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Voyage de Ta-Tsien-Lou à Ya-Tcheou par la petite route de Tien-Tsuen 1.

THIBET Relation du P. Déjean Missionnaire apostolique Voyage de Ta-Tsien-Lou à Ya-Tcheou par la petite route de Tien-Tsuen Ta-tsien-lou, 1er septembre 1897.
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    THIBET

    Relation du P. Déjean

    Missionnaire apostolique

    Voyage de Ta-Tsien-Lou à Ya-Tcheou par la petite

    route de Tien-Tsuen

    Ta-tsien-lou, 1er septembre 1897.

    Le dimanche 7 février 1897, après midi, un courrier rapide, expédié tout exprès de Kia-tin où se trouvait alors M. Haas, consul de France à Tchong-kin, nous remettait une lettre annonçant que M. le consul serait à Ya-tcheou du 10 au II, en route sur Ta-tsien-lou. Comme en ce moment il n'avait pas d'interprète, on nous priait d'envoyer un missionnaire à sa rencontre jusqu'à Ya-tcheou. Depuis quelques mois, nous avons bien le télégraphe, mais nous n'avons pas encore y en aura-t-il jamais? de chemin de fer. Impossible, avec la meilleure volonté du monde et toute la diligence possible, d'arriver vers le 11, c'est-à-dire dans trois jours, à la ville de Ya-tcheou, distante de huit étapes ordinaires. Toutefois, c'était une raison de plus de se presser afin d'éprouver le moins de retard possible. En quelques heures, j'improvisais mon voyage, et le lendemain matin, de bonne heure, je quittais Ta-tsien-lou.

    Première Journée :

    Arrivée à Cha-ouan pendant les fêtes du 1er de l'an.

    Il est question de la petite route de Tien-tsuen.

    Depuis vingt ans et plus que je parcours à pied, à cheval, la route de Ta-tsien-lou à Kiao-chang, je ne puis me promettre des horizons nouveaux ou des impressions nouvelles; mais je suis content de faire enfin une échappée en lointain pays, surtout d'une manière si impromptue. Après une journée tiède d'hiver, tantôt à pied, tantôt à cheval, sans aucun incident, sans avoir rencontré sur ma route de, pierres nouvelles, j'arrive à la tombée de la nuit à Cha-ouan dans la famille du catéchiste. Mon arrivée inattendue surprend et cause un peu de brouhaha dans la maison.

    Nous sommes en effet dans les premiers jours du Ko'ngien (premier de l'an chinois) ; la grande salle de l'auberge, où couchent d'ordinaire les porteurs de thé comme en un dortoir commun, a été convertie en salon chapelle, c'est-à-dire qu'au milieu se dresse une table et qu'au fond s'élève un petit autel entouré de pieuses images collées sur papier. C'est pauvre, mais c'est extraordinaire, et tout respire un air de fête. Sur la table, on offre aux parents et amis le thé et les cadeaux traditionnels; les grandes prostrations ou saluts solennels se font à l'autel.

    On s'empresse de préparer ma chambre, et pour cela, il faut momentanément enlever l'autel improvisé qui en barre la porte, puis on me prépare à souper. Outre les gens ordinaires de la maison, je remarque qu'il y a relativement beaucoup de monde ; ce sont des néophytes du voisinage qui sont venus souhaiter la bonne année à leur catéchiste. Je suis heureux de revoir quelques-uns de mes anciens paroissiens et de faire connaissance avec quelques nouveaux chrétiens ; tous me paraissent aussi heureux que moi. Pendant mon souper, ils me tiennent compagnie selon l'usage chinois, et, tout en devisant avec eux de choses et autres, du passé et du présent, je viens à parler du but de mon voyage qui les étonne, mais les rend fiers, à la pensée qu'un grand homme du grand pays de France va venir à Ta-tsien-lou et pousser jusqu'à Bathang, dans le Thibet, afin de nous faire rendre justice. Plusieurs d'entre eux ont souvent passé par la petite route qui conduit de Kiao-chang à Ya-tcheou, par Tien-tsuen; tous s'accordent à dire qu'elle est beaucoup plus courte, mais ajoutent qu'elle est impraticable pour les chevaux et même très difficile pour les simples piétons. Somme toute, concluent-ils, on peut par cette route, arriver en trois jours, au lieu de six, à Ya-tcheou.

    Le catéchiste m'invite à dire la sainte messe le lendemain; il m'apporte la chapelle contenue dans une caisse, afin que je puisse constater s'il y a tous les ornements nécessaires, et en particulier des hosties. Les chrétiens vont réciter tous ensemble leur prière du soir dans le salon-chapelle, et moi, je dis mon bréviaire.

