vraiment national, un pont classé. Un mandarin est affecté à sa garde; c'est la ville de Tien-tsuen qui est chargée de son entretien et des réparations urgentes; à des époques déterminées, on le démonte, et toutes les chaînes sont visitées et repassées au feu. Ce sont les forgerons de Tien-tsuen qui ont le privilège de ce travail ; dans les environs de Tien-tsuen, une forêt est affectée exclusivement à fournir le bambou nécessaire pour tresser les cordes employées à la démolition provisoire et à la reconstruction du pont. En hiver, quand les eaux du fleuve sont basses et calmes, une barque opère le transport des marchandises: seuls les piétons non chargés peuvent traverser le pont, et de jour bien entendu, puisque en tout temps il est fermé la nuit. En tout temps aussi, pour éviter de trop fatiguer le tablier par des oscillations trop fortes et en sens Opposés, des gardes veillent à ne laisser passer que quelques personnes à la fois. Si le vent se lève par trop fort, le passage est interdit momentanément, et on tire un coup de tromblon à poudre pour couper le vent!

    Il arrive quelquefois que la violence de l'ouragan emporte en grande partie les planches du tablier, on les rétablira, heureux par ce modique sacrifice d'avoir sauvé le pont. Un tablier non à joui et par suite plus résistant ne céderait pas à la rage du vent et serait emporté d'un bloc. Quelquefois une ou deux chaînes se rompent, les autres tiennent, mais se détendent. Alors le tablier du pont reste incliné jusqu'à réparation réglementaire si l'inclinaison n'est pas trop sensible ; jusqu'à réparation immédiate et d'office, si elle offre du danger.

    Les chaînes du pont de Kiao-chang sont comme les chaînes de féliciter de l'empire ; une chaîne rompue sont donc de mauvais présage, et le public superstitieux s'en inquiète. Peu avant la guerre du Japon avec la Chine, un incendie violent dévora la plus grande partie du marché de Kiao-cliang; la tète du pont elle-même fut attaquée et le cabestan dévoré par les flammes; les chaînes chauffées au rouge cassèrent toutes, et le passage fut interrompu. N'est-il pas clair, maintenant, que cet accident annonçait la funeste guerre avec lé Japon? Voici qui fut plus significatif encore : on eut du mal à rétablir un fil de communication d'une rive à l'autre, lorsqu'on voulut entreprendre la réparation du pont. On essaya d'une barque de cuir, arrondie en forme de grand couvercle renversé ; elle, chavira et les deux hommes qui la montaient, périrent dans les flots!...

    Somme toute, pour les voyageurs européens qui le voient une première fois, ce pont ne manque pas d'une certaine hardiesse; pour les Chinois et surtout pour les Thibétains qui débouchent de nos montagnes, ce pont est une merveille par comparaison.

    (A suivre)
    1898/264-267
    264-267
    Chine
    1898
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