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Voyage de Ta-Tsien-Lou à Ya-Tcheou 3 (Suite)

THIBET RELATION DU P. DÉJEAN (1) Missionnaire apostolique Voyage de Ta-Tsien-Lou à Ya-Tcheou par la petite Route de Tien-Tsuen Troisième journée, 10 février : Dans la neige.
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    THIBET

    RELATION DU P. DÉJEAN (1)

    Missionnaire apostolique

    Voyage de Ta-Tsien-Lou à Ya-Tcheou par la petite

    Route de Tien-Tsuen

    Troisième journée, 10 février : Dans la neige.


    De bon matin, je sonne le réveil, et au point du jour nous nous mettons en marche. Sainte Scolastique, dont c'est aujourd'hui la fête, a fait abondamment neiger pendant la nuit. Hier, au bas de la montagne, j'avais rencontré un bon Chinois qui m'avait demandé où j'allais. Franchir la montagne, lui répondis-je. Vous franchir la montagne !... Fit-il, en branlant la tète et considérant ma barbe grisonnante.
    N'ayant ni canne, ni pic, j'emprunte aux parois de mon hôtellerie un simple bambou qui me tiendra lieu de l'un et de l'autre, et, en marche. Partout un moelleux tapis blanc étendu sous nos pieds adoucit les aspérités de la route, mais aussi le pied se posant à l'aventure, éprouve quelquefois des chocs en retours désagréables, il s'enfonce plus qu'on ne le prévoyait ou il glisse. Nous grimpons un escalier de pierres irrégulières, et après trois quarts d'heure de marche nous arrivons à une auberge, mes gens s'arrêtent pour souffler un peu et aussi pour se chausser. Malgré leurs souliers de paille, ils glissent et ces glissades, même sans chute, sont fatigantes ; aussi, ils s'attachent sous le pied, à l'aide de courroies, une petite pièce de fer appelée Kio-mà-tsé, espèce de fer à cheval pour homme, ayant la forme elliptique et régulière d'un O. Ce fer, d'un nouveau genre, porte au milieu de chaque tige quatre petits crocs proéminents et séparés, ou au lieu de crocs une entaille de quelques centimètres, il a deux trous aux extrémités, d'où partent les courroies, et il est placé en travers du pied.

    (1). Voir les nos 5, 6, 7 et 8.

    Nous repartons ; d'ici au sommet de la passe, nous ne rencontrerons plus de maison. A mesure que nous montons davantage, la neige devient plus épaisse, et dans certains bas-fonds, nous en avons jusqu'aux genoux ; nulle trace humaine, nous sommes les premiers qui passons ; j'ouvre la marche, et de loin en loin j'esquisse non pas une chute, mais un salut profond. Mes gens ne sont pas tous aussi heureux, j'entends un éclat de rire. « Pai noien » crie le rieur ; c'est son compagnon qui vient de s'incliner, jusqu'à terre.
    Ah! Des pas précipités derrière moi! Je me retourne; trois Chinois porteurs de thé, revenant à vide de Ta-tsien-lou où ils ont livré leur marchandise, grimpent en courant et m'ont bientôt rejoint. Mes trois nouveaux compagnons de route m'assurent que nous approchons du sommet de la passe, sommet invisible, car nous sommes dans les nuages : ils prennent les devants. Au Thibet, pour tracer la route par une neige autrement épaisse que celle que nous foulons, on lance des boeufs à longs poils ; ici à défaut de boeufs, voilà trois lanciers qui me rendront le même service. Je les suis, posant les pieds où ils ont posé les leurs, et je constate avec satisfaction qu'ici encore il vaut mieux marcher au second rang qu'au premier.
    Bientôt on sent un petit vent souffler, nous arrivons, voici la passe. On a élevé, sur le bord de la route, un pagodin où trône une idole quelconque ; le pagodin, comme ses pareils, doit être fort misérable ; aujourd'hui, il est magnifique, tout drapé de neige, neige à l'intérieur, neige aux parois, neige partout, ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales... de neige... des breloques, des pendentifs, l'effet est charmant.
    Maintenant il ne faut plus chercher à marcher, c'est-à-dire à marquer le pas, mais trottiner rapidement, et quand on glisse, glisser de bonne grâce, le corps raide et droit, comme le patineur sur la glace ; si j'ai manqué mon coup, mon bambou que je laisse traîner ordinairement, fortement serré dans la main, me sert d'arc-boutant. Mes deux jeunes porteurs ne sentent plus leur charge, ils glissent, ils volent, ils rient, ils sont enchantés de se trouver à pareille fête ; mon latiniste, homme plus sérieux, myope d'ailleurs, forme à lui seul l'arrière-garde, il sonde la route d'un oeil inquiet, fait de loin en loin des glissades jusqu'à terre, mais toujours gravement.

    Porteurs de thé.