    Deuxième Journée :

    Pas de vin de messe! En route pour Cha-pa. La petite route est définitivement adoptée. Le « foùsong » ou escorte officielle.

    Comme je suis pressé, il avait été décidé hier que je dirais la messe à la pointe du jour.

    Le coq n'a pas encore chanté, que le catéchiste est debout et m'apporte l'eau bouillante prescrite par le codex chinois pour se laver la figure, sans savon, et toujours avec la même serviette. C'est fait; me voilà bichonné, la barbe peignée, la tète libre. Je fais un peu d'oraison et de préparation à la sainte messe, pendant que les chrétiens récitent en choeur leur prière du matin, réservant le meilleur de leur voix pour chanter tout à l'heure la messe en plain-chant chinois, si beau en lui-même, mais vilain à entendre en fait, quand il est exécuté sans exercice, sans orgue ou autre instrument, tous voulant entonner à la fois et chacun à sa guise. La prière touche à sa fin, j'ai hâte de revêtir les ornements sacrés. Juste avant de sortir de la sacristie, une idée me vient : hier soir, j'ai bien constaté qu'il y avait des hosties fraîches, mais je n'ai pas examiné s'il y avait du vin pour la messe. J'appelle donc mon servant qui a préparé l'autel. Information prise, examen fait, il n'y a pas de vin : Vinum non habent. C'est vainement que le catéchiste, au désespoir, cherche de tous côtés; il ne retrouve pas même la bouteille vide.

    Il est évident pour moi que le vin étant épuisé, le missionnaire de Cha-pa, qui vient de passer il y a quelques jours, a emporté la bouteille pour renouveler la provision. I1 n'a point averti le catéchiste, parce qu'il ne pouvait pas prévoir le passage prochain d'aucun confrère. Que faire? c'est bien simple, au lieu de dire la messe sèche que le bon roi saint Louis se faisait dire en mer, je quitte les ornements sacrés. puis peu après, donne ordre de seller mon cheval. Trois lieues seulement me séparent de Cha-pa; quoique la route ne permette guère de galoper, j'arriverai encore à une heure très convenable pour célébrer le saint sacrifice dans la chapelle de la station.

    Le jour commence à peine à poindre quand je me mets en route. Peu à peu l'aurore parait, puis le soleil.

    Que faire dans un gîte, à moins que l'on ne songe? disait un lapin philosophe. Que faire à cheval à moins que l'on ne songe?

    J'avançais seul au pas pressé de mon cheval; j'avais laissé loin derrière moi domestique et bagage. Je songe donc à ceci et à cela. La conversation de la veille me revient surtout en mémoire : par la grande route six jours; par la petite route trois jours, quatre au plus. Et je me mets à supputer les avantages et les désavantages inhérents à chacune de ces voies.

    Sur ces entrefaites, un peu avant d'arriver à Cha-pa, je rencontre une bande de travailleurs qui courent au marché voisin. J'avise clans le nombre un chrétien :

    Un tel, es-tu libre?

    Oui, demain.

    Non pas demain, aujourd'hui,

    Pour aller où?

    A Ya-tcheou.

    On va voir dans un instant.

    Ce chrétien, un jeune homme alerte, est le guide qu'il me faut, si je prends la petite route. Je regarde sa rencontre comme providentielle, et cela contribue à diriger ma pensée vers une décision ferme.

    J'arrive à Cha-pa, où je trouve mes deux confrères tout ébahis de me voir. En deux mots, je les mets au courant et je prends de nouveaux renseignements sur la route de Tientsuen; ils concordent de tous points avec ceux qu'on m'a donnés la veille : la distance est beaucoup plus courte, mais la route est affreuse. J'aime ce dernier détail ; je suis sur de trouver la route non pas bonne, mais notablement meilleure qu'on me le dit. Donc pas de déception à craindre, au contraire.

    Après avoir dit la sainte messe, fait un déjeuner-diner, je me prépare à partir par la petite route, c'est décidé. Par la grande route, j'aurais trois cols de montagne à franchir; par la petite, je n'en ai qu'un, demain matin, et je descends ensuite jusqu'à Ya-tcheou, c'est à considérer. J'ai passé huit ans à Cha-pa, voilà tout à l'heure vingt ans que je suis à Ta-tsien-lou, et je n'ai pas encore vu Carcassonne ni Tientsuen. Je renonce à voir jamais Carcassonne avant de mourir, mais je vais enfin voir Tien-tsuen.
    (A suivre.)
    1898/226-229
    226-229
    Chine
    1898
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