    Nous rencontrons bientôt quelques porteurs de thé, qui montent péniblement, pendant que nous glissons à vol de neige ; une fois de plus j'étudie sur place l'homme qui monte, geignant, soufflant, s'arrêtant pour respirer, et le visage du voyageur qui descend, riant, jasant, courant. Quel contraste!
    Je ne sais pas si en France on trouverait un ouvrier pour faire le métier de ces porteurs, mal logés, mal nourris, mal payés ; voilà des confrères miséreux dont les socio européens ne se soucient guère. Le thé est contenu dans des ballots de bambous, de forme longue et plate, de manière qu'il est facile d'arrimer tous ces ballots les uns sur les autres ; chaque homme en porte plus ou moins, selon ses forces ; ces ballots sont liés par des cordes que l'on serre fortement en les tordant à l'aide d'une petite barre, comme la corde d'une scie : ils ne font plus ainsi qu'un bloc.
    Quelques robustes gaillards en portent une pile énorme qui s'élève et retombe comme un balcon au-dessus de leur tète. Quand le porteur de thé veut se reposer en route, et il le fait souvent, tous les cent pas au moins, il pose en terre un bâton qui a la forme d'un T, il y appuie le bas de sa charge, et lui reste debout, les pieds écartés. Cette posture est solide, à moins que le T ne dérape, et alors le porteur fait la culbute, entraîné par sa charge, dont il ne peut se débarrasser assez vite. Le plus souvent cette chute est sans péril, à moins que l'imprudent porteur ne se soit arrêté dans un endroit dangereux, par exemple le dos tourné à une vallée ou à un torrent, et dans ce cas la chuté est souvent mortelle, car la route étant ordinairement très étroite, le porteur renversé plonge dans le vide ou roule sur le flanc escarpé de la montagne.

    A l'auberge.

    Après une descente folle à travers la neige, nous arrivons à la première étape, à une auberge tenue par un chrétien. Quel étonnement pour toute la famille de me voir à pareil jour. On s'explique, et ils s'empressent de m'offrir... l'eau et le feu.., peut-être aussi le sel, j'ai oublié ; c'est tout ce qu'ils ont. Leur maison est grande et surtout très aérée ; le menuisier n'a été invité que pour élever la carcasse du bâtiment, toutes les cloisons sont faites de planches brutes, de longueur et de largeur inégales, simplement appliquées et retenues par des bâtons; heureusement qu'il ne fait pas de vent aujourd'hui. La toiture est en planchettes ressemblant assez mal à des tuiles plates, faites d'un bois spécial qui éclate très régulièrement, et dont les veines apparentes et régulières servent comme de rigoles microscopiques à l'eau de pluie: si cette couverture a l'avantage de laisser passer la fumée du foyer, car il n'y a pas de cheminée en Chine, elle est assez légère et peu coûteuse, relativement du moins, et il faut tous les ans la retourner et ajouter des planchettes neuves.
    A l'intérieur, l'auberge n'a de remarquable que son vaste foyer en maçonnerie, dans lequel sont enchâssées les marmites; chaque marmite a son foyer spécial, c'est-à-dire un orifice par lequel on met le bois ; la flamme entraînée par l'air, lèche le fond de la marmite, et, ne trouvant pas d'issue, revient sur elle-même et sort avec la fumée par la même ouverture, qui sert alors de cheminée. C'est dans cette énorme marmite qu'on fait chauffer l'eau pour le thé, qu'on prépare le rôti, le bouilli, qu'on cuit un oeuf ou une tète de cochon. Les ustensiles de cuisine sont une brosse en bambou pour nettoyer ou essuyer la marmite : une énorme cuillère en bois pour puiser l'eau dans le réservoir et le bouillon dans la marmite ; une petite pelle en fer pour agiter les légumes et le fricot ; un couteau large et court pour couper les légumes, la viande et peler la pomme de terre : une pincette en fer, qui a pour spécialité de pincer presque toujours de travers ; enfin un soufflet, c'est-à-dire un morceau de bambou ou de bois percé d'un trou, dans lequel on souffle à pleins poumons. Pour le service de table, quelques bols en terre et des bâtonnets en bambou au lieu de fourchettes.

    Le fromage aux petits pois.

    Sur les routes fréquentées, mêmes où il n'y a pas de légumes, on trouve toujours à acheter du fromage de pois ou teou fou. A première vue, de loin, on prendrait ce bloc, blanc comme de la neige et carré, pour un morceau de fromage de lait. Ce teou fou, que l'on trouve partout en Chine, est le fromage national. On l'obtient en faisant tremper dans l'eau pendant quelques heures des pois ou haricots particuliers à base de pierre probablement ; en vain vous chercheriez à les faire bouillir durant une journée entière, ils seraient encore immangeables. On broie ces pois détrempés, mais encore fort durs, sous une meule à main, au chant du coq et même avant ; c'est tous les matins le premier travail du garçon d'auberge. La meule est placée sur un cadre de bois, qui repose lui-même au-dessus de la marmite, dans laquelle les pois écrasés laissent tomber une bouillie blanche. La marmite pleine d'une espèce de lait blanc et épais est alors chauffée à grand feu ; le lait de savon qu'elle contient est traité chimiquement ; on y jette un peu d'une poudre blanche provenant d'une roche appelée ngay yen en chinois, et dont j'ignore le nom scientifique. Le lait de pois se coagule alors comme un fromage ; on peut le manger, et certains gourmets le préfèrent de cette façon, mais le plus ordinairement on le met dans une forme en bois carrée, où, en s'égouttant, il prend de la consistance ; au fur et à mesure des besoins, on le découpe en tranches que l'on fait passer à la poêle avec ou souvent sans graisse pour les pauvres ; comme ce fromage est absolument insipide, on en relève le goût avec force piment, enfin on le fait sécher, puis fermenter selon certaines règles ; immergé dans du vin chinois avec du piment, il tourne en pourriture désagréable à l'odorat, mais il est délicat au goût au point de faire les délices des Chinois d'abord, des missionnaires ensuite et même de quelques voyageurs européens. Il parait qu'un petit volume de pois donne une quantité de fromage si considérable, que je me suis laissé dire que l'austère Confucius ne voulait pas y toucher, flairant quelque diablerie dans cette multiplication extraordinaire. Sous ce rapport, le grand docteur a été sans crédit et le teou fou est aujourd'hui la choucroute des Chinois.

    La maladie des pommes de terre.

    Après quelques instants de repos, je presse le départ, et nous nous mettons en route, toujours à travers la neige. Nous arrivons à un endroit qui donne un léger frisson ; plus de route, cela va sans dire, il y a longtemps que nous ne la voyons plus ; mais ici le chemin dont nous soupçonnons la direction, longe le flanc d'une montagne à pente excessivement raide. Du sommet au bas du ravin, ce n'est qu'un immense drap blanc ; nous franchissons ce passage avec de la neige jusqu'aux genoux, au-dessus ou au-dessous de la voie, il n'importe, puisque nous passons heureusement ; une glissade eût été fort dangereuse et peut-être mortelle.
    Bientôt nous passons et repassons le torrent qui commence à se dessiner ; nous rencontrons de loin en loin quelques mai sons isolées, ou un groupe de deux ou trois auberges aussi misérables que celle dont j'ai fait la description ; le torrent s'élargit et bouillonne, on peut encore le franchir en sautant de pierre en pierre, puis voilà le premier pont : un arbre non dégrossi. Nous arrivons à la neige fondante ; la poésie s'en va, et il faut patauger dans la boue. Puis peu à peu la boue disparaît, et c'est plaisir de se promener à travers de beaux sites où les pics dénudés alternent avec d'épaisses forêts. Nous sommes au commencement de la zone cultivée : quelques rares champs de Sarrazin, d'avoine, ou de pommes de terre... quand il y en avait.
    Voilà bientôt dix ans en effet que la maladie des pommes de terre a commencé dans nos montagnes, et elle ne parait pas devoir cesser. C'est en vain que j'ai cherché par tous les moyens, à Ta-tsien-lou, à combattre cette maladie. Des graines et des tubercules venus de France poussèrent d'abord fort bien, mais n'en furent pas moins attaqués dès la première année.
    L'expérience nous a appris que la pomme de terre, plantée dans une terre nouvellement ouverte, était indemne de la maladie ; que dans un terrain sablonneux, sans être indemne, elle résiste mieux au mal ; la maladie fait d'autant plus de ravages que la terre est plus forte. C'est à la fin du mois de juin ou au commencement de juillet que l'invasion du mal a lieu ; depuis la plante qui n'a que des feuilles jusqu'à celle qui a des fleurs, même des fruits, tout est rôti dans l'espace de quelques jours.
    Il paraîtrait donc que l'auteur de tout le mal est encore quelque coquin de microbe qui éclôt dans telle condition ou à une température déterminée. Dans ce pays d'ignorance absolue où la chimie n'est pas en honneur, on se contente de prendre patience et d'espérer qu'un jour ou l'autre la terrible maladie s'en ira comme elle est venue.

    Halte.

    Nous traversons le petit pont en fer qui relie les deux rives, nous marchons encore un peu et nous arrivons dans un petit village appelé Heou-tiao. C'est là que nous allons passer la nuit.
    Nos intellectuels comptent de Kiao-chang à Chouy-ta-pin 120 ly et de Chouy-ta-pin à Tien-tsuen 120 ly. Je voulais arriver à Chouy-ta-pin aujourd'hui ; j'échoue à Heou-tiao, à 15 ly de Chouy-ta-pin ; les ly de la petite route sont sans doute plus longs que ceux de la route impériale de Tchen-tou à Ta-tsien-lou. A ce compte, il me sera impossible d'arriver demain à Tien-tsuen. La nuit porte conseil, et le sommeil donne des forces, dormons un bon somme, et demain nous verrons.

    (A suivre).


    1899/163-171
    163-171
    Chine
    1899
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